Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/11/2013

Tenir

femme, arbreSait-on encore ce qu’est l’amour quand on ne sait plus le son qu’il fait ?

Oubli commode ; car de cette folie il convient de guérir, se dit-on en futur soliflore ou apprenti ermite. Voilà qui est fait, se convainc-t-on pour ne plus pâtir : le mot même, qu’on n’ose, par souci du ridicule, à peine prononcer, a pris un goût suranné de kitsch.

De fait, on ne s’accable pas en ployant le col comme un condammé sous la hache, devant le poids de fonte de sa défaillance. C’est une impression plus légère, croit-on en endossant l’habit ravaudé du revenu de tout : un haussement de sourcil, un rictus attendri comme devant quelque vieux mélo aux couleurs fausses comme des feutres gras.

Autrefois, pourtant, il est passé. Mais il n’était pas où on le croyait. Il n’était pas dans les yeux trempés, les effeuillages pressés, les serments pathétiques. Il n’était pas même dans les cérémonies, les contrats, les projets et les rêves.

Il était dans un pied froid qui se tord comme un petit ver nu, pour chercher, implorant, quelque mollet stoïque.

Il était dans le front qui effleure, un instant éternel, un large dos penché sur une forte tâche.

Il était dans les gestes répétés, les paroles oubliables, la fatigue du soir, l’effort du matin. Il était dans le pull, le thé, les lunettes ou le menu sourire, qu’on va chercher pour l’autre lorsqu’il est fourbu plus encore que soi.

Il était dans la banalité, qui n’est pas la platitude qu’elle prétend, le manque qu’elle suggère, dès lors qu’elle s’étend sur deux corps qui en respirant se touchent, comme un plaid partagé aux heures sombres d’hiver.

Il est passé. Etourdiment, en laissant l’huis ouvert au soleil trop cru et aux vents grisants, on l’a laissé sortir. Empruntant le sobre archet de Monsieur de Sainte Colombe, on s’exhorte alors à composer quelque Tombeau des Regrets à la très digne mine, pour célébrer les années enfuies depuis l’an 0 de l’Erreur. Le passé est une lame, la flèche du temps un dard. Mais mieux vaut les serrer au sang que s’en plaindre.

Car que reste-t-il, si ce n’est se hausser en pensée au-dessus de ce que l’on est capable ? On se prend à s’imaginer l’éclat et la douceur d’un esprit fort, à jouer à quelque femme puissante pour en saisir au moins une bribe d’armure. On n’espère rien, si ce n’est trouver la force de continuer à pourfendre, au risque d’aimer le combat plus que la vie, la tentation de l’abandon, de la lassitude, de l’amertume et de la mélancolie, ce séduisant quarteron ; contrairement à ce qu’on croit avant d’en vivre, la tristesse est si douce.

Mais ce n’est pas là blanc-seing à se signer soi-même par consanguine indulgence. « Bien faire et se tenir en joie », enjoint Spinoza. Ou faire en joie et bien se tenir, pourrait-on dire pour mêler les termes et produire une vérité proche. « Ne pas railler, ne pas pleurer, ne pas haïr mais comprendre » ; comprendre n’est cependant pas, pour ce logicien de Spinoza, permissivité et pitié attendrie, mais étude des faiblesses, non pour formuler des excuses, mais pour construire une exigence.

Alors on n’est assez grand qu’en se fouettant le dos pour le tenir droit.

Et se tord en dessous le pied, qui ne sait rien de cette sagesse feinte et cherche quelque chaleur, seul et bleu de froid.

21/07/2013

Un soir de cendre et d'ombre

Simon DouvilleJe n’ai pas faim, je n’ai pas sommeil, je n’ai pas envie. Je suis un désert de soif ; je crains le cœur d’amertume qui apparaitra, lorsque toute la gangue des petits espoirs se sera brisée. Malgré tout, quelque graisse grise logeant toujours en mon crâne et me faisant penser, je me saisis de moi-même, et d’un récit de peau, je fais un récit de possible : je métaphorise, et mon esprit respire… Il danse, sur la corde aux mille comparaisons, cette pavane de plainte pour le cœur inquiet, suspendu au croc de quelque joie fugace.

Elégie modeste, mais bonne à percer la vérité : derrière les mots, une fois râclée, croit-on, jusqu’à la trace d’une métaphore, encore d’autres mots. Nous ne décrivons le réel que par son à-côté. Je voudrais trouver les mots premiers pour dire jusqu’aux atomes de mon désarroi, mais jamais ils n’ont brûlé aucune bouche. La pureté du langage n’existe pas. On ne peut faire autrement que métaphoriser, au cœur même de la conceptualisation savante ou de la description la plus sèche. Derrière un verbe même que l’on croirait primal, il n’y a que d’autres mots pour tenter de soulever le coin du voile de l’ontologie : le verbe être, ainsi expliquait Heidegger, provient d’une triple racine signifiant, selon les langues, vivre, croître, demeurer… Derrière la soie la plus fine, d’autres masques…

L'étymologie est la preuve de feu que nous ne commençons jamais, que le début fuit sans cesse à nos regards écarquillés sur nos tentatives de compréhension du monde et du phénomène humain. Le langage n'est que métaphore et métonymie. Il est donc poésie. Il est donc émotion. Qu’est-ce que la conscience, sinon le saisissement articulé de notre propre attente ? Une boucle de récursivité, ronde comme une bouche étonnée.

