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22.10.2007
Parlez-vous sarkozien ?
Le langage est l’expression de la pensée, mais aussi son déploiement. « Le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie », établit Hegel (« Philosophie de l’esprit »). « La parole ou les mots portent une première couche de signification qui leur est adhérente et qui donne la pensée comme style, comme valeur affective, comme mimique existentielle, plutôt que comme énoncé conceptuel », affirme Merleau-Ponty (« Phénoménologie de la perception »). « La pensée dépend des mots », écrit Orwell (« 1984 »).
D’où la propension, pour les communicants politiques et leurs brochettesde docteurs ès manipulation, à bricoler le langage pour orienter émotionnellement l’opinion publique vers l’acquiescement placide, au détriment de ses facultés de raisonnement et de jugement. A ce jeu, l’actuel président est assurément habile, comme le circuit électoral l’a montré, cuirassant sous une rhétorique publicitaire ses objectifs brutaux comme le chocolat chaud enrobe le cœur glacé des profiterolles... Mais hormis évidemment pour ce qui est de l’effet répulsif qu’elle provoque dans la troupe serrée de ses détracteurs, il n’ignore pas que c’est seulement en continuant à conditionner fermement sa majorité électorale qu’il est susceptible de lui faire avaler sa très grosse gélule néolibérale. S’ingéniant à faire passer le mouvement et la prolixité pour des présupposés de modernité, d’efficacité et de pédagogie, il persiste donc, fidèlement secondé par son assistance média, à la canonner à jets continus d’allocutions, conférences de presse, interviews et discours divers.
La majeure partie de ce verbe prodigue est disponible sur le site internet de Nicolas Sarkozy, enfin… celui de la présidence de la République Française, mais entre portrait du susdit imposé à chaque clic, chaînes de la « PR TV », agenda, photos et autre fanclubesque « retrouvez tous les déplacements de Nicolas Sarkozy », on a quelque excuse si l’on confond; le bleu républicain dont l’outil est habillé en prend comme une tonalité bleu roi ; la dignité du poste en paraît toute cyanosée… Rien n’y suggère en tout cas, conformément à l’attitude globale de l’élu du 6 mai, l’effacement de la personne devant la fonction, « la transcendance du rôle-titre sur le titulaire » qui est « son honneur, son humilité et notre assurance-vie », affirme Régis Debray dans son dernier ouvrage (« L’obscénité démocratique »). L’ordre républicain, explique-t-il, est notamment tributaire de « l’écart maintenu contre vents et marées entre le dépôt et le dépositaire de l’autorité, la fonction publique et l’individu privé. […] La République ignore les corps de gloire. C’est une majesté fantôme et incorporelle qui proscrit l’allégeance, la mystique du chef. »
Dans ce mince opus exposant en exergue que « c’est ce n’est pas la démocratie qui est obscène ! C’est la scène républicaine qu’il faut sauver de l’obscénité, au moment où la politique devient le tout-à-l’égo d’un pays en proie aux tyrannies de l’audimat, de l’émotif et de l’intime », le philosophe médiologue, d’une plume élégamment incisive, entre autres cibles taille un joli costard à Nicolas Sarkozy ; sans le désigner nommément mais sans ambiguïté non plus. Le langage déversé notamment par le plus haut sommet de l’Etat se fait clairement aligner : « le brut, l’émotionnel, le naïf, le babil, le cru, le ’’on se lâche’’, […] le nettoyage rhétorique de notre langue et le diktat partout du premier degré, […] place au coup de colère ou de sang, aux yeux humides, au dérapage verbal, […] la décontraction dérive en désinvolture, l’élaboré passe pour alambiqué, le digne, pour hautain, le poli pour maniéré », […] une infralangue orale. »
Le niveau de l’infralangue, mouture postmoderne de la langue de bois, pratiquée par Nicolas Sarkozy, est d’autant plus bas qu’il s’adresse à ce qu’il considère probablement comme un infrapeuple… Le discours prononcé le 8 octobre à la Maison de l’Emploi de Mâcon, pour annoncer le projet de fusion de l’ANPE et de l’UNEDIC est à cet égard édifiant. On reste ébaubi par la puissance de la dialectique : « d’abord cela montre que c’est possible, et que ce n’est pas impossible » ; par la finesse de la syntaxe et des expressions : je vais mettre les pieds dans le plat », « c’est bien beau votre truc », « nous, on a pas inventé le fil à couper le beurre », « si c’est une bonne idée, là où tout le monde est, il n’y a qu’à faire la fusion », ou autres « on va à la bagarre »… Il s’agirait de se faire comprendre d’un aréopage de polytraumatisés crâniens qu’on ne parlerait pas autrement - à faire douter le demandeur d’emploi mâconnais des capacités cognitives de son conseiller… Le discours est en outre généreusement arrosé des noms des fonctionnaires présents, histoire d’établir un semblant de proximité à coups de « je ne l’ai pas dit, mais je le dis à Mme Jaillet », et autres « Mme Thomas peut le dire, il y avait beaucoup de réticences à l’origine, Mme Chamoullaud il y a des inquiétudes, je le dis à M. San Filippo également »… Cela permet de faire passer rapidement le beaucoup plus précis « on mettra fin au doublon de certaines fonctions supports », mais grâce auquel « vous pourrez avoir une polyvalence qui va accroître l’intérêt de votre travail » - traduit en français, cela pourait donner : chacun devra accomplir le travail de deux personnes.
