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26.11.2007

Viole de gambe, brouillard et nostalgie

a66ec099f1baf8de4449e39ef1afe471.jpgChacun ses faiblesses : l’une des miennes prend corps au son de la viole de gambe, le matin, au fond de la brume normande… Voici le tableau : je roule à petite vitesse, sur une étroite route perçant le bocage ; le brouillard joue de l’estompe sur les haies, les pâtures et les troupeaux figés dans l’humidité du petit matin, émoussant uniformément le vert profond de ce pays de pluie, et le lecteur CD de la voiture me restitue, au volume le plus ample que le confort de mes tympans autorise, la bande originale du chef-d’œuvre d’Alain Corneau « Tous les matins du monde », film sur la transmission, les amours perdues, la consolation de la musique et les choses enfuies – « Je suis un imposteur et je ne vaux rien. J'ai ambitionné le néant, j'ai récolté le néant. Du sucre, des louis… et la honte. Lui, il était la musique. Il a tout regardé du monde avec la grande flamme du flambeau qu'on allume en mourant. Je ne suis pas venu à bout de son désir… J'avais un maître. Les ombres l'ont pris. Il s'appelait Monsieur de Sainte Colombe… » commence à raconter Marin Marais, et nous voici doucement mais sûrement crucifiés pour le temps du film et bien au-delà -. Dans l’habitacle, la viole de Monsieur de Sainte Colombe, sous les doigts et l’archet de Jordi Savall, vibre de sa grave voix de ventre, et la profondeur, la passion, l’humilité et les regrets ainsi exhalés s’en viennent épouser la brume, s’enrouler dans la langueur du paysage, imprégner la structure du réel, et prise dans ce que Vladimir Jankélévitch appelait « la géographie pathétique de la nostalgie », inexorablement je chavire…

         Nostalgie du temps comme de l’espace. La seconde est toutefois plus bénigne que la première : les lieux délicieux où j’ai un moment posé ma vie n’ont pas disparu et peuvent se retrouver, mais ce que je fus alors moi-même n’est plus, cousu dans le tissu du passé. Kant observait que devant le pays natal retrouvé, les nostalgiques sont déçus car « en vérité ils n’ont pu ramener leur jeunesse ». La distance temporelle est en effet la pire. Le véritable objet de la nostalgie n’est pas l’absence, mais la mémoire. Etrange sentiment ; dangereux parce que doucereux et discret, on ne se méfie pas assez de sa réelle puissance : rehaussé par la mélancolie sonore d’une viole de gambe et l’amertume suave d’une campagne satinée d’eau, il peut durablement saturer l’esprit.

         Avant que le plaisir douloureux qu’il procure ne pèse inconsidérément sur celui de vivre, il faut essayer de le comprendre. Pour cela il y a ainsi Jankélévitch, le philosophe musicologue ; c’est de la lenteur, remarque-t-il, qu’émerge la nostalgie : « contrastant avec l'allegro, qui a toute l'allégresse, toute l'alacrité de l'espérance futuriste, l'adagio du regret traîne avec soi la mélancolie du souvenir inconsolable »(1). La faute à la viole poignante de Monsieur de Sainte Colombe ?... La nostalgie naît de l’évocation, de la contemplation, de la suspension du mouvement ; une injection de doubles croches me redonnerait-elle donc quelque euphorie ?... Mais en me laissant pénétrer par d’autres notes plus prestes de la même époque, je ne fais que prolonger mon alanguissement : quel mystère recèle donc la musique française du XVIIème siècle, outre les compositeurs précités, Lully, Delalande, Couperin, Dumont ? Comment sont-ils parvenus à traduire en sons les contrastes abyssaux de leur époque, à les introduire, tels des passagers clandestins, dans leurs œuvres de cour ou d’église ? La musique louis-quatorzienne m’émeut intensément parce qu’elle est secrètement tramée de mélancolie ; elle semble tout à la fois, de manière étonnamment simultanée, majesté ostentatoire et sourde tristesse, sans nul doute parce que sous Louis XIV, la France était grande et la majorité des Français était gueuse.

         Pour résoudre mes problèmes d’adaptation au présent, je ne peux donc me fier entièrement à la musique. J’ai donc encore besoin de Jankélévitch : on ne peut rétrograder, nous explique-t-il, mais on est libre. L’irréversible n’admet qu’un seul remède : le consentement joyeux à notre finitude, et donc à l’avenir. Par conséquent, pauvre cloche, me dis-je en me flanquant moralement un coup de pied aux fesses, assez dégringolé la gamme de la viole de gambe, foin des complaintes stériles et en avant toute, une botte de sept lieues à chaque pied. Et s’il le faut, voilà de quoi prendre exemple : « j'ai toujours trouvé la réalité plus nourrissante que les mirages; or les choses qui existaient pour moi avec le plus d'évidence, c'était celles que je possédais: la valeur que je leur accordais me défendait contre les déceptions, les nostalgies, les regrets », proclame vigoureusement Simone de Beauvoir. (2)

