29.01.2010

Philia

internet map.jpgNous commençons tous comme des êtres ronds, à la chair tendre si insolemment bombée qu'elle doit s'en reposer en quelques plis épais, plus profonds encore d'être si neufs. De tout notre corps et notre essence de matins du monde, nous formons des cercles parfaits de puissante exigence, de la bouche aspirante aux petits pieds mollets, des yeux flous aux joues suaves, de l'odeur soyeuse de pâte chaude au désir autolâtre de divinité primitive : petits centres de contrainte et de faim, innocents de la beauté ou de la mort, à cor et à cri concentrés sur la satisfaction de nos besoins de remplissage, de soin, de voix douce et de cette puissante odeur de mère que nous ignorons encore ne pas émaner de notre soi imprécis. L'univers n'est pas né; l'autre n'existe que pour nous combler. Nous ne pouvons autre chose que survivre et croître dans un nom de fleur : sans ce narcissisme primordial, nous mourrions.

Puis peu à peu, guidés par l'attention et l'affection des grands, tirés hors de notre bulle d'intensité simple, nous nous déplions, lissons nos coutures et froncis d'enfançons, levons la tête vers le ciel étonnant, la découverte et la différence, et l'abaissons, étourdis de substance, vers cet intérieur de paroles qui se clame esprit. Déployés dans la complexité et la rencontre, le récit et la mémoire, nous comprenons que notre peau, limitée et finie au soi, toile inextensible où peindre le temps, ne tient plus que par l'amour au corps de la mère. Nous touchons d'un doigt curieux à la vérité et à la liberté de l'autre, illuminés jusque dans nos petites solitudes par la révélation de son monde mental, avides d'en recevoir même intelligence. Tout se lie, s'attèle et se confronte alors dans une danse effrénée de langage, de rire, de courroux ou d'inquiétude, famille, couple, camaraderie, tribu, société. « Nous avons une si grande idée de l'âme de l'homme que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, et n'être pas dans l'estime d'une âme. Et toute la félicité des hommes consiste dans cette crainte » écrit Pascal. L'humanité se cherche et ne se trouve que dans la profondeur et la singularité de l'esprit de l'autre. Si en son regard on ne voit qu'un miroir, autant se creuser un lac pour bien s'étourdir de notre image et s'abîmer ensuite.

La danse, en effet, trace parfois une figure de spectre. Pour diverses noires ou sottes raisons, certains, à l'âge succinct de la mamelle, ont subi le dommage de n'avoir pas été conduits hors d'eux-mêmes vers une juste appréhension du distinct, éduqués à la vocation altruiste de l'imagination. Vieillissant sans mûrir, jusqu'à l'âge des rides ils restent des nourrissons dans corps d'adulte et verbe raisonnable, travestis redoutables par l'attendrissement même que suscitent, chez certains cœurs secouristes, la fragilité ou le décalage. La représentation du monde de l'autre leur est étrangère ou à considérable effort. N'interagissant avec lui qu'au travers de leurs propres besoins et désirs, ils ne peuvent le juger comme une personne complète, à la dignité et à la spécificité égales à leur moi dilaté jusqu'au monumental. A l'extrême possibilité du préjudice initial, de la nuisance et de la folie secondaires, se hérissent les criminels en série; « les femmes sont des tubulures », écrivait Sade...

Le monstrueux est heureusement rare, le légèrement défectueux plus fréquent; sévissent ainsi certains micro-nazillons du quotidien maniant autrui comme un moyen, non comme une fin, et l'instrumentalisant au gré de leurs envies, pulsions ou mésaises. Se servir de l'autre ou le servir, telle est leur indépassable et brûlante alternative où ne peut pénétrer la fraîcheur subtile du partage et de la réciprocité. Le cadre peut être  privé, mais aussi public : qu'est-ce donc en effet que le ferment de l'ultralibéralisme, son tropisme violent d'exploitation d'autrui et de gloutonnerie irrassasiée, si ce n'est la perversion collective d'un narcissisme adulte jamais dépassé ?... Toute conduite individuelle a un prolongement collectif; responsables de soi et de l'impact de notre attitude sur quelques-uns, dès lors le sommes-nous de tous. La guérison du monde commence donc par le soin apporté aux relations proches : on ne peut se prétendre progressiste au dehors si l'on se montre réactionnaire chez soi... On ne peut être de gauche sur l'agora, y prôner des valeurs humanistes, si l'on ne se hisse jamais à la même hauteur de vue dans la sphère intime, où les histoires d'amour sont trop souvent les chapitres de la saga de l'amour de soi.

