16.12.2008
Des bouts de beau
La Beauté n’existe pas, si ce n’est dans notre perception du réel ou de l’irréel. N’est beau que le sensible, ce qui s’entend, s’imagine ou se voit.
Il est des moments de rebut où l’existence est terne et sotte comme un mur de briques ; le beau est alors muet, bâillonné par ce traître en habit de boue, ce minable ombreux qui pour mieux se dissimuler avance au même rythme que nos pas : le sentiment mou de la banalité, de l’indifférence, de l’accoutumance et du vain. Une gangue pâle et glabre. Un tueur si poli.
Mais il est aussi des moments d’or où le beau se dresse et nous cueille, étonnés et ravis. Les splendeurs naturelles l’exsudent de toutes leurs molécules, si facilement assemblées par nos sens épatés, tels le fouet vert de la mer ou la verticalité blanche de la montagne, qui nous abreuvent généreusement d’immense. Ce sont des beautés irrécusables qu’on localise, recherche, rencontre intentionnellement pour s’y abandonner.
Mais il est des lieux modestes dont le beau ne peut se traquer. Timide, pudibond, sibyllin, il se dévoile seulement, par emballements soudains, à la patience, à la bienveillance, à la curiosité, à qui regarde ce que d’autres ne font que voir. Je lui connais ici plusieurs visages, une discrète collection d’abris : le calme feston de haies qui frange avec application le bocage humide, s’égouttant d’une pluie toujours récente ; son ciel sourd, au gris si mat qu’on le croirait pétri de terre, hors la trouée unique d’où s’échappe, sans trop y croire, un rai de soleil adolescent. Les rondes baies de ronces, foncées comme des cœurs ivres de sang, dont le violet se retient juste au bord du noir. Un brave manoir anonyme, veuf de son toit comme de son histoire, qui porte en tremblant la fatigue de ses cinq siècles où a battu la vie des hommes. Un cercle inattendu de pommes lourdes déchues de l’arbre, qui s’essaie au rond de sorcières sans jamais en égaler la minutie. Une petite neige de plaine trop éphémère, décorant comme en s’excusant un paysage qui ne sait pas la garder…
Le beau jaillit tranquillement de l’animal qui incarne son corps sans nos inhibitions, parce qu’il ne connaît rien qui le gêne pour le faire. Le beau s’attarde aussi sur le visage à la grandeur discrète de ceux qui ont si peu et qui donnent encore - tels ces immigrés clandestins, filmés dans leur bois triste autour de Calais, qui convient chaque soir une femme vieille et seule du voisinage à partager leur maigre repas et leur espoir bosselé. Ils creusent plus profondément le sillon de leur humanité que le riche et le puissant qui en donnant, se dorlotent plus encore qu’ils ne soulagent celui qui les remercie pour un petit morceau de survie. Le beau s’enroule dans la confiance et le repos de l’enfant contre sa mère ou son père, dans cette paix arrondie qui le berce et l’étreint et que la maturité plus jamais ne lui consentira, mais aussi dans la fierté qui l'aspirera lorsqu’un jour d’adolescence il leur parlera pour la première fois à égalité d’éloquence. Le beau frissonne dans tout regard d’amour qui se tend vers l’autre comme un ressort de velours pour jouer ensemble à étirer le temps.
Qu’il soit de peinture ou de vent, de chair ou de rêve, le beau est le suint de nos émotions.
Comment donc ne pas estimer le père Platon un peu bien dogmatique, avec son Beau comme condition réciproque du Bien et du Vrai, toute manifestation du sensible n’étant qu’un reflet affaibli des ces Idéalités inaccessibles ? Ne pourrait-on plutôt pencher du côté de son adversaire sophiste Protagoras, pour qui « l’homme est la mesure de toute chose » ? Nous n’estimons beau que ce que nous sommes capables et disposés à apprécier de nos sens et conscience. Pouvons-nous cependant éprouver la plénitude du beau sans le désirer encore davantage ? Peut-on en épuiser la sensation ? Notre usage du beau ne consiste-t-il pas à espérer un rivage jamais atteint, supérieur par conséquent à la somme de nos expériences ? Bien que différemment vêtu pour chacun d’entre nous, le beau est universel par ce qu’il nous cache, par ce qu’on devine sans le voir, et par l’étendue des sentiments qu’il procure. Même le criminel, le psychopathe ou le fanatique, ne peut-il être ému, ne serait-ce qu’en un éclair furtif vite anéanti, par une beauté naturelle échappant au monde des hommes qu’il abîme ? Qui peut n’être jamais trouvé par la plainte fauve d’un coucher de soleil, le picotement épars d’une nuit diamantée, par la plénitude involontaire, le dépassement de soi que leur vue suscite ? Le beau n’est qu’à notre échelle mais nous n’en découvrirons jamais le dernier barreau.
Ce n’est pas faute de le chercher. Qui peint, dessine, compose, écrit, modèle, mais aussi pleure, sourit, donne, existe vraiment sans oublier qu’il finit, ne cesse de le poursuivre, sans jamais se blaser de son art ou de son art de vivre. On s’essaie à le capturer sous la main, à le dompter dans le partage et l’amour. Mais il ne vient pas toujours d’où on l’attend. Il peut surgir de la fraîcheur comme d’un visage ancien, d’un rire ou d’une ride. Le beau est inextinguible et irrésolu parce qu’il se moule tout entier dans le désir, la seule émotion fondamentale spécifiquement humaine. Le besoin n’a pas nécessité de la beauté, mais de la suffisance. Notre désir seul est infini. Si nous disparaissons, le monde sera encore, solide, indifférent, lavé de sa beauté, plein de vie mais creusé de vide : aura fui à jamais notre regard.
14:09 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, art, beauté, désir, platon






