07.08.2008

Spinoza, Mozart et tapas

francesco hayez.jpg Il y a peu, des personnes que j’aime m’ont dit, écrit ou téléphoné une phrase très affable consistant à me souhaiter de vivre une excellente journée pour le motif qu’il y a quatre décennies et des modestes poussières, à la même date, se déroulait un événement fort banal mais pourtant unique en ce qui me concerne, puisqu’il ne s’agissait rien moins que de l’inauguration de ma présence au monde. Cette commémoration, bien qu’agréablement agrémentée de baisers et de tapas, est cependant censée scander un cruel décompte numérologique. Ce n’est évidemment pas l’année en plus, tissée à parler, rire, lire, écrire, étreindre, pleurer, écouter, admirer, imaginer, se repaître avidement ou tranquillement du réel, qui pose problème. C’est l’année en moins sur ce qui m’est imparti, à savoir le temps de cerveau encore disponible pour ma conscience.

Heureusement, il y a Spinoza, le Maître de l’Eternité. Il y a aussi Alain, son commentateur le plus délicatement profond. Mais il y a encore Ollivier Pourriol, jeune philosophe dont le dernier livre rose fuschia caresse l’œil avant que son contenu, profusément empli de l’un et de l’autre, ne vienne dorloter l’esprit (« Cinéphilo ») ; s’appuyant pertinemment sur le second, il y bichonne des pensées chatoyantes pour apprécier au mieux, en tout émerveillement, la lumière du premier.

Dûment étoilée de Spinoza, je secoue alors mes sensations de cendre épandues sur mes épaules alourdies d’anniversaire, car malgré ma contingence et ma fragilité humaine, je réalise que je sais déjà capturer l’éternité pour m’en nourrir en fragments délicieux : « l’éternité est la jouissance infinie de l’existence » (« Ethique », I). Le secret de cette sentence est dans le temps.

Pas n’importe lequel. Pas le temps subi, le temps lourd, celui qu’on trouve trop long ou qu’on ne rattrape pas, celui qu’on perd ou qu’on sent passer, celui qu’on mesure, compte, pointe et maudit, pas le temps des montres, des sirènes, de l’exploitation, des calendriers, de l’argent et des trains. Ce temps-là nous pèse, nous enchaîne et nous vole le ravissement d’exister.

Mais le temps du poème, de la musique, de la passion et du soupir, le temps de la pensée souple et du corps désentravé, de la gratuité, de la lenteur, de la liberté et de la contemplation ; dans un visage, une mélodie, une fleur, une fractale ou une vague, c’est une nature qu’on perçoit, explique Alain en glosant sur Spinoza, « forte, équilibrée, suffisante. En rapport avec le tout, mais non point par ces vues extérieures et abstraites qui font le savant ; au contraire, par l’idée singulière et affirmative de la chose, ou par l’âme de la chose, directement contemplée. C’est l’autre vrai, le vrai sans paroles. (…) Il m’est signifié par le poète que la mort n’est rien, et que tout moment est éternel et beau si je sais voir. Chacun a l’expérience de ce bonheur soudain, étranger à la durée, et qui fait que l’on aime cette vie passagère. » C’est ainsi que « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels », approuve Spinoza.

Il y a de ces moments de grâce et de feu où l’existence est une intuition, une intensité sans limite, où l’on jouit de notre conscience et de sa place au sein du monde, de notre singularité au milieu de l’universel, et de l’infinité de notre désir. « L’immortalité ne vous donne que plus de temps, l’éternité vous donne le temps, vous donne véritablement le sentiment de durer. Pas plus, mais mieux » écrit Ollivier Pourriol. « Même si notre puissance diminue, on peut l’augmenter en l’exerçant autant qu’il nous est possible. Spinoza ne nous a pas promis que nous ne mourrions pas. Il nous a promis de sauver la plus grande partie possible de notre esprit, de nous rendre éternels autant qu’il est possible. A nous de nous arranger avec le reste. » On fait alors au mieux ce pourquoi on a pris la peine de naître et de vieillir : ressentir la joie, la produire pour les autres et pour soi.