Irréversible, l'immaturité malfaisante ?... C'est à ne pas croire. En l'homme, rien n'est par maléfice imperfectible. Nous sommes des constructions permanentes; si en nous tout est culture, on peut donc tout changer. S'il était impossible, tels des animaux maltraités, de distancer les déterminismes et de surclasser l'expérience, autant désespérer absolument de l'humain. Ce qu'ont fait pourtant nombre de penseurs hausseurs d'épaules et désabusés, en leurs explications du monde et leurs propositions de remèdes. Pour Hobbes par exemple, l'adepte du tout étatique sécuritaire, la sûreté s'impose si nécessaire par la terreur, ce qui permet d'ailleurs aux échanges économiques de prospérer. Pour Adam Smith, le professeur de laisser faire, la main invisible, tel un appendice divin, régule miraculeusement tout l'édifice. Si les solutions sont opposées, le constat originel, oripeau collant de métaphysique chrétienne, est identique : homo homini lupus...; l'homme est un pécheur, inapte à émettre d'autres désirs que le vol et le meurtre de son semblable. A l'inverse, Marcel Mauss a mis en lumière la confiance qu'il fallait accorder à son intelligence sociale, à ses aptitudes à la coopération et à la solidarité. L'humanité n'a pu se construire seulement par l'égotisme et la violence, en se fracturant la tête à coups de mâchoire d'ours, mais grâce au partage, à l'assistance réciproque, au don et au contre-don.

L'empathie, qui s'épanouit lorsque sur nos courtes jambes nues, nos esprits ébauchés se portent vers les voix et les visages, est ainsi la plus vitale de nos qualités. Lorsqu'on se voue à se représenter les pensées, les joies et les douleurs de l'autre, on ne peut le voir comme un outil de plaisir, de soulagement ou de confort. Ce n'est pas toujours source de béatitude ; il n'est pas question de seulement barboter dans un registre bien-pensant de mansuétude et bonne conscience bourgeoises. Notre charité nous berce, explique Lévinas, alors que notre relation éthique à l'autre nous bouleverse.

Pour qui ne porte pas ses murs en soi, c'est un apprentissage qui ne cesse jamais, une révélation chaque jour renouvelée. Ici, sur ce fil magique, aussi ténu puisse-t-il sembler puisqu'il relie des visages qui pour la plupart ne se voient et ne se verront jamais, s'exerce et se déploie pourtant, à petits coups de discussions calmes, d'impressions partagées, de consolations amicales, de courage et sourire insufflés à mots doux, une puissante empathie. Une toile pour y essuyer parfois des yeux fatigués d'être trop humides, voire la sueur des peines que porte bravement chacun, fut-ce deuil, maladie, handicap, solitude ou tristesse.

Amis, je vous entends; je n'ai donc pas que la dureté du temps pour me consoler d'être là.

 

25.12.2009

Conte du fond du puits

Puits.jpgA quelques pas lents de ma maison, trouant la quiétude horizontale de la cour où les graviers comptent leurs poignées d'herbe, s'enfonce un vieux puits aux pierres rugueuses scellées de temps, à la gueule sombre en dialogue muet avec l'huis face auquel il se dresse, bois clos contre cavité baillante, comme deux figures affrontées sur un écu de bataille. Je ne sais au juste ce que de sa voix creuse il commande, mais chaque siècle, le battant lisse de la porte s'entrouvre pour me livrer à la froide margelle. Je m'y penche, aspirée par le noir miroir qui tremble là tout bas. D'une corde dense, renflée par les nœuds d'un long usage, j'y puise à pleins seaux des mots détrempés d'amour, dont le jour complice dévoile les couleurs opalines. Les mains en coupe, je bois à même leur lumière. Me voici abreuvée ou empoisonnée, selon la chance ou la négligence...

