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30.01.2008
Les barbares
Il y a des civilisations, au sens de cultures différentes coexistant dans l’espace ou se succédant dans le temps. Et il y a une civilisation universelle : elle constitue l’humanité comme ensemble des personnes qui se doivent mutuellement le respect, des sujets de raison portant en eux un univers symbolique et moral qui les différencient des êtres déterminés du reste de la nature. Ce n’est pas une utopie fusionnelle ; c’est le plus petit dénominateur commun pour la préservation d’une philosophie humaniste suffisante à faire de notre vie autre chose qu’une jungle féroce, à assurer un authentique lien social plutôt que « la guerre de tous contre tous » comme la stigmatise Jean-Claude Michéa dans son « Empire du moindre mal » - qui d’une plume coupante ouvre les abcès de l’infection néolibérale pour en isoler causes et méfaits.
La civilisation universelle se conçoit donc comme constituée de valeurs, dicibles mais intangibles, bien avant que de l’être d’objets, et imprégnée notamment de la « décence commune » chère à Orwell. A cet égard, aussi bien toilettée soit-elle par une nécessaire évolution des mœurs ou par le recul de l’aliénation religieuse, la civilisation reste bornée par une petite poignée de règlements et de complexes fondamentaux sans lesquels elle n’est plus que spectre. Lorsqu’on prétend déréguler et « décomplexer » jusqu’à l’os la civilisation et ses échanges sociaux et économiques, on s’en extrait résolument pour s’en faire le fossoyeur. Quel que soit la couleur du fard dont il s’entartre la face, le désinhibé global n’est qu’un barbare. Brutal, incongru, malfaisant, grossier. Nous en cultivons hélas de nombreux exemplaires, plantes vénéneuses au parfum pouacre – qui enivre les uns et fait dégobiller les autres -, notamment à la tête de l’Etat et du patronat français, porte-flingues d’une droite qu’ils ont décomplexé comme on fait sauter à la barre à mines le couvercle d’un cercueil occupé ; ça coule, ça gicle, ça empeste, et le voudrait-on encore qu’on ne pourrait plus contenir les miasmes putrides qui s’en échappent.
Le complexe social, issu des leçons tirées de l’Histoire, c’est pourtant ce qui nous retient encore un tout petit peu au bord de l’abyme du cynisme et de l’obscénité entièrement normalisés. Il est par exemple nécessaire au bien commun et à la paix civile que le raciste ou l’homophobe s’autocensure, ou que le riche exploiteur, en l’absence de réduction décisive des inégalités sociales, ait au moins la pudeur morale qui l’empêchera de pavaner son opulence et son gaspillage mortifère sous le nez du pauvre et du précaire, et de leur flanquer un coup de pied aux fesses par dessus le Marché. Or cette dernière réserve n’a plus cours. « Enrichissez-vous », exultait la ministre Lagarde devant les grands patrons. Les derniers verrous sont en train de sauter. La solidarité se nomme assistanat ; de plus en plus, le distinguo sera opéré entre les bons pauvres et les mauvais ; les premiers sont ceux qui accepteront tous les minuscules boulots quart de temps appelés à se multiplier pour permettre aux entreprises de gérer les gens comme les stocks, à flux tendu. Des seconds, incapables de s’adapter à la lutte pour la survie, le monde sera purgé. « Derrière la fatalité, l’épuration sociale », disait John Kenneth Galbraith.
Adopter la seule mesure éthique et efficace pour la résorption du chômage, à savoir partager le travail équitablement, il n’en est évidemment pas question ; certains doivent travailler plus, d’autres fort peu ou pas du tout ; ces « réajustements » nécessaires au maintien ou à l’augmentation des profits sont le symptôme d’une aberration anthropologique : la soumission de l’homme à l’économie, plutôt que l’économie soit au service de l’homme. Lorsque Chirac faisait semblant de s’intéresser à la « fracture sociale », l’injustice et la précarisation étaient pour le moins présentées comme des maux ; de nos jours, Parisot et Kessler par exemple, présidente et ex-vice-président du Medef, ainsi que la tourbe serrée de leurs commensaux de droite et de soi-disant gauche, la taillent dans le marbre, apportant ainsi leur efficiente contribution à l’érection du monument commémoratif de notre extinction programmée.
La ligne de faille s’est donc creusée, entre ceux que cette explosion de darwinisme social révulse, et ceux qui soit s’en délectent, soit n’en reconnaissent même pas la logique meurtrière, trop occupés sans doute à se laver le cerveau à grande eau brune et gazeuse. Il serait temps pourtant que ces derniers, avant que le capitalisme fou n’avale toute morale, tout lien social, toute ressource pour finir par s’autodigérer dans une dernière orgie apocalyptique, laissent repousser, en même temps que les connexions synaptiques adéquates, leur libre-arbitre, leur conscience politique, leur capacité d’indignation, de résistance, de révolte.