On peut toucher à l’intérieur de sa vie ces points chauds d’éternité, à revivre en tous sens sans se lasser. Chacun en trouve, s’il existe et non seulement survit. Comme c’était il y a peu mon anniversaire, je vous fais un cadeau en vous indiquant un des meilleurs fragments d’éternité que je connaisse. Il se cache chez Mozart. Bien entendu, c’est loin d’être le seul qui jaillisse de l’absolu mozartien. Mais à mon goût, c’est un des plus puissants. Cherchez-le au creux du premier mouvement du 27ème concerto pour piano en si bémol majeur - sous les doigts éminemment mozartiens d’Alfred Brendel, de préférence. Ou plutôt non, ne le cherchez pas, il suffit d’écouter, car il vient à vous si vos rets à éternité sont bien posés.

Composé en janvier 1791, l’année de sa mort, c’est son dernier concerto pour piano. C’est le concerto du dépouillement stylistique, de la sérénité automnale, du chant épuré, « du sourire à travers ses larmes », comme écrivent les musicologues Jean et Brigitte Massin. La ligne mélodique du premier mouvement est simple et satinée, mais tendue comme les cordes et les colonnes. Au milieu du mouvement elle ralentit, se répète, chuchote et se suspend ; on sait qu’il va se passer quelque chose. Aussitôt après elle vire en bleu mineur, et ça y est, on commence à grimper, l’orchestre gravit sans peine des marches hautes comme des chaussées de géants, c’est comme un orgasme qui se trame, et lorsqu’enfin il fuse en longs rouleaux de violons, on est happé jusqu’aux cheveux par la saveur de l’intensité, par un présent infini, par ce moment qui vibre comme une perpétuité de frissons, on est enclos dans sa perfection, et à sa perfection correspond celle de notre perception, de notre être vivant qui s’abandonne en l’accueillant. La ligne mélodique redescend doucement des cimes où elle nous a projetés, introduisant le retour du thème initial, mais comme on a été changé, il l’est aussi pour nous.

On peut le revivre sans se lasser, il peut revenir à son gré, le pouvoir de cette durée étrange est intact. C’est l’éternel retour de Nietzsche : « vivre le présent de manière à rendre son éternel retour souhaitable ne signifie pas qu’on va le revivre véritablement, mais qu’on va le vivre si intensément, de manière si affirmative, qu’il va briller d’un éclat surnaturel. (…) C’est affirmer qu’on pourrait le revivre éternellement. (…) Ce sont les moments de notre vie où nous pouvons être dits actifs qui nous permettent d’expérimenter notre éternité, c’est-à-dire notre perfection propre », conclut Ollivier Pourriol.

Mozart est tout mais il n’est pas toute ma vie : je connais bien d’autres fragments d’éternité. Dans les yeux chocolat tendre, frangés d’ébène, de mon époux. Dans la grâce adolescente et malhabile de mes enfants. Dans le vent invisible, l’arbre qui le supplie, le nuage qui l’alourdit, dans le don et l’amour.

25.03.2008

Musique du couple

Suite de la physique.

J2118389121.jpgour après jour, lui et moi, arpentant de concert la gamme chromatique de nos émotions, écrivons notre traité d’harmonie et jouons, mêlant nos tessitures masculine et féminine, notre polyphonie familière. Nous évitons les grands intervalles, préférant la proximité du demi-ton à l’éloignement de l’octave. S’il peut certes arriver que le ton monte, si une légère quinte nous secoue parfois ou que nous prenions de l’autre le contrepoint, nous voici bien vite revenus à l’unisson, car en tant que couple nous avons fait nos gammes et savons fuir les amères dissonances. Nous jouons des accords majeurs ; nous sommes toniques, mais non dominants ; nul d’entre nous deux ne couvre la voix de l’autre. Nous réglons nos instruments, touches, cordes et souffles, au diapason de l’amour, dont les vibrations toujours en nous résonnent. Nous pratiquons aussi l’espiègle triton, cet intervalle de quarte augmentée qu’on nomma au Moyen-Age « diabolus in musica » et qui signe la créativité et la tension du désir.