Le même jour, les ouvriers de l’entreprise mâconnaise Metso Minerals ont droit à un autre discours. Le vocabulaire et la syntaxe sont à peine moins triviaux (« il a trouvé cela tout seul, lui », « il ne faut pas compter sur moi pour aller raconter des salades »)… Mais avec « je voulais vous dire cela, du fond de ma sincérité. Je sais bien ce qu’on attend d’un Chef de l’Etat dans les sommets internationaux, il faut que je le fasse aussi, mais ma place, elle est aussi là, à rencontrer les gens. Je suis aussi le Président des ouvriers, même de ceux qui n’ont pas voté pour moi », l’hypocrisie du propos atteint le risible : pauvre président obligé de se coltiner les dirigeants des plus puissants pays du monde et de prendre des vacances dans le Bush, alors qu’il se sent si bien avec les gens ses semblables… La lourdeur avec laquelle Nicolas Sarkozy commente sa présence dans cette usine, lui qui se dit pourtant simple et pragmatique, trahit en outre la malignité subliminale de la novlangue présidentielle : les truismes du genre « si le chef de l’Etat ne va pas dans les usines, qui ira ? », « je rencontre des gens. C’est quand même mon rôle », « je dois aller sur le terrain, je dois aller voir des gens », sont des antiphrases qui suggèrent le contraire de ce qu’elles signifient : insister ainsi sur une présence qu’il prétend normale lui permet de se conférer un mérite particulier à être là. Chanceux métallos, le président en personne condescend à vous expliquer sa politique… Politique qui tient principalement dans une bonne grosse invocation : « je souhaite que les entreprises vous donnent le maximum d’heures supplémentaires, que vous preniez le maximum de rémunérations pour ces heures supplémentaires, que cela crée le maximum d’activité. » Amen. Sans oublier au passage de diriger la vindicte ouvrière sur le commode bouc émissaire, celui qui « gagne davantage avec l’assistanat qu’avec le travail. » Point de RMI ou autres minima sociaux : « assistanat » est évidemment choisi comme le vocable le plus péjoratif possible.
Le discours prononcé à l’université de Dakar le 26 juillet était situé sur un tout autre niveau de langue que ces derniers, puisque l’auditoire n’était pas composé d’électeurs auxquels faire croire qu’on est l’ami du peuple. Il s’était au contraire drapé d’un lyrisme que son auteur Henri Guaino voulait sans doute majestueux (« que feriez-vous, jeunesse africaine, de ma pitié », « jeunes d’Afrique, ne cédez pas à la tentation de la pureté », « frères à travers cette foi mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine »), appelant Senghor, Camara Laye et Rimbaud en renfort, mais qui avait visiblement pour mission de faire passer des tartines à connotation paternaliste et discriminatoire qui n’ont pas manqué de susciter l’indignation en France et encore davantage en Afrique. Quelle pitié, alors que Nicolas Sarkozy était venu proposer rien moins que la « Renaissance de l’Afrique », grâce à une « stratégie commune dans la mondialisation »… Ce n’était pourtant pas si difficile à comprendre, puisque comme il l’expliquait doctement aux Sénégalais « l’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen »… Sans blague. Notre président en est sûr : figurez-vous que les Africains ne sont pas plus bêtes que nous… ; ils ont dû avoir grand plaisir à l’apprendre, tout autant que de savoir qu’une fois « l’homme africain » embringué dans un vaste et vague projet « Eurafrique », « alors là seulement […] il se sentira enfin un homme comme tous les autres hommes de l’humanité. » Ce qui implique qu’en attendant d’y souscrire, il se sentira comme il peut, mais enfin pas tout à fait comme un homme ?... Le contraste avec l’évocation de l’Afrique dans le discours aux ambassadeurs (27 août) est frappant : « l'Afrique reste encore à l'écart de la prospérité mondiale. Elle ne peut tirer le meilleur parti de ses immenses richesses naturelles, trop souvent menacées de pillage, et elle souffre plus que d'autres des conséquences des changements climatiques. A mi-chemin du calendrier des objectifs du millénaire, nous allons poursuivre notre effort d'aide. »
