20.06.2008

L'amour expulsé

manif.jpgLe couple, dans son essence même, constitue à la fois l’expérimentation intime et l’expression sociale du concept de mixité : deux individus, deux altérités forcément différentes apprennent à bâtir de concert une familiarité et un vécu communs, fondant leur désir de lier leur condition et leur vie quotidienne sur la pierre angulaire de leur engagement amoureux. Parfois, à cette différenciation basique s’ajoute une variante culturelle, mais aussi un écart de nationalité. C’est principalement dans ce dernier sens qu’on parle couramment de couple mixte : quand un Français ou une Française souhaite former un couple et éventuellement se marier avec une personne étrangère, et vivre avec celle-ci sur notre sol.

         Or de nos jours, cette liberté privée fondamentale d’aimer la personne de son choix et de cohabiter avec elle est gravement menacée, dans les cas où le conjoint, immigré ou demandeur d’asile, en situation régulière ou irrégulière, vient d’un pays hors Union Européenne. Les réfections successives de la loi régissant l’entrée et le séjour des étrangers en France en ont durci les conditions pratiques. Mais depuis la dernière élection présidentielle, la politique gouvernementale, avec sa logique de quotas d’expulsions, sa volonté affichée de contrarier l’immigration familiale, conduit dans les faits à une nette péjoration de la question des conjoints étrangers. On assiste à un changement visible de paradigme : au nom de la lutte contre les mariages « blancs », l’hostilité de principe semble à présent de mise dans le traitement des dossiers.

         Enquêtes et auditions dépourvues de respect et de déontologie, recrudescence des procédures d'opposition au mariage et de refus de visas ou titres de séjour, difficultés pour obtenir la transcription des unions célébrées à l'étranger, arrestation et mise en rétention des conjoints étrangers en situation irrégulière, poursuites judiciaires à l’encontre des conjoints français, non reconnaissance du droit au séjour du conjoint étranger lorsque le couple vit hors mariage… Des tracasseries aux humiliations, de la délation aux expulsions, les pratiques administratives et policières brutales voire même illégales se multiplient, jetant de nombreux couples dans des situations inextricables et désespérantes. Parfois ce sont des familles déjà pourvues d’enfants que l’on sépare sans égard. La loi et l’éthique s’effacent devant l’arbitraire et la décontextualisation des décisions.

         Aimer une personne étrangère sur notre territoire semble devenir un délit… Mais la résistance s’organise ; la Cimade, en première ligne pour l’aide aux étrangers (à l’instar de France Terre d’Asile ou Réseau Education Sans Frontières), a pris l’initiative de fédérer ces couples en danger : des collectifs, sous l’intitulé Les Amoureux au Ban Public, se créent dans de nombreuse régions de France pour dénoncer ces dérives préoccupantes et les drames humains qu’elles provoquent, défendre la légitimité des couples mixtes à mener une existence normale, et réclamer une modification de la législation et des pratiques administratives.

         C’est dans le cadre de ce juste combat que s’inscrit un projet de livre sur lequel je travaille, en collaboration avec le photographe Xavier Zimbardo. Il rassemblera des témoignages et des photos d’un certain nombre de couples confrontés à l’heure actuelle à ces difficultés ou en ayant triomphé, mais aussi de couples mixtes ayant simplement à cœur d’attester de leur bonheur conjugal, et mettra en perspective la thématique avec les choix de société qui en découlent. Ce livre à paraître dans les prochains mois,  parrainé par la Cimade et France Terre d'Asile, s’inscrit dans une double dimension, militante et artistique. 

         Couples et familles dites mixtes font partie intégrante de la société française ; champ privilégié d’échange et de dialogue entre cultures et nationalités différentes, ils représentent un précieux progrès social, un rempart contre la méfiance, le racisme, le repli communautaire. A l’heure où le gouvernement prévoit de modifier la Constitution dans le but d’instaurer des quotas ethniques d’immigration, supprimant ainsi le principe républicain d’égalité devant la loi, la lutte contre de la xénophobie d’Etat apparaît comme un impératif citoyen, dans une France qui en tant que carrefour géographique et culturel majeur, a de tout temps représenté un creuset de populations et de civilisations.