         Ce discours volontariste n’a cependant qu’une efficacité éphémère. Plus j’avance, plus me pèse la contingence de nos existences : aucun « dessein intelligent » n’y gouverne ; doutes, hésitations, hasards, facticités diverses… « Il n'y a pas de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors », écrit Pascal. J’aurais tout aussi bien pu ne pas être : la contingence est une absence de nécessité ; notre existence, ainsi remarque Sartre, n’est donc qu’absurdité et ne peut se définir qu’au prix d’un grand effort : « il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de l'existentialisme. C'est aussi ce qu'on appelle la subjectivité, et que l'on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l'homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table? Car nous voulons dire que l'homme existe d'abord, c'est-à-dire que l'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. L'homme est d'abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur; rien n'existe préalablement à ce projet; rien n'est au ciel intelligible, et l'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être » (3)… Fort bien, jetons, projetons, puisque sans cela je ne suis que chou-fleur, avant qu’une grande fatigue aquoiboniste ne me prenne de tous ces efforts, jets et crachats existentiels… Nous ne décidons ni de naître ni de finir, mais sommes-nous du moins responsables de ce que nous faisons entre deux ? Ces chemins qu’on a parfois le sentiment de prendre en toute hardiesse, les a-t-on décidé ? De quels évènements fortuits, ou de quelle partie de notre psyché sommes-nous plutôt le jouet ? Etre et jouer à être, d’ailleurs, est-ce la même chose ? Est-ce que je suis cette fille légèrement décalée ou est-ce que je m’amuse à l’être ? Et quand j’aime, est-ce que j’ai seulement besoin d’aimer ?...

         Entraînée ainsi fort loin par le scepticisme du climat normand et par la neurasthénie de la viole, voici que ma mélancolie se reflète jusque dans le regard brun des vaches qui me fixent, d’une mine perplexe, lorsque je m’approche de leurs enclos barbelés ; commères, elles viennent toujours examiner de près qui s’en vient les saluer et les plaindre à voix haute de se trimballer en permanence avec des nichons gonflés comme des ballons – mais peut-être suis-je la seule dans le coin à m'adresser à elles en ces termes… Je m’en repars avec cette saleté de nostalgie accrochée à mes semelles avec la boue, et pour ne rien arranger, je repense en boucle à une vision magnifiquement tragique de Pascal Quignard, auteur de « Tous les matins du monde », insérée dans le livret du CD susdit : « l’art est si étrange. La survie est si étrange. Nous commençons par manger nos mères dans leur ventre. Puis dans leur lait. Nous dérobons leur langue à partir de leur regard. Nous sommes tous des voleurs. Nous inventons le sens en répondant à leurs sourires. S’instruire c’est sucer les os des cadavres, les trouer, souffler dans la mort de ceux qui nous précèdent. Vivre c’est parasiter les œuvres, les ruines des œuvres, le souvenir des œuvres. Nous vivons entourés d’hallucinations qui trompent mal la carence ou l’absence. Nous sommes tous précaires et désynchronisés. Nous commençons trop tôt. Nous mourons tous avant de mûrir. L’originaire est toujours invisible. Les vrais messages transitent dans les corps à l’insu de ceux qui les échangent. »

         Ma nostalgie prend alors un visage connu et aimé : celui de ma grand-mère maternelle, partie récemment – doux euphémisme. Grâce à son art dans lequel d’autres soufflent, j’entends toujours la voix de Monsieur de Sainte-Colombe, mais je n’entends plus celle de ma grand-mère. Je me souviens pourtant de ce qu’elle se plaisait fréquemment à dire : « je suis immortelle, puisque j’ai une descendance. » C’était si joli, mais tellement vain : la conscience est entièrement soluble dans la transmission héréditaire de notre patrimoine génétique. Bien qu’à un saut maternel près, je sois issue de son ventre, la conscience de ma grand-mère ne s’abrite pas en moi, et à trois ou quatre générations en arrière, le passé efface jusqu’aux noms et à la réalité consumée de nos aïeux, comme cette brume tenace massacre l’horizon à coups d’oublis.

