29.02.2012

Entre deux rives

pontJe me tiens, pantoise et oscillante comme une chose à un pied, sur un pont de moi entre deux âges. J’ai vertige en tête, mal à mon aise, trouble dans mon genre. Je crains, à chercher la rembarde, de découvrir qu’il n’y en a pas. Je tiens encore au ferme mais je m’efforce à le faire. En haut, l’air est gris comme un torchis de cendres ou un vieux casuiste. L’eau est noire, en bas, comme un pourrissement de couleur ou un oubli du jour. Soit le contraire, mais peu importe : entre le gris et le noir, il n’y a que deux paupières fermées concluant un haussement d’épaules.

En telle inconfortable posture, je n’ose regarder devant moi, puisque cela n’est pas encore, et me retourne donc vers ce qui a cessé. Est-ce veulerie, faiblesse, attentat contre le positivisme avec lequel nous devons, élèves dociles de tous les stoïcismes, fouetter chaque jour toute tentation de mollesse ?... Tristan, mon ami-livre – vous savez, ce Métaphysicien qui peuple mon chevet de son beau système -, Sa Pertinence elle-même, qui consent, bon prince, à ce que je le tricote un peu à ma mélancolie, me souffle pourtant de son nez creux que c’est pratique fort honnête pour toute créature à grosse mémoire et petite fourrure.

En effet, au contraire d’une fausse image galvaudée, le temps n’est pas une flèche - me répète-t-il de sa voix de page, jamais lassée d’être tournée -, qui partant du passé, tendrait vers l’avenir. Le temps devrait plutôt se classer par ordre d’intensité de la présence : présent, passé, avenir.

Le présent est de fait la présence la plus forte : ici et maintenant, je suis et je fais ; aussi sottement serais-je et ferais-je, qu’il n’y aurait pas plus intense réalité que celle-là. Le passé est aussi une présence, qui s’affaiblit peu à peu ; mon passé est présent en moi ainsi que par les traces qu’il a laissés au monde, aussi ténues soient-elles. Il glisse doucement vers l’absence, mais ne l’atteint jamais. Il est impossible, quelque soit la puissance destructrice à l’œuvre – de la politique libérale aux collisions intergalactiques – de faire que ce qui fut n’ait jamais été ; nous sommes assis sur des vestiges de présence enfuie. Alors que l’avenir est le mot pour la plus totale absence. Rien qui sera, n’existe.

N’est-ce pas une pensée propre à bercer un peu l’angoisse ? Le passé n’est pas mort comme un corps qui s’effondre. Il tient, fut-ce par le fin cheveu du concept. Il s’éloigne d’absence progressive, mais ne sera jamais le néant de ce qui ne fut pas. On ne pourra jamais faire que la joie, la jeunesse, l’insouciance ou l’amour n’aient jamais été ; on les porte en soi, dans le présent incarné.

Nous avons donc tous une petite personne en nous. Je la sens lorsque je suis dehors, en communion avec les choses de l’air, du vert et de l’eau, celles qui donnent envie de sauter sur un pied, courir après les poules, imiter la voix des vaches, consoler les arbres coupés et piétiner la tristesse dans les flaques. Mon passé est dans les larmes de pluie sur les feuilles, le soupir insistant du vent, comme dans la plainte silencieuse d’un enfant défait dont je ne peux regarder la peine en face, au risque de m’y noyer. Le passé est parfois si fort au présent qu’il le troue, et s’ouvre alors, comme un œil étonné, le puits des insuffisances, des torpeurs et des lâchetés indicibles.

Nous ne sommes riches que des choix que nous n’avons pas fait. Nous sommes des intermittents du courage, des permanents de la patience ; nous ne brillons que dans les miroirs et les mots. Je voudrais plonger dans l’encre toute entière, me recouvrir d’une gangue noire pour me cacher du soleil ; j’en sortirais enfin pour soupirer au large avec les seuls sens, me laisser pénétrer par la tranquilité d’être là, pour si peu de temps, et de savoir que tout ce que nous avons gagné se mesure à l’aune de tout ce que nous avons perdu. A ne pas s’en accommoder, nous serions fous et impropres à vivre. La tendresse, amis, si par grâce elle subsiste, est le seul amour ; le reste est poésie.

11.02.2012

A mes amies et amis

amitiéMes amies et amis que je chérie,

Nulle hibernation paresseuse de ma part, en cette froidure, mais tout le contraire : dans une nouvelle activité professionnelle que je pratique depuis quelques mois, je travaille si activement des "mérangeoises", comme dirait Robert Merle, que le temps me fuit, ce traître, à un rythme inusité...

C'est la seule raison de mon silence provisoire sur cet espace privilégié, où je vous retrouve toujours avec tant de plaisir pour le partage du cœur et de l'esprit - comme sur vos espaces de plume respectifs.

Ne m'oubliez pas, amis et amies que j'aime. Je vous retrouverai le plus vite possible, avec des mots dignes de vous.

