26.09.2008
Fabulons ensemble
S’il n’a absolument rien déplacé en nous lorsqu’on le borde de sa dernière page, un livre est un paquet de feuilles vaines qui a trahi la confiance qu’on lui a faite en lui abandonnant quelques heures de notre vie. Quelque soit sa façon de le faire, souple ou profonde, folâtre ou redoutable, le livre qui nécessairement nous change, nous frôle ou nous fouette mais en tout cas nous touche le creux du ventre ou les cordes de l’esprit, a rempli son rôle et accompli le destin de son auteur.
Ainsi de « L’espèce fabulatrice », le dernier opus de la perspicace essayiste et romancière Nancy Huston. Un livre court mais éblouissant, qui laisse une trace généreuse dans la compréhension de ce que nous sommes et nous en offre même un paradigme. Un livre-pilier bâti en long, comme nombre d’ouvrages chez Actes Sud, solidement dressé sur son papier tissé de l’encre des pensées intelligentes. Nancy Huston en est non seulement l’auteur, mais aussi le peintre, colorant par petites touches précises ses déductions. Nancy Huston en est le chef d’orchestre, convoquant en foule les instruments du savoir et de l’imagination, philosophie, anthropologie, éthologie, biologie, neurosciences, sociologie, psychologie, histoire, géopolitique, littérature, liés par un fil concis d’illustrations autobiographiques.
D’une voix de plume soyeuse et fuselée, tendue parfois d’humour grave, ce livre parle de nous tous, de la façon dont nous pensons, rêvons, espérons, nous confrontons et nous mêlons à autrui, de ce dont nous sommes intimement ourdis, de la trame de fiction dont nous tricotons sans cesse notre appréhension du réel. Nous ne pouvons faire autrement, nous assure Nancy, nous sommes entièrement pétris de récits. C’est notre humaine spécificité. Rien n’a de sens que celui que nous donnons sans nous lasser au monde. Il n’est aucune phrase accessoire, dans ce livre très sain, et en isoler quelques-unes met bien en peine lorsqu’on souhaiterait les faire toutes entendre. J’en pêche malgré tout, dans les premières pages d’exposition seulement, car il n’est pas forcément courtois envers un nouveau livre d’en montrer ça et là son déploiement aux yeux de ceux qui n’en ont pas encore caressé la couverture ; se dévêt-on volontiers devant des inconnus ?
« Nous seuls percevons notre existence sur terre comme une trajectoire dotée de sens (signification et direction). Un arc. Une courbe allant de la naissance à la mort. Une forme qui se déploie dans le temps, avec un début, des péripéties et une fin. En d’autres termes : un récit. (…) Le récit confère à notre vie une dimension de sens qu’ignorent les autres animaux. »
« L’univers comme tel n’a pas de Sens. Il est silence. Personne n’a mis du Sens dans le monde. Personne d’autre que nous. »
« Nous ne supportons pas le vide. Nous sommes incapables de constater sans aussitôt chercher à ’’comprendre’’. Et comprenons, essentiellement, par le truchement des récits, c’est-à-dire des fictions. »
« Le sens est promu en Sens. Tout est par nous ainsi traduit, métamorphosé, métaphorisé. (…) Car la vie est dure, et ne dure pas, et nous sommes les seuls à le savoir. »
« La narrativité s’est développée en notre espèce comme technique de survie. Elle est inscrite dans les circonvolutions même de notre cerveau. (…) Sur des millions d’années d’évolution, l’Homo Sapiens a compris l’intérêt vital qu’il y a avait pour lui à doter, par ses fabulations, le réel de Sens. C’est ce que nous faisons tous, tout le temps, sans le vouloir, sans le savoir, sans pouvoir nous arrêter.
« Parler, ce n’est pas seulement nommer, rendre comte du réel ; c’est aussi, toujours, le façonner, l’interpréter et l’inventer. Le réel est sans nom. Le nom ’’juste’’ ou ’’naturel’’ - d’un objet, acte ou sentiment, n’existe pas. »
« Ce qui est spécifiquement humain, ce n’est pas d’être gentil ou méchant, cruel ou compatissant, c’est de se dire que l’on est pour quelque chose ; or cette chose (religion, pays, lignée) est toujours une fiction. »
« La conscience, c’est l’intelligence, plus le temps : c’est à dire la narrativité. »
« En pénétrant notre cerveau, les fictions le forment et le transforment. Plutôt que nous les fabriquions, ce sont elles qui nous fabriquent – bricolant pour chacun de nous, au cours des premières années de sa vie, un soi. »
Notre mémoire est une fiction individuelle ; notre histoire une fiction collective, nos idéologies et nos religions, des fictions explicatives et tranquillisantes. Nos cultures, des groupes où nous fabulons ensemble une identité ; autrefois il en allait de notre survie. L’amour conjugal, un récit délicieux où nous construisons un portrait de l’autre, où nous nous comportons comme si. Comme s’il s’agissait de l’être le plus merveilleux du monde ; et de ce fait, il l’est. Parce que tout ce qui se trouve dans nos cerveaux existe vraiment. Il suffit d’en constater les preuves autour de nous : Lascaux, le plafond de la Sixtine, les Noces de Figaro, par exemple…
Mais aussi les guerres, les viols, les tortures, les massacres. Parce que nous ne produisons évidemment pas que des fictions sublimes et bienfaisantes ; il en est de primitives aux reliefs de peur, il en est de mauvaises aux couleurs de mort. La surinterprétation des fictions, c’est-à-dire la paranoïa, nous guette, seul ou en groupe. Il n’est pas suffisant d’anéantir les autres, mais de s’introduire dans leurs récits pour les changer. Le plus grand danger est représenté par les fictions qui n’ont pas conscience d’elles-mêmes : les fanatiques considèrent la vérité comme un trésor dont ils sont seuls propriétaires, et peuvent aller jusqu’à mettre en jeu leur corps et celui d’autrui à titre de preuves. Dans les temps de crise et de survie, ou dans les pays où il n’est pas autorisé de travailler à la critique des fictions identitaires et de changer d’opinion, on s’agglutine aux fables officielles comme à un fer glacé et on ne s’identifie qu’à ceux qui nous ressemblent. Quant à la facilité avec laquelle les vendeurs de produits et de consensus peuvent manipuler à leur seul profit notre capacité et notre besoin de narrativité, elle se nomme publicité et propagande.
Nous grandissons en civilisation quand nous recherchons des causes plus volontiers et plus souvent que des malédictions, et quand nous nous connaissons en tant que créateurs et interprètes de nos fictions indispensables. Le roman est un remède puissant pour nous guérir des mauvaises : de toutes nos créations, affirme Nancy Huston, rien n’est plus socialement important que lui. En nous identifiant à des personnages d’époques, de cultures et de milieux différents, nous percevons que les nôtres sont également des récits ; nous pouvons alors en décoller le nez et les humer avec un peu de distance ; en comprenant les autres, nous nous trouvons nous-mêmes. Nous n’aurions pas besoin de canons si nous lisions tous, si l’éducation et l’accessibilité à la littérature mondiale étaient une stratégie. Le véritable art romanesque ne cherche pas à stupéfier forcément plus que ne le fait la réalité ; il nous donne un autre point de vue sur elle.
« L’espèce fabulatrice » est un livre anti-nihilisme, anti-philosophie de l’absurde : que nous importe que la vie, au vu d’une transcendance vide et d’un dessein introuvable, n’ait aucun sens ? C’est nous qui lui donnons un sens. Et puisque nous le faisons, il existe vraiment. D’ailleurs, quand on extirpe de force du sens de l’esprit des gens, comme par exemple lorsqu’on retire de la responsabilité, de l’initiative et de la solidarité transversale dans l’accomplissement de leur travail, on les rend malades ; en gérant l’humain comme un stock, on le tue.