20.05.2008

Politique des os

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Il est des jeunes femmes dont l’apparence nie cruellement l’identité : ni jeunes ni femmes, semble crier leur corps creusé, opprimé, aspiré de l’intérieur par le bourreau inexorable tapi dans leur esprit souffrant… mais petits êtres hybrides, mi-roseaux mi-vieillardes, effacées du monde de la chair à coups de faim et de rien, dressées comme des tiges craquantes épuisées par un soleil trop sec…

         L’anorexie mentale s’est récemment avancée à l’avant-scène médiatique avec l'adoption d'une loi prohibant l’apologie de la maigreur excessive (telle qu’elle a cours sur certains sites internet), et une campagne publicitaire d’une marque textile italienne qui sous couvert d’alerter sur le danger de cette pathologie, a photographié la nudité tragique d’une apprentie-comédienne française, Isabelle Caro. Cette image discutable a donc été déjà discutée ; on peut fortement douter de la décence d’un procédé consistant à utiliser la souffrance comme vecteur marchand. La jeune femme, qui raconte par ailleurs comment une enfance toxique l’a conduite à tyranniser son corps, suscite assurément apitoiement et sympathie ; mais son intense exploitation médiatique, qui la définit et la réduit publiquement à sa maladie et à son apparence alarmante (« A-t-on le droit de montrer cette photo » titre par exemple le magazine Marie-Claire en l'exhibant sur une demi-page…), inspire le malaise. En lui conférant une posture et un statut d’icône, fut-elle négative, la sensibilisation proclamée peut être en outre contre-productive : les images, décontextualisées de la lutte quotidienne pour la survie, valorisent sa difformité et la forme de puissance qu’elle sous-tend. Puissance de l’esprit sur le corps : au cœur de la pathologie trône en effet le contrôle de fer que ces jeunes filles exercent sur elles-mêmes pour domestiquer la faim. Mais ce n’est pas les seules réflexions que l’on peut en tirer.

         Dans l’illustration habituelle du modèle anorexique, se remarquaient avant tout les ravages produits sur le corps. Il n’est probablement pas si fréquent, comme c’est ici le cas, que la maladie efface à ce point la normalité du visage, pivot et paysage de l’identité individuelle ; nul ne peut savoir quel visage aurait cette jeune femme si elle n’était pas anorexique. L’effroi ressenti devant cette apparence extrême tient à l’évidence à ce qu’elle constitue une représentation vivante et par là même incongrue, paradoxale, de la mort. En principe, de nos os, seules nos dents se laissent voir. Mais quand chair et muscles ont fondu jusqu’au bout du possible, l’ensemble du squelette saillit sous la peau avec une crudité précise. Non seulement l’anorexique met son existence en péril, mais il montre la mort de son vivant, s’en enveloppe comme d’un habit de momie, s’en fait le lugubre étendard, exposant ainsi devant tous, même ceux qui n’y voudraient pas songer, notre destin commun. Dans une verticalité illogique, il bouge, marche et nous parle, tandis que sa silhouette cadavérique, selon nos schémas mentaux et nos référents culturels, devrait gésir sans souffle et sans bruit.

         C’est aussi en incarnant, tel un personnage de nuit et de brouillard dont il faut entrer dans la peau étique, tel un dramaturge soucieux de nous rappeler les bouffées d’horreur et de néant que l’humanité est capable d’éructer, des images phares de la mémoire historique collective, que l’anorexique nous met à la gêne ; la comparaison avec les photos des rescapés des camps nazis nous saute péniblement à l’esprit. Mais quelle que soit la figure qu’il nous rappelle, l’individu anorexique semble se diluer dans la référence ; on oublie ce qu’il est pour ne plus voir que ce qu’il personnifie. S’effacer, se purger des contours de son humanité, n’est-ce pas d’ailleurs ce qu’il tente de faire ? 

         Mais ce n’est pas le seul psychodrame que ces jeunes femmes interprètent. Elles s’incarnent aussi, en figures sacrificielles et culpabilisantes, dans les victimes de famine. Certes, toutes les atteintes anorexiques ne racontent pas la même histoire ; la pathologie a d’ailleurs fait l’objet de maintes explications psychologiques - bien légitimes puisque pour soulager cette douleur il faut comprendre quelles blessures en font le lit -, de la recherche d’un terrain génétiquement favorable, d’approches sociologiques pertinentes, mais moins souvent d’une lecture symbolique et politique.