De tous les arts, la musique est ainsi celui qui paraphrase le mieux l’amour. En effet, « l’art fait jaillir la vérité », dit Heidegger (« L’origine de l’œuvre d’art »), en ce sens que bien au-delà de la matière qui le constitue, l’art est signification, symbole et allégorie au service de la révélation de l’humain dont il procède. Ontologie que Hans-Georg Gadamer (« Vérité et méthode ») développe ainsi : l’œuvre d’art est la transmutation en figure d’une essence « qui autrement ne cesse de se voiler et de se dérober », autrement dit une propriété émergente : l’œuvre d’art est plus que la somme de ses constituants, et de cette émergence « jaillit son être vrai au regard duquel son être antérieur est comme rien. » Toute œuvre d’art donne à voir ou à entendre une forme finie, s’inscrivant dans un constituant plastique, sonore ou verbal, poursuit Cornélius Castoriadis ; mais en même temps, elle « crée un monde » ex nihilo, à savoir qu’elle n’est pas une partie d’une œuvre antérieure, chacune acquérant dès son existence, au regard de l’impossible épuisement de la variabilité d’assemblages de sons, de signes ou de traits, le statut de singularité absolue ; elle ne peut être jugée en outre qu’à l’aune de ses propres critères. Elle touche donc à l’infini.

Or quel art jaillit le mieux du silence, du non-être, du spectacle ordinaire du monde, que la musique ? La musique utilise des truchements, voix, instruments ou machines, mais simples vibrations d’air, elle est la plus impalpable. Contrairement aux autres arts dont l’expression est aussi objet, elle ne peut se chosifier et on ne la touche pas : sans interprètes pour lui donner vie, elle ne participe que du néant. Ainsi de l’amour, fontaine d’émerveillement qui jaillit puissamment de la trame du réel, par la grâce de deux interprètes accordant ensemble la lyre de leurs émotions et de leurs sentiments. Deux altérités uniques de chair et d’esprit, parmi l’immense champ humain des possibles, entre lesquels naît une symphonie d’enchantement et de joie, pure vibration qui si elle peut être assurément à l’origine de nouveaux êtres, ne se réduit jamais à ses conséquences tangibles. Nous vivons l’amour, nous ne le touchons pas. Nous ne le quantifions ni ne le mesurons ni ne le soupesons. Mais lorsque lui et moi nous nous touchons, de l’esprit, des yeux et du corps, c’est la même note d’infini qui retentit en nos êtres de fragilité et de finitude. Puisse chacun en ce monde ne jamais rejoindre le néant sans l’avoir entendue.

08.01.2008

Physique du couple

    b05e2e8b3c8a0f86d186a316facff168.jpg                             (Suite de la géométrie)

C’est alors que des mathématiques nous glissons lui et moi à la physique. Saviez-vous que les sciences dures parlent de chairs moelleuses et d’amour ? C’est pourtant ce qui se chante derrière formules, théories et théorèmes ; en physique moléculaire, en mécanique quantique, en cosmologie, n’est-il pas sans cesse question de corps ?... Quoi d’étonnant ? L’humain ne peut penser la matière qu’au moyen de la sienne, à travers la grille de lecture de sa propre architecture cellulaire. « On pense comme on voit, on pense ce qu’on voit », disait Gaston Bachelard (« La formation de l’esprit scientifique »). « Ce que nous croyons nos pensées fondamentales sur le monde sont souvent des confidences sur la jeunesse de notre esprit (« La psychanalyse du feu »). Chaque corps est un univers au sein de l’univers, et des analogies fondamentales se trament entre notre intimité et la vastitude infinie ou indéfinie.    

    Bercé par l’impatience et l’espoir réciproques qu’est le désir, le couple et ses deux âmes expérimentent, contrôlent, hasardent et embrassent ainsi une foule de principes… L’effet Casimir, par exemple, démontré lorsque deux plaques conductrices, placées très près l’une de l’autre, se collent irrésistiblement et qu’un atome placé entre elles se fait lumière et chatoiement : le vide n’est pas le rien ; saturé d’énergie, il est le siège de puissants phénomènes vibratoires. Ainsi de nos deux corps qui s’attirent. Le vide entre eux n’est pas une substance, mais un état et une force. Il y naît une clarté, une vérité qui flambe au rythme de nos sangs.  

