30.06.2009
Microfiction nocturne
(Suite de SDF)
Je reprends mon errance à petits pas élimés. Peu à peu, les passants et les lumières s'amenuisent ; sans y veiller, la ville m'a lâchée. La plage dure du trottoir s'est interrompue sous la poussée morose d'une herbe de banlieue, marquant l'orée d'une crainte nocturne diffuse comme jadis la corne du bois réveillait la frontière du pays des loups. Je marche où personne n'est censé le faire : qui déambulerait le soir le long d'une voie rapide abrutie de bruit et ourlée d'un maigre tapis vert bâtard ? Un automobiliste en panne ou une ridicule hébétée.
Voitures et camions me frôlent en klaxonnant, leurs phares malveillants braqués sur mes yeux cuisants, tapissés de pleurs séchés. La sensation d'être incongrue au bord de cette route hostile, plus que la crainte d'être heurtée par un véhicule indifférent ou agressée par un conducteur vicieux, me force enfin à chercher un refuge. Je m'allonge péniblement sous un barbelé acerbe, descend un fossé piquant, rejoignant le pré humide et amer, plus obscur que la nuit veuve de lune, qui en lisière de ville hésite encore entre pâture de campagne et impersonnalité de faubourg. Les phares dessinent près de moi les racines dénudées d'un arbre qui s'accroche encore courageusement au talus roidement taillé au godet de fer. Cette tanière sommaire est pour moi.
Je me glisse sous les racines, arrondis mon dos contre la paroi de terre, désagréablement piquetée de cailloux mais plus sèche que la végétation alentour trempée d'eau sombre, et replie les genoux, m'efforçant de ne pas dépasser de la voûte à l'odeur noueuse ; me suis-je suffisamment recroquevillée, niée, enterrée, oubliée aux yeux des autres ? C'est précisément ce qu'il me fallait pour me punir d'être moi-même et m'en inspirer une pitié attendrie. Je me suis effacée dans le sol, et les voitures continuent de vrombir au-dessus de ma tête, leurs occupants se déplacer jusqu'à leur destination ; rien n'indique que ce lieu trop vague et cette nuit froide bordée d'anonymat contiennent toute ma personne humaine, mon corps, ma conscience, tout ce qui en ce monde pèse en tant que moi, porte mon nom et me pense. Je réalise enfin pour de bon une rêverie qui m'étreint lorsque je me sens rétrécir : me trouver un petit refuge, y entourer étroitement ma tristesse, quelle qu'elle soit, et m'y perdre, comme un elfe miniature dans le trou de ver d'un chapeau de champignon, autrement dit un enfant malheureux dans son lit familier.
Hors ma poitrine qui se soulève le strict nécessaire, je me perds volontairement dans une immobilité minérale ; je me concentre sur la négation de mes membres, puis du reste de mon corps, et en égare peu à peu la réalité. Les hurlements intermittents de la circulation et le cliquetis doucereux de la pluie s'estompent ; le temps se fait oublier. Je n'existe plus que dans un nœud serré de pensées en boucles, itératives et monotones, comme échappées d'un délire de fièvre. Mais des frissons enfin me secouent. Ma peau trop propre se rebelle malgré moi contre le froid. L'image de la femme du trottoir s'invite alors à nouveau dans mon trou : je ne l'ai pas vue trembler. Sans doute a-t-elle cessé de lutter, résignée jusqu'aux cellules. Par comparaison et malgré mon application à scier les cordes de ma douleur, je ne suis qu'un désespoir amateur.
En conséquence, je dois me dresser et lever la tête vers le vide masqué de noir. Je n'ai qu'un choix artificiel : je vis tant bien que mal, mais je vis ; l'ocre et la pierre qui m'entourent ne peuvent se mêler de force à ma chair ; emplir une fosse de terre une fois sera déjà, je ne sais quand, bien assez pour un seul corps. J'ai l'obligation, pour ne pas injurier la réelle misère, de continuer à marcher avec le tourbillon vorace qui s'ouvre en moi comme un œil étonné. Il est sans fond, sans bord, sans pitié. Il est partout et je ne suis rien. Mon moi se dissout, rongé par ses dents de ver. Etre soi ? Parfois, je ne sais plus le faire.
Je n'ignore pas que je ne suis pas la seule. Je suis humaine, je porte donc en moi ma déréliction : savoir que la vie s'endure et ne dure pas.
Je me relève avec peine, l'esprit aussi gourd que le corps, et reprends le chemin des hommes. Malgré ma faiblesse, je n'ai pas envie de rentrer dans mes habitudes. La forme pâle cloutée au trottoir ne quitte pas ma mémoire ; je l'y enveloppe et l'y berce étroitement, comme dans l'édredon chaud qu'elle ne possède pas. Je retourne en ville, occupée à penser cette femme, guidée seulement par mes pas instinctifs et harassés. Je voudrais savoir son nom, l'histoire de sa chute. Je me reproche ma trop faible compassion : pourquoi n'ai-je pas tenté de l'aider ? Après le don de douceur et de papier de l'homme au manteau, je n'ai pas même osé installer un sourire sur mon visage et quelques pièces sur sa supplique cartonnée. L'homme a fait mieux que moi, mais pas plus que moi il n'a emporté la femme dans l'abri de ses bras et de son foyer. Pourquoi sommes-nous incapables de gêner notre quotidien en offrant hospitalité, à l'impromptu, à celui qui n'a plus de lit ni de bonsoir ? Dégoût du sale, crainte de l'inconnu, de la violence envisageable de sa misère ou de sa folie, répugnance à déchirer pour qui est étranger l'enveloppe de notre intimité ; nos raisons sont admissibles au regard de l'humain, et insuffisantes à cette même aune.