Avec ce décodage de notre permanente herméneutique du réel, Nancy Huston court parmi les grands athlètes de l’esprit – probablement qu’elle et son compagnon, le théoricien de la littérature et historien des idées Tzvetan Todorov, s’entraînent ensemble ; on imagine la haute portée des conversations que ce couple tient entre la poire et le fromage ou le café et les croissants… – On songe par conséquent aux écrivains moralistes (Montaigne, La Bruyère, La Rochefoucauld) qui ne voient pas la raison comme toute puissante, et en s’appuyant sur des métaphores essentielles - la vie comme voyage, le monde comme théâtre – regardent l’existence en en soulignant les fictions.
Mais « L’espèce fabulatrice » dialogue aussi avec Hegel, le rejoignant lorsqu’il postule que l’expérience de la vérité est toujours une interprétation à la lumière d’un horizon historique, s’en déprenant lorsqu’il affirme que la conscience peut cependant se hisser au savoir absolu. On pense alors à Nietzsche, posant que la vie veut l’illusion, le mensonge est une condition vitale, que notre volonté de vérité achoppe sur notre désir de croire, et qu’on ne distingue pas toujours la différence entre découvrir et inventer : « [Les philosophes] sont tous des avocats qui ne veulent pas passer pour tels. Le plus souvent ils sont même les défenseurs astucieux de leurs préjugés qu'ils baptisent du nom de « vérités » - très éloignés de l'intrépidité de conscience qui s'avoue ce phénomène. » (…) [Le philosophe] crée toujours le monde à son image, il ne peut pas faire autrement, car la philosophie est cet instinct tyrannique, cette volonté de puissance la plus intellectuelle de toute, la volonté de « créer le monde », la volonté de la cause première » (Par-delà bien et mal, 1886). Mais lorsque l’illusion, consciente d’elle-même, se fait arts, elle est un « baume salutaire » qui nous repose de regarder tragiquement l’existence.
L’intrépide Nancy Huston n’entend pas faire de nous des adorateurs d’une transparence forcenée, qui ne serait qu’une illusion prétendant en finir avec elle-même ; elle nous exhorte à mieux choisir, s’adressant ainsi au noyau dur de notre liberté, cette « citadelle intérieure » qu’évoque Marc-Aurèle : certaines fables sont mortifères, tandis que d’autres sont vitales. Un monde sans fictions sera peut-être un monde en écologique et parfait équilibre, mais ce sera un monde dont nous aurons disparu.
17:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, philosophie, nancy huston
07.08.2008
Spinoza, Mozart et tapas
Il y a peu, des personnes que j’aime m’ont dit, écrit ou téléphoné une phrase très affable consistant à me souhaiter de vivre une excellente journée pour le motif qu’il y a quatre décennies et des modestes poussières, à la même date, se déroulait un événement fort banal mais pourtant unique en ce qui me concerne, puisqu’il ne s’agissait rien moins que de l’inauguration de ma présence au monde. Cette commémoration, bien qu’agréablement agrémentée de baisers et de tapas, est cependant censée scander un cruel décompte numérologique. Ce n’est évidemment pas l’année en plus, tissée à parler, rire, lire, écrire, étreindre, pleurer, écouter, admirer, imaginer, se repaître avidement ou tranquillement du réel, qui pose problème. C’est l’année en moins sur ce qui m’est imparti, à savoir le temps de cerveau encore disponible pour ma conscience.
Heureusement, il y a Spinoza, le Maître de l’Eternité. Il y a aussi Alain, son commentateur le plus délicatement profond. Mais il y a encore Ollivier Pourriol, jeune philosophe dont le dernier livre rose fuschia caresse l’œil avant que son contenu, profusément empli de l’un et de l’autre, ne vienne dorloter l’esprit (« Cinéphilo ») ; s’appuyant pertinemment sur le second, il y bichonne des pensées chatoyantes pour apprécier au mieux, en tout émerveillement, la lumière du premier.
Dûment étoilée de Spinoza, je secoue alors mes sensations de cendre épandues sur mes épaules alourdies d’anniversaire, car malgré ma contingence et ma fragilité humaine, je réalise que je sais déjà capturer l’éternité pour m’en nourrir en fragments délicieux : « l’éternité est la jouissance infinie de l’existence » (« Ethique », I). Le secret de cette sentence est dans le temps.
Pas n’importe lequel. Pas le temps subi, le temps lourd, celui qu’on trouve trop long ou qu’on ne rattrape pas, celui qu’on perd ou qu’on sent passer, celui qu’on mesure, compte, pointe et maudit, pas le temps des montres, des sirènes, de l’exploitation, des calendriers, de l’argent et des trains. Ce temps-là nous pèse, nous enchaîne et nous vole le ravissement d’exister.
Mais le temps du poème, de la musique, de la passion et du soupir, le temps de la pensée souple et du corps désentravé, de la gratuité, de la lenteur, de la liberté et de la contemplation ; dans un visage, une mélodie, une fleur, une fractale ou une vague, c’est une nature qu’on perçoit, explique Alain en glosant sur Spinoza, « forte, équilibrée, suffisante. En rapport avec le tout, mais non point par ces vues extérieures et abstraites qui font le savant ; au contraire, par l’idée singulière et affirmative de la chose, ou par l’âme de la chose, directement contemplée. C’est l’autre vrai, le vrai sans paroles. (…) Il m’est signifié par le poète que la mort n’est rien, et que tout moment est éternel et beau si je sais voir. Chacun a l’expérience de ce bonheur soudain, étranger à la durée, et qui fait que l’on aime cette vie passagère. » C’est ainsi que « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels », approuve Spinoza.
Il y a de ces moments de grâce et de feu où l’existence est une intuition, une intensité sans limite, où l’on jouit de notre conscience et de sa place au sein du monde, de notre singularité au milieu de l’universel, et de l’infinité de notre désir. « L’immortalité ne vous donne que plus de temps, l’éternité vous donne le temps, vous donne véritablement le sentiment de durer. Pas plus, mais mieux » écrit Ollivier Pourriol. « Même si notre puissance diminue, on peut l’augmenter en l’exerçant autant qu’il nous est possible. Spinoza ne nous a pas promis que nous ne mourrions pas. Il nous a promis de sauver la plus grande partie possible de notre esprit, de nous rendre éternels autant qu’il est possible. A nous de nous arranger avec le reste. » On fait alors au mieux ce pourquoi on a pris la peine de naître et de vieillir : ressentir la joie, la produire pour les autres et pour soi.
On peut toucher à l’intérieur de sa vie ces points chauds d’éternité, à revivre en tous sens sans se lasser. Chacun en trouve, s’il existe et non seulement survit. Comme c’était il y a peu mon anniversaire, je vous fais un cadeau en vous indiquant un des meilleurs fragments d’éternité que je connaisse. Il se cache chez Mozart. Bien entendu, c’est loin d’être le seul qui jaillisse de l’absolu mozartien. Mais à mon goût, c’est un des plus puissants. Cherchez-le au creux du premier mouvement du 27ème concerto pour piano en si bémol majeur - sous les doigts éminemment mozartiens d’Alfred Brendel, de préférence. Ou plutôt non, ne le cherchez pas, il suffit d’écouter, car il vient à vous si vos rets à éternité sont bien posés.
Composé en janvier 1791, l’année de sa mort, c’est son dernier concerto pour piano. C’est le concerto du dépouillement stylistique, de la sérénité automnale, du chant épuré, « du sourire à travers ses larmes », comme écrivent les musicologues Jean et Brigitte Massin. La ligne mélodique du premier mouvement est simple et satinée, mais tendue comme les cordes et les colonnes. Au milieu du mouvement elle ralentit, se répète, chuchote et se suspend ; on sait qu’il va se passer quelque chose. Aussitôt après elle vire en bleu mineur, et ça y est, on commence à grimper, l’orchestre gravit sans peine des marches hautes comme des chaussées de géants, c’est comme un orgasme qui se trame, et lorsqu’enfin il fuse en longs rouleaux de violons, on est happé jusqu’aux cheveux par la saveur de l’intensité, par un présent infini, par ce moment qui vibre comme une perpétuité de frissons, on est enclos dans sa perfection, et à sa perfection correspond celle de notre perception, de notre être vivant qui s’abandonne en l’accueillant. La ligne mélodique redescend doucement des cimes où elle nous a projetés, introduisant le retour du thème initial, mais comme on a été changé, il l’est aussi pour nous.
