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24.12.2007

E-Robot, espion chez Big G.

dd0cfe573be3476478ef0d09c13391db.jpgEt pourquoi pas, en attendant quelque chose de plus mordant, un petit ballotin de badinage, en cette période soi-disant festive - dont l’unique attrait, pour la chocolatomane dépendante que je suis, est de passer une bonne semaine avec du praliné baignant les papilles - ?... Les occasions de s’amuser surgissent parfois là où on ne les attend pas, par exemple dans le décalage cocasse entre mon courrier gmail et les balourdises publicitaires qui festonnent chaque message envoyé ou reçu.

         Comme chacun sait, les deux o de Google sont deux yeux : l’ogre tentaculaire est un sacré fureteur, et lorsqu’on crée un compte sur son service de messagerie, on n’ignore évidemment pas qu’on livre ainsi le contenu de son courrier, et par conséquent, une partie de son intimité, à ses indiscrètes investigations robotisées. Un principe tout à fait inconvenant, assurément, qui a suscité une ample polémique en Europe comme aux Etats-Unis, et que le philosophe Jean-Claude Michéa fustige au passage dans son dernier ouvrage « L’Empire du moindre mal » : « dans une société libérale, la main invisible du Marché est, par définition toujours plus difficile à percevoir que la main visible de l’Etat, alors même que le pouvoir qu’elle exerce sur les individus est autrement plus développé » ; il convient par conséquent de dénoncer « l’emprise que Google, par exemple, exerce sur les individus modernes », l’auteur concluant légitimement sur ce point que sans l’ « omniprésente propagande publicitaire », « le dressage capitaliste des humains resterait un vain mot. »

         Mais en toute connaissance de cause, j’ai décidé de laisser Google farfouiller mes e-mails en échange non seulement de la gratuité du service mais aussi des occasions de se fendre la poire qu’il me procure… Pauvre robot googlesque ! Il en fait pourtant des efforts, avec ses petits bras et ses mini-cerveaux électroniques, pour faire correspondre le contenu thématique de mes propos et de ceux de mes correspondants, avec des réclames que les annonceurs paient à chaque clic appâté du consommateur de base ?... Parfois, le télescopage est d’un surréalisme ébouriffé. Quelques exemples de ci de là :

         - A un ami qui me confie apprécier le slameur Grand Corps Malade, deux sites sont tout indiqués : « Impuissance, c’est fini. Recommandé par des médecins, fortifiez la puissance masculine », et « Aphrodisiaque naturel. Des solutions pour devenir plus viril »… Diable, voilà qui fait réfléchir… Le corps masculin, de nos jours, serait-il principalement malade de sa virilité ?

         - Alors que je demandais à un correspondant s’apprêtant à publier son premier roman des conseils quant à la marche à suivre, Google me dégote l’astuce ultime : « Baguettes Harry Potter. Envoi immédiat de votre commande. » Me voilà confortée dans mon scepticisme de romancière anonyme : il ne me reste plus que la magie pour bien disposer une maison d’éditions à mon égard…

            - Alors qu’un ami m’écrit à propos de démocratie et d’idéaux politiques de gauche, Google me conseille une lecture tout à fait appropriée : « Œuvres de Maurras. Consultation en ligne des œuvres de Charles Maurras. » C’est bien connu, Maurras était un démocrate et un gauchiste convaincu… La culture politique du robot est à revoir…

         - Je reçois un extrait d’un texte subtil et poétique du philosophe Jean-Clet Martin ; il est question notamment d’ « Une araignée meurt, sa toile s’effrite au vent. Mais d’autres de ces tissages voient le jour, selon la même géométrie circulaire et une trame semblable. Le pré, dès que le soleil se lève, montre un tissu transparent empreint de rosée qui court d’herbes folles en herbes recourbées, etc… ». Secourable, Google entend me préserver de la bête velue : « Se libérer des phobies. CD d’hypnose. Rapide, puissant et efficace ». Pour la poésie, repasser au vingt-deuxième siècle, lorsque le robot aura peut-être acquis quelque sensibilité artificielle…