         Le temps et l’espace du couple, pas plus que ceux de la relativité restreinte, ne sont des absolus figés dans une gangue indifférente ; ils se modifient en se mêlant l’un à l’autre : les caresses s’étalent sur la surface satinée de la peau, en direction de l’attente, temps approximatif qui hésite, s’atermoie, ou s’accélère soudainement pour enfin s’épancher. Les briques fondamentales de ma matière, suggère la théorie des cordes, ne sont pas des particules mais de minuscules membranes trémulantes : c’est ainsi que jouée par un musicien talentueux, je frissonne comme une guitare. Glissant alors sans y songer dans la relativité générale, la trame de l’espace-temps, suprêmement sensible, se déforme, emprunte un chemin courbe telle la cambrure d’un dos cintré de saisissement. Happés par la gravitation, nous nous abandonnons à l’attraction universelle des corps, et notre chute n’en est pas une puisque nous nous posons finalement l’un sur l’autre dans une pluie de tendresse.

         Mais ce que je préfère est l’étude des principes fondamentaux de la physique quantique. On la dit fort complexe, donc nous réservons généralement pour la suite ses ultimes développements… A la fois onde et corpuscule, moi-même et toutes les autres, je tangue alors au gré d’une délicieuse vague indécise, portée par un assouvissement irrésolu qu’on souhaite en même temps atteindre et ne jamais atteindre et dont on ne peut épuiser la réalité. Il est possible alors qu’un étrange phénomène se produise : nous nous retrouvons intriqués comme deux particules quantiques ; dans un certain sens subtil, nous formons un seul système ; ce qui affecte l’un agit sur l’autre : je le tiens, il me tient, mais par le cœur...

17.12.2007

Géométrie du couple

fad3f80bb94fdebd0c58c16eb482f7ad.jpg    J’aime énormément ce « Baiser » byzantinement orfévré en 1907 par Gustav Klimt. Se détachant sur une poussière d’étoiles, posés sur un tapis de fleurs, enveloppés dans une houppelande d’or gonflée telle la bulle protectrice de leur tendresse, collant étroitement leurs rectangles et leurs ronds, un homme et une femme archétypaux s’étreignent, toute douceur bue. Son visage à elle est offert et serein comme celui d’une idole, laissant à ses mains et ses doigts délicats le soin de se cambrer pour parler de son bonheur. Son visage à lui, en un raccourci magistral, montre que les angles et arêtes mâles dont il est composé s’accommodent le mieux du monde avec une toison d’agneau noir emperlée de gentianes. Ce tableau me parle de ce qu’il y a en même temps de plus difficile et de plus réjouissant à faire au monde : un couple. Pas un couple postiche, pas un couple protocolaire, ni un couple cannibale. Un couple amoureux, heureux, ataraxique en somme.

         La tâche est souvent rude : les rectangles et les ronds ne sont pas toujours faits pour s’entendre. Les rectangles piquent, égratignent de leurs pointes, et du fait de leur conformation, donnent souvent l’impression d’avancer aussi aisément que des roues carrées : la charrette en est toute secouée, mais continue cahin-caha sa progression têtue. Les ronds glissent et enveloppent aisément, se gonflent tant qu’ils peuvent, mais au risque de crever parfois comme des cloques… Forcément, le rond que je suis ne peut que s’interroger sur l’étrange structure du rectangle, et estimer qu’il y a toujours au moins un angle qui gagnerait à être raboté : trop égocentrique, trop infantile, trop cyclothymique, trop irascible, trop lâche, trop machiste, trop volage, ou trop formaliste, cela dépend des rectangles – à la malchanceuse qui tomberait sur un spécimen doté de tous ces éléments à la fois, il est conseillé, à moins d’être éventuellement dotée de la patience multimillénaire d’une déesse-mère, de le rapporter au magasin…  

