16.10.2009
Un mètre soixante-huit de chose en soi
Il est des matins pâles où une brume trop lente accrochée à mes cils, je me pique le doigt aux clochers pointus. C'est une douleur si douce que pour en pleurer il faut se déguiser de pluie; tandis que des gouttes minces comme aiguilles molles jouent à se jeter au sol en glissant sur mes joues, j'inspire à petits coups tranquilles un esprit silencieux de gris fondu, de vert trempé, de pommes à cidre et de renard feutré. Un paysage ni grandiose, ni tragique, dépourvu de laideur comme d'enthousiasme, tissé de la nostalgie subtile que soufflerait à quelque oreille attentive le ronflement régulier d'une cheminée de pierre ou la gravité simple d'une vieille viole de gambe. Un pays sans âge qui délicatement s'excuse, avec une grâce surannée, de n'être pas plus beau. Un pays pour philosophe parce que seuls s'y admirent les fugaces et merveilleux petits détails du monde auxquels nos yeux et rien d'autre confèrent sens et beauté. Un pays sérieux, où l'on travaille bien à l'intérieur de son cœur et de sa maison parce que l'extérieur, aqueux, vague et venteux, y est inclément - le soleil, fêtard cru et trop érotique, ne s'y plaît guère. Même lorsque son ciel timide, en quelque occasion d'été, ose enfin déposer ses hardes, il ne saurait se résoudre à usurper un authentique manteau de roi. Le bleu, la liberté ou l'amour, on les suggère, on ne les force pas.
Ces matins, figés en une sidération muette, comme les haies raidies de leurs arbres emmurés, s'en viennent étroitement enlacer les regrets, et la tristesse invitée se fait couche accueillante où je m'abandonne. J'y entre doucement, sans franchir le moindre seuil, car un temps de passage, inquantifiable et insconcient, m'y conduit. Ni désespoir fétide au couvercle noir, ni angoisse effrayante aux cheveux de serpents; rien pour grimacer, sangloter, se frapper le front, se haïr le moi, se tuer un peu. C'est un nuage confortable, un édredon chaud ; on s'y roule, réfugie, acclimate, anesthésie, atrophie. La pensée lentement s'assoupit, le corps freine, la bouche ploie, les yeux à demi fermés perdent le reflet des fenêtres. On sent que l'on vit mais en soupir, en sépia, à pas de loche, en quart de ton, en mode stase... On n'est pas très bien, mais on n'est pas très mal, alors on y trouve du bon... Même la mémoire, cette furie aux deux visages, commence à somnoler dans un angle de soi : a-t-on un jour résonné d'exaltation ou de chagrin ?... A-t-on lui, a-ton ri, couru plus vite que sa vie, doré par la passion d'un visage ? Glapi comme un chien sous les morsures d'un loup ? Ressemblé à une aile folâtre de papillon ou un bloc dense de misère ?... Certainement, mais envahie d'oubli par la fatigue grise, il me semble perdre jusqu'à la connaissance de l'endroit de mon esprit où appuyer pour souffrir ou pour rire encore... L'existence suffit, l'Etre est parfait, se dit-on alors en stoïcien d'occasion.
Tissée de cette tristesse, peinte à ce pessimisme, voilà même que je trouve des grâces à Schopenhauer, le grand philosophe dépressif qui nous gifla d'un sec « la volonté singulière d'un individu n'a qu'une existence illusoire, elle est de toutes parts immergée dans le jeu infini et absurde d'une réalité qui la dépasse et finit par la détruire » (Le Monde comme volonté et comme représentation). Je me laisserais presque séduire par ses conseils en renoncement : veut-on une méthode pour se libérer de la tyrannie de la Volonté, ce vouloir-vivre qui anime toute chose jusqu'au plus infime élément chimique, cette puissance aveugle et inconsciente de la vie dont nous sommes les pantins et qui nous laisse toujours insatisfaits puisqu'elle ne tend à rien d'autre qu'à sa propre affirmation ?... Alors il faut opter pour la contemplation esthétique et désintéressée du spectacle de la nature, et l'élimination du désir, ce maître insatiable. Je caresse cet idéal d'ascétisme en me laissant dériver, portée par la ténacité des nuages et la monotonie cristalline du son de la rivière, vers l'envie de rien et la jonction au tout...