         Le corps individuel et le corps social communiquent par une riche trame de symboles, de fantasmes, d’imaginaire et de codes. « Le corps comme mode de connaissance privilégié du social reste une voie de réflexion originale, mais peu exploitée. Les transpositions du corps individuel au corps social, du biologique au symbolique, de l’expérientiel au normatif demeurent une clé essentielle des raisonnements sur la société en train de se faire. Les travaux de l’anthropologie philosophique, de l’histoire des mentalités, de la géographie humaine et de la sociologie de l’imaginaire ont développé tour à tour des problèmes, des méthodes et des objets forts éclairants pour saisir la socialité et la corporéité aujourd’hui » (Groupe de Recherche sur l’Anthropologie du Corps et ses Enjeux).

         Il ne semble donc pas anodin, alors que la maladie ne touche que les sociétés d’approvisionnement alimentaire abondant, que l’anorexique, en se privant de manger, rejoigne l’affamé involontaire dans son apparence, ses carences, sa souffrance et sa faiblesse corporelles, et quelquefois sa mort, endossant un rôle que telle une tunique de Nessus il ne quittera pas. L’anorexique écrit avec ses os apparents l’histoire de notre monde de répartition profondément inégale des ressources alimentaires. Inégalités que les thuriféraires du néolibéralisme sauvage, en forçant maints pays pauvres à sacrifier leur agriculture vivrière en échange de prêts bancaires, ont cyniquement approfondies. L’anorexique peut ainsi se comprendre comme une stigmatisation symbolique de l’obèse des pays hypercapitalistes, son envers allégorique, son vase communicant, creusé d’autant de chair que l’autre en déborde, comme le point de fixation de la honte du corps social.

         Comment un monde désaxé au point que des multitudes meurent d’insuffisance et d’autres d’excès, pourrait ne pas générer de pathologies mentales ? Comment croire que cette aberration anthropologique ne participe en aucune façon à l’expression d’une maladie où l’on éprouve une culpabilité permanente à s’alimenter, et qui brise principalement les êtres les plus portés à la compassion, les plus doués pour l’identification, à savoir les jeunes filles ?

         Peut-être faut-il écouter ce qu’ont à dire à ce sujet les anorexiques :

         « Avant, je regardais l’actualité, surtout quand il s’agissait de reportages sur la misère dans le monde, sur ces bouts de choux du Tiers-Monde qui, eux, ne demandaient qu’à manger et à se développer correctement. Je me révoltais contre cette injustice et prenais conscience que j’avais de la chance d’être privilégiée. Ces petits Africains, je les aimais et ne supportais pas de voir dans quelles conditions lamentables vivaient ces enfants innocents. C’est pour cette raison que j’admirais les associations à but humanitaire qui les aidaient à lutter contre la famine et le manque de soins, pour leur donner un morceau de vie meilleure. Depuis toute petite, mon rêve était de devenir infirmière et plus tard, j’aurais voulu faire de l’humanitaire. Partir dans des pays où on aurait vraiment eu besoin de moi. Mais on m’a découragée à suivre cette voie et je me suis résignée à l’idée de ne jamais être infirmière. Aujourd’hui, je ne peux plus les regarder, mes petits Africains. J’ai trop mal. J’éprouve beaucoup trop de honte vis-à-vis d’eux. Moi qui ai la possibilité de manger, chaque jour, à ma faim, je ne peux plus le faire, car dans mon cerveau, une petite voix me dicte de ne pas répondre à mes besoins physiologiques. Je fais tout pour ressentir les signes du manque de nourriture dans mon organisme. Eux n’ont pas les moyens de répondre à ce que leur demande leur corps, alors que c’est tout ce qu’ils désirent. (…) Je vous demande de me pardonner pour tout ce que je fais avec cette nourriture que vous voudriez tant, mes petits anges d’Afrique »...

