30.06.2009
Microfiction nocturne
(Suite de SDF)
Je reprends mon errance à petits pas élimés. Peu à peu, les passants et les lumières s'amenuisent ; sans y veiller, la ville m'a lâchée. La plage dure du trottoir s'est interrompue sous la poussée morose d'une herbe de banlieue, marquant l'orée d'une crainte nocturne diffuse comme jadis la corne du bois réveillait la frontière du pays des loups. Je marche où personne n'est censé le faire : qui déambulerait le soir le long d'une voie rapide abrutie de bruit et ourlée d'un maigre tapis vert bâtard ? Un automobiliste en panne ou une ridicule hébétée.
Voitures et camions me frôlent en klaxonnant, leurs phares malveillants braqués sur mes yeux cuisants, tapissés de pleurs séchés. La sensation d'être incongrue au bord de cette route hostile, plus que la crainte d'être heurtée par un véhicule indifférent ou agressée par un conducteur vicieux, me force enfin à chercher un refuge. Je m'allonge péniblement sous un barbelé acerbe, descend un fossé piquant, rejoignant le pré humide et amer, plus obscur que la nuit veuve de lune, qui en lisière de ville hésite encore entre pâture de campagne et impersonnalité de faubourg. Les phares dessinent près de moi les racines dénudées d'un arbre qui s'accroche encore courageusement au talus roidement taillé au godet de fer. Cette tanière sommaire est pour moi.
Je me glisse sous les racines, arrondis mon dos contre la paroi de terre, désagréablement piquetée de cailloux mais plus sèche que la végétation alentour trempée d'eau sombre, et replie les genoux, m'efforçant de ne pas dépasser de la voûte à l'odeur noueuse ; me suis-je suffisamment recroquevillée, niée, enterrée, oubliée aux yeux des autres ? C'est précisément ce qu'il me fallait pour me punir d'être moi-même et m'en inspirer une pitié attendrie. Je me suis effacée dans le sol, et les voitures continuent de vrombir au-dessus de ma tête, leurs occupants se déplacer jusqu'à leur destination ; rien n'indique que ce lieu trop vague et cette nuit froide bordée d'anonymat contiennent toute ma personne humaine, mon corps, ma conscience, tout ce qui en ce monde pèse en tant que moi, porte mon nom et me pense. Je réalise enfin pour de bon une rêverie qui m'étreint lorsque je me sens rétrécir : me trouver un petit refuge, y entourer étroitement ma tristesse, quelle qu'elle soit, et m'y perdre, comme un elfe miniature dans le trou de ver d'un chapeau de champignon, autrement dit un enfant malheureux dans son lit familier.
Hors ma poitrine qui se soulève le strict nécessaire, je me perds volontairement dans une immobilité minérale ; je me concentre sur la négation de mes membres, puis du reste de mon corps, et en égare peu à peu la réalité. Les hurlements intermittents de la circulation et le cliquetis doucereux de la pluie s'estompent ; le temps se fait oublier. Je n'existe plus que dans un nœud serré de pensées en boucles, itératives et monotones, comme échappées d'un délire de fièvre. Mais des frissons enfin me secouent. Ma peau trop propre se rebelle malgré moi contre le froid. L'image de la femme du trottoir s'invite alors à nouveau dans mon trou : je ne l'ai pas vue trembler. Sans doute a-t-elle cessé de lutter, résignée jusqu'aux cellules. Par comparaison et malgré mon application à scier les cordes de ma douleur, je ne suis qu'un désespoir amateur.
En conséquence, je dois me dresser et lever la tête vers le vide masqué de noir. Je n'ai qu'un choix artificiel : je vis tant bien que mal, mais je vis ; l'ocre et la pierre qui m'entourent ne peuvent se mêler de force à ma chair ; emplir une fosse de terre une fois sera déjà, je ne sais quand, bien assez pour un seul corps. J'ai l'obligation, pour ne pas injurier la réelle misère, de continuer à marcher avec le tourbillon vorace qui s'ouvre en moi comme un œil étonné. Il est sans fond, sans bord, sans pitié. Il est partout et je ne suis rien. Mon moi se dissout, rongé par ses dents de ver. Etre soi ? Parfois, je ne sais plus le faire.
Je n'ignore pas que je ne suis pas la seule. Je suis humaine, je porte donc en moi ma déréliction : savoir que la vie s'endure et ne dure pas.