Mais que fait Schopenhauer de ma carcasse, encore hésitante à se noyer dans cette douce liquéfaction bouddhique ? J'apprends que ce corps lui-même est instrument de révélation, source de compréhension de l'Etre : ce que nous percevons par notre expérience du monde, ce sont les phénomènes, les représentations subjectives, et non les choses en soi, postulait Kant; mais notre corps n'est pas un simple phénomène, poursuit Schopenhauer, puisque nous en avons une expérience interne, une connaissance immédiate. Rentrant en nous-mêmes, nous pouvons ainsi percevoir que cette petite chose en soi qui est notre être se manifeste principalement comme vouloir-vivre; partant de là, nous comprenons que tout ce qui existe est de même essence. « Le corps entier n'est que la Volonté - objectivée, c'est-à-dire devenue perceptible. » Par conséquent, pensée et corps ne font qu'un; « l'acte volontaire et l'action du corps ne sont pas deux phénomènes objectifs différents, reliés par la causalité. (...) Ils ne sont qu'un seul et même fait; seulement ce fait nous est donné de deux façons différentes : d'un côté immédiatement, de l'autre comme représentation sensible. »
Cette indulgente réhabilitation de mon mètre soixante-huit de chose en soi me sort inopinément de mon bain poisseux de torpeur; l'implication que j'y vois, me suggérant de fixer Schopenhauer dans les yeux pour finalement le contourner, me frotte le cuir : on ne se sauve pas seulement par la tête, mais aussi par le corps. Mon esprit, dont je m'étais minutieusement entraînée à faire une forteresse, me repliant, lorsque le reste fait mal, dans le donjon imprenable de mon intellect, la chambre blindée des concepts, s'est laissé malgré tout inondé, le traître, par l'eau indifférente de la petite mort par habitude. Mais puisque mon corps est la représentation sensible de mon esprit, je lui offre la direction des opérations et le soin de représenter une apparence. L'esprit est l'idée du corps, prétend aussi Spinoza ? Suis-je donc mon corps ? Voyons cela. La tête baissée, le menton en avant, les épaules dégagées, les yeux levés jusqu'à la limite des possibilités de la gymnastique oculaire, répétant tout haut que les coups nous renforcent au lieu de nous abattre, on n'est plus guère image de tristesse... Mais peut-être spectacle de sottise : je me trouve si grotesque, telle une Carolyn Burnham (de l'excellent American Beauty) hurlant en boucle « I refuse to be a victim » sur une cassette de coaching, que j'en ris...
Le subterfuge n'est donc pas si vain : mieux vaut l'auto-dérision que l'auto-apitoiement. De cette onde de colère jouée, je parviens à conserver le sentiment qu'aucune morsure de loup ne démantèlera jamais l'intégrité de mon esprit, ouvert à l'amour, mais fermé à l'agression et prévenu contre le pourrissement interne de l'insidieux dégoût. Je laisse Schopenhauer déprimer tout son soûl; ma volonté n'est pas plus illusoire que le monde ! Je sors pour vérifier comment cette humeur s'oxyde à l'air. Je me pique encore à un clocher pointu, mais je suce la larme de sang. J'ai un peu froid, mais je ne sais plus où j'ai posé mon édredon chaud. Au cœur d'un nouveau matin pâle, j'enfouis mon visage dans les nuages puis l'essuie pour en nettoyer les traces, car j'ai compris qu'il nous faut accepter cette vérité-là : on n'est pas fait seulement de ce qu'on a, mais aussi de ce qu'on a perdu.
16:12 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (33) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, tristesse, volonté, schopenhauer, kant, spinoza, normandie
25.09.2009
Pour le loup un son de fée
Pour le loup
Des pieds pour bien s'enfoncer en tapis de terre,
Des mains pour abriter un pétale, une paume,
Un visage pour voir la vérité de l'autre,
Je les ai demandés au verre longtemps fendu,
Au fil trop tendu qui lâche, à la chair hachée,
Au bateau qui renonce, à l'idole écrasée.
Ils n'ont rien offert que petits pots de soupirs.
Ma voix s'est donc tue, on se tue si rien n'écoute.
Mais mon cœur attend car un seul sait le toucher,
Ce grand loup noir qui trotte en sombre solitude,
Griffé de combats, fors la flamme en ses yeux ambre,
Et qui m'ouvre le royaume de sa toison chaude.