La possibilité de les piétiner, en ce soir stupide qui se cherche une issue, s'impose à moi comme une bravade. Je ressens une urgence à aider la femme au bonnet, une honte pointue à n'avoir rien fait pour elle, ce qui aurait été aussi pertinent pour moi puisque donner de soi conduit à recevoir : accueillir une petite preuve étonnée mais ravie d'être estimable à son propre regard, ce censeur trop aisément aveuglé qui s'en revanche à coups d'étrivières les soirs sans fard où l'on s'épouvante soi-même. Certificat d'humanité bien temporaire mais qui permet, non de s'aimer vu qu'on s'on aime déjà - n'est-on pas contraint, pour vivre, de se chérir jusqu'aux croûtes ? -, d'y rajouter deux nobles consonnes et de s'admirer un peu.
Je retrouve la rue où j'ai contemplé la femme au bonnet, la boutique close devant laquelle elle était rivée. J'essaie bien de l'y voir encore, mais dois convenir, la déception aux yeux, qu'elle a disparu. Où est-elle allée ? Se plier sous quel carton, sur quel banc, quelle couche de fer ou de toile ? Où la chercher ? La perspective de rentrer sans l'avoir secourue me devient à l'instant même haïssable.
Le découragement me fait alors vaciller sous son poids de fonte ; où ai-je déposé ma légèreté, mon plaisir à vivre, la colère qui me charpente lorsqu'il faut se redresser sous les salves d'épines ?... La tentation me reprend de m'abandonner de même à l'horizontalité du sol, mais j'ai décidé, d'accord avec le tas que je faisais sous l'arbre, de m'en refuser la permission, moi qui aie une maison, une chambre, un lit, un amour et une famille.
La femme au bonnet... L'homme au manteau... Leur image brasille dans mon esprit ; le surnom que je leur ai donné clapote sur mes lèvres. Un lien léger mais lucide me semble les unir. Peut-être est-il riche de ce qu'il lui a pris, peut-être le sait-il, en a-t-il confusément honte, peut-être a-t-il voulu s'en repentir, l'en consoler. Mais je ne parviens pas à me représenter cet homme comme un spéculateur cupide, un parachutiste d'or et de fange : un argentier cousu de fatuité et d'égoïsme aurait-il glissé une si souple tendresse au cœur de son embrassade ?...
Je vais rentrer. Je reviendrai demain. Elle sera peut-être là, à quêter un morceau de survie sans un regard pour ceux qui l'effacent.
Désarçonnant ce qu'on sort de soi durant la nuit, la parenthèse de silence, le temps suspendu du déversoir et de l'écriture, avant la déchirure du matin où l'on pose le loup noir pour remettre, selon le cas, un masque d'églantine, de farine ou de sang. Ne serions-nous donc que fictions, pages blanches écrites par les plumes et les poignards des autres, gommées, barbouillées et regrattées sans cesse, manuscrits de chair et d'imaginaire qui finissent un jour par s'en déliter d'usure ? Cherche-t-on toute sa vie une vérité de l'être qui comme un animal cruellement facétieux, ne se laisse parfois approcher que pour mieux nous fuir ?...
Faut-il refuser l'espoir, cette passion triste selon Spinoza, pour entendre un air intermittent de sérénité ? Peut-être suffit-il seulement de le dégager de toute gangue d'illusion. Mieux vaut vivre notre vie qu'un paradis d'ombres.
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30.05.2009
Les actionnaires du désastre
Ainsi que l'analyse l'essayiste Naomi Klein dans son récent et édifiant opus (2008, Ed. Leméac-Actes Sud) « La stratégie du choc / Montée d'un capitalisme du désastre », nous sommes entrés depuis une trentaine d'années dans la phase active, dûment préparée, d'une contre-révolution ultralibérale, réactionnaire et totalitaire provoquant, à coups de crises économiques, sociales, politiques et écologiques, la destruction programmée du corps social et de son environnement naturel et civilisationnel. La machine tourne désormais à plein régime démocratiquement faible. Le capitalisme financier, rejeton tératologique du capitalisme industriel, suscite de multiples calamités et loin de s'en affaiblir, s'en goberge comme un ogre fou.
