24.12.2011
Mets ta physique
Quelque fatigue, en ce début d'hiver approximatif et comme déjà lassé, gagnant du corps à l'esprit mes humbles aptitudes, voici que je m'essaie à en amoindrir les effets, non par l'évidence du repos mais par les embûches de l'étude... Cure étrange, peut-être, qu'un massage cérébral à la métaphysique pour soulager un intellect fourbu, mais se soumettre à ses propres menus défis permet de se gracier un peu de ne pas en relever de plus hauts.
Je m'apprête donc à déguster à petits lapements satisfaits ce qui m'apparaît comme un morceau de roi, un traité de grand maître, une thèse de fils du ciel, à savoir le nouvel essai du normalien Tristan Garcia, « Formes et Objets », tout entier trempé d'ontologie, autrement écrit de réflexion fondamentale sur la nature de l'Etre. Entre 3 heures et 5 heures des matines, toutefois, c'est-à-dire entre insomnie et indigestion, l'éclat de vérité du pur savoir est plus luciole que soleil. Par conséquent, j'ai tâté l'objet et sa forme de grosse brique oblongue, humé son parfum de papier neuf - dont aucun glacial outil électronique, jamais, ne pourra mimer le plaisir qu'il procure -, gratouillé sa trame et caressé ses chapitres, sans m'enfoncer encore dans la masse touffue de cette pensée tristane.
Mais ce que j'en ai pour le moment relevé à l'aventure me fait déjà frissonner le sens. Je comprends qu'en tant qu'être vivant, je suis le produit de la tension maintenue entre ce qui me contient et ce que je contiens. Les choses ne sont cependant jamais fermées sur l'en-soi, mais imbriquées dans d'autres. Je ne suis pas une monade auto-suffisante, mais un mille-feuilles d'appartenance diverse : je suis à la fois, de manière non exclusive et non contradictoire, un animal, pétri de contraintes biologiques, un être humain apte à forger des représentations, une femme, une mère, une citoyenne de l'assemblée des égaux, sans compter quelques autres identités externes.
Nous sommes choses, vouées à s'anéantir, mais en nous emplissant d'autres choses, nous devenons cet objet philosophique singulier capable de grimper le temps et la contingence pour se regarder vivre d'en haut, et se savoir promis à la perdition commune. Nous pouvons éprouver du doigt le relief de la souffrance et de la joie, les mettre à distance pour les observer et les décrire.
De l'ontologie à celui qui la pense, un saut et une gambade : ces essences diverses se disfractent sur le prisme du moi. En ces mille pages, se glissent ainsi bien des récits différents de soi : nos contradictions gagnent en fécondité ce qu'elles perdent en défaillance, et me voici, Chose, soupirant après quelques promesses trahies, penchée au bord d'un précipice à petits plis de peau, avec mon prénom sage, mon corps qui ne l'est pas encore, mon esprit de feu et de lac, ma vie écorchée en silence.
Le printemps a poussé en un passé fulgurant. Puis le grain a mûri; il n'y a plus de nourrissons tièdes et de bambins maladroits. La rousseur de l'automne se donne, avec ses pommes, ses châtaignes et ses noix. L'hiver siffle au dehors mais il ne saurait entrer, la porte est encore trop haute pour ses genoux trop raides. L'encre au bord du noir, je tisse mon regard d'impressions diverses; mais l'étoffe est chemise de chanvre sur chair trop nue. Pour dégager une meilleure esthétique de l'existence, comprendre ce qui nous agit, vivre selon sa propre vérité intérieure, nettoyée de ses lâchetés et mensonges, il faut une intervention héroïque sur soi-même.
Mais les vérités métaphysiques nous sont plus faciles à saisir que nos propres choix; le concept apparaît comme un royaume de nuages où déplier sans frein notre volonté. Alors soit... Glissons-nous, hors la peau, dans le champ infini des possibles. Tendons ensemble la pensée. Oublions qu'en bons phénoménologues, nous avons posé que notre subjectivité est un écran opaque devant le réel et que nous ne pouvons à jamais le définir. Considérons les choses hors de nous, d'une manière formelle. Cessons de traiter le langage d'impuissant, analysons-le pour le dégager des artefacts qui induisent des erreurs de raisonnement. Clarifions notre pensée, en veillant aux effets que le sens de nos mots est susceptible de produire. Nos concepts et nos signes ne sont pas seulement des constructions verbales, mais nous enseignent la nature du réel. Les équations de physique fondamentale décrivent le fonctionnement de la matière.
Nous sommes capables de découvrir et verbaliser les normes du réel, sans doute parce qu'entre notre esprit, et le monde dont il est issu, il y a un lien de causalité; il existe une dépendance entre les choses, leurs propriétés, et la conscience à qui elles se présentent. Un petit air d'harmonie, entre notre esprit et le monde... Mets ta physique, ami(e), et sors respirer les étoiles.
10:09 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (37) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, métaphysique, physique, tristan garcia
31.10.2011
Kindertotenlied
Se heurtent parfois plusieurs blocs de pensées ou de souvenirs dont le lien, jusque là ténu, se fait en certains soirs dépourvus de tout velouté de lune, corde raide à lacérer la chair, barbelé vicieux où s'accrocher le cœur.