Irisés comme des mirages, grisants comme les sourires du danger, certains d'entre eux se sont en effet déguisés en menteurs. On croit toucher une des vérités de l'être, on avale le goût du leurre. « Les mots sont de vraies crapules, depuis que les liens les ont disgraciés » proclame Feste, le fou raisonneur de La Nuit des Rois ; quel poids de chair, de profondeur et de pureté pèsent les mots d'amour, si le chant d'or fondu dont ils bercent les cœurs se métamorphose, au crépuscule, en gargouillis de limace ?... Descendent alors en soi, sur leurs petites ailes coupées, un dédain mordant à la Schopenhauer ou une sage ascèse à la Epictète - c'est selon l'épaisseur de l'âge ou de la mélancolie - qui susurrent à nos entrailles meurtries que les sentiments amoureux sont des illusions redoutables, ou que le peu est déjà le bien. Convaincu que l'amour est un fruit de l'imagination aussi évanescent que le rêve, une fiction dont le pouvoir de nuisance est relatif à son potentiel de félicité, on s'exhorte alors à ne plus accorder foi à ses fanfares et à cesser, toute raison bue, de sacrifier la pensée sur son autel écarlate.

Mais que ce soit bravoure, folie ou subtilité, on renonce parfois à renoncer, acharné à dénouer ce filandreux sortilège tissé de travers, un soir d'angoisse, par une araignée brouillonne : certains mots mentent sans que le menteur s'en doute... « Je ne suis pas ce que je joue », dit Viola de cette même Nuit des Rois, mais le masque et le mensonge aussi sont outils de vérité. Ils parlent sans paroles de secrets en coffres, dessinent sur la peau de l'autre, d'une lame éplorée, l'empreinte malhabile des plus égoïstes douleurs. Ces mots construisent d'opulents palais clos auxquels manquent les portes pour y pénétrer. Le cœur cloué sur leur muraille d'albâtre, on soupire en craignant qu'on ne vous y oublie et en étudiant, pour utiliser et apaiser la peine, le récit des malédictions humaines.

Il est ainsi écrit, en lettres capitales, que dans le manque de l'autre seulement, nous prenons la pleine mesure de notre attachement. De fait, constate Pascal, « nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses ». Nous étreignons bien fort avec des bras percés; insouciante, la joie s'en échappe en filaments ténus.

Il est écrit, comme dans le Phèdre de Platon, que « l'homme malade trouve particulièrement agréable ce qui ne lui oppose pas de résistance, tandis que ce qui est plus fort ou à égalité lui est un objet de haine. L'amoureux ne supportera donc pas que son aimé lui soit supérieur ou égal : toujours au contraire il travaille à le rendre inférieur et à le tirer vers le bas. » Une infection de l'affection...

Il est écrit aussi la difficulté, pour nos êtres en bulle, circonscrits et définis dans la membrane du moi impérieux, de se livrer à cette construction d'une vérité à deux qu'est l'amour: « qu'est-ce que c'est que le monde, examiné, pratiqué et vécu à partir de la différence et non à partir de l'identité ? », expose Badiou en idéaliste impénitent. Des séquences entre lesquelles, en invités fâcheux, s'intercalent orages échevelés et petites tortures savantes; on y laisse généralement quelques os.

Bien aimer serait donc un labeur, le produit d'un effort pour sortir de soi, se curer de son égotisme. La valeur de l'amour se jugerait-elle moins à la puissance de ses émotions qu'à celle de sa discipline ? Cette application fait-elle un trio mélodieux avec sincérité et spontanéité ? « Ce que peut la vertu d'un homme ne se doit pas mesurer par ses efforts mais par son ordinaire », prévient cependant Pascal. Mais le bon Blaise, en altier janséniste, ne tient qu'à la grâce, non aux intentions ni à la sueur.

L'amour fou n'est qu'un fou. Il égare le monde en croyant l'enchanter, et se sert de l'aimé en présumant le servir. On aime proprement l'autre si l'on cesse de le rêver. Il ne brille plus alors, lune douce sans éclat tranchant, que par sa présence. Lorsque les mots, le jeu, les contes, les cris se sont tus, dans le silence, le noir le plus épais, en bas tout au fond du puits, s'il y a la main dont on a besoin et que l'on peut saisir, on tient dans sa chaleur une évidence ultime.

Nous serons sauvés par la tendresse ou nous serons perdus.

 

18.11.2009

Ecrire à la hache

haches.jpgUn souvenir de grâce, précieux petit morceau de durée et de conscience, s'écrit non pour le conserver, l'esprit étant cathédrale de mémoire qui n'oublie qu'à grand peine, non pour l'épingler comme papillon de collection d'un maigre trait descriptif. On l'écrit pour en sucer plus lentement la moelle, le jouer sur une scène moquettée de mots d'émoi, le repeindre de frais en crayons suaves, ou le poser sur une page souple comme tapis volant pour y balader un peu l'esprit des autres...

