28.07.2009

Le coeur de la forteresse

Krak des Chevaliers.jpgVivre signifie se mouvoir, emprunter un chemin, être engagé dans un processus temporel. La pensée bute pourtant sur le temps, cette dimension invisible qui profondément nous pétrit, nous fait naître et nous tue, dont on peut appréhender les effets, jamais l'essence. Mais à l'intérieur de notre corps, ce temps discret se fait chair : le cœur le scande en petits battements têtus. Oreilles bouchées, paume sur la poitrine, on écoute ou l'on touche la cadence sanguine de nos intimes secondes; on mesure la vie qui coule, qui parcourt sa durée inconnue, à infimes degrés s'épuise, et le cœur périssable nous martèle qu'il n'y a que cela, rien que cela, ici et maintenant, ce présent parfait parce qu'il n'y en a pas d'autre, aucun ailleurs différent, aucune autre réalité pire ou préférable. Cette humaine finitude n'est cependant pas misère, manque ou défaut par rapport à un introuvable Absolu divin - a le premier postulé Kant -, mais condition même de notre perception, par conséquent de notre réflexion. Notre sensibilité n'est donc pas l'origine regrettable d'erreurs de l'esprit, mais le matériau de construction de l'esprit. Elle est racine, non parasite.


Ainsi sommes-nous bâtis pour saisir le provisoire de l'être, en ressentir de l'effroi et par intermittences le perdre. Mais sous le tapis épais des soucis et des jours, nous oublions aussi combien il faut nécessairement goûter ce présent unique, sans se projeter sans cesse dans le futur, le non advenu, le néant, sans oblitérer la suave fugacité de l'instant à force de compter sur la teneur de tous ceux qu'on n'a pas encore vécu. Le bonheur est un idéal de l'imagination, non de la raison, affirme Kant. Considérer principalement ce qui manque rend aveugle à la compréhension de ce qu'on est. Remettre à chaque lendemain la jouissance de vivre revient à hâter son absence, puis à ne savourer que bien peu et trop tard, en le barbouillant de regrets, seulement ce qui a fui; alors « on ne vit pas pour vivre, mais pour avoir vécu, c'est à dire pour être plus proche de la mort », déplore le philosophe et romancier italien Claudio Magris. Mais en prenant quelques leçons pratiques chez Epicure - les philosophies antiques étant avant tout des modes de vie -, on fait l'apprentissage concret du consentement à l'instant. Puisque le hasard, la contingence sont les conditions du monde, le simple privilège d'exister fournit de quoi durablement se réjouir, coïncider harmonieusement avec soi sans aspirer à plus. Nourrir la pensée en cultivant le goût du présent, de la joie, de la beauté ; utiliser notre raison pour identifier le nécessaire, apaiser l'impatience de l'espoir et l'insatisfaction du désir, être enfin ''présents'' à nous-mêmes.


Entre se satisfaire de peu et se contenter de rien, jouir de la simplicité de l'instant et s'assujettir à n'importe quelle incidence, la lisière n'est toutefois pas toujours bien nette. La paix existentielle du Carpe Diem, dès qu'on franchit le seuil des stoïcismes - le laïc, qui encourage à supporter calmement toute souffrance, ou les religieux, qui promettent une absurde compensation post-mortem à qui aura en masochiste chéri sa misère -, prend un désagréable arrière-goût de soumission, particulièrement lorsqu'on aborde les prolongements collectifs des questionnements individuels.


Alors comment cheminer entre sagesse et résignation ? Entre sérénité et renoncement ? Entre peu vouloir et tout accepter ?...

Se projeter dans l'avenir est une des pierres angulaires de notre conscience : nous ne sommes pas prisonniers du temps de l'expérience, contrairement à l'animal, coincé dans un présent immuable ; l'évolution génétique n'est pas l'histoire. Jouir seulement du présent est un bonheur non humain. S'imaginer un destin, se placer dans le récit de ce qui n'existe pas encore, fait partie de la puissance d'être de l'homme. S'il en est empêché, s'il se trouve par exemple maintenu dans le temps indéfini de la survie quotidienne, géhenne perpétuellement réinitialisée, son humanité est écornée - la pitié de droite nourrit éventuellement le SDF, l'abriterait de force comme un chien en refuge, confortablement vautrée sur l'inégalité qui le produit -. L'individu a des conditions de possibilités; il lui faut des supports objectifs - et notamment des droits sociaux - pour exister sans être soumis à autrui ou à la quête permanente de subsistance. Sans quoi l'existence n'est plus une trajectoire personnelle dont on peut faire sens, mais une accumulation absurde d'instants pénibles.