Un son
Je sais ce qui palpite et je sais le donner.
Un souffle d’air souple, un éclat de pensée vive,
Un sourire qui se tend, une onde à peau humide,
Un frisson de ventre, un cil froissé qui se meurt,
Une veine qui scande, un geste rond qui s’ouvre,
Une mousse de temps, un don de soi moiré,
Une attention dorée aux lueurs du matin,
Un sentiment qui prend sens et jamais ne ment,
Qui tient bon à la houle, à la peur, au vent froid,
Ni changeant ni caprice, battement sincère.
Je l’ai enfanté pour lui qui l’entend vibrer.
De fée
L'oreille, fine assez pour la brise muette,
La caresse, posée si légère qu'elle en tremble,
Les yeux, perçant le noir, allumant une aurore,
L'innocence, qu'on heurte mais qui ne rend pas,
La patience, berçant les heures aux chants d'aile,
La sagesse, qui sait, qui sent, qui tient, qui porte,
La force, enroulée en cordes nues de cheveux,
La fougère, chambre de vert et lit bruissant,
Le sortilège, cercle de feuilles et ferveur,
Un esprit de fée se tend doucement vers toi.
09:55 Publié dans Poèmes et dessins | Lien permanent | Commentaires (37) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie
30.08.2009
Récit en mineur
Une chambre aux volets clos. Un lit d'enfant aux couvertures remontées, si soigneusement bordé qu'on le dirait vide. La fillette qui y dort gigote bien peu dans son sommeil. Elle ne dérange d'ailleurs rien ni personne. Surtout pas sa mère, qui dans la chambre d'à côté, pleure, lit, dort par défaut. Elle s'applique à ne jamais rien lui demander, à ne lui exprimer aucun menu désir, aucune légère exigence d'enfant ; tout ce qu'elle pourrait souhaiter, lui semble-t-il, viendrait alourdir le fardeau quotidien et apparemment accepté de sa mère, s'ajouter au labeur d'ilote qui lui semble par fatalité dévolu : endosser la présence d'airain de son père, ce petit être lourd comme un tyran, égoïste comme un soleil, tueur d'esprit.
L'enfant ne sait pas, assurément, qu'on pourrait le juger coupable de harcèlement, torture morale, et autre artisanat de la destruction d'autrui ; cela lui servirait bien peu, de toute façon, d'apprendre que son père est condamnable au regard de quelques spécialistes des relations humaines. Pour elle, c'est simplement une bête cruelle.
Elle l'a compris avant même de savoir mettre beaucoup de mots dans sa tête. Elle n'en laisse rien paraître. Pour les autres, c'est une enfant parfaite. Mais l'intérieur de son être encore neuf se consume d'une brûlure qu'elle ne sait pas nommer. Mesure-t-on la désolation des enfants trop immatures pour verbaliser leurs peines, pour se sauver par le langage ?
Elle n'a donc que les cauchemars. Elle en fait presque chaque nuit. Aussi répugne-t-elle à s'endormir, sans l'avouer évidemment puisqu'elle se fouette l'échine à passer dans l'enfance sans contrarier quiconque. Elle s'essaie, seule dans l'obscurité, à tenir sa conscience et ses yeux ouverts, mais elle est trop jeune encore pour l'insomnie et son corps la vainc rapidement. Quelquefois, quand elle parvient malgré tout à rester éveillée, elle se lève et s'en va, à petits pas nus et sournois, le long du couloir aux pieds glacés, épier le mystère des adultes assis dans le salon devant le poste de télévision ou le silence opaque de leur mésentente. Il lui semble que vus de dos, ignorant sa présence, leur regard de ronce ou de lac momentanément absent, ils trahiront peut-être un jour les raisons noires qui les font si mal vivre.
Presque chaque soir, en se couchant, elle prie Dieu, selon les formules ânonnées dans cette offense à l'éducation qu'on appelle une école catholique. Elle commence par prier sagement pour ceux qu'elle aime beaucoup, ce qui fait peu de monde, et pour les pauvres. Puis elle prie pour que son père disparaisse. Elle mesure bien la vilénie de cette demande, mais elle doute, de toute manière, de l'efficacité de ses prières. Dieu lui paraît beaucoup trop occupé, à surveiller l'univers, pour se soucier des souhaits d'amour ou de mort d'une enfant seule dans son lit familier.