Je vous embrasse de toute ma tendresse.

24.12.2011

Mets ta physique

voûte célesteQuelque fatigue, en ce début d'hiver approximatif et comme déjà lassé, gagnant du corps à l'esprit mes humbles aptitudes, voici que je m'essaie à en amoindrir les effets, non par l'évidence du repos mais par les embûches de l'étude... Cure étrange, peut-être, qu'un massage cérébral à la métaphysique pour soulager un intellect fourbu, mais se soumettre à ses propres menus défis permet de se gracier un peu de ne pas en relever de plus hauts.

Je m'apprête donc à déguster à petits lapements satisfaits ce qui m'apparaît comme un morceau de roi, un traité de grand maître, une thèse de fils du ciel, à savoir le nouvel essai du normalien Tristan Garcia, « Formes et Objets », tout entier trempé d'ontologie, autrement écrit de réflexion fondamentale sur la nature de l'Etre. Entre 3 heures et 5 heures des matines, toutefois, c'est-à-dire entre insomnie et indigestion, l'éclat de vérité du pur savoir est plus luciole que soleil. Par conséquent, j'ai tâté l'objet et sa forme de grosse brique oblongue, humé son parfum de papier neuf - dont aucun glacial outil électronique, jamais, ne pourra mimer le plaisir qu'il procure -, gratouillé sa trame et caressé ses chapitres, sans m'enfoncer encore dans la masse touffue de cette pensée tristane.

Mais ce que j'en ai pour le moment relevé à l'aventure me fait déjà frissonner le sens. Je comprends qu'en tant qu'être vivant, je suis le produit de la tension maintenue entre ce qui me contient et ce que je contiens. Les choses ne sont cependant jamais fermées sur l'en-soi, mais imbriquées dans d'autres. Je ne suis pas une monade auto-suffisante, mais un mille-feuilles d'appartenance diverse : je suis à la fois, de manière non exclusive et non contradictoire, un animal, pétri de contraintes biologiques, un être humain apte à forger des représentations, une femme, une mère, une citoyenne de l'assemblée des égaux, sans compter quelques autres identités externes.

Nous sommes choses, vouées à s'anéantir, mais en nous emplissant d'autres choses, nous devenons cet objet philosophique singulier capable de grimper le temps et la contingence pour se regarder vivre d'en haut, et se savoir promis à la perdition commune. Nous pouvons éprouver du doigt le relief de la souffrance et de la joie, les mettre à distance pour les observer et les décrire.

De l'ontologie à celui qui la pense, un saut et une gambade : ces essences diverses se disfractent sur le prisme du moi. En ces mille pages, se glissent ainsi bien des récits différents de soi : nos contradictions gagnent en fécondité ce qu'elles perdent en défaillance, et me voici, Chose, soupirant après quelques promesses trahies, penchée au bord d'un précipice à petits plis de peau, avec mon prénom sage, mon corps qui ne l'est pas encore, mon esprit de feu et de lac, ma vie écorchée en silence.

Le printemps a poussé en un passé fulgurant. Puis le grain a mûri; il n'y a plus de nourrissons tièdes et de bambins maladroits. La rousseur de l'automne se donne, avec ses pommes, ses châtaignes et ses noix. L'hiver siffle au dehors mais il ne saurait entrer, la porte est encore trop haute pour ses genoux trop raides. L'encre au bord du noir, je tisse mon regard d'impressions diverses; mais l'étoffe est chemise de chanvre sur chair trop nue. Pour dégager une meilleure esthétique de l'existence, comprendre ce qui nous agit, vivre selon sa propre vérité intérieure, nettoyée de ses lâchetés et mensonges, il faut une intervention héroïque sur soi-même.

Mais les vérités métaphysiques nous sont plus faciles à saisir que nos propres choix; le concept apparaît comme un royaume de nuages où déplier sans frein notre volonté. Alors soit... Glissons-nous, hors la peau, dans le champ infini des possibles. Tendons ensemble la pensée. Oublions qu'en bons phénoménologues, nous avons posé que notre subjectivité est un écran opaque devant le réel et que nous ne pouvons à jamais le définir. Considérons les choses hors de nous, d'une manière formelle. Cessons de traiter le langage d'impuissant, analysons-le pour le dégager des artefacts qui induisent des erreurs de raisonnement. Clarifions notre pensée, en veillant aux effets que le sens de nos mots est susceptible de produire. Nos concepts et nos signes ne sont pas seulement des constructions verbales, mais nous enseignent la nature du réel. Les équations de physique fondamentale décrivent le fonctionnement de la matière.

Nous sommes capables de découvrir et verbaliser les normes du réel, sans doute parce qu'entre notre esprit, et le monde dont il est issu, il y a un lien de causalité; il existe une dépendance entre les choses, leurs propriétés, et la conscience à qui elles se présentent. Un petit air d'harmonie, entre notre esprit et le monde... Mets ta physique, ami(e), et sors respirer les étoiles.