Les Africains n’ont donc pas été jugés capables de saisir des propos sobres et précis de ce genre ? A la place ils ont eu un long pensum ampoulé posant le diagnostic du président français sur les malheurs du continent africain, « qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. » Ici point de pillage. Rien évidemment sur la part de responsabilité de la France dans le sous-développement africain, sur son soutien néocolonial aux dictateurs corrompus et aux réseaux poussant certains pays à sacrifier leur agriculture et leur environnement au profit de l’exploitation des matière premières. On ne s’attend pas hélas, quelque soit l’abyssale sincérité d’un président, à ce qu’il fasse la pleine lumière sur les dessous pas très chics de cette politique, mais de là à aller jeter benoîtement à la figure des Africains que tout ce qui leur arrive est de leur faute, il y a une marge de décence. Quant aux anciens colonisateurs, « ils ont eu tort », certes, d’avoir notamment « abîmé une sagesse ancestrale », mais quitus leur est ensuite décerné : « la colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable du gaspillage et de la pollution. »
On a ici un exemple d’une figure de style dont Nicolas Sarkozy et ses scribes ne sont certes pas les précurseurs en rhétorique politique, mais dont il use et abuse dans presque tous ces discours : la répétition d’un élément en début de phrases (dite anaphore, en rhétorique), utilisée pour marquer la fermeté de ses intentions, mais de façon si insistante qu’elle s’apparente à une sorte de scansion dont le rythme obsessionnel est censé emporter et convaincre plus encore que le sens. Le discours du 30 août à l’université d’été du Medef en était truffé, tel le morceau de bravoure : « cette rupture je la crois nécessaire. Cette rupture je m’y suis engagé. Cette rupture les Français l’ont approuvée. Cette rupture je la ferai. Je ne laisserai personne y faire obstacle. Je ne laisserai personne l’édulcorer. Je ne laisserai personne la dénaturer. » Yoh… Notre président ferait sans doute un bon rapeur… Voilà en tout cas les patrons rassurés, et au-delà de son auditoire direct, l’opinion publique et la classe politique dûment chapitrées, si ce n’est menacées. La parole de Nicolas Sarkozy contient beaucoup de ces bouffées narcissiques de toute puissance, dignes d’un régime autocratique plus que d’une démocratie parlementaire. Le « nous » est plutôt rare, à croire que gouvernement et majorité parlementaire sont inutiles. Le « on », utilisé pour désigner une entité globalisée d’opposants et de prédécesseurs, est par contre très fréquent.
Dans le long discours au Medef vendant sa politique économique et sociale, on trouve aussi des perles comme « je veux en finir avec l’idéologie qui met l’entrepreneur au ban de la société » - Ah bon ? C’est bizarre, on n’a encore jamais vu un entrepreneur raser les murs de peur d’être reconnu… Avec le sophisme et l’hyperbole, Nicolas Sarkozy n’y va pas à la petite cuillère, mais à la truelle : postulant une stigmatisation qui n’existe pas, il peut se donner le rôle de protecteur de la supposée victime, ainsi qu’il s’y était livré lors de l’interview télévisée du 20 septembre à propos des professions concernées par les régimes spéciaux de retraites, décryptée par l’excellente Judith Bernard d’Arrêt sur Images. Il n’hésite pas en outre à manier le paradoxe : dans le discours du 3 octobre aux parlementaires de la majorité, il explique qu’« alléger les rythmes scolaires » permettra « d’apprendre mieux ». Autrement dit, moins d’école, plus de réussite scolaire… Bel exemple de renversement orwellien du langage. Sur le même sujet, Nicolas Sarkozy était nettement plus proche de son but réel face au Medef : « je me suis engagé à ne pas renouveler un emploi de fonctionnaire sur deux partant à la retraite. […] Comment voulez-vous supprimer des postes à l’Education Nationale si nous laissons le même nombre d’heures de cours ? » C’est ce qu’il appelle « des économies intelligentes »… Il est intéressant de noter que le président manipule davantage le langage face à sa majorité parlementaire mais parle plus direct face aux patrons. Il a donc plus confiance dans l’adhésion des seconds à ses objectifs que dans celle des premiers. S’adressant au Medef, il est d’ailleurs question de « nos idées », tandis qu’en s’adressant aux parlementaires, c’est un comminatoire « j’ai pris des engagements pendant la campagne présidentielle. Ces engagements sont aussi les vôtres. […] Que les choses soient donc claires pour tout le monde. » C’est très clair : le représentant du Medef tient le pouvoir exécutif, et l’Etat est désormais considéré comme une entreprise.