Les deux cauchemars les plus fréquents concernent sa mère. Dans l'un, elle se voit avec elle sur une plage, englouties toutes deux par une vague immense, et le dernier regard que sa mère lui lance avant qu'elles ne soient happées est une déflagration de détresse qui explose à sa conscience soudain attisée. L'autre fable symbolique n'a pas davantage pitié d'elle : dans une pièce carrelée d'un jaune malveillant, elle assiste, impuissante et figée, au meurtre de sa mère par son père, une mise à mort d'abattoir avec dépeçage et couteau. Des nuits de tombeau, trop adultes pour une ou deux toutes petites poignées d'années.
Ces cauchemars l'éveillent en la giflant d'une terreur glacée, qui lui refuse tout mouvement et jusqu'à la possibilité d'un cri, mais jamais elle n'appellerait. Elle est seule pour guerroyer contre la peur, pour lui enjoindre de s'éloigner. Sans le savoir, elle apprend ainsi à supporter la solitude indépassable de l'être, à se construire en tant que sujet, à ne pas quêter dans le regard d'autrui la permission de vivre ou de choisir. A ce moment, cependant, cette victoire d'équilibriste est encore loin d'être acquise.
Mais il y a l'amour, têtu, prudent, grattant doucement à la porte : sa mère l'aime immensément, à sa façon inquiète, tendre, dépressive, soumise. Son père l'aimerait à sa façon de propriétaire de chiot attendrissant qui réussit des tours, de marionnette fétiche dont on commande bras et jambes. Il n'a pas compris que son enfant ne devrait pas être le pantin de Gepetto, ni son épouse un docile décrottoir à semelles : cet homme cultivé et professionnellement brillant est en amour un complet analphabète. La bête a probablement été rendue cruelle.
La fillette ne pleure jamais. Elle sait si bien se contenir qu'elle ignore si elle possède quelque part une source de larmes. Elle fait bonne figure en toutes circonstances. Ses résultats scolaires sont excellents. Elle volette avec application sur les touches du piano et le parquet des cours de danse. Ses doigts sont agiles et ses pointes bien tendues. Fort polie, elle parle posément, sans timidité, le regard droit comme une flèche. Elle attire à son père nombre de compliments qu'il ne mérite en rien.
Mais personne n'a compris pourquoi, de temps à autre, elle mutile calmement ses poupées à coups de ciseaux. Personne ne s'est aperçu qu'elle s'applique parfois tout autant, sous prétexte de se promener avec eux dans la cour de l'école, à serrer les mains des plus jeunes bambins de maternelle jusqu'à les faire pleurer. Elle souffre pour le petit qu'elle martyrise, s'en déteste, mais une force féroce ferme ses doigts en étau, tandis qu'elle se sent couler à pic dans l'innocence stupéfaite et trempée qui la fixe de ses yeux agrandis. Personne ne lui a dit que si la violence ouatée qu'on lui fait entrer dans la gorge ne s'échappait de temps à autre de son corps, elle l'étoufferait jusqu'au coeur.
***
Plus le temps éloigne de l'enfance, plus elle prend sur le filtre de la mémoire des couleurs avariées, signes d'une part notable de toxicité ; il faut pour cela porter le nombre exact de décennies nécessaire à l'acquisition du goût pour son passé comme des instruments pour le critiquer. Plus jeune, on est trop occupé à jouir de sa liberté neuve pour s'attarder à autopsier les années où l'on en était dépourvu ; plus vieux, le niveau de nostalgie monte au point de submerger la lucidité et de faire de l'enfance un paradis englouti, fut-il factice.
Peut-être fait-on tous un jour un récit d'enfance, que ce soit à la première ou à la troisième personne, par écrit ou en paroles, pour établir une distance salutaire, imaginer qu'il s'agit d'un autre, le parer d'un quelconque sens, en clore le chapitre, pardonner aux invariants de la nature humaine et pointer la part culturelle profondément corrigible. « Tout blesse, le souvenir est une plaie purulente », écrivait Nietzsche (Ecce homo). Voire... Peut-être devient-on véritablement et sans recours adulte lorsqu'on cesse d'en caresser jusqu'à la cicatrice.
15:06 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (41) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enfance, mémoire, nietszsche