C'est image de notre destin. Nous ne nous souvenons pas de notre commencement, car notre mémoire, qui n’est que récit, n'est pas encore construite. C'est en entrant dans le langage que nous nous saisissons de nous-mêmes et de notre propre fin, puis que nous imaginons le monde mental de l’autre. Le langage ne décrit rien. Il est opinion, fabrique accélérée de sens. Sans le langage, le monde ne se connaît pas.

Et c’est donc secrète image du monde. Nous ne commençons pas parce que le monde n’a jamais commencé : quelque chose a toujours été, sans quoi même rien ne pourrait être. L’absence ne se définit qu’en contraposée à la présence. L’ontologie, pudique, rougit que le langage lui lève un peu ses dessous. Heidegger l’obscur s’étourdissait de sa propre langue, et faisait de la poésie en croyant défaire la métaphysique, comme si l’une n’était pas un autre mot pour l’autre.

Dans ma gorge, amis, roulent encore des rires, des larmes et des mots. Je pourrais jeter le rire, engloutir les larmes, mais je ne pourrais oublier les mots. Une statue de mots. Rien d'autre, peut-être, mais grâce à eux, toujours vivante.

23/02/2013

Des mots et des sons

livre, cœurJ’écoute les mains des morts, mon cœur enchâssé dans les anneaux des lettres qu’il ont tracées. Je m’allonge dans l’herbe avec Lucrèce, me désole de l’homme avec Pascal, prends un air fendant pour plaire à Corneille, m’agace de Nietzsche en lui tirant sa moustache élitiste.

Je touche les voix de tombe, de toute ma chair attentive, le son résonnant dans la caverne de mon corps : je chante avec Mozart, mais je change avec Lully, cette épistémè précise de l’ère louis-quatorzième qui enseigne comme  l’on doit mourir en faisant semblant d’être digne. Harmonie et symétrie, mais dorures baroques, morbleu, de guerriers butors ; on étincèle en miroirs d’atours diamentés, puis l’on chie aux fenêtres en relevant ses dentelles.

Lully, c’est le son d’une majesté sale, d’une folie d’arrogance couronnée de tristesse : que d’émotion corsetée dans cette morgue, dans ses codes si droits, définis jusqu’à l’os, échafaudage patient pour qu’un Bach y accroche ensuite sa cathédrale… Que de précieuse absence de romantisme dans cette musique – tout style « désespéré mais creuse encore » me déplaisant en revanche de toutes ses chopinesques plaintes –, qui s’accorde bien, jusqu’aux dernières ondes, avec ce pays de haies bien droites et de pluie polie, où un vert ostentatoire, plus profond que lac oublié, brunit par plaques brusques au gré d’errances bovines.

Les mots et les sons, ces pierres de taille du donjon intérieur où j’abrite cet endroit le plus chaud, le plus vivant de soi, où personne ne peut me blesser. Tous sont idées et imaginaires, et non matière et entrailles, mais leur réalité est plus crue encore que la terre grasse où j’enfonce mes pas. Les histoires, les pensées et les sons, tous nos mondes d'esprit existent bel et bon, plus ronds et vrais que toutes les pommes lourdes qui s’écrasent au sol dès que l’été les lâche.

Le virtuel et le réel sont des choses, au même degré formel. Le virtuel est l’éclat humain de la réalité, et ne s’oppose pas à elle. Il existe depuis la littérature, la philosophie, l’art, la connaissance, qui quelques soient leurs supports matériels, sont des systèmes informationnels prenant vie et sens uniquement dans l’esprit humain. Du son, au mot, à la parole, au tracé, tout est information, par conséquent tout est échange - jusqu’à l’argent, moyen commode dont certains font cependant trésor, et qui prend alors excrémentielle teinte : conserver ce qui doit être recyclé, n'est-ce pas ravaler ses propres excrétions ? Et de cette trivialité ils nous font un monde.

Nous sommes tous confrontés, au gré des jours, au banal, au tragique, au cocasse, au sublime, au beau et au laid, concepts existentiels tout autant qu’esthétiques, dessinant divers aspects de notre existence, intime et collective. Les histoires de nos vies sont des pages de livres. Dans les pages de livres, je vis mille autres vies et touche à l’essence de l’humain, autrement dit à ce qui est sans limite. Nous sommes finis, mais notre esprit, propriété émergente qui s’éblouit elle-même de se connaître, abrite le goût de l’infini. Qui imagine l’infini, l’est par conséquent ; ce qu’autrefois l’on comprenait comme preuve d’existence divine. Mais nul besoin d’un tel artifice. Toute transcendance nait de nous. Sans nous, le monde n’a pas d’histoire. Il est, et ne devient pas.

J’enfouis mon visage dans la couche d’un seul tenant des nuages, j’écoute une musique qui sonne comme un au-revoir au monde ou un chant des derniers, je me promène dans des mondes d’esprit tâchés d’encre craquante. Dans l’un deux, je suis telle princesse de conte, aux longs cheveux et à l’amour poète.

Celui-là, au moins, ne s’évanouit jamais au ricanement de l’aube.