Le discours aux parlementaires contient des effets manipulatoires proches de ceux du discours de Dakar : « je veux dire aux fonctionnaires qu’ils sont des citoyens à part entière » ; et parlant des électeurs : « il faut penser aux 64 millions, y compris à ceux qui n’ont pas voté pour vous et qui n’en sont pas moins Français. » Encore heureux ! Qui a pu prétendre que les fonctionnaires et les électeurs de gauche étaient des citoyens ou des Français de seconde zone ? Mais en insistant sur ces évidences comme s’il fallait en convaincre l’opinion, Nicolas Sarkozy suggère implicitement qu’il est possible de penser le contraire ; tout en se posant en défenseur de la pluralité et du respect, il introduit un doute. Ces tropes, procédés utilisés pour faire passer un sentiment de manière tacite, sont largement présents dans le sarkozien. Une infralangue, au sens cette fois-ci d’infrason…
Le langage de Nicolas Sarkozy est par ailleurs gorgé d’expressions à la première personne suggérant l'autorité et le courage, (« je veux », « je me battrai », « j’ai pris tous les risques », « je n’ai pas peur »), le tout entrecoupé par le matraquage du mot magique, « rupture », bulldozer subliminal dont il a déjà réussi à faire un substantif connoté. Il expose en outre fréquemment sa propre énonciation (« je le dis », « je le redis », « je veux le dire », « je vais dire », « je veux l’expliquer », « je veux parler »), tout en affirmant qu’il se situe en permanence dans le registre de la parrhésie (« je dis la vérité », « je le dis franchement », « je joue carte sur tables », « il faut avoir le courage de le dire », « si je l’ai dit, c’est que je le pense »). Une langue la plupart du temps redondante, cabotine, affabulatrice, incantatoire plus qu’explicative, impropre à penser la complexité. Mais doit-on s’en étonner, alors que Nicolas Sarkozy évoquait dans le discours de Dakar « ce besoin auquel je crois moi-même tant, ce besoin de croire plutôt que de comprendre, ce besoin de ressentir plutôt que de raisonner »… Jouer sur la foi et l’émotion, plutôt que sur la compréhension et le raisonnement ? Méthode idéale pour éradiquer tout esprit critique. N’en doutons pas : de la dérégulation néolibérale dont Nicolas Sarkozy est aujourd’hui dans notre pays le principal chargé de mission, le langage est la tête de pont. Alors continuons de décrypter, d’alerter, de résister : ce qui ce conçoit bien se dénonce clairement…
16:05 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Sarkozy, discours, rhétorique, Debray
12.10.2007
"Made in Sarcelles, Belle comme le monde"
Vient d’être publié aux Editions Images en Manœuvres le dernier ouvrage de Xavier Zimbardo, le photographe reporter et artiste au talent polymorphe. « Zimbardo, un patronyme de condottiere cuirassé d'or et de bronze ; […] un nom de dompteur qui claque comme un fouet ; des allures d'Indiana Jones mâtinées d'un Tintin version Reporter au Petit 20e », dit de lui le critique d’art Roland Duclos ; « il est l’un des photographes les plus médiatisés de la planète et surtout l’un des plus secrets. » Mais aussi un homme chaleureux et enthousiaste, toujours entre deux aventures. Découvrir le monde à travers le prisme de son regard est un plaisir esthétique autant qu’intellectuel.
Avec ce dernier opus, c’est sa commune natale de Sarcelles qu’il nous donne à voir sous un angle largement ignoré de la focalisation médiatique habituelle, toujours plus sensationnaliste que réflexive : « Le Grand Ensemble de Sarcelles a célébré en 2006 ses 50 ans. Il voisine avec le village originel du même nom, âgé de plusieurs millénaires. Seule commune de France jumelée avec une localité israélienne et une localité allemande, c’est une ville-symbole, porteuse de mémoire et de toutes les douleurs comme de toutes les couleurs du monde : le grand ensemble fut bâti pour tenter de remédier à la crise du logement d’après-guerre mais aussi accueillir les rapatriés d'Indochine et d’Algérie, avec leurs souvenirs, leurs amertumes et leurs blessures. Il a longtemps personnifié l'anonymat et le malaise des banlieues, donnant naissance au mot « Sarcellite » pour figurer l'ennui des grandes cités-dortoirs », écrit-il notamment en introduction, expliquant qu’il a voulu donner de cette ville « une vision à la fois poétique, sociale, ethnologique, vision d’auteur certes subjective, mais qui permet de renvoyer, à tous ceux qui se font de notre cité une idée fausse, un reflet de notre vie commune plus conforme à la réalité. Ce livre a l’ambition de changer l’image que l’on se fait d’une ville de ces banlieues un peu rapidement honnies parce que méconnues, et devenir un autre symbole, celui d’une authentique fraternité par-delà les origines, les races et les convictions religieuses des uns et des autres. […] Après avoir voyagé tout autour de la planète pour les plus grands magazines, je reviens me laisser surprendre par ce que j’ignorais si près de chez moi. Tout est à explorer : on peut découvrir ici, derrière les façades prétendues grises, un véritable terrain d'aventures et des âmes chaleureuses, de toutes les nuances d’une France dorée par le soleil. […] Plutôt que d’attiser les haines, Sarcelles, la banlieue au regard arc-en-ciel, veut offrir des sources d’eau claire au cœur des brasiers de la colère. »
Média muet, à l’instar de la peinture, la photographie nous parle pourtant à haute voix des choses derrière les choses, d’évidences conceptuelles si fondamentales qu’elles passent couramment à l’arrière-plan du factuel, de l’usuel, voire du préjugé. On oublie trop souvent que notre pays et ses vastes plaines de l’extrémité occidentale de l’Europe, ouvert aux migrations et aux influences culturelles, fut de tout temps un creuset de populations. On oublie que les mouvements migratoires des « Trente Glorieuses » ont contribué à bâtir notre économie moderne et notre modèle social et que les immigrés d’aujourd’hui sont nécessaires à leur perpétuation. On oublie qu’une ville, c’est une communauté d’humains qui se réunissent pour vivre ensemble, dans une proximité multipliant les rapports sociaux et favorisant les échanges commerciaux ; et cela fait 9000 ans que cela dure…
C’est ainsi que les photos de Xavier Zimbardo interprètent la réalité de cette ville de banlieue pour mieux la révéler : l’impression la plus marquante qu’elles délivrent tient à l’universalité de l’espèce humaine, notre cousinage transversal avec les autres et notre filiation verticale avec nos prédécesseurs. Certaines images paraissent même dépourvues d’âge : les deux femmes qui chantent dans la pénombre, fortement soudées l’une à l’autre et la lumière accrochée à leurs mains entrecroisées, pourraient tout aussi bien offrir leur ferveur conjuguée aux esprits de la nature au fond d’une grotte préhistorique du temps des chamanes… Rituels religieux de plusieurs confessions, bals, mariages, fêtes, commémorations et représentations diverses, déclinent la même palette de couleurs vives et de sentiments : partage, gaieté, don, sérénité. D’un bout à l’autre du livre, les images de Xavier Zimbardo sont principalement imprégnées de joie.