Le fait que certains propos n’aient pas provoqué un tollé général dans l’opinion et de la part des leaders de la gauche parlementaire permet de mesurer le degré d’endoctrinement médiatique de la première et d’apathique compromission des seconds. Kessler prônant la dérégulation totale du travail et la disparition des acquis sociaux, Parisot répétant à l’envi que le travail doit être précaire puisque la vie et la santé le sont… ; autant de barbaries antihumanistes qui écrasent tout concept de contrat social : l’homme est tiré de force hors de la culture ; le travail précaire et le chômage deviennent son état de nature, au même titre que la vie et la mort.
L’Etat n’est plus l’instance protectrice qui garantit le droit de chacun à se conserver en vie et par conséquent à assumer sa condition et sa subsistance. La loi suprême est celle du Marché et des grandes entreprises transnationales, donc celle du dégagement d’un profit maximal directement sucé par la pompe buccale des actionnaires, les tiques et puces véritables du corps social. La République est éviscérée, ses concepts fondateurs ridiculisés ; l’égalité est assimilée à une antiquité, la fraternité à une faiblesse ; la liberté n’est plus qu’une coquille creuse dont la substance a été aspirée par l’oligarchie financière ; liberté de pressurer, exploiter, manager, délocaliser, polluer, consommer, croître et croître encore à l’infini jusqu’à épuisement du monde fini. Prétendre par conséquent que l’écologie politique n’est pas qu’une idéologie de gauche est une ineptie néfaste, bouffonnerie « Grenelle de l’environnement » à l’appui; ce n’est pas au dieu Marché et à ses vestales en Rolex qu’il faut confier la préservation de la planète et de l’ensemble de ses habitants ; autant demander au renard de protéger les poules.
Cet anarcho-capitalisme furieux retrouve cependant quelque utilité d’importance à l’Etat, lorsqu’il s’agit par exemple de répression, de surveillance, de fichage, de contrôle des individus, nécessaires à l’éradication de toute déviance contestataire, ou de tri méticuleux des immigrés, maçons nord-africains ou cuisiniers asiatiques dans la force de l’âge étant censés venir transpirer chez nous, mais en célibataires… Ou bien pour organiser l’orgasme électoral, qui laisse croire au peuple qu’il vit encore en démocratie parlementaire, alors que sondagière et plébiscitaire seraient des adjectifs plus appropriés. Ou encore pour conduire la propagande néolibérale, avec à sa tête un chanoine prosélyte nous pressant, toute honte bue, d’avoir la foi qui permet de remercier pour la botte sur la nuque. Que ce goupillon manipulateur puisse encore s’arroger le titre de Président de la République n’est rien moins qu’une trahison ; quels parlementaires assumeront leur rôle de protecteurs des institutions et exigeront de le démettre ?...
L’expression « politique de civilisation », dans cette bouche-là, est donc particulièrement grotesque ; « politique décivilisatrice » serait plus appropriée. De cette névrose collective, il nous faut par conséquent guérir. Nous ne sommes pas seulement conçus pour la concurrence et la guerre économique, mais aussi pour l’entraide, la coopération, le bénévolat, le don et le contre-don. Nous ne pouvons sans folie nous soumettre à cette tyrannie narcissique du « no limit » que la publicité, force armée du capitalisme mondialisé, insert à grands frais dans nos cerveaux (« vous êtes votre seule limite », martèle Nike) pour nous faire croire que notre identité est dans ce que nous consommons, et que notre position socio-économique ne dépend que de notre volonté. « Le christianisme demandait l’assujettissement au père, le communisme d’œuvrer pour la synthèse de la dialectique des classes », écrit Jean-Claude Liaudet (« L’impasse narcissique du libéralisme »). « La névrose libérale nous demande de laisser faire (sans jamais dévoiler qui fait…). Elle n’a pas besoin de nous comme sujets, mais comme joueurs ignorants s’en remettant au hasard des échanges. Il suffit pour cela de croire à la bonté de la main invisible, et à sa promesse : nous serons comme des dieux jouissant de nous-mêmes, libérés de tout besoin grâce à l’économie, libérés de la mort grâce à la science. » Des dieux sauvages, couronnés de logos, destructeurs de monde.