C'est d'abord, il y a quelques semaines, un papillon en frêle habit noir et rouge, frémissant des ailes comme s'il battait des paupières étonnées, rampant au sol comme s'il les avait oubliées, et se meurtrissant contre la vitre triviale d'un supermarché de campagne, attiré par le soleil matinal sans comprendre quel maléfice l'en éloigne. L'avisant en sortant de l'endroit, je pose mes sacs et tente, les mains en corbeille, d'enrober délicatement la petite créature et de la faire sortir du piège, craignant en outre que d'autres personnes, inattentives ou indifférentes, ne l'écrasent au passage. Mais il se débat, malhabile à se laisser saisir, et je reste plusieurs minutes à mes essais de capture, jusqu'à ce qu'une jeune hôtesse de caisse, délaissant la file des clients, se penche près de moi et me dise qu'elle va s'occuper de libérer le prisonnier. Le lendemain, elle m'annoncera toute souriante que le papillon a été sauvé.
C'est ensuite une scène filmée deux ans auparavant par une caméra de surveillance d'une autoroute, à Santiago, au Chili. Un chien égaré est percuté par une voiture. Inconscient, il court à tout moment le risque d'être écrasé par le flot des véhicules roulant à vive allure, lorsqu'un autre chien vient lui porter secours, malgré le danger extrême. S'affairant autour de son compagnon blessé, il regarde autour de lui, comme s'il s'interrogeait sur la conduite à tenir, puis le tire vers le bord de la chaussée, non même avec ses dents, mais en le serrant précautionneusement entre ses pattes avant. Puis un véhicule de service intervient, ses occupants emportant les deux chiens.
C'est enfin l'horreur de ce 13 octobre dernier, trahie par une autre paire d'yeux électroniques, qui pleureront sans doute avant même les globes de chair blanche des ses responsables. Dans la ville de Foshan, au sud-est de la Chine, s'étire une rue dépourvue de trottoir consacrée aux activités commerciales, probablement semblable à mille autres rues à négoce mondialisé et au bord de laquelle sont empilés des ballots de marchandises. Une toute petite fille, dont on apprendra ensuite qu'elle est âgée de deux ans, qu'elle se nomme Yue Yue, et qu'elle s'est échappée du magasin de ses parents, erre au milieu de la chaussée. Arrive une camionnette, qui ne ralentit pas alors que la petite est bien visible et la chaussée dégagée; elle la heurte et l'écrase de sa roue avant droite. Le conducteur immobilise son véhicule, puis décide de continuer sa route : la roue arrière lamine à son tour l'enfant, et la camionnette disparaît.
Yue Yue remue faiblement, couchée dans une mare de sang qui miroite sur le goudron. L'urgence devrait gifler tout un chacun, mais de longues minutes déroulent au contraire leur tranquillité : des piétons et des personnes en scooters ou triporteurs contournent l'enfant, en toute indifférence; même une femme accompagnée d'un bambin, même une autre avec un bébé en poussette, décrivent un arc de cercle et ne s'arrêtent pas. La petite fille agonisante, le corps brisé, n'est pour eux qu'un déchet. Une autre camionnette survient d'ailleurs et l'écrase à nouveau de ses deux trains de roues. Une femme, enfin, qu'on apprendra être chargée de ramasser les ordures, se penche, la saisit par les poignets, et la tire sans aucune délicatesse au bord de la chaussée. La mère survient à ce moment-là, et l'emporte en courant dans ses bras.
Yue Yue mourra à l'hôpital, le jour suivant.
Tant de noirceur, d'opacité impitoyable, de déni absolu de l'humain et de toute sensibilité, dans cette scène... La gorge se crispe d'abord en un cri muet, mais ce n'est pas tant le langage qui se retire, lorsqu'on la découvre au détour de la télévision ou du web, c'est la pensée, qui fond comme métal au feu, qui s'engouffre dans un puits creusé instantanément, à même l'esprit, à grands coups de godets de fer. La mâchoire s'en décroche, on se sent couler à pic, sans aucune compréhension possible, dans un abime de glace. Femme, on souffre au creux de son ventre de mère, pour ce bébé broyé par des êtres bipèdes à deux jambes, deux bras et deux yeux, qui paraissent ainsi construits à notre semblance, mais qui n'ont qu'un seul vide à se partager. Humain, on pleure de tendre inutilement notre compassion et nos bras d'adulte, veufs de cette enfant que d'autres ont négligé de relever.
Pauvre créature éphémère, vêtue du noir de ses cheveux et du rouge de son sang ignoré... Que n'a-t-elle vécu dans le monde que je connais et j'aime, où l'on sauve les papillons d'être écrasés aux semelles, plutôt que de mourir dans celui où il importe si peu que deux fois une tonne d'acier répandent sur l'asphalte la chair d'un petit enfant. Quelque élégie poétique, quelque chimère religieuse, diraient peut-être qu'elle volète désormais, légère et rieuse, en un éther flutté, délestée du poids de l'indifférence, mais ce serait bien vain : elle est morte dans la souffrance, et d'elle il ne reste rien, que le souvenir de son martyr et la désolation de ceux qui ont au moins quelque graine de coeur.