27.04.2008

Corps en stock

115099248.jpg« Plutôt qu’argent amasser, mieux vaut santé posséder » énonce un proverbe anonyme ; « existe-t-il pour l'homme un bien plus précieux que la santé ? », aurait dit Socrate. Sagesse populacière comme réflexion philosophique se rejoignent coutumièrement pour vanter la supériorité insigne de l’être sur l’avoir ; est misérable celui dont le corps, tout chamarré soit-il, gît sans vigueur ou se délite à mort ; est riche de la conscience et du plaisir de vivre celui qui meut le sien sans faiblesse. On ne peut acheter la santé, croyait-on autrefois. Mais au vent de notre postmodernisme échevelé, qui court plus vite que sa propre peur eschatologique, même les truismes se sont desséchés. La santé est désormais un produit comme un autre qui obéit aux exigences voraces du dieu Marché : avec une bourse bien garnie, on peut donc s’en payer une tranche, fraîchement découpée sur le corps d’autrui.

         Non pas forcément un mort, qui quelles que furent ses espérances et illusions transcendantales, n’en a assurément plus besoin pour pourrir ou se consumer mais qu’un respect de bon aloi pour l’humain qu’il fut conduit à demander, avant de lui ôter l’utilisable, permission à ses proches. Ce qui est loin d’être toujours le cas. On connaît désormais le business rouge juteux que fait le gouvernement chinois de la vente d’organes de milliers de condamnés annuels à la peine capitale, dont l’exécution est programmée en fonction des demandes d’organes et de l’arrivée des receveurs ; ce commerce est si lucratif (62000 $ le rein, 150000 $ le poumon, 30000 $ la cornée) qu’il est devenu plausible qu’il puisse en grande partie motiver la sévérité des condamnations et le maintien de la peine capitale. Mais dans bien d’autres pays, la mafia internationale des voleurs d’organes se sert sans coup férir sur les cadavres, ainsi que le révèlent les travaux de l’anthropologue américaine Nancy Scheper-Hugues qui s’est consacrée à enquêter sur ces trafics.

         Justement non, pas seulement les cadavres. Car les morts se prêtant de manière compétente aux transplantations ne sont pas assez nombreux ou disponibles pour couvrir les besoins des malades des pays riches en attente de greffe. Et puis un mort n’est pas forcément convenable… Tant qu’à prélever sur la bête, mieux vaut qu’elle soit jeune et robuste, et non une carne usée par les travaux pénibles ou l’excès d’alcool… Au Brésil, un chirurgien a confié à Nancy Scheper-Hugues que la plupart de ses patients refusaient tout organe prélevé sur un mort anonyme. Ailleurs, elle a rencontré des receveurs qui demandaient à voir le vendeur avant l’opération ; « il était jeune, sain, fort. Il avait tout ce que je voulais », explique l’un d’entre eux à propos du paysan géorgien de 22 ans dont il achetait le rein. Au catalogue des réservoirs d’organes, le vivant est le mieux côté.

         Suivant les cas, 1000 $, 2000 $, 1400 €, 3000 €, sont le prix de son rein, de ses séquelles, d’un suivi médical inexistant. Car ce vivant-là est pauvre. Forcément. C’est son essence, son ontologie intime, la justification de son sacrifice : car qui se résoudrait à se faire trancher un morceau de son corps pour le vendre, s’il n’y était contraint par la misère, et autorisé par des carences législatives ou des pratiques criminelles ? « En règle générale, les organes transitent du Sud vers le Nord, des pauvres vers les riches, des Noirs vers les Blancs et des femmes vers les hommes. Aujourd’hui, des touristes de la transplantation peuvent se rendre dans des établissements médicaux haut de gamme, en Turquie, en Europe de l’Est, à Cuba, en Allemagne ou aux Etats-Unis, où l’on pratique les greffes sans délais et sans risques. Ces cliniques offrent parfois des prestations dignes d’hôtels quatre étoiles, ou ressemblent, à Cuba par exemple, à des centres de remise en forme pour vacanciers de la jet-set », explique l’anthropologue. Le sous-continent indien représente un vivier inépuisable, constitué notamment de jeunes femmes qui vendent leurs organes pour se constituer une dot ou rembourser les prêts accordés à leur mari ; les offres sont publiées dans les petites annonces des journaux, de même qu’en Amérique latine. Les pauvres de certains pays européens de l’est ne seraient pas en reste.