« Un système économique qui exige une croissance constante tout en refusant presque toutes les tentatives de réglementation environnementale génère de lui-même un flot ininterrompu de désastres militaires, écologiques et financiers », dénonce Naomi Klein. « La soif de profits faciles et rapides que procurent les placements purement spéculatifs a transformé les marchés boursiers financiers et immobiliers en machines à fabriquer des crises. (...) Notre dépendance commune à l'égard des sources d'énergie polluante et non renouvelable engendre d'autres crises : les catastrophes naturelles et les guerres livrées pour le contrôle de ressources rares, lesquelles entraînent à leur tour des ripostes terroristes. (...) Comme notre planète se réchauffe, sur le double plan climatique et politique, il n'est plus nécessaire de provoquer les désastres au moyen de sombres complots. Tout indique au contraire qu'il suffit de maintenir le cap pour qu'ils continent à se produire avec une intensité de plus en plus grande. (...) Si le complexe du capitalisme du désastre ne déclenche pas délibérément les cataclysmes dont il se nourrit (à l'exception de l'Irak, peut-être), de nombreuses preuves montrent que les industries qui le composent font des pieds et des mains pour que les désastreuses tendances actuelles se poursuivent sans qu'on y change quoi que ce soit. »
Aucun système n'est ce qu'il est; aucune évolution économique ou politique ne résulte d'un quelconque déterminisme naturel dont on ne pourrait s'extraire. Derrière les structures et les processus actuels, il y a leurs concepteurs, exécutants et prébendiers, des responsables à deux jambes, deux bras et mini-cerveau avide. Le couple infernal que forment l'égoïsme et la cupidité est un des défauts humains les plus préjudiciables à la communauté - et les plus incompréhensibles pour qui en est dépourvu -, parce qu'il induit l'exploitation implacable d'autrui pour combler une sotte et abyssale vacuité d'Etre par un insatiable et excrémentiel désir d'Avoir; les sources essentielles de beauté et d'épanouissement ne sont pourtant pas le luxe matériel, les colifichets clinquants ni la domestication d'autrui, mais l'amour, l'art, la réflexion, la nature, la contemplation, la durée, la sérénité, la limitation non du désir, qui est infini, mais de sa réalisation.
Faire société; tout est là. Nul individu n'est par principe à l'abri d'errer, mais il est de la responsabilité du corps social de limiter, démonter, modérer les tentations prédatrices de ses membres - en premier lieu par l'enseignement et la culture, celle-ci comprenant l'art mais aussi l'éducation populaire permettant la compréhension par tous des rouages de l'exploitation -, et si nécessaire les sanctionner. Si les pulsions d'accumulation sont inscrites au registre comportemental du genre humain, la communauté des égaux doit se donner les arguments éthiques et les moyens légaux de ne lui laisser qu'un faible espace et d'en amoindrir le coût pour autrui. Exploiter son semblable n'est pas une liberté, mais une violence.
Si les oligarques à masque républicain qui nous gouvernent - étant entendu que nos instances officiellement dirigeantes ne forment qu'une petite frange de cette folâtre bande mafieuse -, personnifient bien ces deux tares aberrantes, il est insuffisant de voir en eux des faillibles, des larrons et des corrompus qu'une docilité épaisse excuserait presque par les positions qu'ils occupent et par l'illusion délétère qu'à leur place tout un chacun prendrait leur méprisant visage. Sous les exactions de ces insectes hématophages que nous laissons trop poliment pomper nos forces vives et nos droits fondamentaux, prospère en effet une idéologie sauvagement antisociale et nihiliste qui ne mérite aucun ménagement oratoire mais plutôt qu'on la déshabille de sa propagande médiatique fourrée pour l'éclairer des bons mots et des justes constats.
Ce catéchisme anarcho-capitaliste concentre en effet déviances et monstruosités : négation des Lumières, de l'égalitarisme, du pacte républicain, de la solidarité, du contrat social, du bien commun, du service public, du vivre ensemble, au bénéfice d'un darwinisme social nauséabond qui confine au racisme. En guise d'idéal, une religion internationale du profit dont s'accommodent fort bien d'ailleurs les cultes monothéistes, fidèles alliés de toujours du pouvoir oligarchique. Contrôler le niveau d'information, d'alerte et d'indignation dans la population abusée, dont dépend sa capacité de révolte, s'effectue grâce à l'intégration médiatique : « l'expansion tentaculaire du complexe du capitalisme du désastre dans le monde des médias constitue peut-être une nouvelle forme de synergie d'entreprise », écrit Naomi Klein. « Dans les années 1990, le rêve d'une "petite planète" ouverte et sans frontières était la clé des profits; dans le nouveau millénaire, le cauchemar - des continents occidentaux menaçants et fortifiés subissant le siège des jihadistes et des immigrants illégaux - joue le même rôle. »
Intellectuels, manifestants et syndicalistes en prison, protestataires pacifiques en garde à vue, violences policières orchestrées, législation sécuritaire de plus en plus répressive, management entrepreunarial agressif, projets de flicage du web : toutes tentatives du vulgum pecus de secouer le joug se voient et se verront plus encore dans un futur proche réprimées au plus près de leur émergence, jusque dans les cerveaux mêmes. Après des décennies d'anesthésie télévisuelle, la destruction de l'enseignement supérieur et secondaire public et des filières de culture et de réflexion viendront mettre le point final au chef d'œuvre eugéniste anti-humaniste du libéralisme : la production à la chaîne d'armées de souples techniciens incultes, élevés au lait du libre commerce et non de la libre pensée et de l'esprit critique.