On se doute évidemment que comme chacun d’entre nous, les Sarcellois n’ont pas forcément matière à se fendre la pipe tous les jours… Mais il est réconfortant de les découvrir sous leur nature de banlieusards rigolards, s’esclaffant, trinquant, se souriant, s’amusant, s’enlaçant, s’assemblant, se regardant, se saluant, se congratulant, se donnant de l’amitié, de l’écoute ou de l’amour… une foule de bienfaits divers qu’ils se font les uns aux autres - car il y a heureusement plus de variété dans l’échange authentique que dans l’insulte. Du vrai bon lien social, fixé sur l’image en grande partie en dehors des activités professionnelles de ses participants, car contrairement à ce que prétend l’actuelle ministre des Finances, le lien social ne se réduit pas au contrat de travail…
Le charme des bambins et des jeunesses des deux sexes à douce peau de pêche ou de mousse au chocolat réjouit assurément le regard, telle la lumineuse demoiselle extatique de bonheur dansant sur la couverture du livre, tendrement étreinte par son soupirant, la grâce absolue de sa main comme peinte par Léonard ; la sagesse paisible de certains aïeux à chapeau, casquette, turban ou chevelure grise enchante d’une autre façon l’esprit. Mais encore mieux que leur beauté, leur suavité ou leur patience devant le défilé des jours, Xavier Zimbardo donne à voir la dignité inaltérable des gens, tous les gens, quelle que soit la nature de leur labeur quotidien et leur position dans la hiérarchisation socio-économique installée. Telle Sylvie, femme de ménage à la MJC, qui pose face à nous dans sa blouse de travail, ses pantoufles et son corps lourd, mais dont le profil dans le miroir dévoile la majesté saisissante de son visage, incarnation d’une reine impavide surgie d’un portrait de la Renaissance. On l’imagine revêtue de brocart et d’une coiffe empesée, toisant noblement ses vassaux assemblés, et on se souvient alors à quel point l’expression « France d’en bas », tombée du haut d’une bouche premier-ministrée fut étonnamment méprisante.
Les Sarcellois sont les personnages principaux du livre, mais leur décor quotidien est aussi bien présent, sous la forme d’une étonnante valse de couleurs et de formes. La coquette maison festonnée de bois, le jardin, l’étang, la verdure, le marché abondamment planté de légumes, il y en a toujours. La rue, la barre d’immeubles, le train, se montrent également dans leur utilitarisme tout prosaïque, mais se plient parfois à un agréable renversement de perspective qui leur donne à jouer un rôle inédit, ascenseur, rail de chemin de fer, palette de peinture, comme pour illustrer le fait que toute production devrait toujours, en satisfaisant le pratique, s’occuper aussi du joli qui ravit l’esprit. Et puis au détour d’une page, une surprenante recette alchimique, ou comment une rue nocturne, enneigée et artificiellement éclairée où poussent deux arbres nus, un vieux bâtiment et une voiture, peut se métamorphoser en enluminure des Très Riches Heures du duc de Berry… Quand ce n’est pas un terrain vague qui sous le manteau de l’orage prend des allures de Turner…
Voyage urbain un tantinet mélancolique conjugué à un catalogue jubilatoire d’autrui, beau gros bouquin profus, généreux par le volume comme par le point de vue adopté : à force de se montrer ainsi assemblés, les Sarcellois se ressemblent ; les particularismes se mêlent dans le fondu-enchaîné de la communauté. In fine, « Made in Sarcelles » délivre par conséquent un message dont je ne sais si l’auteur l’a expressément désiré, mais que la force de ses images impose tranquillement au spectateur et qu’en tant que fondateur du Festival de la Photo Sociale, Xavier Zimbardo ne renierait probablement pas : l’ethnicisation de la question sociale dans les banlieues est un leurre commode au service de ceux qui se servent de la peur de l’autre comme moyen de contrôle ; les problèmes des banlieues ne sont pas ethniques, mais fondamentalement économiques et sociaux. Les quartiers de Sarcelles sont sensibles, au sens premier du terme, aussi sensibles que la pellicule de Xavier Zimbardo.
08:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Photo, Zimbardo, Sarcelles, banlieue
01.10.2007
On a perdu le propre de l'homme
« Comment distinguer scientifiquement l’homme, en tant qu’espèce animale, de l’humain, qui relève davantage d’un concept philosophique ? » s’interrogeait le numéro de septembre dernier du magazine Archéologia. Troublante dichotomie.