On peut le revivre sans se lasser, il peut revenir à son gré, le pouvoir de cette durée étrange est intact. C’est l’éternel retour de Nietzsche : « vivre le présent de manière à rendre son éternel retour souhaitable ne signifie pas qu’on va le revivre véritablement, mais qu’on va le vivre si intensément, de manière si affirmative, qu’il va briller d’un éclat surnaturel. (…) C’est affirmer qu’on pourrait le revivre éternellement. (…) Ce sont les moments de notre vie où nous pouvons être dits actifs qui nous permettent d’expérimenter notre éternité, c’est-à-dire notre perfection propre », conclut Ollivier Pourriol.
Mozart est tout mais il n’est pas toute ma vie : je connais bien d’autres fragments d’éternité. Dans les yeux chocolat tendre, frangés d’ébène, de mon époux. Dans la grâce adolescente et malhabile de mes enfants. Dans le vent invisible, l’arbre qui le supplie, le nuage qui l’alourdit, dans le don et l’amour.
12:24 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, musique, amour, spinoza, mozart, temps, éternité
27.02.2008
Vertige
Je lis, j’écoute, je regarde ; et je me hérisse, évidemment. Les occasions de s’indigner et de péniblement déglutir sont légions. Certains faits se télescopent plus sauvagement dans le corridor de la conscience que des protons dans un accélérateur de particules. C’est bien pourtant ce que la propagande médiatique, à grands coups de « gestion de la perception », tente d’atténuer le plus possible ; de nos jours, censurer sèchement une information gênante est de mauvaise politique ; elle disparaît d’un média pour ressurgir sur un autre et particulièrement sur la Toile. Mais distordre sa nature profonde, contrôler précisément le niveau d’alerte qu’elle atteint dans les cerveaux est plus efficace, le but étant de la recouvrir d’un épais vernis d’habituation, d’accumulation, de banalité et de fatalisme. « L’un des mythes les plus puissants de notre époque voudrait que nous vivions dans l’âge de l’information », écrit le reporter John Pilger (« Hidden Agendas », cité par Paul Moreira dans « Les nouvelles censures »). « En fait, nous vivons dans un âge médiatique, dans lequel l’information est répétitive, ’’sécurisée’’ et limitée par des frontières invisibles. » La plupart du temps, la réalité n’est pas occultée, mais discrète, décolorée, raisonnable et temporaire ; sa représentation orientée occupe presque toute la place, puis rapidement, ce qu’il en reste s’en va prendre sa place dans le casier à oubli.
Aucun tortueux complot n’est nécessaire : manipuler la compréhension du réel est d’autant plus aisé que les processus à l’œuvre utilisent des ressorts communs de la psyché. L’aveuglement est confortable. « Nous avons tout sous les yeux, mais il est plus difficile d’admettre ce qu’on sait, que de découvrir ce qu’on ignore », remarque Raphaël Enthoven dans un article où il estime qu’on ne peut être réellement trompé par des apparences qui n’existent qu’en renseignant immédiatement sur leur fausseté (numéro de mars de Philosophie Magazine) ; « les apparences montrent leur masque du doigt. »Il semble cependant avéré que le masque, aussi ostensible soit-il, suffit hélas trop souvent à l’élaboration d’une impression voire d’une certitude ; Enthoven, en kantien apparemment convaincu que la réalité n’est que le produit de nos représentations mentales, postule en outre que nulle vérité incontestable ne s’y dissimule : « l’envers du décor n’est qu’un décor de plus ». Plutôt nihiliste : si le réel n’est qu’un imperscrutable abîme, il semble alors bien vain de chercher à l’appréhender, le comprendre, pour éventuellement l’amender.
Dans le même numéro, Clément Rosset, défenseur d’un réalisme radical, stigmatise d’ailleurs sévèrement la « disparition de la réalité » à la Jean Baudrillard, où toute réalité première, tout événement authentique, se sont évanouis, remplacés par un jeu de signes et de simulacres. « Il n’y a rien en dehors du réel, pas d’arrière-monde et pas non plus de miroir dans lequel regarder notre monde », affirme a contrario Rosset. « Une grande partie de mon travail philosophique depuis trente ans a consisté à démasquer les efforts, les extraordinaires gymnastiques intellectuelles auxquelles s’adonnent la majorité des gens, et les philosophes en premier lieu, pour ne pas être en contact avec la réalité. » Construire un système métaphysique de dénégation du réel, barboter dans le divertissement facile, adhérer à une croyance promettant un quelconque Au-Delà compensatoire, seraient donc tout autant susceptibles de conduire à se complaire dans un présent fantasmé, aliéné, socialement myope et politiquement conservateur.
S’il y a bien parfois érosion du sens par pléthore d’apport informatif, il importe en tout cas de s’en défendre par assaut de vigilance, et ne pas céder à la pression mentale permanente que l’on fait peser sur nos capacités de compréhension et de réflexion ; et notamment ne pas user coutumièrement du verbiage aseptisé et inverti de l’industrie de la communication. Le Code du Travail n’est pas « modernisé », mais détérioré. Les ex-détenus ayant terminé leur peine et concernés par la nouvelle loi Dati ne seront pas « retenus », mais remis en prison. Un « plan social » ou pire un « plan de sauvegarde de l’emploi » est une massive mise au chômage de plusieurs centaines voire milliers de personnes, des « licenciements boursiers » une captation impudente de richesse au profit du capital et au détriment du travail. Quant aux images fournies par l’industrie médiatique, il convient de toujours s’interroger sur les raisons ayant précédé à leur choix ; « quand on vous montre une image », commentait Brian de Palma à l’occasion de la sortie de son dernier film, Redacted, « demandez vous à chaque fois ce qu’on veut vous vendre. »
Mais par delà le langage et les signes, sans qu’il y ait évidemment à chaque fois une relation de causalité, un tournant majeur rapidement démontables, sans qu’il faille s’adonner à un décryptage paranoïaque de tout, la simple coexistence géographique et chronologique de certains faits reste un scandale en soi, auquel un sentiment d’accoutumance apporte une légitimité qu’en toute morale il ne peut pourtant posséder. Nous avons avec notre intellect, expliquait Aristote, une capacité de reconnaissance qui s’exerce sur le produit de nos perceptions pour saisir ce qui fait sens. Par ailleurs, puisque « l’homme est par nature un animal politique », ce n’est pas seulement dans l’immédiateté et la subjectivité que se déploie l’humanité, mais dans une réflexion morale nécessaire aux règles normatives de la vie communautaire. La vérité et la justice doivent pouvoir constituer des valeurs sur lesquelles s’accorder, le choquant, le faux, l’ignominieux, peser leur poids de sens. Demandons nous par exemple ce que suggère la consubstantialité, dans la même sphère civilisationnelle, des faits suivants.
Le 18 janvier, Lucilia Semedo de Veiga, en détention préventive à Fresnes, est décédée. Elle avait 28 ans, était mère d’un enfant de 11 ans. Depuis plusieurs mois, elle souffrait de maux de têtes, de nausées, de vertiges, d’évanouissements, mais malgré ses demandes orales et écrites d’examens médicaux, ne recevait pour tout soin que du Doliprane. Elle continuait à travailler, s’affaiblissant au vu de tous, détenues et encadrement. Dans l’après-midi du 17, elle demande en vain à l’infirmière à être hospitalisée. A 4 heures du matin, elle pleure et se tord de douleur. Sa codétenue, Samira Moreira de Pigna, alerte une surveillante, qui n’ouvre pas la porte et déclare qu’il faut attendre le matin. A 7 heures, Lucilia ne peut pas se lever ; Samira insiste, les surveillantes répondent que l’infirmière est prévenue. A 11 heures, la paralysie gagne Lucilia. A midi, elle perd conscience. Samira hurle. L’infirmière arrive. A 15 heures enfin, Lucilia est transportée à l’hôpital, où elle meurt. Malgré les pressions et les sanctions, 46 détenues rédigent une pétition, « cri de douleur, de colère et d’alerte » qu’elles réussissent à faire passer à l’extérieur ; l’Observatoire international des prisons alerte les autorités sanitaires et judiciaires et la sénatrice communiste Nicole Borvo saisit la Commission Nationale de Déontologie et de Sécurité.