Peuple exploité, grugé, manipulé, méprisé, pulpe à dividende, chair à variable d'ajustement - quand ce n'est pas concrètement chair à l'étal. Sade, ce précurseur : « il ne faut jamais arracher le bandeau des yeux du peuple ; il faut qu'il croupisse dans ses préjugés, cela est essentiel. (...) Protégeons les trônes, ils protègeront l'Eglise, et le despotisme, enfant de cette union, maintiendra nos droits dans le monde. (...) L'animal féroce connu sous le nom de peuple a nécessairement besoin d'être conduit avec une verge de fer : vous êtes perdu, dès l'instant où vous lui laissez apercevoir sa force. » Le marquis aurait fait un digne membre du groupe Bilderberg, cercle sélect de domination du monde...
Parions les queues de cerise qui nous restent que la crise économique actuelle ne changera rien. Contrairement aux contes de « refondation » et « régulation » dont on tente de nous bercer, les plans de relance et les contritions verbales ne servent qu'à permettre au système de continuer à fonctionner de la même façon. Hormis quelques victimes de la voracité de leurs pairs, les banques nationalisent leurs pertes, les dividendes des multinationales continuent de flamber. La crise constitue en effet pour les capitalistes totalitaires le moyen d'éliminer leurs membres les plus faibles, et de soumettre les populations au traumatisme d'une dure récession qui permettra d'imposer des mesures qui n'auraient pu être précédemment admises ; ce qui paraissait hier impensable deviendra demain moindre mal. C'est la stratégie étatsusienne "choc et effroi", appliquée précédemment dans de nombreux pays - pas d'impatience, notre tour arrive... : « le désastre déclencheur - le coup d'Etat, l'attentat terroriste, l'effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l'ouragan - plonge la population dans un état de choc collectif », explique Naomi Klein. « Le sifflement des bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants "assouplissent" les sociétés, un peu comme la musique tonitruante et les coups dans les prisons où se pratique la torture. (...) Les sociétés en état de choc abandonnent des droits que dans d'autres circonstances, elles auraient défendu jalousement. »
Pour les idéologues de l'école de Chicago et leurs thuriféraires à portefeuille gouvernemental ou matelas d'actions, il convient par conséquent d'empêcher toute évolution positive. Aucune amélioration susceptible de concerner la majorité de la population n'est réellement souhaitée ni favorisée. « Le seul danger qui guette l'économie du désastre florissante, dont dépendent tant de richesses - les armes, le pétrole, le génie, la surveillance, le brevetage des médicaments -, c'est l'avènement d'une certaine mesure de stabilité climatique et de paix géopolitique », explique Naomi Klein, qui cite en outre cet extrait d'un livre d'un épatant massacreur d'humanités, Michael Ledeen (The War against the Terror Masters, 2002) : « La destruction créatrice est notre grande force, chez nous comme à l'étranger. Chaque jour, nous abolissons l'ordre ancien : des affaires à la science, de la littérature aux arts plastiques, de l'architecture au cinéma, de la politique aux droits... Tout y passe »... Voilà où nous en sommes; un fondamentaliste du libéralisme peut gloser tranquillement sur le programme apocalyptique de ses comparses envers le patrimoine humain sans craindre l'opprobre général...
La lutte des classes n'est pas une vieille lune, les exploiteurs l'ayant réactivée eux-mêmes avec la dernière irréductibilité. Par conséquent, puisqu'on est par force en guerre contre les actionnaires de catastrophes, il faut élaborer des stratégies de défense; en premier lieu déconstruire les paradoxes et impostures intellectuels dont ils habillent leur brutalité inégalitaire, et donner aux valeurs fondamentales à réhabiliter contre eux toute leur légitime densité... Mettons donc les points sur les i des mots lucidité et vérité.
Non, le laisser-faire global et l'enrichissement boulimique de quelques-uns ne conditionnent pas l'aisance matérielle de l'ensemble de la population, mais entraînent au contraire sa paupérisation; « la libéralisation du commerce associée à des taux d'intérêt élevés constitue une méthode presque infaillible pour détruire les emplois et répandre le chômage aux dépens des pauvres », confesse l'ancien économiste en chef de la Banque mondiale, le repenti Joseph Stiglitz, (La Grande Désillusion, 2002). Au niveau conceptuel, la richesse matérielle individuelle est en outre plus que jamais moralement condamnable : dans un monde fini, où les ressources ne sont pas extensives à l'infini - et de nos jours menacées d'extinction -, le très fortuné vole fatalement sa subsistance au démuni. Tout porte à croire qu'il ne se dessaisira jamais de bon gré des produits de cette extorsion; il faudra donc bien, pour les redistribuer, les lui reprendre de force. On a durant trop longtemps abusivement « identifié l'idéal égalitaire à l'archipel du goulag » selon la formule d'Alain Gresh (Le Monde Diplomatique, mai 2009).