D’un côté, une puissante réalité, dûment palpable - voire caressable ou giflable selon les cas : le primate Homo sapiens, pensant, parlant, produisant, votant - pour l’une ou l’autre aptitude, pas toujours à bon escient -, mais ne pouvant prétendre en définitive, d’après les dernières avancées scientifiques, qu’au statut biologique de chimpanzé un peu plus développé sur le plan cérébral que les deux autres : Pan troglodytes ou chimpanzé commun, le guerrier intraitable, et Pan paniscus ou bonobo, le hippie bienveillant ; le premier règle manu militari ses conflits avec ses congénères, le second les désamorce systématiquement par le sexe – indubitablement, c’est avec troglodytes que nous nous plaisons à cousiner le plus volontiers. Et de l’autre côté une simple et fragile idée, dépourvue d’évidence, rangée dans le placard à postulats si ce n’est à stéréotypes, et dont seule la réflexion philosophique permettrait de cerner l’essence et de légitimer la pertinence : l’humain, originaire mais définitivement extrait de l’animalité.
On sait à présent que les chimpanzés sont phylogénétiquement plus proches de nous qu’ils ne le sont des autres grands singes. S’il est cependant peu probable que lorsque leurs jeux de guerre ou d’amour leur en laissent le temps, nos parents poilus s’interrogent sur ce que recouvre le concept singe, nous n’aurions pas de quoi en faire un complexe de supériorité ; que serait-ce après tout que l’homme, sa conscience, ses cultures, ses représentations du monde, sa technologie, son économie de production et ses interrogations métaphysiques, si ce n’est une propriété émergente de l’évolution des hominoïdes ? Entre les grands singes et nous, la différence serait de degré, et non pas de nature comme on le pensait orgueilleusement au temps du cogito ergo sum. Au fur à mesure que progressaient éthologie, génétique, neurosciences et biosociologie, l’homme a été en effet dépouillé de tout ce qui, croyait-on auparavant, faisait son « propre », ce noyau dur comportemental et cognitif qui établissait un fossé ontologique entre nature et culture, entre animalité et humanité. La plupart du temps ordinaires, parfois apprises de l’homme en captivité, les capacités des grands singes mais aussi d’autres animaux, forment ainsi de nos jours une impressionnante liste de révélations.
Pour synthétiser brièvement ce qui se rapporte seulement aux chimpanzés, notons qu’outre des baguettes pour attraper des insectes, ils peuvent employer des enclumes calées par des racines et des percuteurs de pierre pour casser des noix. L’utilisation combinée d’outils forme ce qu’on appelle un méta-outil, un des derniers bastions invoqués par les archéologues pour différencier traces humaines et non humaines. Ces ateliers de cassage font d’ailleurs à présent l’objet de fouilles ; les outils récoltés ressemblent à s’y méprendre à la première industrie lithique humaine d’il y a 2 millions d’années. Les bonobos sont aisément bipèdes environ un cinquième de leur temps, quand ils besoin de transporter de la nourriture ou du bois. L’organisation sociale des chimpanzés est riche, souple et variée ; ils font de la politique, formant des coalitions pour diriger la communauté, voire (pour troglodytes) kidnapper des femelles ou assassiner un congénère sans aucune utilité défensive ou alimentaire. Dans le champ des moeurs amoureuses, ils s’embrassent longuement sur la bouche, et en ce qui concerne paniscus, s’accouplent toute l’année, hors reproduction, mâle et femelle en position du missionnaire, les uns et les autres pouvant en outre s’adonner à des pratiques homosexuelles.
Les chimpanzés se reconnaissent dans un miroir. Ils peuvent simuler maladie ou boiterie pour éviter l’agressivité d’un dominant, ou faire des blagues tel qu’on a pu l’observer en captivité : mettre de l’eau dans sa bouche et attendre que quelqu’un passe pour la lui projeter au visage est une excellente farce ; de même que retirer l’échelle de corde quand un congénère est descendu dans une fosse, et se marrer (bouche grande ouverte, c’est leur manière), en tapant de la main au bord du trou, en voyant l’autre embêté. Empathie et altruisme font couramment partie de leur répertoire comportemental, pas seulement envers leur propre espèce ; telle cette bonobo qui devant le spectacle d’un étourneau apeuré ne parvenant pas à s’envoler, a grimpé sur l’arbre le plus élevé de son enclos, a déplié délicatement les ailes de l’oiseau et l’a lancé comme un avion. Ils sont capables d’apprendre de l’autre par imitation ; mais outre cela, il a été observé qu’un adulte maîtrisant certaines techniques pouvait corriger les tentatives d’un jeune. Quant à leur attitude devant la mort, des clans ont été observés en train de veiller de longues heures durant le cadavre d’un des leurs, le chef et les sujets apparentés au défunt restant le plus longtemps à son côté ; les mâles dominants ont en outre épouillé le mort, ce qu’ils ne font jamais s’agissant d’un subordonné vivant.