Il nous faut donc accepter sereinement de finir, de ne jamais circonscrire complètement le désir, de nous limiter pour assurer la survie de nos successeurs, nous permettant ainsi de mieux prendre soin des véritables sources d’infinité que nous portons en nous, sanctuaires indispensables de l’homme : la pensée, quand elle n’est ni bridée ni épluchée par la propagande, l’art, quand il n’est pas étouffé par l’inculture et l’abêtissement, et évidemment l’amour. Responsabilités fondamentales, à ne pas abandonner aux barbares.
14:10 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : néolibéralisme, politique, civilisation, écologie, sarkozysme
17.01.2008
SDF
La pluie cingle le trottoir comme un fouet languide ; les reflets colorés d’un autre monde, ceux des miroirs et du bonheur, y scintillent telles des promesses. Quand je lève les yeux vers le ciel, plus noir qu’un soleil d’éclipse, les fines gouttes en ribambelle éclatent sur ma peau comme des châtiments légers. Je marche sans m’arrêter, habillée d’eau, de vent, de sanglots muets et de hoquets sourds. Je me perds évidemment, puisque je me perds partout ; les rues et les routes, quand bien même il s’agit de celles que j’ai déjà empruntées, restent pour moi des parcours inexplorés et ésotériques, dont par saccades d’oubli insensé, je ne reconnais brusquement rien ; question d'architecture neuronale, sans doute… Je préfère cependant me dire que l’inédit, et non l’habitude, est par atavisme mon ordinaire. Le sens de l’orientation n’a pour moi aucun sens et ne s’oriente que sur l’incertain.
Ce soir, cette infirmité m’arrange. Je n’ai pas envie de me retrouver, je n’ai plus envie qu’on me trouve. Je marche au même rythme que le sang cogne à mon oreille. Je croise des passants au hasard, silhouettes erratiques et troublées que je ne devine qu’à peine car mes yeux se noient dans des flaques trop chaudes. Je suis si fatiguée que je continue de marcher pour ne pas crouler comme un sac, mais tantôt il n’y aura plus pour avancer que mes jambes et ma colonne vertébrale ; le reste aura coulé sur l’asphalte. Je pleure en riant de moi : je suis un cliché ambulant, un poncif de cinéma, une réalité facile. Une femme assombrie qui larmoie en marchant dans la rue d’hiver d’une petite ville grise de pessimisme ; pas de quoi se pousser du coude. Je ne suis pas si triste, d’ailleurs : on n’est profondément lugubre que dans l’abandon ultime, lorsque la mort ou le détachement définitif d’un être qui vous tenait par le cœur vous en arrache en partant un ventricule. Tant qu’on continue à se tenir avec lui vifs et droits, on ne peint qu’à touches légères le versant ombreux de la morosité.
C’est du moins ce dont j’essaie de me persuader par bouffées de raisonnement spécieux. Et quand on n’est plus rien, plus rien qu’un sigle sec sous lequel les puissants dissimulent le dénuement qu’ils façonnent, lorsque l’existence éclate comme une noix sèche dans un étau de migraine, la tristesse n’est-elle pas encapsulée dans son pain, dans son eau, dans son air, dans sa pensée et son corps ? Comment fait-on pour bouger, pour exister, pour durer ? Ressent-on encore de temps à autre un subtil frisson de joie, une maigre nuée d’apaisement ?... C’est alors que j’aperçois justement, à quelques mètres sur le trottoir à reflets d’eau grasse, épaisse de la souillure de la ville, un corps à genoux, figé comme une borne. Il n’a rien de droit, et on ne sait s’il est vif ; écrasé sur ses jambes repliés et ses pieds rentrés, le dos courbé tel une prière trop lourde, la tête attachant à la poitrine comme si le cou n’abritait plus de vertèbres, les bras collés au corps telle une statue inachevée, emballé plutôt qu’habillé dans un paquet de hardes moirées de crasse, il fond lentement sous la pluie et l’indifférence du monde vertical, qui passe sans un regard.
Je m’arrête, ma peine soudainement aspirée par cette totale nudité de l’être, ce laminage impitoyable de l’identité, qui semble avoir effacé jusqu’au sexe du gisant voûté, jusqu’à la douleur de ce dur agenouillement ; homme ou femme, jeune ou âgé, on ne sait. A son côté se délite un petit carton trempé où luisent, comme la condamnation de notre facticité commune, les quelques piécettes triviales qui ne le sauveront pas du néant où il sombre sans bruit. De l’argent, de l’addition, du nombre, il n’en a plus cure. Le seul chiffre qu’il sait est ce Deux poignant des humains à genoux, qu’il forme avec son corps comme s’il n’était d’autre immobilité possible ; deux jambes, deux bras, deux morts : celle qui l’attend, et celle qu’il endure.