Il n'existe pourtant aucune hiérarchie naturelle des êtres humains. A l'instar des facultés et dispositions initiales dont on est susceptible de jouir (intelligence, force ou beauté), la capacité financière n'est pas une vertu en soi. Au regard de la morale, seul compte l'usage qu'on en fait, que Kant appelle « bonne volonté » : « le pouvoir, la richesse, les honneurs, et même la santé ainsi que tout ce qui relève du bien-être et de la satisfaction de son état, engendrent sous le nom de bonheur, une confiance en soi qui souvent aussi se transforme en orgueil présomptueux sitôt que fait défaut une bonne volonté capable de rendre juste et de tourner vers des fins universelles l'influence que ces dons de la fortune ont sur l'âme », écrit l'auteur de Fondements de la Métaphysique des Mœurs. « La bonne volonté paraît même constituer la condition indispensable de ce qui nous rend dignes d'être heureux. »
Non, la ploutocratie dirigeante, contrairement à ses ronflements rhétoriques, ne lutte pas contre la crise économique, la délinquance, le terrorisme, le fondamentalisme religieux, le réchauffement climatique, ou la xénophobie ; elle favorise les conditions de leur émergence ou de leur déploiement. Tout ce qui effraie la renforce, tout ce qui détruit l'enrichit plus encore. Qui voit, révèle, dénonce sa vraie nature la menace. Avec une frénésie sans précédent qui trahit la fraîche température de son trouillomètre, elle s'active par contre à renforcer la tyrannie sécuritaire, destinée à corseter au plus serré l'ensemble de la population pour tuer la révolte avant son expression. Les auteurs de délits et de crimes consciencieusement choisis parmi la plèbe - les parachutistes dorés et autres voyous cravatés étant par contre largement autorisés à user de l'illégalisme - sont utilisés comme alibis ou cobayes pour parfaire la politique répressive.
Non, l'oligarchie n'est pas démocrate, car le pouvoir souverain du peuple - et non son actuel succédané pâlot - constitue l'antidote à sa domination. La démocratie n'est pour elle qu'un maquillage commode pour dissimuler son teint vert-de-gris. Lorsque le peuple ne vote pas selon ses vœux, elle ne tient aucun compte de sa décision - ainsi de notre rejet du traité européen. Les libertés politiques sont à ses yeux inutiles voire dangereuses par rapport à la liberté commerciale sans entrave - raison pourquoi le politburo chinois s'est parfaitement accommodé du capitalisme.
Non, une société d'économie mixte avec son système de compromis, freins et contrepoids, n'est pas un modèle désuet. C'est le seul susceptible de préserver un subtil équilibre entre égalité et liberté. La circulation de biens de consommation socio et éco-compatibles - et réellement utiles à la vie du corps et de l'esprit - pourrait parfaitement cohabiter avec des services publics puissants et gratuits, et avec l'assujettissement de larges pans de l'économie (banques, énergies, transports, ressources naturelles, communications) au contrôle de l'Etat. « De la même façon », ajoute Naomi Klein, « il est tout à fait possible de contraindre les employeurs à verser des salaires décents et à respecter le droit à la syndicalisation des travailleurs, cependant que les gouvernements prélèvent des impôts et redistribuent la richesse de manière à réduire les inégalités. » Fortement réduire les inégalités, pourrait-on préciser.
Non, les ultralibéraux n'apportent rien, ne créent rien, ne remplissent aucun rôle précieux pour la communauté. Parasites, cyniques, imbéciles, dépourvus d'empathie et d'éthique, ils ne savent in fine accomplir qu'un but existentiel : mourir riche ; pour cela, des millions de leurs semblables doivent mourir pauvres, désespérés, pollués. Et après eux, le déluge... Comment la perspective même de l'extinction de l'humanité qui suivra la désertification d'une planète surexploitée pourrait donc toucher d'aussi médiocres esprits ?
Oui, la place des responsables et profiteurs de crimes économiques, politiques et écologiques contre l'humanité est au banc de la société, non à sa tête, et celle de leur pactole dans les caisses des services publics qu'ils pillent et démantèlent, dans les salaires des employés qu'ils spolient, dans la sauvegarde d'un monde qu'ils saccagent. « La servitude est l'intolérable qui peut être infiniment tolérée » remarque Julien Coupat dans une interview par écrit consentie depuis sa prison à des journalistes du Monde peu avant sa libération. « On nous suspecte comme tant d'autres, (...) de nous désolidariser d'un monde qui s'effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d'escrocs, d'imposteurs, d'industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l'heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu'ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle "victoire" dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. (...) Ce n'est pas le moment de perdre courage. »
Par rapport à notre multitude, ils ne sont qu'une poignée aux abois... A l'évidence, ils tomberont, mais en entraînant combien d'existences dans leur chute, en arrachant à ce monde combien de possibilités d'y vivre ?... « C'est [une] volonté de création totale, de puissance divine, qui explique l'attrait qu'exercent les crises et les catastrophes sur les idéologues néolibéraux. Seule l'apocalypse est à la hauteur de leurs ambitions », constate Naomi Klein.
Il est toujours préférable de convaincre; mais s'il n'y a pas d'autre moyen pour que nous survivions, il faudra bien contraindre... Cette insurrection qui tarde.
09:34 Publié dans Coups de nerfs, Livre | Lien permanent | Commentaires (23) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, économie, capitalisme, libéralisme, crise, inégalités, révolution, kant, naomi klein, julien coupat
24.04.2009
Cave Canem, Cave Hominem
Les décrets d'application de la loi sur la rétention de sûreté, vouée à traiter le cas de condamnés considérés comme dangereux à l'issue de leur peine, et ceux de la dernière loi concernant les chiens catégorisés dangereux, sont parus en novembre dernier. Si cette synchronie n'est assurément qu'une coïncidence, les motivations à l'origine de ces innovations pour les chiens et les hommes sur lesquels les pouvoirs politique et médiatique focalisent les hantises sécuritaires de l'opinion publique, semblent obéir au même sous-texte idéologique, les unes seulement en avance sur les autres.