Non assistance à personne en danger, négligence monstrueuse, mépris insondable… mais peut-être aussi stratégie administrative ?... On sera en effet édifié de savoir que la Cour des Comptes s’est tout récemment interrogée sur « l’utilité » de l’hôpital pénitentiaire de Fresnes, préconisant sa fermeture : presque moitié moins de journées d’hospitalisation en 10 ans, « la moitié des étages désaffectée, des chambres transformées en vestiaires, en bureaux, en espaces de rangement ou lieux de réunions », un bloc opératoire qui « ne réunit pas les conditions de sécurité sanitaire ». Méthode pour supprimer un hôpital pénitentiaire ? Ne pas y envoyer les malades…
On a laissé crever Lucilia comme un chien, pourrait-on dire. On se tromperait ; la comparaison serait encore trop flatteuse : dans nos contrées, un chien malade est généralement conduit chez le vétérinaire, et si son propriétaire ne lui administre pas les soins adéquats, il peut même être poursuivi en justice. C’est pour l’exemple ce qu’il est advenu l’an dernier à deux Anglais, les frères Derek et David Benton, pour avoir… trop richement nourri leur Labrador Rusty. La Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals, après avoir retiré l’obèse animal à ses maîtres, a porté plainte contre eux. Lors du procès, l’avocate des Benton a remarqué qu’habituellement on ne poursuivait pas même les parents d’enfants en surpoids ; elle a également noté que les 3000 £ dépensées par la RSPCA pour faire maigrir Rusty était une charge que tous les propriétaires de chiens ne pouvaient se permettre. Le tribunal a condamné les Benton à payer chacun 250 £ à la RSPCA mais leur a restitué leur chien, qui n’est cependant « pas autorisé à reprendre le poids perdu » ; l’association le surveille donc de près. A la suite de la médiatisation de ce procès, de nombreux propriétaires d’animaux de compagnie, d’un bout à l’autre de la Grande-Bretagne, ont contacté l’avocate en exprimant la crainte d’être poursuivis à cause de la surcharge pondérale de leur protégé.
Que peut-il donc bien se passer dans l’organisation psychique collective, quand il devient normal de laisser mourir une femme malade sans lui porter secours, de poursuivre en justice les propriétaires d’un chien trop gros, d’utiliser pour lui redonner la ligne 3000 £ de médicaments et croquettes de régime, ou de constater en soupirant, entre la poire et le fromage, que les habitants d’Haïti mangent des galettes de boue mélangée d’eau croupie ?... Pas d’apparence, pas de décor, pas de voile ne se levant que pour en révéler d’autres : une vérité si sèche et si dure que l’on s’y cogne jusqu’à en être étourdi. Face à elle, nul raffinement théorique, voire nulle promesse révolutionnaire ne peut prétendre au même éclat sombre de réalité. « Il n’y a que le réel », dit Clément Rosset, « et c’est à partir de lui qu’il faut travailler, et non à partir de la conception illusoire d’un monde parfait, si nous voulons avoir quelque chance de produire des améliorations ». Et si l’on commençait par ne jamais s’habituer à l’infamie ni à la déshumanisation, à gratter régulièrement nos croûtes d’indignation, à entretenir consciencieusement le sens du réel, et à marcher avec le vertige ?
20:44 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, communication, faits divers
17.12.2007
Géométrie du couple
J’aime énormément ce « Baiser » byzantinement orfévré en 1907 par Gustav Klimt. Se détachant sur une poussière d’étoiles, posés sur un tapis de fleurs, enveloppés dans une houppelande d’or gonflée telle la bulle protectrice de leur tendresse, collant étroitement leurs rectangles et leurs ronds, un homme et une femme archétypaux s’étreignent, toute douceur bue. Son visage à elle est offert et serein comme celui d’une idole, laissant à ses mains et ses doigts délicats le soin de se cambrer pour parler de son bonheur. Son visage à lui, en un raccourci magistral, montre que les angles et arêtes mâles dont il est composé s’accommodent le mieux du monde avec une toison d’agneau noir emperlée de gentianes. Ce tableau me parle de ce qu’il y a en même temps de plus difficile et de plus réjouissant à faire au monde : un couple. Pas un couple postiche, pas un couple protocolaire, ni un couple cannibale. Un couple amoureux, heureux, ataraxique en somme.
La tâche est souvent rude : les rectangles et les ronds ne sont pas toujours faits pour s’entendre. Les rectangles piquent, égratignent de leurs pointes, et du fait de leur conformation, donnent souvent l’impression d’avancer aussi aisément que des roues carrées : la charrette en est toute secouée, mais continue cahin-caha sa progression têtue. Les ronds glissent et enveloppent aisément, se gonflent tant qu’ils peuvent, mais au risque de crever parfois comme des cloques… Forcément, le rond que je suis ne peut que s’interroger sur l’étrange structure du rectangle, et estimer qu’il y a toujours au moins un angle qui gagnerait à être raboté : trop égocentrique, trop infantile, trop cyclothymique, trop irascible, trop lâche, trop machiste, trop volage, ou trop formaliste, cela dépend des rectangles – à la malchanceuse qui tomberait sur un spécimen doté de tous ces éléments à la fois, il est conseillé, à moins d’être éventuellement dotée de la patience multimillénaire d’une déesse-mère, de le rapporter au magasin…
Le volage « traînant tous les cœurs après soi », comme le décrit Phèdre, lorsqu'il est dangereusement doublé d’un égocentrique, fait par exemple un drôle d’oiseau. Michel Onfray, dans le premier tome de son Journal hédoniste (« Le Désir d’être un volcan »), confie être de cette espèce. Après avoir détaillé, d’une plume joliment imagée mais volontiers caricaturale, les modèles de femmes qu’il a pratiqués, il explique que toujours, au retour des « pérégrinations » qui l’ont fait « aborder des contrées hospitalières ou sinistres, séduisantes ou désespérantes », « une Pénélope fut là qui jamais ne jugea, jamais ne méprisa, toujours tissa sa toile en attendant que je revienne au port, mouillé, trempé, fourbu. » Il ne peut ainsi éviter« la malédiction et la damnation qu’avec la certitude qu’au retour des mers déchaînées, des vagues prêtes à le submerger, Pénélope sera là. Et qu’au fond noir et humide de la tombe c’est avec elle et avec nulle autre qu’il voudra partager l’éternité. Bien sûr », conclue-t-il, vaguement scrupuleux, « tout cela n’est pas sans cruauté ni sans indélicatesse pour qui patiente au port, mais nul homme n’a choisi l’errance, pas plus la souffrance. Il est tout juste choisi par elle. D’où sur ce point mon intraitable mélancolie »… Quelle tragédie ! Voyez donc ce pauvre pélerin, « choisi » par l’infidélité, obligé par quelque maléfice de s’y conformer, qui « souffre » tant de s’ébattre avec toutes dames et damoiselles à sa convenance puis de rentrer se mettre les pieds au chaud sur le ventre de sa bonne Pénélope, à qui il aura bien causé du chagrin, ma foi, mais enfin que vaut la souffrance de la femme trompée face à celle d’un priapique philosophe ? Chanceuse doit-elle encore s’estimer, puisque c’est à elle qu’il abandonnera définitivement, pour son personnel usage, son corps disputé, mais seulement lorsqu’il sera inutilisable et rongé aux asticots - il n’y a pas de raison de ne pas en profiter jusqu’au bout... On rêve qu’un jour la Pénélope de ce mélancolique séducteur, penseur antilibéral mais bourgeois domestique hypocrite, lui claque sa toile à la figure et l’envoie moisir tout seul pour l’éternité… Moi, un rectangle comme ça, j’avoue que je l’éparpillerais bien en confettis façon puzzle…
Heureusement pour notre équilibre mental, tous ne sont pas aussi navrants. Certains ne jurent que par les sentiments qu’ils nous vouent, et ne mettent pas flamberge au vent devant une chair, fut-elle plus fraîche que la nôtre, ne portant pas notre odeur sui generis. Pour perfectionner la figure, on aimerait, outre épointer certains angles, les doter a contrario d’une ou deux bosses supplémentaires : par exemple, gonfler leur production hormonale d’empathie pour leur permettre de mieux appréhender l’effet que leurs paroles ou leurs actes ont sur autrui.