Je me relève avec peine, l'esprit aussi gourd que le corps, et reprends le chemin des hommes. Malgré ma faiblesse, je n'ai pas envie de rentrer dans mes habitudes. La forme pâle cloutée au trottoir ne quitte pas ma mémoire ; je l'y enveloppe et l'y berce étroitement, comme dans l'édredon chaud qu'elle ne possède pas. Je retourne en ville, occupée à penser cette femme, guidée seulement par mes pas instinctifs et harassés. Je voudrais savoir son nom, l'histoire de sa chute. Je me reproche ma trop faible compassion : pourquoi n'ai-je pas tenté de l'aider ? Après le don de douceur et de papier de l'homme au manteau, je n'ai pas même osé installer un sourire sur mon visage et quelques pièces sur sa supplique cartonnée. L'homme a fait mieux que moi, mais pas plus que moi il n'a emporté la femme dans l'abri de ses bras et de son foyer. Pourquoi sommes-nous incapables de gêner notre quotidien en offrant hospitalité, à l'impromptu, à celui qui n'a plus de lit ni de bonsoir ? Dégoût du sale, crainte de l'inconnu, de la violence envisageable de sa misère ou de sa folie, répugnance à déchirer pour qui est étranger l'enveloppe de notre intimité ; nos raisons sont admissibles au regard de l'humain, et insuffisantes à cette même aune.
La possibilité de les piétiner, en ce soir stupide qui se cherche une issue, s'impose à moi comme une bravade. Je ressens une urgence à aider la femme au bonnet, une honte pointue à n'avoir rien fait pour elle, ce qui aurait été aussi pertinent pour moi puisque donner de soi conduit à recevoir : accueillir une petite preuve étonnée mais ravie d'être estimable à son propre regard, ce censeur trop aisément aveuglé qui s'en revanche à coups d'étrivières les soirs sans fard où l'on s'épouvante soi-même. Certificat d'humanité bien temporaire mais qui permet, non de s'aimer vu qu'on s'on aime déjà - n'est-on pas contraint, pour vivre, de se chérir jusqu'aux croûtes ? -, d'y rajouter deux nobles consonnes et de s'admirer un peu.
Je retrouve la rue où j'ai contemplé la femme au bonnet, la boutique close devant laquelle elle était rivée. J'essaie bien de l'y voir encore, mais dois convenir, la déception aux yeux, qu'elle a disparu. Où est-elle allée ? Se plier sous quel carton, sur quel banc, quelle couche de fer ou de toile ? Où la chercher ? La perspective de rentrer sans l'avoir secourue me devient à l'instant même haïssable.
Le découragement me fait alors vaciller sous son poids de fonte ; où ai-je déposé ma légèreté, mon plaisir à vivre, la colère qui me charpente lorsqu'il faut se redresser sous les salves d'épines ?... La tentation me reprend de m'abandonner de même à l'horizontalité du sol, mais j'ai décidé, d'accord avec le tas que je faisais sous l'arbre, de m'en refuser la permission, moi qui aie une maison, une chambre, un lit, un amour et une famille.
La femme au bonnet... L'homme au manteau... Leur image brasille dans mon esprit ; le surnom que je leur ai donné clapote sur mes lèvres. Un lien léger mais lucide me semble les unir. Peut-être est-il riche de ce qu'il lui a pris, peut-être le sait-il, en a-t-il confusément honte, peut-être a-t-il voulu s'en repentir, l'en consoler. Mais je ne parviens pas à me représenter cet homme comme un spéculateur cupide, un parachutiste d'or et de fange : un argentier cousu de fatuité et d'égoïsme aurait-il glissé une si souple tendresse au cœur de son embrassade ?...
Je vais rentrer. Je reviendrai demain. Elle sera peut-être là, à quêter un morceau de survie sans un regard pour ceux qui l'effacent.
Désarçonnant ce qu'on sort de soi durant la nuit, la parenthèse de silence, le temps suspendu du déversoir et de l'écriture, avant la déchirure du matin où l'on pose le loup noir pour remettre, selon le cas, un masque d'églantine, de farine ou de sang. Ne serions-nous donc que fictions, pages blanches écrites par les plumes et les poignards des autres, gommées, barbouillées et regrattées sans cesse, manuscrits de chair et d'imaginaire qui finissent un jour par s'en déliter d'usure ? Cherche-t-on toute sa vie une vérité de l'être qui comme un animal cruellement facétieux, ne se laisse parfois approcher que pour mieux nous fuir ?...
Faut-il refuser l'espoir, cette passion triste selon Spinoza, pour entendre un air intermittent de sérénité ? Peut-être suffit-il seulement de le dégager de toute gangue d'illusion. Mieux vaut vivre notre vie qu'un paradis d'ombres.
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