Dans notre monde où nous sommes les premières générations, depuis l'invention du nucléaire, depuis le constat de la préapocalypse environnementale, à craindre à bon droit une prochaine extinction humaine et à devoir tenter de l'empêcher, se polariser sur le présent pour tranquillement en jubiler est une attitude socialement myope et politiquement conservatrice. Le présent est précieux lorsqu'il est globalement acceptable ; mais sacraliser n'importe quel réel revient à instaurer une dictature de l'instant qui fige la dialectique historique et légitime les systèmes de domination. « Nous avons besoin d'une pensée utopique qui soit tout à la fois anti-totalitaire et non sceptique », proclame Claudio Magris. Négliger de conjecturer sur les conséquences de nos actes, liquider d'un méfiant haussement d'épaule toute possibilité révolutionnaire de transformation de nos sociétés, sont des fléaux mous qui nous tueront peut-être. L'épicurien moderne, adepte fondé d'une faible consommation, ne peut prôner la décroissance sans omettre de pointer que nous sommes extrêmement inégaux devant le raisonnable à atteindre : le miséreux est un stoïque forcé, le nanti un hédoniste volontaire.

Nous avons besoin de la subtilité de l'équilibre, de la justesse du mixage. La pensée et la connaissance - a fortiori l'opinion -, explique Kant, ne sont pas contemplation passive d'idées qui leur sont préexistantes, mais actes de construction permanente qui ne doivent jamais se couper de l'expérience. Or celle-ci nous amène forcément le désenchantement : exister est une perfection, mais aucun parcours individuel, aucune communauté, aucun système n'est parfait; il faut continuellement amender l'organisation politique et sociale, se colleter au réel pour l'améliorer. L'espoir est une passion triste, nous prévient Spinoza, car il se couple toujours du désespoir justifié ou fantasmé du présent, et de la crainte d'un avenir où ce que nous désirons n'adviendrait jamais. L'idéalisme individuel ou collectif est donc source de souffrances et de déceptions. La liberté de pensée et d'action est aussi une condition de possibilité de l'individu, et un critère de légitimité pour toute organisation politique; la tentation de la table rase, l'illusion de reconstruire à tout prix (à tout prix humain) sur un monceau de ruines une société paradisiaque, sont dangereuses.  « Si nous perdons la crainte, si nous ne sommes plus menés par l'émulation et les passions tristes », affirme en conséquence le commentateur de Spinoza Olivier Pourriol,  « nous ne serons plus jamais esclaves, et formerons une société d'hommes raisonnables qui, débarrassés d'espoir et de crainte, associent leurs puissances pour développer celle de chacun ». Tout pourfendeur d'utopie est un utopiste...


Espérer peu pour soi paraît sage, mais espérer peu pour tous prend la couleur de la servitude : ne risque-t-on pas de se résoudre à subir ? Tout ce qui est, n'est pas destin. L'idéal est inatteignable, pas inapprochable. « Ce qui dépend de toi, c'est d'accepter ou non ce qui ne dépend pas de toi », écrit Marc Aurèle. Encore faut-il redéfinir l'étendue de ce qui dépend de nous. Il se peut que de nos jours on n'ait plus d'autre choix, devant la violence et l'emballement mortifères des effets de l'exploitation, que l'urgence insurgée : pour que nos descendants jouissent un jour de leur présence au monde, encore faudra-t-il qu'il en subsiste quelques-uns... « L'heure n'est plus à la contemplation du monde », estime le philosophe Charles Pépin. Les sagesses antiques de l'acceptation « fleurissent toujours dans les périodes de crise historique ou politique. [Elles] retrouvent une actualité aujourd'hui que nous avons perdu foi en la politique, aujourd'hui que nous doutons de notre monde dévoré par l'économique. » Pour les Anciens, le bonheur consistait, essentiellement par la contemplation, à trouver sa place dans la vérité close et immobile du cosmos. Mais de nos jours, nous savons l'univers infini ou indéfini, en extension constante sans que nous comprenions vraiment pourquoi, peuplé d'une quantité d'astres vertigineuse. « Difficile de trouver son bonheur dans la compréhension du monde quand sa vérité nous échappe », conclue Charles Pépin. « Nous, modernes, cherchons notre bonheur dans la transformation du monde et non dans son acceptation. (...) Agir, pour nous, ce n'est donc plus s'agiter, c'est œuvrer. (...) Réfléchir, c'est s'inscrire dans le mouvement, préparer l'action, en mesurer l'effet. »


La sensation immédiate ne doit jamais se mépriser, mais elle ne suffit pas; nous ne pouvons enchaîner les expériences sans ressentir l'angoisse de la vacuité. Un stade supérieur d'existence consiste à nous inscrire dans une continuité à laquelle nous pouvons donner du sens, quitte à sacrifier certains plaisirs; mais la projection continuelle, de buts en buts, conduit aussi au désespoir sans repos de l'inassouvissement. Au stade ultime nous n'avons donc que la transcendance... Celle que nous pouvons nous conférer à nous-mêmes, hors de toute aliénation religieuse, solidement campés, cœur battant, dans la forteresse ultime de notre esprit, propriété émergente de matière fragile mais puissance de désir infinie... Notre bonheur est de poursuivre le bonheur, notre espoir de trouver des raisons d'espérer.