         - On m’envoie le commentaire d’un texte assez sombre du poète Carlos Bordini, où l’auteur dénonce le fait que les gens préfèrent regarder la télévision pour savoir ce qui se passe jusque sous leurs fenêtres, texte exprimant en outre un sentiment de dépression et de « longue dégringolade intérieure ». Ouh là-là, fenêtres, dégringolade… Avant d’être accusé de non assistance à personne en danger, Google me prémunit contre le danger imminent qui menace les miens : « Sécurité pour fenêtres : Sécurité antichute pour enfants, en filet démontable pour fenêtres. » Ouf, le drame est évité…

         - Un copain célibataire me confie qu’il aimerait bien être deux, et puis après trois sans que ce chiffre fasse évidemment référence à la polygamie. Tout porte à croire que le robot a l’esprit électronique très mal tourné, car le voilà persuadé avoir trouvé un bon client pour « Délit sexuel. Un avocat compétent vous assiste en matière de délit sexuel »…

         - Un annuaire de blogs me souhaite beaucoup de succès pour 2008. Google y va de ses encouragements : « J’ai perdu 5 kg avec T… ». Mais me voici plutôt vexée que ma réussite soit suspendue à mes 5 kg d’adipocytes surnuméraires... 

         Fille ludique que je suis, je me suis donc livrée à quelques tests in vivo en m’envoyant à moi-même de courtes phrases prises dans notre patrimoine littéraire classique, pour voir comment Google s’en dépatouillerait. Le résultat est propre à entretenir mon hilarité...

         Avec « Maître Corbeau, sur un arbre perché, tenait en son bec un fromage », il apparaît que le robot a des opinions gastronomiques tranchées : un fromage digne de ce nom ne peut être que corse ; au corbeau amateur de fumet violent, il est donc recommandé d’essayer « Boutique Corsica. La Corse près de chez vous »… Avec « Quelle nouvelle ? Le petit chat est mort. C’est dommage, mais quoi, nous sommes tous mortels et chacun est pour soi », il subodore qu’une fois ce pauvre chat enterré, il y aura une succession difficile et des conflits familiaux ; mais heureusement, les avocats L… et L…, « cabinet à spécialisations multiples », sortiront ses héritiers du pétrin.

            Si l’on se demande « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? », tragique invocation racinienne, Google a une réponse pratique : « Théâtralisez vos têtes de gondoles. Visibilité max pour vos produits ». « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » ? Eh bien, il existe de nos jours une méthode infaillible pour remédier à cette ignorance pascalienne : « Lire la pensée des autres en lisant leur langage du corps. » « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ? Rien de tel pour combler ce déficit spirituel qu’une « Formation Shiatsu à Paris ». Celui qui fataliste, avance que « Ma foi ! Sur l'avenir bien fou qui se fiera : Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera », est du genre à jouer son destin sur une paire de huit : « Destination Poker. Une semaine de rêve » le tentera sûrement…  

         Il est édifiant que « La raison du plus fort est toujours la meilleure » soit considérée comme tout indiqué pour aller avec « Le conseil et l’accompagnement marketing ». Le marketing, une arme au service des puissants ? Regrettable, mais vrai… Quand Lamartine invoque « Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours : Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours ! », on lui propose de « Multiplier son investissement à partir de 54000 € » en achetant sur plan au Maroc ; notre triste époque matérialiste et individualiste a le délice étriqué… Il m’a plu assez, je l’avoue, que la machine s’échine en pure perte à coller des liens contextuels sur ces faux messages. S’en moquer me procure un petit frisson de plaisir non coupable. Mais communications réelles ou factices, il est sûr qu’en tant que consommatrice très modérée et publiphobe que je suis, je ne cliquerai jamais sur le moindre lien publicitaire. Utiliser Google mais ne pas en être utilisée…