         Du bleu, du blanc, du ciel, du large, du net, du haut, de la découpe bien franche, ce serait enfin un contraste plaisant… : j’ai aussi la nostalgie de la montagne et de mon ancien chalet planté à 1700 mètres d’altitude, mais encore moins pour tout ce qu’ils me donnaient à voir chaque jour que pour la protection qu’ils m’offraient, il y a plusieurs années de cela : un temps de retrait du monde, où au lieu du paysage, c’était le chaos extérieur qui s’estompait. Quand on vit isolé dans la somptuosité d’une nature presque intacte, quand on s’extrait volontairement de l’information, on est en effet peu atteint par le mouvement du monde. On le reçoit malgré tout mais retardé, atténué, arrondi, avec pour tampons la couche de neige, l’épaisseur de la forêt, la rareté des autres, les balbutiements enjoués de son enfant tout petit, les hurlements à la lune de ses chiens de traîneaux, et pour moteur sa jeunesse ingambe et encore inviolée… « Le bonheur arrive seulement par instants, il peut durer une seconde, dix minutes. Une journée entière, çà devient plus difficile », témoigne le chanteur Manu Chao dans le dernier numéro de Philosophie Magazine où il dialogue avec son ancien professeur de terminale Henri Pena-Ruiz. « Il y a toujours un moment où la réalité te rattrape. Tu reçois une nouvelle, un coup de téléphone, qui sabote ton harmonie privée. Parce que le monde est partout. Pour l’oublier, il faudrait vraiment être en autarcie, en pleine nature… et encore »… Si, si, je confirme, çà marche. Mais au bout de plusieurs années, on sort pourtant de sa bulle féérique. Je ne sais pas encore exactement pourquoi. Parce que comme ajoute Manu Chao, au bout d’un moment de paradis, on « n’assume pas l’égoïsme » et on veut « retourner à la bagarre » ? Parce que comme lui répond Henri Pena-Ruiz, « l’illusion serait de croire qu’on peut s’installer dans un état définitif et durable de bonheur » ?

         De nos jours, plongée dans l’information, j’en retire le plaisir du partage et des liens qu’il crée, mais comme tout un chacun me semble-t-il, du désarroi et de la crainte devant ce qui prend peu à peu la forme d’un nouveau paradigme : nous sommes les derniers ou les avant-derniers ; quoi que l’on tente à présent, il est trop tard... Cet effroi de plomb est pourtant une terrible forme d’assujettissement mental au service même des plus gros profiteurs du système. Je crois donc que l’humain contient encore tous les possibles. La fin ou la perpétuation. L’extinction ou la mémoire. Le néant ou la nostalgie. Bienfaisante nostalgie… Me fallait-il donc explorer le fonds de mon désenchantement pour trouver de quoi m’y raviver ? Tout en bas, au plus opaque de la grisaille humide, au plus caverneux de la vibration, il y a en effet une braise intacte qui siffle, persifle, conteste, se réjouit et folâtre. Je ne sais pas exactement ce que c’est, mais peu importe, je l’entends. Elle est légère et crissante, elle me soulève et me souffle que seuls le silence et le vide que rien ne vient encadrer sont tristesse et noirceur : parce que la musique est ce qu’il y a entre les sons ; et l’humanité est ce qu’il y a entre les hommes.    

 

(1) "L'irréversible et la nostalgie", 1974

(2) "Mémoires d'une jeune fille rangée", 1958. 

(3) "L'existentialisme est un humanisme", 1945

 

11.11.2007

"Holi, Fête de l'amour et du printemps"

   9e4167144a8edab51f346b67c973253e.jpg                          C’est à un voyage en Inde que le dernier opus du photographe Xavier Zimbardo, qui n’a de cesse de trimballer ses objectifs, son chapeau et sa curiosité tout autour du monde pour nous faire découvrir autrui à travers son regard ailé, tantôt lyrique tantôt aigu, nous convie cette fois : « Holi, Fête de l’amour et du printemps » est paru en ce mois de novembre aux Editions Images En Manœuvres.

         L’Inde… Nous nous en faisons tous notre catalogue d’idées contrastées. Mais point ici de faciles envolées exotiques sur l’Inde éternelle, ni même de naturalisme social sur les oripeaux de la mondialisation. Le livre est entièrement consacré à la fête de Holi, dite aussi fête des couleurs, célébrée dans toute l’Inde la veille de la pleine lune du mois de Phalgouna, en février-mars. C’est la célébration de l’équinoxe de printemps, qui s’inscrit dans le cadre universel et multimillénaire des rituels débridés de glorification de la fertilité, associée dans la religion hindoue au culte de Krishna. Des arcs de triomphe végétaux sont montés, d’immenses bûchers sont dressés, le combustible étant constitué par la bouse séchée des vaches sacrées ; le lendemain, c’est le charivari général : chacun asperge les autres avec de l’eau parfumée et surtout de grosses poignées de poudres de toutes les couleurs.

         Elle suscite une ferveur particulière dans la région de Mathura (200 km au sud-est de Delhi), désignée comme lieu de naissance de Krishna, le sympathique joueur de flûte qui séduit les gardiennes de troupeau, divinité la plus importante du panthéon hindou. Elle dure deux à trois semaines, tournant d’un village à l’autre. Par son origine et ses manifestations, elle est exubérance et excès. A ne pas mettre un promeneur occidental dehors… C’est pourtant là que Xavier Zimbardo s’est laissé noyé par le déluge de pigments et que ses appareils photos ont souffert, eu égard à la délicatesse de leur constitution interne. Heureusement qu’à force de sillonner la planète, Xavier est apparemment fait d’une autre farine : « quelle folie et quel bonheur ce fut de pouvoir photographier ces foules en extase, hurlant de rire », des gens « dingues de chants, de danses, de couleurs, de vie, d’amour, de Dieu, de tout ce qui leur passait par la tête », raconte-t-il notamment dans le texte qui chaperonne agréablement les images. « C’est une bagarre générale, gigantesque, et en même temps une vaste rigolade. » Une gageure que d’y prendre des photos ; c’est donc en acceptant de manger de la couleur comme les autres voire de l’absorber par tous les pores, mais revêtu d’un grand drap protégeant ses fragiles yeux numériques qu’il a pu fixer dans leur mémoire ces moments de jubilation bachique et d’exaltation collective qui n’ont guère d’équivalents dans nos quotidiens policés.