         Le volage « traînant tous les cœurs après soi », comme le décrit Phèdre, lorsqu'il est dangereusement doublé d’un égocentrique, fait par exemple un drôle d’oiseau. Michel Onfray, dans le premier tome de son Journal hédoniste (« Le Désir d’être un volcan »), confie être de cette espèce. Après avoir détaillé, d’une plume joliment imagée mais volontiers caricaturale, les modèles de femmes qu’il a pratiqués, il explique que toujours, au retour des « pérégrinations » qui l’ont fait « aborder des contrées hospitalières ou sinistres, séduisantes ou désespérantes », « une Pénélope fut là qui jamais ne jugea, jamais ne méprisa, toujours tissa sa toile en attendant que je revienne au port, mouillé, trempé, fourbu. » Il ne peut ainsi éviter« la malédiction et la damnation qu’avec la certitude qu’au retour des mers déchaînées, des vagues prêtes à le submerger, Pénélope sera là. Et qu’au fond noir et humide de la tombe c’est avec elle et avec nulle autre qu’il voudra partager l’éternité. Bien sûr », conclue-t-il, vaguement scrupuleux, « tout cela n’est pas sans cruauté ni sans indélicatesse pour qui patiente au port, mais nul homme n’a choisi l’errance, pas plus la souffrance. Il est tout juste choisi par elle. D’où sur ce point mon intraitable mélancolie »… Quelle tragédie ! Voyez donc ce pauvre pélerin, « choisi » par l’infidélité, obligé par quelque maléfice de s’y conformer, qui « souffre » tant de s’ébattre avec toutes dames et damoiselles à sa convenance puis de rentrer se mettre les pieds au chaud sur le ventre de sa bonne Pénélope, à qui il aura bien causé du chagrin, ma foi, mais enfin que vaut la souffrance de la femme trompée face à celle d’un priapique philosophe ? Chanceuse doit-elle encore s’estimer, puisque c’est à elle qu’il abandonnera définitivement, pour son personnel usage, son corps disputé, mais seulement lorsqu’il sera inutilisable et rongé aux asticots - il n’y a pas de raison de ne pas en profiter jusqu’au bout... On rêve qu’un jour la Pénélope de ce mélancolique séducteur, penseur antilibéral mais bourgeois domestique hypocrite, lui claque sa toile à la figure et l’envoie moisir tout seul pour l’éternité… Moi, un rectangle comme ça, j’avoue que je l’éparpillerais bien en confettis façon puzzle…

         Heureusement pour notre équilibre mental, tous ne sont pas aussi navrants. Certains ne jurent que par les sentiments qu’ils nous vouent, et ne mettent pas flamberge au vent devant une chair, fut-elle plus fraîche que la nôtre, ne portant pas notre odeur sui generis. Pour perfectionner la figure, on aimerait, outre épointer certains angles, les doter a contrario d’une ou deux bosses supplémentaires : par exemple, gonfler leur production hormonale d’empathie pour leur permettre de mieux appréhender l’effet que leurs paroles ou leurs actes ont sur autrui.

         Mais la rotondité reste féminine ; il y a des petites choses quotidiennes que les rectangles ne sauront jamais faire, donc autant en prendre courageusement son parti : en vrac, disposer correctement la serviette mouillée sur le radiateur prévu à cet usage, refermer les placards et les boîtes de café, laisser les WC dans le même état où ils les ont trouvés, effectuer leurs 50% de tâches ménagères sans bougonner, se réveiller affable d’une sieste postprandiale, ou traduire en langage articulé leurs émois et angoisses intérieurs… Broutilles, évidemment, que certains savent amplement compenser. Celui qui est capable de pleurer des pétales de rose lorsqu’il a quelque chose à se faire pardonner est digne de notre amour…