17.12.2007

Géométrie du couple

fad3f80bb94fdebd0c58c16eb482f7ad.jpg    J’aime énormément ce « Baiser » byzantinement orfévré en 1907 par Gustav Klimt. Se détachant sur une poussière d’étoiles, posés sur un tapis de fleurs, enveloppés dans une houppelande d’or gonflée telle la bulle protectrice de leur tendresse, collant étroitement leurs rectangles et leurs ronds, un homme et une femme archétypaux s’étreignent, toute douceur bue. Son visage à elle est offert et serein comme celui d’une idole, laissant à ses mains et ses doigts délicats le soin de se cambrer pour parler de son bonheur. Son visage à lui, en un raccourci magistral, montre que les angles et arêtes mâles dont il est composé s’accommodent le mieux du monde avec une toison d’agneau noir emperlée de gentianes. Ce tableau me parle de ce qu’il y a en même temps de plus difficile et de plus réjouissant à faire au monde : un couple. Pas un couple postiche, pas un couple protocolaire, ni un couple cannibale. Un couple amoureux, heureux, ataraxique en somme.

         La tâche est souvent rude : les rectangles et les ronds ne sont pas toujours faits pour s’entendre. Les rectangles piquent, égratignent de leurs pointes, et du fait de leur conformation, donnent souvent l’impression d’avancer aussi aisément que des roues carrées : la charrette en est toute secouée, mais continue cahin-caha sa progression têtue. Les ronds glissent et enveloppent aisément, se gonflent tant qu’ils peuvent, mais au risque de crever parfois comme des cloques… Forcément, le rond que je suis ne peut que s’interroger sur l’étrange structure du rectangle, et estimer qu’il y a toujours au moins un angle qui gagnerait à être raboté : trop égocentrique, trop infantile, trop cyclothymique, trop irascible, trop lâche, trop machiste, trop volage, ou trop formaliste, cela dépend des rectangles – à la malchanceuse qui tomberait sur un spécimen doté de tous ces éléments à la fois, il est conseillé, à moins d’être éventuellement dotée de la patience multimillénaire d’une déesse-mère, de le rapporter au magasin…  

         Le volage « traînant tous les cœurs après soi », comme le décrit Phèdre, lorsqu'il est dangereusement doublé d’un égocentrique, fait par exemple un drôle d’oiseau. Michel Onfray, dans le premier tome de son Journal hédoniste (« Le Désir d’être un volcan »), confie être de cette espèce. Après avoir détaillé, d’une plume joliment imagée mais volontiers caricaturale, les modèles de femmes qu’il a pratiqués, il explique que toujours, au retour des « pérégrinations » qui l’ont fait « aborder des contrées hospitalières ou sinistres, séduisantes ou désespérantes », « une Pénélope fut là qui jamais ne jugea, jamais ne méprisa, toujours tissa sa toile en attendant que je revienne au port, mouillé, trempé, fourbu. » Il ne peut ainsi éviter« la malédiction et la damnation qu’avec la certitude qu’au retour des mers déchaînées, des vagues prêtes à le submerger, Pénélope sera là. Et qu’au fond noir et humide de la tombe c’est avec elle et avec nulle autre qu’il voudra partager l’éternité. Bien sûr », conclue-t-il, vaguement scrupuleux, « tout cela n’est pas sans cruauté ni sans indélicatesse pour qui patiente au port, mais nul homme n’a choisi l’errance, pas plus la souffrance. Il est tout juste choisi par elle. D’où sur ce point mon intraitable mélancolie »… Quelle tragédie ! Voyez donc ce pauvre pélerin, « choisi » par l’infidélité, obligé par quelque maléfice de s’y conformer, qui « souffre » tant de s’ébattre avec toutes dames et damoiselles à sa convenance puis de rentrer se mettre les pieds au chaud sur le ventre de sa bonne Pénélope, à qui il aura bien causé du chagrin, ma foi, mais enfin que vaut la souffrance de la femme trompée face à celle d’un priapique philosophe ? Chanceuse doit-elle encore s’estimer, puisque c’est à elle qu’il abandonnera définitivement, pour son personnel usage, son corps disputé, mais seulement lorsqu’il sera inutilisable et rongé aux asticots - il n’y a pas de raison de ne pas en profiter jusqu’au bout... On rêve qu’un jour la Pénélope de ce mélancolique séducteur, penseur antilibéral mais bourgeois domestique hypocrite, lui claque sa toile à la figure et l’envoie moisir tout seul pour l’éternité… Moi, un rectangle comme ça, j’avoue que je l’éparpillerais bien en confettis façon puzzle…