Mais la rotondité reste féminine ; il y a des petites choses quotidiennes que les rectangles ne sauront jamais faire, donc autant en prendre courageusement son parti : en vrac, disposer correctement la serviette mouillée sur le radiateur prévu à cet usage, refermer les placards et les boîtes de café, laisser les WC dans le même état où ils les ont trouvés, effectuer leurs 50% de tâches ménagères sans bougonner, se réveiller affable d’une sieste postprandiale, ou traduire en langage articulé leurs émois et angoisses intérieurs… Broutilles, évidemment, que certains savent amplement compenser. Celui qui est capable de pleurer des pétales de rose lorsqu’il a quelque chose à se faire pardonner est digne de notre amour…
Ah, l’amour, la jolie bête aux yeux fiévreux. C’est bien pour lui installer une tanière agréable qu’on fait couple, non ?... Amour, quand tu nous tiens… tout le reste se fait la malle, aurais-je envie de dire si je me laissais aller à quelque ironie. Je n’aurais pas forcément tort, si j’en crois Alain de Botton (« Petite philosophie de l’amour ») : « l’amour devrait s’apprécier sans que l’on tombe dans un optimisme ou un pessimisme dogmatiques, sans que l’on en vienne à bâtir toute une philosophie sur nos propres craintes ou une éthique sur nos propres déceptions. L’amour est là pour fournir à l’esprit analytique une certaine humilité et le convaincre que, quelque effort qu’il puisse faire pour atteindre des certitudes immuables, […] l’analyse est toujours entachée d’erreurs - et donc toujours aux confins de l’ironie. » L’amour, réfractaire aux tentatives de conceptualisation, se laisse difficilement ferrer par la pensée rationnelle ; la philosophie, frustrée, le traite donc plutôt durement, le coiffant d’un bonnet d’illusion ou de stratégie sociale. « Aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités », soupçonne Pascal (« Pensées »). Qu’il me soit permis d’introduire un léger doute : si Blaise avait raison, les salauds ne vaudraient pas un pet de lapin et se verraient systématiquement dédaignés ; chacun, et surtout chacune, savent pourtant que ce n’est pas le cas… Le débinage s’aggrave avec un Rousseau misogyne : « le moral de l’amour est un sentiment factice ; né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir » (« Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes »). Les sciences, de leur côté, le réduisent aux modifications subtiles de la chimie du cerveau, à un avantage sélectif et à l’instinct reproductif de l’espèce… Rien de bien folichon.
Mais l’amour n’est pas chien : il pardonne volontiers à tous les entrepreneurs en dénigrement, étant donné qu’après plusieurs millénaires d’usage intensif, on n’a encore rien trouvé de mieux comme agrément existentiel. L’amour peut donc revêtir le statut d’une singularité de plein droit. Certes, il lui arrive de se dissoudre, se déchirer, tomber en cendres, et le temps qu’il prend alors pour mourir tout à fait est douleur et lacération. Mais le couple qui prend soin de son amour a cependant compris qu’il s’offrait pour le moins une bonne grosse tranche d’enchantement du monde. A cette fin, j’ai moi aussi adopté un rectangle. Et lorsqu’il me donne un baiser de Klimt, j’ai l’impression que lui se bombant, et moi m’étirant, on tend à épouser la forme de l’autre...
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26.11.2007
Viole de gambe, brouillard et nostalgie
Chacun ses faiblesses : l’une des miennes prend corps au son de la viole de gambe, le matin, au fond de la brume normande… Voici le tableau : je roule à petite vitesse, sur une étroite route perçant le bocage ; le brouillard joue de l’estompe sur les haies, les pâtures et les troupeaux figés dans l’humidité du petit matin, émoussant uniformément le vert profond de ce pays de pluie, et le lecteur CD de la voiture me restitue, au volume le plus ample que le confort de mes tympans autorise, la bande originale du chef-d’œuvre d’Alain Corneau « Tous les matins du monde », film sur la transmission, les amours perdues, la consolation de la musique et les choses enfuies – « Je suis un imposteur et je ne vaux rien. J'ai ambitionné le néant, j'ai récolté le néant. Du sucre, des louis… et la honte. Lui, il était la musique. Il a tout regardé du monde avec la grande flamme du flambeau qu'on allume en mourant. Je ne suis pas venu à bout de son désir… J'avais un maître. Les ombres l'ont pris. Il s'appelait Monsieur de Sainte Colombe… » commence à raconter Marin Marais, et nous voici doucement mais sûrement crucifiés pour le temps du film et bien au-delà -. Dans l’habitacle, la viole de Monsieur de Sainte Colombe, sous les doigts et l’archet de Jordi Savall, vibre de sa grave voix de ventre, et la profondeur, la passion, l’humilité et les regrets ainsi exhalés s’en viennent épouser la brume, s’enrouler dans la langueur du paysage, imprégner la structure du réel, et prise dans ce que Vladimir Jankélévitch appelait « la géographie pathétique de la nostalgie », inexorablement je chavire…
Nostalgie du temps comme de l’espace. La seconde est toutefois plus bénigne que la première : les lieux délicieux où j’ai un moment posé ma vie n’ont pas disparu et peuvent se retrouver, mais ce que je fus alors moi-même n’est plus, cousu dans le tissu du passé. Kant observait que devant le pays natal retrouvé, les nostalgiques sont déçus car « en vérité ils n’ont pu ramener leur jeunesse ». La distance temporelle est en effet la pire. Le véritable objet de la nostalgie n’est pas l’absence, mais la mémoire. Etrange sentiment ; dangereux parce que doucereux et discret, on ne se méfie pas assez de sa réelle puissance : rehaussé par la mélancolie sonore d’une viole de gambe et l’amertume suave d’une campagne satinée d’eau, il peut durablement saturer l’esprit.
Avant que le plaisir douloureux qu’il procure ne pèse inconsidérément sur celui de vivre, il faut essayer de le comprendre. Pour cela il y a ainsi Jankélévitch, le philosophe musicologue ; c’est de la lenteur, remarque-t-il, qu’émerge la nostalgie : « contrastant avec l'allegro, qui a toute l'allégresse, toute l'alacrité de l'espérance futuriste, l'adagio du regret traîne avec soi la mélancolie du souvenir inconsolable »(1). La faute à la viole poignante de Monsieur de Sainte Colombe ?... La nostalgie naît de l’évocation, de la contemplation, de la suspension du mouvement ; une injection de doubles croches me redonnerait-elle donc quelque euphorie ?... Mais en me laissant pénétrer par d’autres notes plus prestes de la même époque, je ne fais que prolonger mon alanguissement : quel mystère recèle donc la musique française du XVIIème siècle, outre les compositeurs précités, Lully, Delalande, Couperin, Dumont ? Comment sont-ils parvenus à traduire en sons les contrastes abyssaux de leur époque, à les introduire, tels des passagers clandestins, dans leurs œuvres de cour ou d’église ? La musique louis-quatorzienne m’émeut intensément parce qu’elle est secrètement tramée de mélancolie ; elle semble tout à la fois, de manière étonnamment simultanée, majesté ostentatoire et sourde tristesse, sans nul doute parce que sous Louis XIV, la France était grande et la majorité des Français était gueuse.