L’hypothèse selon laquelle la théorie de l’esprit les concerne s’est donc consolidée. Les grands singes auraient conscience d’eux-mêmes, agissent suivant des intentions prédéterminées en se faisant une représentation de l’impact de leur comportement sur celui d’autrui ; ils font preuve de capacité conceptuelle et de prévision contextuelle. C’est ce qu’ont particulièrement montré diverses expériences, menées avec des gorilles et surtout des chimpanzés, d’apprentissage d’une forme de communication humaine; plusieurs sujets ont appris la langue des signes ou à communiquer par le truchement d’un tableau de symboles, montrant qu’ils étaient en outre capables de saisir une syntaxe simple : ils comprennent que suivant l’ordre des mots, une phrase peut avoir un sens différent ; le passé, le mensonge, l’évaluation des notions de « bon » et « mauvais » seraient également à leur portée.
Certains groupes d’animaux se transmettent des traditions d’une génération à l’autre, par le biais du lien social et non par l'hérédité, alors que d’autres groupes de la même espèce vivant dans un environnement identique ne les possèdent pas. Ces observations se multipliant, on n’hésite plus à parler désormais de cultures animales. Les chimpanzés sont les champions de ces pratiques acquises, certains groupes cumulant plusieurs dizaines de traditions locales dans les domaines de la collecte de nourriture et de boisson, du jeu et de la parade amoureuse. Lorsqu’en captivité, on propose peintures et pinceaux à des chimpanzés, ils ne font pas n’importe quoi : ils peignent des motifs en éventails, avec des effets de symétrie, en plusieurs exemplaires ; ils ont donc conscience de la forme répétée. Plus fort : une femelle a produit le dessin d’une forme aérodynamique, et répondu dans le langage des signes à l’expérimentateur qu’il s’agissait d’un oiseau ; elle aurait donc fait preuve de symbolisation graphique… Il y a peu, une autre forteresse humaine est tombée : l’arme ; des chercheurs américains ont observé à plusieurs reprises des chimpanzés tailler des branches avec leurs dents pour en faire des lances pointues, et s’en servir pour tuer de petites proies.
Pour enthousiasmantes que soient ces découvertes, il convient de ne pas perdre de vue que les capacités cognitives des chimpanzés les plus entraînés ne dépassent jamais celles d’un très jeune enfant, et que parler de culture pour la transmission de comportements acquis suppose de donner au terme une définition faible. Pour qu’il y ait culture, il faut qu’il y ait évolution culturelle. « La fixation des caractères acquis est peu développée chez les singes, le processus cumulatif reste limité. », expliquait l’éthologue Bernard Thierry (Hors Série Sciences Humaines, décembre 2005) « La divergence par rapport à l’état de nature reste de faible amplitude, toujours susceptible de revenir à son point de départ. […] A la différence de ce qui se produit chez les singes, la dérive culturelle humaine, c’est à dire la divergence par rapport à l’état de nature, est irréversible. Le langage et les techniques permettent d’accumuler les traditions. Les conditions d’action de la sélection naturelle s’en trouvent modifiées. »
Mais de nos jours il paraît cependant pertinent de suggérer que les racines de nos comportements sociaux et culturels sont animales, et se retrouvent particulièrement chez les chimpanzés, avec lesquels nous partageons un ancêtre commun qui vivait il y a environ 7 millions d’années en Afrique, ainsi que 99% de nos gènes tel que le séquençage des deux génomes l’a mis en évidence. La différence morphologique et physiologique entre le chimpanzé et l’homme provient en effet pour l’essentiel de modifications dans la régulation de l’expression des gènes. La dissemblance génétique la plus nette, au niveau des gènes eux-mêmes ou des modifications de leur activité, se situe au niveau des fonctions neuronales et cognitives ; dans le cortex humain, certains gènes sont surexprimés. L’homme serait donc en quelque sorte un chimpanzé complexifié : désormais, « il n’existe que deux options : ou nous sommes des leurs, ou ils sont des nôtres », estime le primatologue Frans de Waal (Sciences et Avenir, janvier 2001).
Un certain nombre d’éthologues, de zoologues et de généticiens pensent en effet qu’entre l’animal et l’homme, il y a continuité et non rupture, progression culturelle et non frontière, voire même que les prérequis cognitifs et comportementaux de la morale humaine se trouvent chez les grands singes. Certains ont franchi le pas et suggèrent de placer les chimpanzés dans la branche des hominidés, ou demandent à ce que les droits de l’homme soient étendus aux grands singes ; dans cette optique, en accédant au statut de sujets ils seraient mieux protégés de l’extinction qui les menace. Selon l’éthologue Dominique Lestel (« Les Origines animales de la culture »), qui plaide pour que l’étude de l’animal fasse aussi partie des sciences sociales, c’est « la révolution invisible de l’éthologie contemporaine, [qui] montre que nous vivons dans un monde où coexiste une pluralité de sujets, même si les sujets animaux ne sont pas superposables aux sujets humains ».