Mon fils a trois ans, cet âge de petit pain chaud où l'enfant absorbe jusqu'aux os l'amour qu'on lui tend d'un cœur ravi. Je l'emmène se promener, comme chaque jour, en lui fredonnant un lai de mille ans, au flanc bienveillant de la montagne qui abrite le petit chalet de bois verni, bravement planté à 1700 mètres d'altitude, où je vis avec son père, nos trente ans et nos trente chiens de traîneaux. L'automne respire tranquillement en sa fin toute proche. Une source translucide et glacée jaillit en vocalises de cristal de la prairie où nous nous arrêtons. La jeune chienne samoyède, blanche et douce comme le parfum de laine de sa fourrure, danse et jappe de gaieté. Autour de nous, se déploient la vastitude de la vallée, la netteté des crêtes, la rousseur tendre de la forêt de mélèzes, la fraîcheur des jours annonciateurs de neige. Mon enfant contemple gravement cette splendeur qui touche jusqu'aux larmes du ventre et nous embrasse tous deux. Dans ses petites mains écartées en étoiles et serrées l'une contre l'autre, repose une dernière orchidée sauvage oubliée par le froid. Sa joue de pastel, ronde, parfaite, se découpe sur le paysage, une mèche fine s'arrondit vers ses yeux, se prolongeant dans l'arc précis de ses cils, en harmonie plus profonde encore que la beauté des sommets. Je suis alors saisie d'une joie si dense qu'elle s'enroule aussitôt en manteau d'éternel. Tous les instants ultérieurs de ma vie, je l'apprends là par évidence, ne l'égaleront jamais.

« La phrase la plus tendre doit s'écrire à la hache », pose Christian Bobin, le sorcier des mots, dans son dernier opus. Or donc je m'y essaie, sans trop savoir ce qu'il en coûte, sans trop juger ce qu'il en goutte, creusant, pour ciseler le souvenir, dans la chair de cette joie dont la force même fut pour moi douleur. Je m'y essaie un peu, avec la sotte prétention peut-être qu'elle en est digne un brin, pour l'entourer d'un écrin de plume que je suspends à ce léger fil, sur lequel d'autres yeux aimablement se posent.

Yeux qui regardent aussi, à l'aventure ou à l'habitude, leurs propres mains palpiter pour écrire; des notes, des idées, des vers, des histoires, des réflexions, des cris, des colères, des tendresses ; une fois, quelquefois, souvent, tous les jours ou toutes les nuits. Etres finis, nous traçons des lettres et des mots en nombres finis, mais c'est une diversité infinie qu'à nous tous, les vivants et les morts, nous enfantons. Nous écrivons ce qui est échu, en nous ou autour de nous, mais assurément aussi ce qui ne sera jamais : nous écrivons les souvenirs d'esprits qui n'existent qu'en l'abri du nôtre. Nous sommes des récits de peau qui inventons des récits de possible.

On écrit pour soi, seul à jamais dans le fond de son être, des choses adonnées aux tiroirs, que liront seulement, peut-être, un fils, petit-fils ou collatéral, un soir prochain où nous ne serons même plus des ombres, un matin lointain où nous ne serons même plus des noms; il s'en émouvra ou s'en moquera, selon la sensibilité, la curiosité, la cruauté du temps.

On écrit pour les autres, en imaginant un collier de visages travaillés par nos mots, des choses espérées laisser quelque trace, que liront peut-être d'inconnus amis tentés d'écouter notre voix d'encre leur parler un peu, d'un chuchotement de page qui se tourne, des heurs, malheurs et énigmes de notre humanité commune, de l'opacité et de l'étendue des choses.

J'écris pour moi, pour vous. J'écris parce que juchés sur l'épaisseur de nos mots, ces petits paquets troublants poursuivis, retenus, meulés, ajustés jusqu'à la vérité, on est un peu plus grand que soi. J'écris pour la solitude et le partage, la nostalgie et l'empathie, pour mieux jouir de l'image du monde, le voiler et le dévoiler. J'écris par fidélité à ce qui demande à sortir du silence.

Mais j'écris aussi pour ce qui ne pourra jamais l'être; on ne peut presque jamais écrire les choses indicibles; de ces choses où le tremblement de larmes d'enfant brûle à l'acide un cœur de mère.

Alors j'écris pour ne pas les geindre.