Pour résoudre mes problèmes d’adaptation au présent, je ne peux donc me fier entièrement à la musique. J’ai donc encore besoin de Jankélévitch : on ne peut rétrograder, nous explique-t-il, mais on est libre. L’irréversible n’admet qu’un seul remède : le consentement joyeux à notre finitude, et donc à l’avenir. Par conséquent, pauvre cloche, me dis-je en me flanquant moralement un coup de pied aux fesses, assez dégringolé la gamme de la viole de gambe, foin des complaintes stériles et en avant toute, une botte de sept lieues à chaque pied. Et s’il le faut, voilà de quoi prendre exemple : « j'ai toujours trouvé la réalité plus nourrissante que les mirages; or les choses qui existaient pour moi avec le plus d'évidence, c'était celles que je possédais: la valeur que je leur accordais me défendait contre les déceptions, les nostalgies, les regrets », proclame vigoureusement Simone de Beauvoir. (2)
Ce discours volontariste n’a cependant qu’une efficacité éphémère. Plus j’avance, plus me pèse la contingence de nos existences : aucun « dessein intelligent » n’y gouverne ; doutes, hésitations, hasards, facticités diverses… « Il n'y a pas de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors », écrit Pascal. J’aurais tout aussi bien pu ne pas être : la contingence est une absence de nécessité ; notre existence, ainsi remarque Sartre, n’est donc qu’absurdité et ne peut se définir qu’au prix d’un grand effort : « il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de l'existentialisme. C'est aussi ce qu'on appelle la subjectivité, et que l'on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l'homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table? Car nous voulons dire que l'homme existe d'abord, c'est-à-dire que l'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. L'homme est d'abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur; rien n'existe préalablement à ce projet; rien n'est au ciel intelligible, et l'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être » (3)… Fort bien, jetons, projetons, puisque sans cela je ne suis que chou-fleur, avant qu’une grande fatigue aquoiboniste ne me prenne de tous ces efforts, jets et crachats existentiels… Nous ne décidons ni de naître ni de finir, mais sommes-nous du moins responsables de ce que nous faisons entre deux ? Ces chemins qu’on a parfois le sentiment de prendre en toute hardiesse, les a-t-on décidé ? De quels évènements fortuits, ou de quelle partie de notre psyché sommes-nous plutôt le jouet ? Etre et jouer à être, d’ailleurs, est-ce la même chose ? Est-ce que je suis cette fille légèrement décalée ou est-ce que je m’amuse à l’être ? Et quand j’aime, est-ce que j’ai seulement besoin d’aimer ?...
Entraînée ainsi fort loin par le scepticisme du climat normand et par la neurasthénie de la viole, voici que ma mélancolie se reflète jusque dans le regard brun des vaches qui me fixent, d’une mine perplexe, lorsque je m’approche de leurs enclos barbelés ; commères, elles viennent toujours examiner de près qui s’en vient les saluer et les plaindre à voix haute de se trimballer en permanence avec des nichons gonflés comme des ballons – mais peut-être suis-je la seule dans le coin à m'adresser à elles en ces termes… Je m’en repars avec cette saleté de nostalgie accrochée à mes semelles avec la boue, et pour ne rien arranger, je repense en boucle à une vision magnifiquement tragique de Pascal Quignard, auteur de « Tous les matins du monde », insérée dans le livret du CD susdit : « l’art est si étrange. La survie est si étrange. Nous commençons par manger nos mères dans leur ventre. Puis dans leur lait. Nous dérobons leur langue à partir de leur regard. Nous sommes tous des voleurs. Nous inventons le sens en répondant à leurs sourires. S’instruire c’est sucer les os des cadavres, les trouer, souffler dans la mort de ceux qui nous précèdent. Vivre c’est parasiter les œuvres, les ruines des œuvres, le souvenir des œuvres. Nous vivons entourés d’hallucinations qui trompent mal la carence ou l’absence. Nous sommes tous précaires et désynchronisés. Nous commençons trop tôt. Nous mourons tous avant de mûrir. L’originaire est toujours invisible. Les vrais messages transitent dans les corps à l’insu de ceux qui les échangent. »
Ma nostalgie prend alors un visage connu et aimé : celui de ma grand-mère maternelle, partie récemment – doux euphémisme. Grâce à son art dans lequel d’autres soufflent, j’entends toujours la voix de Monsieur de Sainte-Colombe, mais je n’entends plus celle de ma grand-mère. Je me souviens pourtant de ce qu’elle se plaisait fréquemment à dire : « je suis immortelle, puisque j’ai une descendance. » C’était si joli, mais tellement vain : la conscience est entièrement soluble dans la transmission héréditaire de notre patrimoine génétique. Bien qu’à un saut maternel près, je sois issue de son ventre, la conscience de ma grand-mère ne s’abrite pas en moi, et à trois ou quatre générations en arrière, le passé efface jusqu’aux noms et à la réalité consumée de nos aïeux, comme cette brume tenace massacre l’horizon à coups d’oublis.
Du bleu, du blanc, du ciel, du large, du net, du haut, de la découpe bien franche, ce serait enfin un contraste plaisant… : j’ai aussi la nostalgie de la montagne et de mon ancien chalet planté à 1700 mètres d’altitude, mais encore moins pour tout ce qu’ils me donnaient à voir chaque jour que pour la protection qu’ils m’offraient, il y a plusieurs années de cela : un temps de retrait du monde, où au lieu du paysage, c’était le chaos extérieur qui s’estompait. Quand on vit isolé dans la somptuosité d’une nature presque intacte, quand on s’extrait volontairement de l’information, on est en effet peu atteint par le mouvement du monde. On le reçoit malgré tout mais retardé, atténué, arrondi, avec pour tampons la couche de neige, l’épaisseur de la forêt, la rareté des autres, les balbutiements enjoués de son enfant tout petit, les hurlements à la lune de ses chiens de traîneaux, et pour moteur sa jeunesse ingambe et encore inviolée… « Le bonheur arrive seulement par instants, il peut durer une seconde, dix minutes. Une journée entière, çà devient plus difficile », témoigne le chanteur Manu Chao dans le dernier numéro de Philosophie Magazine où il dialogue avec son ancien professeur de terminale Henri Pena-Ruiz. « Il y a toujours un moment où la réalité te rattrape. Tu reçois une nouvelle, un coup de téléphone, qui sabote ton harmonie privée. Parce que le monde est partout. Pour l’oublier, il faudrait vraiment être en autarcie, en pleine nature… et encore »… Si, si, je confirme, çà marche. Mais au bout de plusieurs années, on sort pourtant de sa bulle féérique. Je ne sais pas encore exactement pourquoi. Parce que comme ajoute Manu Chao, au bout d’un moment de paradis, on « n’assume pas l’égoïsme » et on veut « retourner à la bagarre » ? Parce que comme lui répond Henri Pena-Ruiz, « l’illusion serait de croire qu’on peut s’installer dans un état définitif et durable de bonheur » ?
De nos jours, plongée dans l’information, j’en retire le plaisir du partage et des liens qu’il crée, mais comme tout un chacun me semble-t-il, du désarroi et de la crainte devant ce qui prend peu à peu la forme d’un nouveau paradigme : nous sommes les derniers ou les avant-derniers ; quoi que l’on tente à présent, il est trop tard... Cet effroi de plomb est pourtant une terrible forme d’assujettissement mental au service même des plus gros profiteurs du système. Je crois donc que l’humain contient encore tous les possibles. La fin ou la perpétuation. L’extinction ou la mémoire. Le néant ou la nostalgie. Bienfaisante nostalgie… Me fallait-il donc explorer le fonds de mon désenchantement pour trouver de quoi m’y raviver ? Tout en bas, au plus opaque de la grisaille humide, au plus caverneux de la vibration, il y a en effet une braise intacte qui siffle, persifle, conteste, se réjouit et folâtre. Je ne sais pas exactement ce que c’est, mais peu importe, je l’entends. Elle est légère et crissante, elle me soulève et me souffle que seuls le silence et le vide que rien ne vient encadrer sont tristesse et noirceur : parce que la musique est ce qu’il y a entre les sons ; et l’humanité est ce qu’il y a entre les hommes.