La vive propension qu'a montrée le présent gouvernement à rapidement produire et faire voter des textes de loi à chaque fait divers médiatiquement important, constitue un piètre usage des instances républicaines. Certes, il est de la responsabilité des pouvoirs législatif et exécutif de remédier aux dysfonctionnements sociaux, d'élaborer les conditions efficientes de l'abaissement des risques menaçant la sécurité collective. Mais légiférer dans l'urgence en instrumentalisant l'émotivité populaire plutôt qu'en la dépassant, se soustrait à la distanciation nécessaire au raisonnement, au débat et à l'analyse que l'on est en droit d'attendre de l'activité gouvernementale. Cette stratégie d'emballement conduit à étourdir l'opinion sous une avalanche de textes, à brutaliser l'institution législative et à élaborer des lois nombreuses, inadaptées voire liberticides.
L'indispensable empathie à témoigner aux victimes de crimes et d'accidents ne doit pas être la seule compétence à développer pour comprendre et décider. Si l'émotion collective, aussi légitime soit-elle, acquiert avec l'encouragement des représentants de l'Etat la préséance systématique sur la réflexion, la justification généralisée de l'autodéfense - par conséquent le chaos social contre lequel les stratégies sécuritaires prétendent lutter - fait figure de suite logique. C'est une politique démagogique et antidémocratique que celle qui réagit plutôt qu'agit, use de la victime comme d'un étendard, prétend faire de la singularité un critère universel - ce qui conduit à produire une nouvelle loi à chaque cas particulier dépassant le précédent. De cette précipitation et de cette surenchère, la justice sort en haillons et l'arbitraire en manteau de roi.
Les lois sur la prévention de la délinquance, la récidive, la comparution pénale des aliénés, la rétention de sûreté sont de cette farine, édictées en réaction à des faits divers pénibles ayant fortement excité le corps médiatique. C'est particulièrement le cas aussi des propositions et lois successives qui en 2007 et 2008 (1) ont visé les chiens dits dangereux - catégories créées par une loi de 1999 malgré la désapprobation des acteurs de la sphère cynophile, de la santé et de la protection animales -, et alourdi les contraintes liées à leur possession sans s'interroger sérieusement sur les causes diverses des morsures accidentelles. Mais les similitudes à mettre en perspective ne s'arrêtent pas là.
Au sein des professions médicale et judiciaire, de nombreuses voix se sont élevées contre la loi de rétention de sûreté du 25 février 2008 ; à l'occasion de la sortie de ses décrets d'application le 4 novembre dernier, un collectif de praticiens a lancé une pétition invitant les experts psychiatres à ne pas participer à sa mise en œuvre et s'insurgeant contre le principe qui la charpente : la dangerosité potentielle qui caractériserait certaines personnes ayant terminé de purger une peine égale ou supérieure à 15 ans de prison pour des crimes sur mineurs ou des crimes aggravés sur majeurs. Décider en commission d'enfermer pour un temps peut-être indéterminé des ex-détenus, non aliénés puisque non placés en hôpital psychiatrique, pour des faits qu'ils n'ont pas commis mais qu'ils seraient susceptibles de commettre à l'avenir, prend en effet une sombre couleur d'anticipation (aux deux sens du terme) à la « Minority Report ». Alors même que les moyens suffisants ne sont pas consentis pour assurer des soins psychologiques aux détenus qui le nécessitent, que la surpopulation carcérale induit une péjoration de leur état, on entreprend la punition, non du réel, mais de l'irréalisé, non de l'avéré, mais du possible.
Or cette notion de dangerosité virtuelle est la pierre angulaire de l'arsenal législatif anti-chiens. Les deux catégories de chiens dits dangereux (1ère catégorie « chiens d'attaque », 2ème catégorie « chiens de garde ou de défense »), qui ne correspondent à aucune nomenclature scientifique ou usuelle, rassemblent des races et des morphotypes qui seraient potentiellement dangereux, génétiquement programmés pour exprimer de l'agressivité envers l'homme. Zootechniciens et responsables cynophiles ont en vain démontré, données éthologiques, statistiques et comparatives à l'appui, l'inanité de cette discrimination au faciès canin qui ne tient aucun compte de la socialisation, de l'éducation, des conditions de vie de chaque animal, puisqu'elle a été maintenue dans la dernière loi. Mais outre cela, celle-ci autorise les maires et les préfets à contraindre les propriétaires de n'importe quel chien à faire évaluer par un examen médical sommaire la dangerosité potentielle de leur animal - en cas de mauvais résultat, celui-ci peut être saisi et euthanasié, n'aurait-il même jamais couru après un chat ou une poule (2).
Comme si le chien domestique, qui accompagne et assiste étroitement l'homme depuis 14000 ans environ, dont l'existence même est un produit des sociétés humaines, devenait par principe une anomalie dont il faudrait désormais se méfier.