         Sainte Fantine, le fruit de vos entrailles est cessible ; mais les « Misérables », de nos jours, ne serait plus qu’une histoire pour la Bibliothèque Rose. Cheveux et incisives ? Bagatelle. C’est d’un rein ou d’un œil que le pauvre hère se prive pour donner du pain aux siens, et quand il n’est pas volontaire, on se passe même de son assentiment. Prospère de par le monde un trafic d’organes prélevés à l’insu des victimes (à l’occasion d’une intervention chirurgicale), ou bien de force. On kidnappe, on ouvre, on se sert, et on renvoie le fournisseur involontaire à sa géhenne quotidienne. C’est ce qu’a récemment mis en lumière le démantèlement de la florissante petite entreprise du Dr Amit Kumar, qui dans sa clinique clandestine près de Delhi prélevaient des reins à des paysans, amenés sur place sous la menace, et pour 50000 € les transplantait à de fortunés receveurs. Après 8 ans de pratique, il s’était fait construire une somptueuse propriété au Canada. Il a été arrêté au Népal en février dernier.  

         Ses victimes mêmes ne seraient pas encore les plus malchanceuses, semble-t-il : parfois, le réservoir d’organes y perdrait même la vie ; dans le pauvre, tout est bon ; des charcutiers-chirurgiens se chargent de les éparpiller façon puzzle dans le monde des organes riches et malades. C’est ce que révèle l’ex-procureur du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie Carla del Ponte, dans son livre récemment paru « La chasse, moi et les criminels de guerre » ; selon elle, des leaders du Kosovo, dont le premier ministre actuel Hashim Thaçi, ont trempé en 1999 dans un trafic d’organes prélevés sur 300 prisonniers des deux sexes. Après avoir subi l’ablation d’un rein, ils auraient été mis à mort pour leurs autres organes. Les preuves en sont toutefois insuffisantes, admet et déplore Carla del Ponte.

         Des abattoirs pour humains. Ces horreurs ne sont ni de la science-fiction ni de l’histoire, ne sont pas le fruit d’une idéologie nazifiante ; elles sont le rejeton tératologique de notre présent, de notre monde de croissance matérielle exponentielle et de logique productiviste où, dévoyant les progrès médicaux, des morceaux de chair humaine se commercialisent et génèrent du profit, par le truchement de « courtiers » chargés de mettre en relation fournisseurs, vendeurs et acheteurs. On s’indigne, évidemment. Mais jusqu’à quel point, recouverts que nous sommes par une gangue de désabusement et d’écœurement  las ? On peut légitimement s’interroger, à voir par exemple les magazines féminins juxtaposer, parfois sur la même page « d’informations », une Indienne épuisée qui a vendu son rein, la somme versée pour cet organe, et un vêtement de luxe qui sur l’échelle des valeurs monétaires, lui est nettement supérieur - trois ou quatre tissus humains pour une étoffe ou un cuir manufacturés. Serions-nous donc si peu nombreux à être heurtés, non seulement par les faits, mais par l’indécence du télescopage et ce qu’il suggère de distraite habituation ?

         Les vols d’organes sont évidemment des crimes, mais leur achat, des infamies. Du point de vue phénoménologique, ces pratiques trahissent un processus de déshumanisation qui met gravement à mal l’altérité : le corps du pauvre, symboliquement déconstruit, considéré comme une réserve de pièces détachées, est dès lors objet, non plus sujet. Rampe là en outre le plus abject darwinisme social : le riche, par essence plus méritant, a davantage besoin des organes sains du pauvre que le pauvre lui-même ; le corps intact de celui-ci, dernière possession, ultime intimité, condition nécessaire de la conscience et de l’expérience, lui en est d’autant rabattue. Cette captation coûte que coûte de l’organe salvateur trahit enfin, au-delà de la crainte normale du néant, le narcissisme ravageur de nos sociétés néolibérales pour lesquelles la mort du nanti est conceptuellement scandaleuse à partir du moment où existe un moyen, aussi contraire à l’éthique soit-il, de retarder l’échéance.

