30.08.2009

Récit en mineur

charles curran.jpgUne chambre aux volets clos. Un lit d'enfant aux couvertures remontées, si soigneusement bordé qu'on le dirait vide. La fillette qui y dort gigote bien peu dans son sommeil. Elle ne dérange d'ailleurs rien ni personne. Surtout pas sa mère, qui dans la chambre d'à côté, pleure, lit, dort par défaut. Elle s'applique à ne jamais rien lui demander, à ne lui exprimer aucun menu désir, aucune légère exigence d'enfant ; tout ce qu'elle pourrait souhaiter, lui semble-t-il, viendrait alourdir le fardeau quotidien et apparemment accepté de sa mère, s'ajouter au labeur d'ilote qui lui semble par fatalité dévolu : endosser la présence d'airain de son père, ce petit être lourd comme un tyran, égoïste comme un soleil, tueur d'esprit.

L'enfant ne sait pas, assurément, qu'on pourrait le juger coupable de harcèlement, torture morale, et autre artisanat de la destruction d'autrui ; cela lui servirait bien peu, de toute façon, d'apprendre que son père est condamnable au regard de quelques spécialistes des relations humaines. Pour elle, c'est simplement une bête cruelle.

Elle l'a compris avant même de savoir mettre beaucoup de mots dans sa tête. Elle n'en laisse rien paraître. Pour les autres, c'est une enfant parfaite. Mais l'intérieur de son être encore neuf se consume d'une brûlure qu'elle ne sait pas nommer. Mesure-t-on la désolation des enfants trop immatures pour verbaliser leurs peines, pour se sauver par le langage ?

Elle n'a donc que les cauchemars. Elle en fait presque chaque nuit. Aussi répugne-t-elle à s'endormir, sans l'avouer évidemment puisqu'elle se fouette l'échine à passer dans l'enfance sans contrarier quiconque. Elle s'essaie, seule dans l'obscurité, à tenir sa conscience et ses yeux ouverts, mais elle est trop jeune encore pour l'insomnie et son corps la vainc rapidement. Quelquefois, quand elle parvient malgré tout à rester éveillée, elle se lève et s'en va, à petits pas nus et sournois, le long du couloir aux pieds glacés, épier le mystère des adultes assis dans le salon devant le poste de télévision ou le silence opaque de leur mésentente. Il lui semble que vus de dos, ignorant sa présence, leur regard de ronce ou de lac momentanément absent, ils trahiront peut-être un jour les raisons noires qui les font si mal vivre.

Presque chaque soir, en se couchant, elle prie Dieu, selon les formules ânonnées dans cette offense à l'éducation qu'on appelle une école catholique. Elle commence par prier sagement pour ceux qu'elle aime beaucoup, ce qui fait peu de monde, et pour les pauvres. Puis elle prie pour que son père disparaisse. Elle mesure bien la vilénie de cette demande, mais elle doute, de toute manière, de l'efficacité de ses prières. Dieu lui paraît beaucoup trop occupé, à surveiller l'univers, pour se soucier des souhaits d'amour ou de mort d'une enfant seule dans son lit familier.

Les deux cauchemars les plus fréquents concernent sa mère. Dans l'un, elle se voit avec elle sur une plage, englouties toutes deux par une vague immense, et le dernier regard que sa mère lui lance avant qu'elles ne soient happées est une déflagration de détresse qui explose à sa conscience soudain attisée. L'autre fable symbolique n'a pas davantage pitié d'elle : dans une pièce carrelée d'un jaune malveillant, elle assiste, impuissante et figée, au meurtre de sa mère par son père, une mise à mort d'abattoir avec dépeçage et couteau. Des nuits de tombeau, trop adultes pour une ou deux toutes petites poignées d'années.

Ces cauchemars l'éveillent en la giflant d'une terreur glacée, qui lui refuse tout mouvement et jusqu'à la possibilité d'un cri, mais jamais elle n'appellerait. Elle est seule pour guerroyer contre la peur, pour lui enjoindre de s'éloigner. Sans le savoir, elle apprend ainsi à supporter la solitude indépassable de l'être, à se construire en tant que sujet, à ne pas quêter dans le regard d'autrui la permission de vivre ou de choisir. A ce moment, cependant, cette victoire d'équilibriste est encore loin d'être acquise.

Mais il y a l'amour, têtu, prudent, grattant doucement à la porte : sa mère l'aime immensément, à sa façon inquiète, tendre, dépressive, soumise. Son père l'aimerait à sa façon de propriétaire de chiot attendrissant qui réussit des tours, de marionnette fétiche dont on commande bras et jambes. Il n'a pas compris que son enfant ne devrait pas être le pantin de Gepetto, ni son épouse un docile décrottoir à semelles : cet homme cultivé et professionnellement brillant est en amour un complet analphabète. La bête a probablement été rendue cruelle.

La fillette ne pleure jamais. Elle sait si bien se contenir qu'elle ignore si elle possède quelque part une source de larmes. Elle fait bonne figure en toutes circonstances. Ses résultats scolaires sont excellents. Elle volette avec application sur les touches du piano et le parquet des cours de danse. Ses doigts sont agiles et ses pointes bien tendues. Fort polie, elle parle posément, sans timidité, le regard droit comme une flèche. Elle attire à son père nombre de compliments qu'il ne mérite en rien.

Mais personne n'a compris pourquoi, de temps à autre, elle mutile calmement ses poupées à coups de ciseaux. Personne ne s'est aperçu qu'elle s'applique parfois tout autant, sous prétexte de se promener avec eux dans la cour de l'école, à serrer les mains des plus jeunes bambins de maternelle jusqu'à les faire pleurer. Elle souffre pour le petit qu'elle martyrise, s'en déteste, mais une force féroce ferme ses doigts en étau, tandis qu'elle se sent couler à pic dans l'innocence stupéfaite et trempée qui la fixe de ses yeux agrandis. Personne ne lui a dit que si la violence ouatée qu'on lui fait entrer dans la gorge ne s'échappait de temps à autre de son corps, elle l'étoufferait jusqu'au coeur.


***

Plus le temps éloigne de l'enfance, plus elle prend sur le filtre de la mémoire des couleurs avariées, signes d'une part notable de toxicité ; il faut pour cela porter le nombre exact de décennies nécessaire à l'acquisition du goût pour son passé comme des instruments pour le critiquer. Plus jeune, on est trop occupé à jouir de sa liberté neuve pour s'attarder à autopsier les années où l'on en était dépourvu ; plus vieux, le niveau de nostalgie monte au point de submerger la lucidité et de faire de l'enfance un paradis englouti, fut-il factice.

Peut-être fait-on tous un jour un récit d'enfance, que ce soit à la première ou à la troisième personne, par écrit ou en paroles, pour établir une distance salutaire, imaginer qu'il s'agit d'un autre, le parer d'un quelconque sens, en clore le chapitre, pardonner aux invariants de la nature humaine et pointer la part culturelle profondément corrigible. « Tout blesse, le souvenir est une plaie purulente », écrivait Nietzsche (Ecce homo). Voire... Peut-être devient-on véritablement et sans recours adulte lorsqu'on cesse d'en caresser jusqu'à la cicatrice.