Comme si avec la rétention de sûreté, les peines-plancher, les indignes conditions de détention, l'aggravation des sanctions contre les mineurs, les tentatives pour identifier dès la petite enfance des potentialités criminelles, la régulation spatiale et temporelle du délinquant finissait par se mêler étroitement à son essence.
A quoi s'ajoutent les graves élucubrations présidentielles sur un déterminisme biologique de la pédophilie (3). Nous y sommes : des chiens génétiquement dangereux ; des hommes génétiquement dangereux.
De cas limites, on fait une norme. Le réel - l'espèce canine est généralement peu dangereuse (4) , cède la place au fantasme - tous les chiens à partir d'une taille moyenne sont potentiellement dangereux et par conséquent redoutables. Dans la législation comme dans l'opinion publique, se produit similairement un autre glissement d'appréciation très sensible : tout criminel est potentiellement un fou, tout fou potentiellement un criminel. Ce sont tous les condamnés pour crime ou viol ayant purgé leur peine que la rétention de sûreté invite la population à craindre. La législation a créé une catégorisation déterministe du danger chez le chien comme chez l'homme. Lors de leur procès (5), certains condamnés à 15 ans de prison pourront donc être décrétés potentiellement récidivistes, d'autres non - avant qu'un crime bien médiatique commis par tel récidiviste précédemment condamné à 10 ans « n'oblige » un jour à étendre le champ d'application de la loi...
Il est fréquent d'ailleurs que les pédophiles et criminels récidivistes soient désignés selon une terminologie animale ; « prédateur » est couramment employé. Les chiens catégorisés sont présentés par les médias généralistes comme des bombes à retardement sur pattes, suscitant ainsi la terreur ou au contraire une attirance trouble de la part de personnes qui se valoriseront de les dominer, alors que les chiens mordeurs de tout morphotype sont souvent des animaux en souffrance ou grave carence éducative. Le traitement médiatique des affaires de pédophiles et d'assassins n'est pas éloigné, faisant de ces criminels des puissances diaboliques et des génies du mal, figures susceptibles d'inspirer à certains une fascination morbide et qui correspondent peu à ce qu'ils apparaissent au regard des spécialistes qui les examinent (6).
Les défenseurs de ces lois pour les chiens et les hommes utilisent le même écran argumentaire : la protection des citoyens. Mais bien au-delà de cette mission, dans les deux cas se tend progressivement une volonté de circonscrire tout risque, potentialité, éventualité, qui prend le tour d'une pathologie sociale inquiétante. Lutter contre les conditions qui induisent les accidents et les crimes ne signifie pas que l'on puisse prévoir et empêcher jusqu'au degré zéro de la contingence. Qu'est-ce enfin que prétendre contrôler tout le champ des possibles, si ce n'est une folie totalitaire ? Si ce n'est nier le temps, l'histoire, la complexité, tenter de figer la société dans un carcan insufférable censé incarner un monde idéal qui n'existe pas ?
Pour le chien comme pour l'homme, une peine sans infraction. Pour animaliser l'humain, ne dirait-on pas qu'il suffit de piocher des idées dans la législation et les pratiques concernant son commensal ?... Le libéralisme pour la finance, la domestication pour les consciences : une monstrueuse entreprise de régulation, avec le ciment gluant de la peur entretenue de monstres dentus, concupiscents ou fanatiques pour s'assurer le silence de multitudes, est à l'œuvre : la Société de Contrôle, tueuse d'esprit. « Nous assistons alors, impuissants, à l'élaboration de règles visant à organiser le ''parc humain'' - pour reprendre l'expression du philosophe Peter Sloterdjik - aux conséquences immenses », écrivait Jean-Luc Pujo dans le numéro 6 du Sarkophage ; visant à le ficher, le trier, le catégoriser, le pucer, l'identifier par ADN, l'empêcher de se mixer - en témoigne l'incroyable durcissement des contraintes administratives visant actuellement les couples franco-étrangers. Classique et banal pour les cheptels d'animaux sélectionnés. Inadmissible pour les êtres humains.
Pour les détenus comme pour les chiens, c'est sur une évaluation médico-psychologique menée par des experts, psychiatres dans le premier cas, vétérinaires agréés par les préfets dans le second, que la législation fait reposer le diagnostic décisif, aux allures de pronostic, de cette dangerosité (7). C'est une responsabilité que de nombreux psychiatres refusent d'assumer, s'élevant contre l'instrumentalisation du savoir médical en pouvoir prédictif, affirmant que le couplage systématique entre crime et maladie est une idéologie et non un fait, et que ce dispositif ne règlera en rien le problème des criminels récidivants mais permettra, au nom du principe de précaution, d'incarcérer de plus en plus de condamnés en fin de peine - la première mouture de la loi visait d'ailleurs seulement les agresseurs sexuels. On se demande en outre à quelle aune sera jaugée cette « dangerosité très probable » alors qu'en matière de crimes, le taux de récidive est très faible (8).