         Cette exploitation ultime du corps humain peut aussi se comprendre comme la radicalisation de l’écrasement des valeurs humanistes par la logique commerciale. Dans certains pays, on vend encore des enfants ou des jeunes femmes ; mais on vend également son sang, ses gamètes, on loue son utérus comme une couveuse – la stérilité paraissant de même particulièrement incongrue à qui peut payer pour y pallier. Et partout dans le monde on pratique la location de ses organes génitaux, parfois sous la contrainte. Certes, cette transaction-là n’a rien de neuf. Mais foisonne de nos jours un discours férocement relativiste qui voudrait que tout soit égal à tout, et le travail du sexe tout à fait similaire au travail tout court. Balourdise antihumaniste. Outre qu’elle perpétue une hiérarchisation conservatrice des sexes et des conditions – qui agit de concert avec les diverses aliénations religieuses -, la prostitution, qui assimile la femme (le plus souvent) à un sac à sperme, est ouverture et découpage symboliques du corps, et marchandisation réelle de celui-ci. A un degré moindre, mais reliée malgré tout à la même taxinomie culturelle, se place l’exploitation publicitaire du corps érotisé de la femme (le plus souvent encore), abaissé au rang d’appât commercial, maintenu dans un statut d’objet et vecteur de consommation.

            On ne peut banaliser la prostitution si l’on pense que des valeurs inquantifiables, fondées sur le relationnel, sont supérieures à la logique capitaliste basée sur la recherche, quelques soient les produits et les clients concernés, du profit financier ; et si l’on adhère à l’éthique ainsi énoncée par l’OMS concernant la cession d’organes et de tissus : « Le corps humain et les parties du corps humain ne peuvent faire l'objet de transactions commerciales. En conséquence, il devrait être interdit d'allouer ou de recevoir un paiement pour des organes. […] A la lumière des principes de justice distributive et d'équité, les organes donnés devraient être attribués aux patients sur base de la nécessité médicale et non sur la base de considérations d'ordre financier ou autre ». Quant à lui, le Conseil de l’Europe précisait que seul était autorisé le remboursement des frais, pertes de revenus et dommages éventuels liés au don. Il est évidemment souhaitable que le don d’organes, sauveur de vies, progresse en toute transparence et solidarité. Mais tout justement : le corps humain s’offre et ne se vend pas, sans quoi il se perd.

         A l'évidence, seule une répartition plus équitable des ressources, et non le débitage corporel des plus pauvres, peut en outre constituer un remède éthique à la misère. Mais « nous ne sommes jamais sortis du temps des négriers », écrivait le situationniste Raoul Vaneigem (« Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations »), les trafics d’organes actualisant cruellement cette sentence de la pensée 68, qui contrairement à ce qu’une certaine propagande officielle voudrait nous faire croire – craindrait-on qu’on ne soit tenté d’en reprendre une bonne cuillère ?... -, n’a pas produit le libéralisme sauvage mais au contraire une critique radicale de la marchandisation du monde ; réquisitoire dont la nécessité, à plus d’un titre, n’a jamais été plus criante.

         Ventes et vols d’organes sont impossibles sur notre territoire, protégé par ses lois et ses pratiques bioéthiques, pensons-nous. Voire… Au Collège de France, on discute le "pour et le contre" de la vente, avec pour le premier des arguments ahurissants du style "la rémunération des donneurs amènera la société à considérer autrement les plus pauvres, à les considérer comme ayant une participation importante au bien public "...  Aux Etats-Unis, face à la quantité des besoins, des médecins militent activement pour la légalisation du commerce d’organes. Qui nous assure que l’accroissement des inégalités sociales, la paupérisation accrue d’une partie de la population, la progression d’une vision utilitariste de l’économie qui s’interdit tout jugement moral sur l’acte de consommation, ne susciteront jamais chez nous des approvisionnements illégaux, voire un changement de législation ?  

         J’ai fait l’autre nuit un drôle de cauchemar futuriste : après deux offres d’emploi écartées, les chômeurs en bonne santé qui refusaient en dernier recours de se faire prélever un rein étaient rayés des Assedic…