         Les images qu’il en a ramenées constituent donc une plongée profonde dans ce stupéfiant sacre du printemps, dont le livre, en une progression théâtralisée, raconte la forte symbolique. Vêtements, voiles, turbans et visages réjouis, d’abord distinguables les uns des autres, se fardent, puis se barbouillent, puis s’entartrent en un ballet extatique. Il tombe, il bruine, il neige, il naît partout, de toutes les dimensions de l’espace, de la poudre, de l’eau, des fleurs. A partir d’un certain moment, l’air lui-même est couleur ; un brouillard polychrome de gens et de particules que Xavier Zimbardo a capturé avec autant d’empathie que de virtuosité. Evoquer la gaieté de la fête est un euphémisme : les villageois sont visiblement hilares ; on imagine, mise à part la ferveur religieuse, le plaisir enfantin que l’on doit ressentir à peinturlurer sans retenue ses parents, ses amis, ses voisins. Quelques grands-pères prévoyants, aux dents fourbues mais aux moustaches vigoureuses, ont chaussé de grosses lunettes noires pour protéger leurs yeux ; çà et là, les hommes reçoivent des coups de bâtons de la part des femmes d’un autre village que le leur ; ils ont seulement le droit, ainsi veut la coutume, de se protéger avec des boucliers ; ils peuvent aussi se faire fouetter avec leurs propres chemises dont ces dames les ont prestement dépouillés. La fête n’est-elle pas toujours transgression ? On se prend à supposer que les villageoises en profitent pour châtier une domination patriarcale quotidienne… Sur d’autres clichés, des mains masculines se tendent vers des saris indifférents : les hommes supplient, les femmes passent, altières, pour une fois maîtresses du lien.

         Assurément, mieux vaut ne pas être agoraphobe. La foule est d’une densité extrême, les gens échangent étroitement leur chaleur, leur exultation, leur griserie, leur humanité pour un temps au moins conjuguée. On pense à Durkheim : « quand les consciences individuelles, au lieu de rester séparées les unes des autres, entrent étroitement en rapports, agissent activement les unes sur les autres, il se dégage de leur synthèse une vie psychique d’un genre nouveau. Elle se distingue d’abord de celle que mène l’individu solitaire par sa particulière intensité. Les sentiments qui naissent et se développent au sein des groupes ont une énergie à laquelle n’atteignent pas les sentiments purement individuels. […] La vie n’y est pas seulement intense ; elle est qualitativement différente » (« Sociologie et Philosophie, Jugements de valeur et jugements de réalité », 1924) ; Holi, sainte manifestation de holisme ?... On songe également à la poudre d’ocre qui recouvrait les corps dans la majorité des sépultures paléolithiques, depuis les premières inhumations volontaires d’il y a cent mille ans.      

    « Holi, fête de l’amour et du printemps » est ainsi ressenti comme un saut dans le mythe, l’ancestral, l’immémorial. « Le but de cet extraordinaire festival religieux est de faire fondre les frontières entre les individus pour fusionner dans la divinité », explique d’ailleurs Xavier Zimbardo. « Les cataractes de couleurs se mêlent et se confondent en tourbillons irisés de soleil, pour masquer tous les corps, les unir en une seule apparence identique et sombre. […] Il n’y a plus d’ego, plus d’hommes ni de femmes, plus de jeunes ni de vieillards, plus de riches ni de pauvres. » Alors tout se mêle, et on se perd dans ce paysage humain qui résonne comme les tableaux de la série « Comme un seul homme » d’Alain Blondel, où premiers et seconds plans, centre et bords, tout est silhouettes humaines confondues, pressées, cousues étroitement les unes aux autres dans la trame de la toile. On effleure un drame, en se doutant que d’une page à l’autre il risque de nous sauter au visage. Les couleurs nous ravissaient, mais peu à peu on les soupçonne ; la moisissure ne prend-elle pas elle-même de séduisantes couleurs pour dégrader la matière ? « La fonction de l'art […] est de mettre au monde des interrogations, qui ne se connaissent pas encore elles-mêmes », écrit Alain Robbe-Grillet (« Pour un Nouveau Roman »).