         Ah, l’amour, la jolie bête aux yeux fiévreux. C’est bien pour lui installer une tanière agréable qu’on fait couple, non ?... Amour, quand tu nous tiens… tout le reste se fait la malle, aurais-je envie de dire si je me laissais aller à quelque ironie. Je n’aurais pas forcément tort, si j’en crois Alain de Botton (« Petite philosophie de l’amour ») : « l’amour devrait s’apprécier sans que l’on tombe dans un optimisme ou un pessimisme dogmatiques, sans que l’on en vienne à bâtir toute une philosophie sur nos propres craintes ou une éthique sur nos propres déceptions. L’amour est là pour fournir à l’esprit analytique une certaine humilité et le convaincre que, quelque effort qu’il puisse faire pour atteindre des certitudes immuables, […] l’analyse est toujours entachée d’erreurs - et donc toujours aux confins de l’ironie. » L’amour, réfractaire aux tentatives de conceptualisation, se laisse difficilement ferrer par la pensée rationnelle ; la philosophie, frustrée, le traite donc plutôt durement, le coiffant d’un bonnet d’illusion ou de stratégie sociale. « Aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités », soupçonne Pascal (« Pensées »). Qu’il me soit permis d’introduire un léger doute : si Blaise avait raison, les salauds ne vaudraient pas un pet de lapin et se verraient systématiquement dédaignés ; chacun, et surtout chacune, savent pourtant que ce n’est pas le cas… Le débinage s’aggrave avec un Rousseau misogyne : « le moral de l’amour est un sentiment factice ; né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir » (« Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes »). Les sciences, de leur côté, le réduisent aux modifications subtiles de la chimie du cerveau, à un avantage sélectif et à l’instinct reproductif de l’espèce… Rien de bien folichon.

         Mais l’amour n’est pas chien : il pardonne volontiers à tous les entrepreneurs en dénigrement, étant donné qu’après plusieurs millénaires d’usage intensif, on n’a encore rien trouvé de mieux comme agrément existentiel. L’amour peut donc revêtir le statut d’une singularité de plein droit. Certes, il lui arrive de se dissoudre, se déchirer, tomber en cendres, et le temps qu’il prend alors pour mourir tout à fait est douleur et lacération. Mais le couple qui prend soin de son amour a cependant compris qu’il s’offrait pour le moins une bonne grosse tranche d’enchantement du monde. A cette fin, j’ai moi aussi adopté un rectangle. Et lorsqu’il me donne un baiser de Klimt, j’ai l’impression que lui se bombant, et moi m’étirant, on tend à épouser la forme de l’autre...

29.08.2007

Un crâne qui tombe à pic

    2f9c51b55ce79e40cda242786f5d9dc7.jpg                             Il y a un certain nombre d’années - pardonnez la futile coquetterie qui m’évite d’en préciser le combien -, me trouvant alors, comme dit Robert Merle, en mes vertes années, il m’est arrivé une expérience bizarroïde tout à fait impromptue. Elle s’est produite au cours d’une visite du musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain en Laye. Avisant dans une vitrine un crâne préhistorique de je ne sais plus quelle provenance, je me penchai pour le scruter de près. Mais au bout de quelques secondes, j’eus l’impression que ce crâne avait des yeux bleus, tout à fait vivants, qui me fixaient. Cette vision était en soi déjà assez perturbante, quand je réalisais brutalement que ces yeux étaient les miens : je m’étais involontairement placée juste devant le crâne, et dans le reflet de la vitre, mes globes oculaires s’inséraient très exactement dans les orbites de ce vieux vestige osseux brunâtre, depuis des millénaires séparé de sa chair : en un éclair de pensée, j’eus la sensation que ce crâne était le mien et que la mort me regardait avec mes propres yeux, telle une prédiction sinistre. Je me reculais vivement, saisie d’une suffocante angoisse. Cette vision de cauchemar me poursuivit longtemps, et me servit en quelque sorte d’utile révélateur sur la réalité de nos fins dernières.