Mais cette superposition est revendiquée par la philosophe Paola Cavalieri : « puisque l’égalitarisme n’accord aucune valeur morale à des caractéristiques telles que la race ou le sexe, pourquoi en attribuer une à la notion d’espèce ? Si l’on condamne le racisme et le sexisme en tant que formes injustifiées de biologisme, ne devrait-on pas condamner de même le spécisme ? […] Puisque la volonté de garantir une protection identique à tous les humains, y compris les individus non paradigmatiques – tels les handicapés mentaux, les individus atteints de lésions cérébrales ou séniles – a réduit au minimum le niveau mental requis pour faire partie de la communauté des égaux, n’est pas contradictoire de continuer à en exiger un très élevé lorsqu’il s’agit des animaux ? » (Hors Série Sciences et Avenir, juin-juillet 2004)
Devant l’ultraradicalité de la doctrine antispéciste, telle que ses théoriciens l’ont développée et que ses sectateurs la répercutent, son intégrisme et son anti-humanisme (comparé à certaines allégations, le point de vue précité est un modèle de modération), le moraliste se cabre définitivement. La prise en compte généralisée du bien-être animal, la sauvegarde des espèces (et pas seulement les plus emblématiques), la désapprobation de certaines pratiques traditionalistes (élevage en batteries, corrida, chasse, expérimentation animale non vitale pour la santé humaine) ne sont aucunement antinomiques à un humanisme dûment préservé. Il paraît certes vraisemblable, au regard des résultats scientifiques susdits, qu’il puisse exister un continuum évolutionniste de conscience et de comportement culturel entre l’animal et l’homme, que les grands singes expriment ou recèlent certains germes de notre humanité puisque c’est avec eux que nous partageons les ancêtres communs les moins éloignés. Mais tout aussi progressif apparaît le glissement entre les thèses actuelles d’éthologues au demeurant compétents et celles du nihilisme anti-humaniste. Pour éviter d’apporter involontairement du grain à moudre au second, les premiers devraient peut-être s’engager davantage dans l’interprétation éthique de leurs travaux. Il est incongru, comme le numéro d’Archéologia précité, de se demander où peut bien encore siéger l’humain, sans apporter à une telle question de réelle réponse. Il est dangereux de laisser le concept humain à l’état de coquille conceptuelle, vidée de toute matérialité, comme de réduire l’homme dans sa dimension morale à une approche comportementaliste. « Le monde construit et sans cesse reconstruit de l’homme ne coïncide plus avec le monde des animaux, ni avec celui qu’impose l’héritage de l’évolution ; c’est dans ce monde toujours repensé, théorisé, réorganisé et à partir de lui, que s’élabore historiquement le sens moral dans sa pleine signification, c’est-à-dire en tant qu’il repose sur une démarche consciente parce que instruite », écrivait par conséquent le philosophe Michel Blay (Hors Série Sciences et Avenir, juin-juillet 2004). « Parler du sens moral des animaux ne peut avoir de signification que par un abus de langage qui consiste implicitement à faire l’impasse sur le monde de la pensée théorique et de la culture. »
L’histoire récente ou plus éloignée a montré que le génocide peut être considéré comme le produit d’une entreprise massive de déshumanisation d’autrui et d’écrasement d’une morale universelle qui transcende toute culture et toute opinion. Les avancées scientifiques concernant la compréhension des comportements et de l’intelligence des animaux ouvrent assurément des champs d’études passionnants, mais ne doivent pas laisser prise à une régression de l’esprit et du langage, à la tentation de croire qu’en nous, la vie animale primerait sur la vie de la représentation et du symbole. « Notre idée de l’homme n’a pas encore trouvé sa place étrange et complexe », analysait Edgar Morin (« L’âge de fer planétaire », addendum à « Introduction à une politique de l’homme »), « elle oscille entre la vision philosophique qui en fait le seul sujet dans un monde d’objets et la vision scientiste qui ignore l’esprit humain. » Le philosophe Michel Onfray stigmatise également « l’absence d’éducation, le renoncement à la transmission de valeurs, l’abdication devant toute entreprise pédagogique », qui laisseraient croire « que la loi n’est pas la loi éthique, mais la loi de la jungle. Dès lors, l’éthologie rend compte de ce défaut d’éthique […] : le règne de la tribu contre celui de l’humain. »
Aussi regrettable que cela soit au regard du déficit de réflexion ambiant, on ne philosophe pas tous les jours entre la poire et le fromage, entre un fait divers et une séance parlementaire, entre une élection et une promulgation de loi. Egarer en route le concept d’humain peut donc avoir des conséquences funestes. La dignité de l’homme n’est pas soluble dans sa biologie. La frontière entre l’homme et ses cousins anthropoïdes est génétiquement étroite, elle n’en reste pas moins décisive. Il est indifférent à un animal d’être identifié par biométrie, d’être soumis à un test ADN pour vérification de sa généalogie, d’être classifié selon ses origines ; les mêmes mesures appliquées à l’homme sont une scélératesse discriminatoire. A l’heure où les plus hautes instances de l’Etat français entendent appliquer les deux dernières aux candidats à l’immigration, où les jeunes gens sont repoussés des rues par des ultrasons et les sans logis par un gaz malodorant, il est bon de l’affirmer sans circonvolution oratoire. Comme de se souvenir que le concept humain n’est pas une nébuleuse philosophique ; le propre de l’homme a une dimension très concrète : cela s’appelle la civilisation.
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