         Heureusement pour notre équilibre mental, tous ne sont pas aussi navrants. Certains ne jurent que par les sentiments qu’ils nous vouent, et ne mettent pas flamberge au vent devant une chair, fut-elle plus fraîche que la nôtre, ne portant pas notre odeur sui generis. Pour perfectionner la figure, on aimerait, outre épointer certains angles, les doter a contrario d’une ou deux bosses supplémentaires : par exemple, gonfler leur production hormonale d’empathie pour leur permettre de mieux appréhender l’effet que leurs paroles ou leurs actes ont sur autrui.

         Mais la rotondité reste féminine ; il y a des petites choses quotidiennes que les rectangles ne sauront jamais faire, donc autant en prendre courageusement son parti : en vrac, disposer correctement la serviette mouillée sur le radiateur prévu à cet usage, refermer les placards et les boîtes de café, laisser les WC dans le même état où ils les ont trouvés, effectuer leurs 50% de tâches ménagères sans bougonner, se réveiller affable d’une sieste postprandiale, ou traduire en langage articulé leurs émois et angoisses intérieurs… Broutilles, évidemment, que certains savent amplement compenser. Celui qui est capable de pleurer des pétales de rose lorsqu’il a quelque chose à se faire pardonner est digne de notre amour…

         Ah, l’amour, la jolie bête aux yeux fiévreux. C’est bien pour lui installer une tanière agréable qu’on fait couple, non ?... Amour, quand tu nous tiens… tout le reste se fait la malle, aurais-je envie de dire si je me laissais aller à quelque ironie. Je n’aurais pas forcément tort, si j’en crois Alain de Botton (« Petite philosophie de l’amour ») : « l’amour devrait s’apprécier sans que l’on tombe dans un optimisme ou un pessimisme dogmatiques, sans que l’on en vienne à bâtir toute une philosophie sur nos propres craintes ou une éthique sur nos propres déceptions. L’amour est là pour fournir à l’esprit analytique une certaine humilité et le convaincre que, quelque effort qu’il puisse faire pour atteindre des certitudes immuables, […] l’analyse est toujours entachée d’erreurs - et donc toujours aux confins de l’ironie. » L’amour, réfractaire aux tentatives de conceptualisation, se laisse difficilement ferrer par la pensée rationnelle ; la philosophie, frustrée, le traite donc plutôt durement, le coiffant d’un bonnet d’illusion ou de stratégie sociale. « Aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités », soupçonne Pascal (« Pensées »). Qu’il me soit permis d’introduire un léger doute : si Blaise avait raison, les salauds ne vaudraient pas un pet de lapin et se verraient systématiquement dédaignés ; chacun, et surtout chacune, savent pourtant que ce n’est pas le cas… Le débinage s’aggrave avec un Rousseau misogyne : « le moral de l’amour est un sentiment factice ; né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir » (« Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes »). Les sciences, de leur côté, le réduisent aux modifications subtiles de la chimie du cerveau, à un avantage sélectif et à l’instinct reproductif de l’espèce… Rien de bien folichon.

         Mais l’amour n’est pas chien : il pardonne volontiers à tous les entrepreneurs en dénigrement, étant donné qu’après plusieurs millénaires d’usage intensif, on n’a encore rien trouvé de mieux comme agrément existentiel. L’amour peut donc revêtir le statut d’une singularité de plein droit. Certes, il lui arrive de se dissoudre, se déchirer, tomber en cendres, et le temps qu’il prend alors pour mourir tout à fait est douleur et lacération. Mais le couple qui prend soin de son amour a cependant compris qu’il s’offrait pour le moins une bonne grosse tranche d’enchantement du monde. A cette fin, j’ai moi aussi adopté un rectangle. Et lorsqu’il me donne un baiser de Klimt, j’ai l’impression que lui se bombant, et moi m’étirant, on tend à épouser la forme de l’autre...