A certains éléments près, les mêmes critiques peuvent être adressées à l'évaluation comportementale visant l'ensemble de la population canine. Non que l'importance des deux questions soit égale ; mais il appert qu'elles reçoivent un traitement proche. La législation animale servirait-elle donc ainsi de laboratoire à la nôtre ? Il serait alors instructif d'observer tout ce qui se fait déjà pour nos compagnons à quatre pattes... La loi précitée du 20 juin 2008 a instauré une journée de formation pour les maîtres des chiens catégorisés, nécessaire pour obtenir, outre les contraintes précédemment établies, un obligatoire permis de détention ; notons que depuis le 1er septembre dernier, chez nos voisins helvètes, il faut une formation et un permis pour la possession de n'importe quel chien. L'éducation canine, exercée en club ou chez des professionnels, est une discipline parfaitement utile. Mais sommes-nous donc tous destinés à demander permission pour avoir un chien ? Nous faudra-t-il un jour passer aussi une formation et recevoir un permis pour nos enfants ? Boutade ? Cauchemar futuriste ?... Voire.
La formation est déjà une réalité. Quatre cent parents d'élèves scolarisés en sixième dans l'académie de Créteil, après avoir assisté à trois conférences préparatoires, ont effectué à partir de janvier, par petits groupes, une formation de 50 à 90 heures. Parmi les thèmes abordés, l'heure du coucher, l'utilisation des ordinateurs et des consoles. Ce « coaching parental » est à présent proposé également par des structures privées, supposées enseigner aux parents l'organisation et la communication familiales. Et bientôt des cours pour expliquer comment témoigner de l'amour à son enfant ?... Considérons en outre ces deux faits qui se sont déroulés en 2007 en Grande-Bretagne : deux frères ont été condamnés en justice parce que leur labrador était trop gros. Un garçonnet obèse a failli être retiré à sa mère avant que les services sociaux ne se ravisent - plus simple d'envisager de sanctionner les parents d'enfants en surcharge pondérale que d'œuvrer par exemple au niveau du contenu des aliments industriels ou des causes psycho-sociales de l'obésité (9).
Démarches incongrues dans les deux cas ; mais c'est en empruntant une pente verglacée par l'habituation, l'accumulation d'informations, le contrôle du niveau d'alerte que la réalité atteint dans les esprits, que l'on passe de l'un à l'autre. Il est donc indispensable de s'interroger sans cesse sur la nature profonde et la consubstantialité, dans la même sphère civilisationnelle, de faits dont la propagande médiatico-politique officielle, à grands coups de « gestion de la perception », voudrait que l'on n'appréhende pas. De nos jours, le réel n'est que rarement occulté, mais plutôt discret, décoloré, temporaire ; sa représentation orientée prend presque toute la place avant que ce qu'il en reste ne rejoigne le casier à oubli, nous baignant dans un présent aliéné, socialement myope et politiquement conservateur.
Sans s'adonner à un décryptage paranoïaque de tout, un effort de vigilance et de résistance à la pression mentale indique que nous basculons peu à peu dans l'aberration anthropologique. Prendre un chien, s'occuper de ses enfants... Plus rien d'évident, d'élémentaire, de basique. On s'emploie à nous ôter le sens, la responsabilité, la maturité, la raison, la pensée. L'Etat policier et sécuritaire guide, forme, autorise, surveille, infantilise, culpabilise, maîtrise, manipule, s'introduit comme jamais dans la sphère intime.
Condamnés définitivement effacés, délinquants entassés, et tous les cerveaux matés.
Vous avez peut-être un chien, qui gambade et joue dans le jardin. Savourez encore avec lui le goût de la liberté...
(1) Loi du 5 mars 2007 (relative à la prévention de la délinquance), propositions de loi 3635 du 30 janvier 2007, 204, 208, 211, 213, 235 du 27 septembre 2007 de l'Assemblée Nationale, proposition de loi 444 du 18 septembre 2007 du Sénat, projet de loi gouvernemental n°29 du 11 octobre 2007, loi du 20 juin 2008.
(2) On peut craindre qu’il ne fasse désormais pas bon, pour un propriétaire de chien, être en conflit pour quelque raison que ce soit avec l’équipe municipale de sa commune. Ce texte peut être une porte ouverte à des abus et des règlements de compte. La loi du 20 juin 2008 initie en outre, entre autres mesures, un fichage des propriétaires de chien.
(3) « La vision d'un gène commandant un comportement complexe tels que ceux conduisant à l'agressivité, à la violence, à la délinquance, à la dépression profonde avec dérive suicidaire, est ridicule et fausse. » Axel Kahn, « La vieille obsession de la nouvelle droite », Marianne, 31/03/07.
(4) 8 millions de chiens en France. 39 cas de morsures mortelles entre 1984 et mars 2009, dues à 42 chiens (dont 8 chiens de races ou morphotypes catégorisés en 1999).
(5) La rétention ne sera applicable que si la cour d'assises, lors du procès, en prévoit la possibilité.
(6) Daniel Zagury et Florence Assouline, « L’énigme des tueurs en série ». Plon, 2008.
(7) Dans les deux cas, la loi prévoit les conditions de la réitération de l'évaluation.
(8) Moins de 1% pour les homicides volontaires ; 1,8% pour les viols. Infostat Justice.
(9) Connor, 8 ans, refuse les fruits et les légumes. Sa mère, dépressive, l'élève seule. Dans leur ville de banlieue pauvre près de Newcastle, il y a beaucoup de jeunes mères accompagnées d'enfants trop gros. La Grande-Bretagne a le plus haut taux d'obésité d'Europe (20% de la population).
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