         Jusqu’à ce moment-là, à l’instar des très jeunes gens, particulièrement s’ils vivent une existence protégée dans un pays en paix, cette donnée indubitable m’avait forcément interpellée mais de manière très conceptuelle : j’y réfléchissais notamment dans mon bain, cigarette au doigt et Alan Parsons Project sur la platine disque, lorsque je m’y trouvais seule - accompagnée, j’étais plus occupée à tripoter de l’humain qu’à méditer sur son inéluctable destin. Mais en guise de conclusion, en une désinvolture ingénue j’évacuais le problème dans le siphon en même temps que l’eau parfumée à la vanille. Je songeais que j’avais bien le temps de me chiffonner le chou avec la mort ; naïvement confiante dans les progrès de la médecine, je me rassurais en outre avec l’idée que d’ici ma vieillesse, époque qui me semblait alors relever de la pure science-fiction, on aurait bien trouvé quelque moyen pour doubler notre longévité, rallonge suffisante pour que le fait d’avoir à vider la place nous paraisse moins abominable. C’est ce que j’essayais de remontrer à l’un de mes copains qui à partir de son deuxième pétard, avait le moral qui lui glissait dans les chaussettes au point qu’il ne pouvait plus m’entretenir d’autre chose que de sa terreur du néant - étant donné que pimenté d’un seul joint, il était encore charmant convive, je l’encourageais en outre vivement à économiser sa barrette.

         A l’époque, l’effroi métaphysique m’atteignait donc relativement peu ; il faut dire aussi que je passais alors beaucoup de temps à essuyer à la serpillière des cataractes de chagrins d’amour, occupation mondaine qui m’ôtait probablement quelques capacités réflexives. Mais après l’épisode du crâne de Saint-Germain en Laye, cette période légère s’acheva. Renonçant à écrire verticalement des strophes échevelées - mes murs étaient alors couverts d’un fatras de poèmes d’amours naissantes ou défuntes de ma composition - je me mis à accoucher horizontalement, sur un papier nocturne, mes trop humaines angoisses. Histoire de ne pas jouer petit bras, je devins franchement insomniaque et excessivement hypocondriaque.

         Je me mis à redouter particulièrement la nuit solitaire, avec son cortège d’impressions hallucinatoires que mon néocortex flapi, hors de toute consommation de psychotropes – cuillerées à soupe de Nutella mises à part -, s’était résolu à produire à cadence soutenue : objets qui bougent derrière soi, observateurs invisibles, bruits méconnaissables, silence bruissant, oppressions soudaines… toute cette « inquiétante étrangeté de l’ordinaire » du philosophe américain Stanley Cavell, à l’instar de ces scènes d’exposition anxiogènes des films à adrénaline, montrant des personnages banals se livrant à des activités quotidiennes d’où surgit brusquement l’épouvante.

         Lorsqu’il m’arrivait de rechercher dans quelque lecture élevée, en guise d’effort de transcendance, une explication phénoménologique, il me semblait que Hegel lui-même me disséquait avec commisération : « L’homme est cette nuit, ce néant vide, qui contient tout dans la simplicité de cette nuit, une richesse de représentations, d’images infiniment multiples, dont aucune précisément ne lui vient à l’esprit, ou qui ne sont pas en tant que réellement présentes. C’est la nuit, l’intérieur de la Nature qui existe ici - pur soi – dans des représentations fantasmagoriques : c’est la nuit tout autour ; surgit alors subitement une tête ensanglantée, là, une autre silhouette blanche, et elles disparaissent de même. C’est cette nuit qu’on découvre lorsqu’on regarde l’homme dans les yeux – on plonge son regard dans une nuit qui devient effroyable »… Pour la consolation philosophique, je pouvais me brosser… Souffrant de voir confirmé que « la mort, si nous voulons nommer ainsi cette irréalité, est la chose la plus redoutable », et que « tenir fermement ce qui est mort exige la plus grande force », mon esprit ne se sentait pas du tout d’attaque pour « conquérir sa vérité seulement à condition de se retrouver soi-même dans l’absolu déchirement », et pour « regarder ce négatif en face, et en sachant séjourner près de lui. » Je me demandais donc d’où j’allais bien pouvoir tirer ce « pouvoir magique qui convertit le négatif en être ». Et si en définitive je voulais bien admettre que mon imagination fut « la puissance la plus étonnante et la plus grande qui soit » pour perturber l’unité du Réel, la « liberté distincte » qu’elle m’octroyait m’empêchait en tout cas de dormir…

         Je sombrais enfin au petit jour, alors que la lumière transperçant les rideaux remettait enfin toute chose maligne en son lieu et place, chassait les entités imaginaires et les affolements existentiels des moindres recoins, et que les bruits de la rue, peuplée de vivants actifs, douchaient mon immonde anxiété de crever si jeune, nuitamment isolée, sans personne pour recueillir in extremis ma collection de crises métaphysiques, d’écrits embrumés et de vaisselle sale.