(1) "L'irréversible et la nostalgie", 1974
(2) "Mémoires d'une jeune fille rangée", 1958.
(3) "L'existentialisme est un humanisme", 1945
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01.10.2007
On a perdu le propre de l'homme
« Comment distinguer scientifiquement l’homme, en tant qu’espèce animale, de l’humain, qui relève davantage d’un concept philosophique ? » s’interrogeait le numéro de septembre dernier du magazine Archéologia. Troublante dichotomie.
D’un côté, une puissante réalité, dûment palpable - voire caressable ou giflable selon les cas : le primate Homo sapiens, pensant, parlant, produisant, votant - pour l’une ou l’autre aptitude, pas toujours à bon escient -, mais ne pouvant prétendre en définitive, d’après les dernières avancées scientifiques, qu’au statut biologique de chimpanzé un peu plus développé sur le plan cérébral que les deux autres : Pan troglodytes ou chimpanzé commun, le guerrier intraitable, et Pan paniscus ou bonobo, le hippie bienveillant ; le premier règle manu militari ses conflits avec ses congénères, le second les désamorce systématiquement par le sexe – indubitablement, c’est avec troglodytes que nous nous plaisons à cousiner le plus volontiers. Et de l’autre côté une simple et fragile idée, dépourvue d’évidence, rangée dans le placard à postulats si ce n’est à stéréotypes, et dont seule la réflexion philosophique permettrait de cerner l’essence et de légitimer la pertinence : l’humain, originaire mais définitivement extrait de l’animalité.
On sait à présent que les chimpanzés sont phylogénétiquement plus proches de nous qu’ils ne le sont des autres grands singes. S’il est cependant peu probable que lorsque leurs jeux de guerre ou d’amour leur en laissent le temps, nos parents poilus s’interrogent sur ce que recouvre le concept singe, nous n’aurions pas de quoi en faire un complexe de supériorité ; que serait-ce après tout que l’homme, sa conscience, ses cultures, ses représentations du monde, sa technologie, son économie de production et ses interrogations métaphysiques, si ce n’est une propriété émergente de l’évolution des hominoïdes ? Entre les grands singes et nous, la différence serait de degré, et non pas de nature comme on le pensait orgueilleusement au temps du cogito ergo sum. Au fur à mesure que progressaient éthologie, génétique, neurosciences et biosociologie, l’homme a été en effet dépouillé de tout ce qui, croyait-on auparavant, faisait son « propre », ce noyau dur comportemental et cognitif qui établissait un fossé ontologique entre nature et culture, entre animalité et humanité. La plupart du temps ordinaires, parfois apprises de l’homme en captivité, les capacités des grands singes mais aussi d’autres animaux, forment ainsi de nos jours une impressionnante liste de révélations.
Pour synthétiser brièvement ce qui se rapporte seulement aux chimpanzés, notons qu’outre des baguettes pour attraper des insectes, ils peuvent employer des enclumes calées par des racines et des percuteurs de pierre pour casser des noix. L’utilisation combinée d’outils forme ce qu’on appelle un méta-outil, un des derniers bastions invoqués par les archéologues pour différencier traces humaines et non humaines. Ces ateliers de cassage font d’ailleurs à présent l’objet de fouilles ; les outils récoltés ressemblent à s’y méprendre à la première industrie lithique humaine d’il y a 2 millions d’années. Les bonobos sont aisément bipèdes environ un cinquième de leur temps, quand ils besoin de transporter de la nourriture ou du bois. L’organisation sociale des chimpanzés est riche, souple et variée ; ils font de la politique, formant des coalitions pour diriger la communauté, voire (pour troglodytes) kidnapper des femelles ou assassiner un congénère sans aucune utilité défensive ou alimentaire. Dans le champ des moeurs amoureuses, ils s’embrassent longuement sur la bouche, et en ce qui concerne paniscus, s’accouplent toute l’année, hors reproduction, mâle et femelle en position du missionnaire, les uns et les autres pouvant en outre s’adonner à des pratiques homosexuelles.
Les chimpanzés se reconnaissent dans un miroir. Ils peuvent simuler maladie ou boiterie pour éviter l’agressivité d’un dominant, ou faire des blagues tel qu’on a pu l’observer en captivité : mettre de l’eau dans sa bouche et attendre que quelqu’un passe pour la lui projeter au visage est une excellente farce ; de même que retirer l’échelle de corde quand un congénère est descendu dans une fosse, et se marrer (bouche grande ouverte, c’est leur manière), en tapant de la main au bord du trou, en voyant l’autre embêté. Empathie et altruisme font couramment partie de leur répertoire comportemental, pas seulement envers leur propre espèce ; telle cette bonobo qui devant le spectacle d’un étourneau apeuré ne parvenant pas à s’envoler, a grimpé sur l’arbre le plus élevé de son enclos, a déplié délicatement les ailes de l’oiseau et l’a lancé comme un avion. Ils sont capables d’apprendre de l’autre par imitation ; mais outre cela, il a été observé qu’un adulte maîtrisant certaines techniques pouvait corriger les tentatives d’un jeune. Quant à leur attitude devant la mort, des clans ont été observés en train de veiller de longues heures durant le cadavre d’un des leurs, le chef et les sujets apparentés au défunt restant le plus longtemps à son côté ; les mâles dominants ont en outre épouillé le mort, ce qu’ils ne font jamais s’agissant d’un subordonné vivant.
L’hypothèse selon laquelle la théorie de l’esprit les concerne s’est donc consolidée. Les grands singes auraient conscience d’eux-mêmes, agissent suivant des intentions prédéterminées en se faisant une représentation de l’impact de leur comportement sur celui d’autrui ; ils font preuve de capacité conceptuelle et de prévision contextuelle. C’est ce qu’ont particulièrement montré diverses expériences, menées avec des gorilles et surtout des chimpanzés, d’apprentissage d’une forme de communication humaine; plusieurs sujets ont appris la langue des signes ou à communiquer par le truchement d’un tableau de symboles, montrant qu’ils étaient en outre capables de saisir une syntaxe simple : ils comprennent que suivant l’ordre des mots, une phrase peut avoir un sens différent ; le passé, le mensonge, l’évaluation des notions de « bon » et « mauvais » seraient également à leur portée.
Certains groupes d’animaux se transmettent des traditions d’une génération à l’autre, par le biais du lien social et non par l'hérédité, alors que d’autres groupes de la même espèce vivant dans un environnement identique ne les possèdent pas. Ces observations se multipliant, on n’hésite plus à parler désormais de cultures animales. Les chimpanzés sont les champions de ces pratiques acquises, certains groupes cumulant plusieurs dizaines de traditions locales dans les domaines de la collecte de nourriture et de boisson, du jeu et de la parade amoureuse. Lorsqu’en captivité, on propose peintures et pinceaux à des chimpanzés, ils ne font pas n’importe quoi : ils peignent des motifs en éventails, avec des effets de symétrie, en plusieurs exemplaires ; ils ont donc conscience de la forme répétée. Plus fort : une femelle a produit le dessin d’une forme aérodynamique, et répondu dans le langage des signes à l’expérimentateur qu’il s’agissait d’un oiseau ; elle aurait donc fait preuve de symbolisation graphique… Il y a peu, une autre forteresse humaine est tombée : l’arme ; des chercheurs américains ont observé à plusieurs reprises des chimpanzés tailler des branches avec leurs dents pour en faire des lances pointues, et s’en servir pour tuer de petites proies.