Happée par une curiosité honteuse, je détaille cette figure à la dignité souffletée. Tout en mesurant pleinement que sa détresse, et tout autant l’habituation qu’elle suscite aux yeux du monde, creusent une plaie d’infamie, une vieille sagesse populacière, celle qui enjoint de se contenter de tout puisque plus piteux que soi se découvre toujours sous nos semelles, me monte un instant à la tête. Secouant mon apathie, je cherche dans mon sac de quoi soulager pour le moins notre fragment coutumier de conscience charitable. Mais une silhouette en manteau sombre me devance ; ce n’est pas une pièce, mais un billet que l’homme déploie. Se penchant vers le damné du trottoir, il lui soulève un bras et glisse son don dans la morne main entrouverte. L’autre, décollant le menton de ses côtes, lève lentement sa tête coiffée du bonnet de laine qui avale ses oreilles, révélant enfin un visage de lune, pâle et renflé de trop de nuits froides ; le pénitent blessé est une femme. De ses yeux mi-fermés sourd un halo bleu vague, mais son âge semble s’être définitivement perdu dans le cachot de son infortune.
18:20 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : SDF
08.01.2008
Physique du couple
(Suite de la géométrie)
C’est alors que des mathématiques nous glissons lui et moi à la physique. Saviez-vous que les sciences dures parlent de chairs moelleuses et d’amour ? C’est pourtant ce qui se chante derrière formules, théories et théorèmes ; en physique moléculaire, en mécanique quantique, en cosmologie, n’est-il pas sans cesse question de corps ?... Quoi d’étonnant ? L’humain ne peut penser la matière qu’au moyen de la sienne, à travers la grille de lecture de sa propre architecture cellulaire. « On pense comme on voit, on pense ce qu’on voit », disait Gaston Bachelard (« La formation de l’esprit scientifique »). « Ce que nous croyons nos pensées fondamentales sur le monde sont souvent des confidences sur la jeunesse de notre esprit (« La psychanalyse du feu »). Chaque corps est un univers au sein de l’univers, et des analogies fondamentales se trament entre notre intimité et la vastitude infinie ou indéfinie.
Bercé par l’impatience et l’espoir réciproques qu’est le désir, le couple et ses deux âmes expérimentent, contrôlent, hasardent et embrassent ainsi une foule de principes… L’effet Casimir, par exemple, démontré lorsque deux plaques conductrices, placées très près l’une de l’autre, se collent irrésistiblement et qu’un atome placé entre elles se fait lumière et chatoiement : le vide n’est pas le rien ; saturé d’énergie, il est le siège de puissants phénomènes vibratoires. Ainsi de nos deux corps qui s’attirent. Le vide entre eux n’est pas une substance, mais un état et une force. Il y naît une clarté, une vérité qui flambe au rythme de nos sangs.
Le temps et l’espace du couple, pas plus que ceux de la relativité restreinte, ne sont des absolus figés dans une gangue indifférente ; ils se modifient en se mêlant l’un à l’autre : les caresses s’étalent sur la surface satinée de la peau, en direction de l’attente, temps approximatif qui hésite, s’atermoie, ou s’accélère soudainement pour enfin s’épancher. Les briques fondamentales de ma matière, suggère la théorie des cordes, ne sont pas des particules mais de minuscules membranes trémulantes : c’est ainsi que jouée par un musicien talentueux, je frissonne comme une guitare. Glissant alors sans y songer dans la relativité générale, la trame de l’espace-temps, suprêmement sensible, se déforme, emprunte un chemin courbe telle la cambrure d’un dos cintré de saisissement. Happés par la gravitation, nous nous abandonnons à l’attraction universelle des corps, et notre chute n’en est pas une puisque nous nous posons finalement l’un sur l’autre dans une pluie de tendresse.
Mais ce que je préfère est l’étude des principes fondamentaux de la physique quantique. On la dit fort complexe, donc nous réservons généralement pour la suite ses ultimes développements… A la fois onde et corpuscule, moi-même et toutes les autres, je tangue alors au gré d’une délicieuse vague indécise, portée par un assouvissement irrésolu qu’on souhaite en même temps atteindre et ne jamais atteindre et dont on ne peut épuiser la réalité. Il est possible alors qu’un étrange phénomène se produise : nous nous retrouvons intriqués comme deux particules quantiques ; dans un certain sens subtil, nous formons un seul système ; ce qui affecte l’un agit sur l’autre : je le tiens, il me tient, mais par le cœur...
14:15 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : physique, relativité, mécanique quantique, couple, amour