         J’aurais pu peut-être, en poursuivant la réflexion, me réconforter quelque peu en me persuadant que cette nuit hégélienne, cette appréhension pointue de ma propre contingence, cette immersion dans l’angoisse, constituait l’élément fondateur de ma subjectivité adulte, de mon humanité achevée. Mais délaissant les philosophes allemands et leur génie acéré (Kant et Heidegger ne m’avaient guère plus déridée), je me laissais aller à Epicure comme dans un matelas douillet : « de même que la médecine n’est d’aucun profit si elle ne chasse pas la souffrance du corps, la philosophie est inutile si elle ne chasse pas la souffrance de l’esprit. » Sa sobriété, son nominalisme, sa recherche pragmatique d’ataraxie m’apaisaient quelque peu : «« il n’y a rien d’effrayant dans le fait de vivre, pour qui est radicalement conscient qu’il n’existe rien d’effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre. Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort non parce qu’il souffrira en mourant, mais parce qu’il souffre à l’idée qu’elle approche. […] Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes pas ».

    La mort ne nous intéresse donc pas.

         C’est conceptuellement revigorant, mais il y a tout de même un hic : il est en effet nettement plus aisé, pour les milliards de potentialités humaines qui naviguent actuellement dans nos gamètes, de se prétendre non concernés par la périssabilité de la conscience et son remplacement par du rien, que pour nous qui avons accédé au stade de l’Etre – certains semblant toutefois avoir raté une marche… La mort ne nous concerne donc pas en tant qu’état, mais s’impose par contre le moins délicatement du monde en tant que représentation mentale. Il y a peu, l’épicurien Michel Onfray a émis à son propos quelques toniques formules : « agissons donc sur cette représentation : elle n’est pas encore là, ne lui donnons pas plus que son dû à son heure. Méprisons-là de notre vivant en activant la totalité des forces qui lui résistent : la vie. Vivons-la pleinement, totalement, voluptueusement. Le matérialisme conduit à la sérénité. La mort suppose l’abolition de l’agencement de ce qui nous permet de jouir ou de souffrir. Rien à craindre donc de la mort. C’est avant qu’elle produit ses effets : en nous terrorisant à l’idée de ce qui nous attend. Mais ne présentifions pas la négativité. Le moment venu suffira bien assez. » Mon insouciance primale d’autrefois n’était donc pas éloignée de ce sage haussement d’épaule. La boucle était bouclée : après m’être avisée qu’il y avait vraiment de quoi désespérer, j’essayais ensuite de réapprendre à m’en foutre. Le boulot de toute une vie.

         Mais à l’époque, ma configuration psychologique, mon sommeil et par conséquent ma ponctualité matinale s’améliorèrent notablement lorsque j’accueillis dans mon appartement un congénère masculin à temps plein, et dans ma psyché un attachement durable, changement de paradigme qui me fit alors tomber pleinement d’accord avec Edgar Morin : « l’amour est l’expérience fondamentalement positive de l’être humain. Elle est la seule riposte à l’angoisse ; elle est la seule riposte à la mort. L’amour, s’il ne s’enferme pas dans la possessivité et s’il ne se fixe pas dans le fétiche, s’il épanouit son caractère oblatif (et si de quelque façon le don, l’échange dépassent ou dominent la possession), est ressenti comme communication et authenticité, poésie et vérité. » Je n’ai cessé par la suite, même si le sujet de mon amour conjugal changea à quelques reprises, et que j’étendis ultérieurement mon manteau de ferveur au sentiment maternel, d’en vérifier la quotidienne véracité.

         Aimez donc bien, aimez beaucoup, et laissez-vous aimer à la même aune. C’est le seul moyen de bien vivre, c'est à dire de ne pas mourir de son vivant.