         Les photos trahissent par conséquent la violence de la proximité, de la promiscuité ultime. L’individu s’y égare. Les êtres sortent altérés de ce pressage. Les femmes se protègent la tête de leurs voiles, et en perdent leurs visages, donc leur identité ; seules leurs mains à la peau luisante et rougie en émergent, les photos obéissant ainsi au mot d’ordre du peintre Kasimir Malévitch : « le plus précieux dans la création picturale, c'est la couleur et la texture. Elles constituent l'essence picturale que le sujet a toujours tuée. » D’ailleurs, à force de la respirer avec les villageois, on étouffe, on brûle sous cette poudre envahissante qui prend une sournoise physionomie de gaz délétère. Sur la toile furieusement romantique « les derniers jours de Pompéi », du peintre russe Karl Brjullov, l’air aussi est or et rouge, mais il tue ; funeste comparaison, mais qu’y pouvons-nous ?... Les œuvres se parlent les unes aux autres, d’une sphère temporelle ou spatiale à une autre, et nous ne faisons que recueillir l’écho de leurs murmures.

         La couleur flotte dans l’air sans jamais retomber, épaisse comme de la matière, composant une aura surnaturelle d’où soudain, au milieu de l’assemblée, émerge un visage souriant mais effacé, brouillé, comme surgi d’une dimension parallèle ou d’un abîme de temps. On dirait un conte fantastique : cette femme n’apparaît que sur la photo, mais en réalité il était impossible qu’elle fut là... Et de page en page, les vêtements s’alourdissent, collent aux corps en plissés somptueux, profonds et raides comme ceux des statues, les têtes se courbent et les membres s’ankylosent de fatigue, voiles et cheveux s'appesantissent; la gaieté passée des couleurs, celle des poudres projetées comme des saris chamarrés, se fond progressivement dans un maelstrom brun de boue ; « le bon peintre est celui qui enterre une couleur chaque jour », disait Roger Bissière. Les voilà donc toutes englouties. Dans quelle géhenne dantesque ou sur quelle Porte des Enfers ces créatures semblent-elles à présent se mêler ?...
    Un nuage de poudre jaune lancé à nouveau sur les crânes pressés les uns contre les autres, et l’on est saisi par ce qui ressemble alors à des corps en linceuls sur lesquels de la chaux vive a été projetée pour hâter l’anéantissement des chairs. Les images de Xavier Zimbardo, en bonnes sémioticiennes, font sens pour parler directement à nos perceptions symboliques de la mort se frayant tranquillement son chemin au creux de toutes nos joies, de tous nos efforts de transcendance.

         Mais sans doute ne voulait-il pas terminer son « Holi » par ce constat ; c’est donc par des bras tendus et un dernier bondissement de poudre rouge que se clôt l’ouvrage : ces joyeux fêtards sont bien vivants, provisoirement repus mais reviendront l’année prochaine pour se réjouir à nouveau de concert. Espérons que les pépés à lunettes souriront encore à la vie sous leur croûte écarlate...

06.11.2007

La canonnière libérale

    b16fadd5d4722ad017d484690b7c503f.jpg                                C’est le surnom qu’ont donné les chercheurs Raoul Marc Jennar et Laurence Kalafatidès à une énorme machine de guerre économique, conçue hors de tout contrôle démocratique, dont ils détaillent le fonctionnement et la finalité dans un livre paru en juillet dernier aux Editions Raisons d’Agir, fondées par Pierre Bourdieu : « L’AGCS. Quand les Etats abdiquent face aux multinationales. » L’objectif final de cet Accord Général sur le Commerce des Services, mis en œuvre dans le cadre de l’OMC par phases de négociations successives, est l’annihilation des services publics par leur totale libéralisation ; il menace donc à terme la santé, l’enseignement, la culture, comme l’accès à l’eau potable. Plus d'autorité publique pour abriter l’intérêt général ; tout sera marché, l’être humain y compris, pour le plus grand bénéfice des actionnaires des plus puissantes firmes mondiales. On dévore les 117 pages de ce petit livre avec une colère croissante, et une fois informé des rouages de la monstrueuse dérégulation que l’oligarchie mondiale est en train de nous concocter, on a l’impression d’avoir avalé un gros caillou d’indignation ; solidement enkysté désormais dans le tissu de notre conscience morale et politique, il n’est pas prêt de passer. Ceux qui tiennent pour avéré que modernité et progrès ne font qu’un et escomptent que demain ne sera pas pire qu’aujourd’hui, passeront leur chemin ; ceux qui préfèrent la connaissance à la candeur ou à la quiétude ne manqueront pas de méditer cet indispensable ouvrage dont voici les grandes lignes.

         Retour sur la genèse de l’AGCS. C’est au lendemain de la 2ème guerre mondiale que les Etats-Unis entreprennent de mettre en place un système favorable à leur expansion économique ; pour ce faire, des organisations internationales telle que le FMI, la Bird (future Banque mondiale) sont créées, et des négociations sont entamées pour faciliter les échanges de biens et de marchandises en réduisant voire supprimant toute réglementation à effet protectionniste ; l’ensemble est consigné dans un traité, connu sous son sigle anglais GATT. Le but est d’augmenter le nombre de produits et de pays concernés, en procédant par cycles de discussions. A partir des années 1970, les plus grandes firmes américaines s’organisent en puissants lobbies pour inclure dans les négociations ce qu’on appelle désormais le « commerce » ou la « libéralisation des services », les grands médias, auxquels ils ont facilement accès, se chargeant de vulgariser les mots et les concepts. Les pays en voie de développement se cabrent, arguant que la libéralisation des services profitera essentiellement aux multinationales qui dominent le marché mondial. L’Union européenne, d’abord réservée, bascule sous l’ascendant d’organisations patronales comme l’ERT (l'European Round Table rassemble les dirigeants des 45 firmes européennes les plus importantes, leur but étant de modeler la construction européenne dans leur intérêt en influençant les décideurs politiques ; en 1991, son rapport « Remodeler l’Europe » présentait par exemple de fortes similitudes avec le traité de Maastricht adopté peu après). En 1985, le Conseil européen des ministres, sur proposition de Jacques Delors et de Willy De Clerq, annonce l’engagement de l’Europe en faveur d’un accord sur les services. « Sans les énormes pressions exercées par le secteur des services financiers américains, […] il n’y aurait eu aucun accord sur les services », dira David Hartridge, un des dirigeants de l’OMC.