Pour enthousiasmantes que soient ces découvertes, il convient de ne pas perdre de vue que les capacités cognitives des chimpanzés les plus entraînés ne dépassent jamais celles d’un très jeune enfant, et que parler de culture pour la transmission de comportements acquis suppose de donner au terme une définition faible. Pour qu’il y ait culture, il faut qu’il y ait évolution culturelle. « La fixation des caractères acquis est peu développée chez les singes, le processus cumulatif reste limité. », expliquait l’éthologue Bernard Thierry (Hors Série Sciences Humaines, décembre 2005) « La divergence par rapport à l’état de nature reste de faible amplitude, toujours susceptible de revenir à son point de départ. […] A la différence de ce qui se produit chez les singes, la dérive culturelle humaine, c’est à dire la divergence par rapport à l’état de nature, est irréversible. Le langage et les techniques permettent d’accumuler les traditions. Les conditions d’action de la sélection naturelle s’en trouvent modifiées. »
Mais de nos jours il paraît cependant pertinent de suggérer que les racines de nos comportements sociaux et culturels sont animales, et se retrouvent particulièrement chez les chimpanzés, avec lesquels nous partageons un ancêtre commun qui vivait il y a environ 7 millions d’années en Afrique, ainsi que 99% de nos gènes tel que le séquençage des deux génomes l’a mis en évidence. La différence morphologique et physiologique entre le chimpanzé et l’homme provient en effet pour l’essentiel de modifications dans la régulation de l’expression des gènes. La dissemblance génétique la plus nette, au niveau des gènes eux-mêmes ou des modifications de leur activité, se situe au niveau des fonctions neuronales et cognitives ; dans le cortex humain, certains gènes sont surexprimés. L’homme serait donc en quelque sorte un chimpanzé complexifié : désormais, « il n’existe que deux options : ou nous sommes des leurs, ou ils sont des nôtres », estime le primatologue Frans de Waal (Sciences et Avenir, janvier 2001).
Un certain nombre d’éthologues, de zoologues et de généticiens pensent en effet qu’entre l’animal et l’homme, il y a continuité et non rupture, progression culturelle et non frontière, voire même que les prérequis cognitifs et comportementaux de la morale humaine se trouvent chez les grands singes. Certains ont franchi le pas et suggèrent de placer les chimpanzés dans la branche des hominidés, ou demandent à ce que les droits de l’homme soient étendus aux grands singes ; dans cette optique, en accédant au statut de sujets ils seraient mieux protégés de l’extinction qui les menace. Selon l’éthologue Dominique Lestel (« Les Origines animales de la culture »), qui plaide pour que l’étude de l’animal fasse aussi partie des sciences sociales, c’est « la révolution invisible de l’éthologie contemporaine, [qui] montre que nous vivons dans un monde où coexiste une pluralité de sujets, même si les sujets animaux ne sont pas superposables aux sujets humains ».
Mais cette superposition est revendiquée par la philosophe Paola Cavalieri : « puisque l’égalitarisme n’accord aucune valeur morale à des caractéristiques telles que la race ou le sexe, pourquoi en attribuer une à la notion d’espèce ? Si l’on condamne le racisme et le sexisme en tant que formes injustifiées de biologisme, ne devrait-on pas condamner de même le spécisme ? […] Puisque la volonté de garantir une protection identique à tous les humains, y compris les individus non paradigmatiques – tels les handicapés mentaux, les individus atteints de lésions cérébrales ou séniles – a réduit au minimum le niveau mental requis pour faire partie de la communauté des égaux, n’est pas contradictoire de continuer à en exiger un très élevé lorsqu’il s’agit des animaux ? » (Hors Série Sciences et Avenir, juin-juillet 2004)
Devant l’ultraradicalité de la doctrine antispéciste, telle que ses théoriciens l’ont développée et que ses sectateurs la répercutent, son intégrisme et son anti-humanisme (comparé à certaines allégations, le point de vue précité est un modèle de modération), le moraliste se cabre définitivement. La prise en compte généralisée du bien-être animal, la sauvegarde des espèces (et pas seulement les plus emblématiques), la désapprobation de certaines pratiques traditionalistes (élevage en batteries, corrida, chasse, expérimentation animale non vitale pour la santé humaine) ne sont aucunement antinomiques à un humanisme dûment préservé. Il paraît certes vraisemblable, au regard des résultats scientifiques susdits, qu’il puisse exister un continuum évolutionniste de conscience et de comportement culturel entre l’animal et l’homme, que les grands singes expriment ou recèlent certains germes de notre humanité puisque c’est avec eux que nous partageons les ancêtres communs les moins éloignés. Mais tout aussi progressif apparaît le glissement entre les thèses actuelles d’éthologues au demeurant compétents et celles du nihilisme anti-humaniste. Pour éviter d’apporter involontairement du grain à moudre au second, les premiers devraient peut-être s’engager davantage dans l’interprétation éthique de leurs travaux. Il est incongru, comme le numéro d’Archéologia précité, de se demander où peut bien encore siéger l’humain, sans apporter à une telle question de réelle réponse. Il est dangereux de laisser le concept humain à l’état de coquille conceptuelle, vidée de toute matérialité, comme de réduire l’homme dans sa dimension morale à une approche comportementaliste. « Le monde construit et sans cesse reconstruit de l’homme ne coïncide plus avec le monde des animaux, ni avec celui qu’impose l’héritage de l’évolution ; c’est dans ce monde toujours repensé, théorisé, réorganisé et à partir de lui, que s’élabore historiquement le sens moral dans sa pleine signification, c’est-à-dire en tant qu’il repose sur une démarche consciente parce que instruite », écrivait par conséquent le philosophe Michel Blay (Hors Série Sciences et Avenir, juin-juillet 2004). « Parler du sens moral des animaux ne peut avoir de signification que par un abus de langage qui consiste implicitement à faire l’impasse sur le monde de la pensée théorique et de la culture. »
L’histoire récente ou plus éloignée a montré que le génocide peut être considéré comme le produit d’une entreprise massive de déshumanisation d’autrui et d’écrasement d’une morale universelle qui transcende toute culture et toute opinion. Les avancées scientifiques concernant la compréhension des comportements et de l’intelligence des animaux ouvrent assurément des champs d’études passionnants, mais ne doivent pas laisser prise à une régression de l’esprit et du langage, à la tentation de croire qu’en nous, la vie animale primerait sur la vie de la représentation et du symbole. « Notre idée de l’homme n’a pas encore trouvé sa place étrange et complexe », analysait Edgar Morin (« L’âge de fer planétaire », addendum à « Introduction à une politique de l’homme »), « elle oscille entre la vision philosophique qui en fait le seul sujet dans un monde d’objets et la vision scientiste qui ignore l’esprit humain. » Le philosophe Michel Onfray stigmatise également « l’absence d’éducation, le renoncement à la transmission de valeurs, l’abdication devant toute entreprise pédagogique », qui laisseraient croire « que la loi n’est pas la loi éthique, mais la loi de la jungle. Dès lors, l’éthologie rend compte de ce défaut d’éthique […] : le règne de la tribu contre celui de l’humain. »
Aussi regrettable que cela soit au regard du déficit de réflexion ambiant, on ne philosophe pas tous les jours entre la poire et le fromage, entre un fait divers et une séance parlementaire, entre une élection et une promulgation de loi. Egarer en route le concept d’humain peut donc avoir des conséquences funestes. La dignité de l’homme n’est pas soluble dans sa biologie. La frontière entre l’homme et ses cousins anthropoïdes est génétiquement étroite, elle n’en reste pas moins décisive. Il est indifférent à un animal d’être identifié par biométrie, d’être soumis à un test ADN pour vérification de sa généalogie, d’être classifié selon ses origines ; les mêmes mesures appliquées à l’homme sont une scélératesse discriminatoire. A l’heure où les plus hautes instances de l’Etat français entendent appliquer les deux dernières aux candidats à l’immigration, où les jeunes gens sont repoussés des rues par des ultrasons et les sans logis par un gaz malodorant, il est bon de l’affirmer sans circonvolution oratoire. Comme de se souvenir que le concept humain n’est pas une nébuleuse philosophique ; le propre de l’homme a une dimension très concrète : cela s’appelle la civilisation.
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