Le vivant se produit lui-même, pour la préservation de sa nature; il fait émerger le soi, le régime de sa propre ipséité, de lui-même. Les enfants ne sont pas seulement vulnérables, tendres à aimer, précieux à protéger. Ils sont la vie même. Ceux qui les tuent commettent un crime contre eux-mêmes, en toute ignorance.
Une petite fille de deux ans gisait écrasée au sol, dans une rue de Foshan, le 13 octobre dernier. C'est pitié que quelque chien secourable, alors, ne soit pas passé.
16:07 Publié dans Blog, Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (76) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enfance, mort, vie, crime, chine
28.09.2011
Me Tangere
Monte parfois en moi, comme vert d'amertume inavoué sous une vague d'écume, la tentation du silence, du sommeil indu et de quelque morne horizontalité : contemplation de l'Etant et de son animale perfection muette, étouffement du désir, mutilation des attentes, comme pansements d'étoupe et fourreaux d'indifférence pour le cœur noyé. La contingence devrait me suffire, me dis-je en adepte intermittente de tous les sages passifs en armure de laine. Ouvrir l'esprit, aiguiser l'attention, décélérer le souffle, à la simple et radicale stupéfaction d'exister. Le monde s'étend, s'impose, insiste autour de moi, dans une brusque coulée de présence et d'effroi tranquille, et je m'y tiens, résumée par l'étendue de ma peau et la pensée qui en naît qu'on appelle autrement esprit, pour une durée frêle de papillon. « Il m'arrive que je suis moi et que je suis ici », tremble Roquentin...
Chacun est au milieu d'un continent sans bord, d'une singularité dont la cause première se laisse pour toujours ignorer, de cette sensation infuse de l'être qui empoigne à la gorge, lorsqu'autour de soi toutes preuves d'indifférente fugacité se dressent pour nous enseigner qu'on aurait pu ne pas être, qu'on pourrait à tout instant finir. S'effondre la solidité du monde dans le moment même où il acquiert un insensé relief. L'évidence se perd en devenant question. Pourquoi l'être ? Et « pourquoi suis-je né, si ce n'était pas pour toujours ? » demande « Le roi se meurt »...
Accrochée à la métaphysique comme au tronc cérébral d'Aristote, je tente de me replier dans l'esprit comme un esclave nu s'enroule pour se garer des coups de fouet. Il nous vient parfois de ces naïvetés... : croire que la rationalité est un salut, l'examen des chaînes de causalité un remède. Couvrir les maux de mots est une nécessité, non une sauvegarde. La raison est une déesse trop humaine, qui à prétendre courir, détachée et légère, dans les prairies hérissées de nos peines, se pique au sang à chaque pas. Mais sans les émotions qui l'enfantent, nous serions aussi raisonnable que le rocher immobile, indifférent à sa lente érosion. La seule perfection de l'humain est de désirer, vivre au-delà de soi, se projeter dans ce qui n'est pas encore, anticiper et imaginer des mondes et des immensités possibles. Les sens, matériaux de notre individualité, sont le règne de l'être, leur aliénation la tyrannie de l'avoir.
Quelques soupirs étouffés plus loin, un pétale, une feuille, un flocon ou un moineau, s'essayant à une mélodie légère, me redonnent donc un filet de voix. Mépriser notre corps comme nos faiblesses est une prétention de bustes de marbre. Il me faut continuer, sous peine de n'être qu'une ombre oubliée, à dire le désir de l'autre, le don de soi qu'on lui fait en toute vulnérabilité et innocence, la pulsation incessante qui cogne dans le creux du ventre, cet élan vital qui nous fait persévérer dans notre être. Il me faut continuer à écrire ce qui s'agite en soi de plus profond, intime, voire inavouable. Parler n'est pas un état mais un acte. Nous agissons pertinemment si nous comprenons les passions qui nous animent; nous glissons cependant comme des larves si nous nous perdons en elles.
Je parle par ma plume mais elle n'est pas toutefois mon essence. Je suis une et indivisible. Me scinder entre esprit et corps est me faire violence. Ma pensée émerge de ma chair, même si elle ne s'y réduit et ne s'y perd pas. Mais le jour où elle ne parviendra plus à se dégager de sa lassitude, elle deviendra ce silence que je crains et frôle en même temps. Je ne suis pas seulement ma voix, d'ici ou d'ailleurs. Je voudrais que l'on me touche pour être sûre que l'on me sait vivante dans la réalité de ma chair et de mon sang qui bat, que je ne suis pas pour l'autre une brume vague, comme souffle d'air expirant d'un livre achevé, celui qu'on ferme pour toujours en claquant ses pages. Mon temps n'est pas venu pour l'éternité.
14:46 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (55) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, contingence, écriture, corps, esprit, amour, spinoza, sartre