         L’ordre du jour du cycle 1986-1994 du GATT englobe ainsi des champs s’écartant du commerce des marchandises comme règlementations sanitaires, propriété intellectuelle (le « commerce des idées »), investissements, subventions, etc., et un certain nombre de services (services financiers, télécommunications notamment). Les pays capitalistes avancés mènent le jeu, semant la division entre les pays du Sud pour venir à bout de leur résistance. Il s’agit en outre de créer une nouvelle instance internationale dépassant le cadre du GATT et intégrant l’ensemble des services : en 1994, les représentants de 124 gouvernements et de la Communauté européenne créent l’Organisation Mondiale du Commerce. Le changement de paradigme est considérable. Alors que les Etats ayant accédé au GATT étaient des « parties contractantes » adhérant volontairement aux accords, les pays « membres » de l’OMC sont tenus d’en respecter toutes les règles ; une plainte devant l’organisation conduit à des sanctions, la partie gagnante recevant l’autorisation de pratiquer un « droit de rétorsion » contre la partie perdante. Les implications sont tellement importantes « qu’il est pertinent de parler de révolution néolibérale », soulignent les auteurs ; « après l’effondrement du totalitarisme étatique en URSS, un nouveau totalitarisme émergeait : celui des marchés. Contrairement à la comptine journalistique, il ne découle pas d’une évolution inéluctable, mais de choix politiques délibérés effectués par tous les gouvernements occidentaux. »

         L’AGCS, dont le premier cycle officiel est entré en vigueur en 2000 et doit s’achever fin 2007, est donc un accord programmé de négociations périodiques et obligatoires jusqu’à ce que tous les services soient entièrement libéralisés. Il ne constitue pas un traité avec des clauses précises, mais un processus ininterrompu auquel à terme aucun secteur ne peut échapper, y compris ceux où l’égalité des droits entre citoyens ne devrait jamais être remise en question, comme l’éducation ou la santé. En effet, le texte fondateur indique que sont seulement exemptés les « services fournis dans l’exercice du pouvoir gouvernemental », à savoir la justice, la police, la défense, ultimes territoires régaliens de l’Etat ; tous les autres, considérés comme des « marchés » à partir du moment où coexistent déjà des fournisseurs publics et privés, sont impliqués (ce qui est le cas presque partout, écoles et cliniques privées coexistant par exemple avec écoles et hôpitaux publics). Toute législation, réglementation, norme, jadis adoptée dans chaque pays au nom de l’égalité et de la protection du citoyen est assimilée à une « entrave au commerce » qu’il convient de lever. 

         Pour réaliser à quelle sauce piquante nous nous apprêtons à être dévorés, il importe de comprendre comment fonctionne l’AGCS – et ce n’est pas le moindre des mérites de Jennar et Kalafatidès que de mettre ses mécanismes et sa technolangue absconse à la portée du lecteur. Tous les pays membres de l’OMC sont tenus de fournir l’ensemble de leurs réglementations liées à la fourniture de services. Vient ensuite « l’engagement » : un pays indique le niveau de libéralisation qu’il concède dans un secteur donné, le degré d’application faisant l’objet de négociations. Il ne peut à partir de ce moment-là imposer aucune nouvelle protection ou restriction dans ce secteur. C’est l’effet cliquet de l’AGCS. Un gouvernement, quelque soit l’orientation politique privilégiée par les électeurs qui l’ont porté au pouvoir, doit appliquer l’engagement pris par son prédécesseur. Ce qui est adopté dans le cadre de l’AGCS est en outre prééminent sur toute autre disposition locale, nationale et internationale.

         Lorsqu’un Etat engage une activité de services dans le processus, celui-ci est dit « consolidé » si aucune limite n’a été fixée, et « non consolidé » si l’Etat en question a indiqué un degré de libéralisation souhaité (quatre modes progressifs sont distingués) ; ces « limitations » ne sont en aucun cas taillées dans le marbre, mais destinées à être remises en cause dans les cycles ultérieurs de négociations. Celles-ci se déroulent souvent sur le principe de l’offre et de la demande : je dérégule un des mes secteurs et tu dérégules un des tiens. Deux acrobaties supplémentaires cuirassent la force de frappe de l’AGCS. Le « traitement de la nation la plus favorisée » oblige chaque pays à étendre à tout fournisseur de services des Etats membres le traitement le plus favorable accordé à l’un d’entre eux. La « règle du traitement national » consiste à accorder à tout fournisseur, étranger ou national, privé ou public, d’un service impliqué dans le processus, le même traitement. Les effets sont ravageurs : un pays ne peut plus développer un service public ouvert à la libéralisation sans offrir exactement les mêmes moyens aux entreprises privées du même secteur économique.

         Il n’est pas donc besoin de se demander d’où viennent par exemple l’initiative du groupe UGC de porter plainte contre la mairie de Montreuil (93) parce qu’elle projette l’extension du cinéma art et essai municipal, ou le débat actuel sur le zonage et les jours d’ouverture des supermarchés (réglementations considérés par l’OMC comme « des obstacles non nécessaires au commerce des services ») ; ni de quelle farine était pétrie la fameuse « directive Bolkenstein » de cette Constitution européenne dont nous n’avons pas voulu goûter et qui nous est resservie de force en perfusion. Elle correspond au mode 4 de libéralisation des services de l’AGCS, ou programme d’importation du « capital humain », selon la délicate terminologie de l’OMC, qui devrait permettre d’embaucher une personne en contrat temporaire selon les conditions sociales de son pays. Cette libéralisation-là n’est pourtant qu’un prélude ; la fugue est plus corsée : il s’agit en effet d’un préalable à la « libéralisation du mouvement de la main d’œuvre » à l’échelle mondiale. « Il serait en effet impensable », expliquent Jennar et Kalafatidès, « d’accorder à des entreprises étrangères venant s’installer sur le sol européen le ’’droit’’ d’importer des employés selon le mode 4 sans avoir accordé ce même ’’droit’’ aux entreprises locales » ; ce sera un spectacle impressionnant que de voir l’éléphant Dumping s’asseoir sur les genoux de chaque employé…

         Dans d’autres domaines régissant la vie quotidienne, la canonnière néolibérale, au fur et à mesure de l’avancement des négociations de l’AGCS, lancera de rudes bordées. Sa finalisation obligerait par exemple les collectivités locales à accorder à toute entreprise privée les moyens financiers et humains qu’elle consacre habituellement au service de ses administrés ; les auteurs en fournissent des échantillons édifiants ; retenons ceux-ci : « une multinationale pourra poursuivre pour concurrence déloyale une commune qui subventionne sa cantine scolaire ; […] les clauses éthiques incitant les établissements publics à acheter des produits labellisés « commerce équitable » seraient considérées comme discriminatoires. » Est déjà venu le tour de l’éducation publique de sentir le vent du boulet, secteur que l’OMC a décrété en 2000 « mûr pour la libéralisation ». La liste des demandes de libéralisation émanant de plusieurs pays est à cet égard significative : certains visent l’enseignement pour adultes, l’enseignement supérieur et technique de troisième cycle, mais d’autres souhaitent libéraliser également les enseignements primaire et secondaire… Je laisse aux futurs lecteurs de l’ouvrage le plaisir de découvrir également ce que la marchandisation radicale fera de l'environnement, de la culture, de la santé, mutation accélérée par le creusement volontaire des déficits publics… ; notons seulement la classification de l’eau potable comme un service et comme une marchandise à privatiser, nappes phréatiques y compris, et la spécification que toute norme en matière d’eau ne peut en aucun cas primer sur les règles de la concurrence commerciale. Et mettons cela en perspective avec la récente enquête d’UFC Que Choisir qui épingle les marges « astronomiques » réalisées sur la facturation de l’eau par les prestataires privés Veolia et Suez. « La clé d'une meilleure gouvernance de l'eau reste dans les mains des élus locaux qui [...] lors de la renégociation de leur contrat [...] doivent envisager sérieusement l'opportunité d'un retour en régie publique », affirme l’association. Sauf qu’au regard des règles de l’AGCS, le retour est impossible…

         De larges pans de notre histoire économique et sociale contemporaine peuvent se comprendre au travers de la progression souterraine de l’AGCS - à laquelle gouvernements de droite comme de gauche ont prêté la main -, et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fait pas l’ouverture des JT… Derrière cette machine sévissent évidemment ses pilotes, dont Pascal Lamy, ancien commissaire européen au Commerce extérieur, directeur de l’OMC, membre du Parti socialiste pour autant que cette appartenance ait encore le moindre sens dans un tel contexte. Les méthodes néocoloniales de M. Lamy pour faire capituler les délégués de certains pays sont d’une courtoisie sans pareille : « tous les moyens sont mis en œuvre pour forcer les pays en développement, et en particulier les pays les plus pauvres, à accepter ce qu’ils refusent », expliquent les auteurs. « Ainsi, lors de la conférence ministérielle de Doha, chaque délégation des pays en voie de développement, au premier rang desquels les pays africains, a été priée de se présenter dans la suite de Pascal Lamy où furent proférées promesses et menaces. Au cours de réunions informelles convoquées soit par M. Lamy soit par son homologue américain, entourés chacun d’une armée d’experts, les ministres invités qui n’appartenaient pas au groupe des pays industrialisés n’ont pu recevoir le concours de leurs propres experts, voire de leurs ambassadeurs à l’OMC ; ils étaient interdits d’accès. » Plus fort : comment faire passer un texte de mise en œuvre de l’AGCS quand il suscite de vives critiques de la part d’une majorité d’Etats ? La technique Lamy est imparable. Il suffit de le faire précéder d’une note précisant qu’il ne s’agit que d’un document exprimant la position de quelques-uns et aucunement une décision arrêtée. Puis à la conférence suivante à Hongkong (2005), retirer purement et simplement la note introductive : le projet est considéré comme ayant fait l’objet d’un accord préalable, et adopté dans la foulée…

         Les pays du Sud ne manquent pas de protester contre les « pressions » et les « manipulations flagrantes » (déclaration de Cancun, 2004). L’Organe de Règlement des Différends, le tribunal de l’OMC, dans lequel siègent à huit clos des « experts » sans aucune légitimité élective, ne manquera pas de leur faire rentrer leurs doléances dans la gorge : le « droit de rétorsion » qu’il accorde est réservé de facto aux nations riches. Si certains pays renâclent devant l’AGCS, d’autres en sont le fer de lance : les Etats-Unis, le Canada, le Japon et l’ensemble de l’Union Européenne, ce quadriumvirat constituant le directoire de l’OMC. « Dans ces tractations commerciales, l’Europe compte au nombre des négociateurs les plus agressifs et les plus favorables au libre-échange sans entraves », soulignent les auteurs. Du point de vue communication, ce sont paroles lénifiantes et mensonges flagrants (« on n’adresse aucune demande aux pays les plus pauvres » disait par exemple la ministre belge du Commerce Extérieur » en 2003 au micro de la RTBF) ; les négociations et leurs enjeux s’abritent dans la discrétion et le secret, à l’abri de l’opinion publique comme du contrôle parlementaire. En 2005, quelques-uns de nos députés ont demandé à avoir accès aux données de l’AGCS. Le ministre délégué à l’Industrie leur permit de venir consulter, pendant une semaine, dans un bureau du Ministère des Finances, un document de plus de 400 pages rédigé en anglais commercial sans avoir le droit de prendre de notes ou de faire des photocopies… Outrés, les députés écrivirent au ministre pour dénoncer « cette parodie de consultation et d’apparente ouverture, inacceptable d’un point de vue démocratique ». La lettre ne reçut aucune réponse.

         C’est bien là l’effet dinde de Noël de l’AGCS : comment vider le ventre de la démocratie pour le remplir d’une lourde farce de despotisme. « En acceptant de négocier les accords de l’OMC, les gouvernements se font les complices des seules bénéficiaires de la dérégulation globale : les firmes privées transnationales », concluent les auteurs. « Par faiblesse ou par intérêt, les Etats souverains n’ont rien tenté pour réguler les activités de ces entreprises dans un cadre juridique international. Au contraire, ils en sont devenus les instruments. [...] Désireuses de placer les dérégulations obtenues à l’abri de toute remise en question, elles favorisent la création de centres de décision qui échappent au contrôle démocratique. […] Une oligarchie s’est ainsi mise en place. L’ordre mondial qu’elle entend instaurer se fonde sur la hiérarchie, la technocratie et la fortune. » Des résistances se sont organisées (voir par exemple www.portail-hors-agcs.org), la première étape étant bien entendu l’information : on ne peut s’opposer à ce qu’on ne connaît pas. Quand on fait sortir de l’ombre la scandaleuse réalité de l’OMC, il est possible de la faire reculer. En 1998, une mobilisation associative et politique, notamment en France, a permis de faire retirer un projet baptisé Accord Multilatéral sur l’Investissement, destiné à démanteler les politiques publiques de tous les pays et permettre aux firmes transnationales d’opérer partout sans se soumettre aux lois en vigueur. Tel un vampire, il n’a pas résisté à la lumière… Si de nos jours certaines communes se déclarent « zone hors AGCS », l’effet est pour l’instant principalement symbolique ; cette initiative a en tout cas pour bienfait de sortir l’accord de l’obscurité médiatique totale et de l’accueillir dans le débat public ; sommer nos responsables politiques de prendre position ne pourrait-il pas d’ailleurs se révéler utile pour tamiser les faux des vrais démocrates ?

         Quelques soient nos opinions politiques, il n’est pas concevable en effet que l’on puisse se résoudre à cette négation de la souveraineté des peuples à disposer d’eux-mêmes et à opter pour un projet de société, à la substitution souterraine de la démocratie par la ploutocratie la plus cynique et la plus inégalitaire. Antihumaniste, hyper-individualiste, conservatrice, totalitaire, l’idéologie qui sous-tend l’AGCS est un fléau. Combien serons-nous donc à nous dresser devant la gueule obscène du canon ?...

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