11.11.2007

"Holi, Fête de l'amour et du printemps"

   9e4167144a8edab51f346b67c973253e.jpg                          C’est à un voyage en Inde que le dernier opus du photographe Xavier Zimbardo, qui n’a de cesse de trimballer ses objectifs, son chapeau et sa curiosité tout autour du monde pour nous faire découvrir autrui à travers son regard ailé, tantôt lyrique tantôt aigu, nous convie cette fois : « Holi, Fête de l’amour et du printemps » est paru en ce mois de novembre aux Editions Images En Manœuvres.

         L’Inde… Nous nous en faisons tous notre catalogue d’idées contrastées. Mais point ici de faciles envolées exotiques sur l’Inde éternelle, ni même de naturalisme social sur les oripeaux de la mondialisation. Le livre est entièrement consacré à la fête de Holi, dite aussi fête des couleurs, célébrée dans toute l’Inde la veille de la pleine lune du mois de Phalgouna, en février-mars. C’est la célébration de l’équinoxe de printemps, qui s’inscrit dans le cadre universel et multimillénaire des rituels débridés de glorification de la fertilité, associée dans la religion hindoue au culte de Krishna. Des arcs de triomphe végétaux sont montés, d’immenses bûchers sont dressés, le combustible étant constitué par la bouse séchée des vaches sacrées ; le lendemain, c’est le charivari général : chacun asperge les autres avec de l’eau parfumée et surtout de grosses poignées de poudres de toutes les couleurs.

         Elle suscite une ferveur particulière dans la région de Mathura (200 km au sud-est de Delhi), désignée comme lieu de naissance de Krishna, le sympathique joueur de flûte qui séduit les gardiennes de troupeau, divinité la plus importante du panthéon hindou. Elle dure deux à trois semaines, tournant d’un village à l’autre. Par son origine et ses manifestations, elle est exubérance et excès. A ne pas mettre un promeneur occidental dehors… C’est pourtant là que Xavier Zimbardo s’est laissé noyé par le déluge de pigments et que ses appareils photos ont souffert, eu égard à la délicatesse de leur constitution interne. Heureusement qu’à force de sillonner la planète, Xavier est apparemment fait d’une autre farine : « quelle folie et quel bonheur ce fut de pouvoir photographier ces foules en extase, hurlant de rire », des gens « dingues de chants, de danses, de couleurs, de vie, d’amour, de Dieu, de tout ce qui leur passait par la tête », raconte-t-il notamment dans le texte qui chaperonne agréablement les images. « C’est une bagarre générale, gigantesque, et en même temps une vaste rigolade. » Une gageure que d’y prendre des photos ; c’est donc en acceptant de manger de la couleur comme les autres voire de l’absorber par tous les pores, mais revêtu d’un grand drap protégeant ses fragiles yeux numériques qu’il a pu fixer dans leur mémoire ces moments de jubilation bachique et d’exaltation collective qui n’ont guère d’équivalents dans nos quotidiens policés.

         Les images qu’il en a ramenées constituent donc une plongée profonde dans ce stupéfiant sacre du printemps, dont le livre, en une progression théâtralisée, raconte la forte symbolique. Vêtements, voiles, turbans et visages réjouis, d’abord distinguables les uns des autres, se fardent, puis se barbouillent, puis s’entartrent en un ballet extatique. Il tombe, il bruine, il neige, il naît partout, de toutes les dimensions de l’espace, de la poudre, de l’eau, des fleurs. A partir d’un certain moment, l’air lui-même est couleur ; un brouillard polychrome de gens et de particules que Xavier Zimbardo a capturé avec autant d’empathie que de virtuosité. Evoquer la gaieté de la fête est un euphémisme : les villageois sont visiblement hilares ; on imagine, mise à part la ferveur religieuse, le plaisir enfantin que l’on doit ressentir à peinturlurer sans retenue ses parents, ses amis, ses voisins. Quelques grands-pères prévoyants, aux dents fourbues mais aux moustaches vigoureuses, ont chaussé de grosses lunettes noires pour protéger leurs yeux ; çà et là, les hommes reçoivent des coups de bâtons de la part des femmes d’un autre village que le leur ; ils ont seulement le droit, ainsi veut la coutume, de se protéger avec des boucliers ; ils peuvent aussi se faire fouetter avec leurs propres chemises dont ces dames les ont prestement dépouillés. La fête n’est-elle pas toujours transgression ? On se prend à supposer que les villageoises en profitent pour châtier une domination patriarcale quotidienne… Sur d’autres clichés, des mains masculines se tendent vers des saris indifférents : les hommes supplient, les femmes passent, altières, pour une fois maîtresses du lien.

         Assurément, mieux vaut ne pas être agoraphobe. La foule est d’une densité extrême, les gens échangent étroitement leur chaleur, leur exultation, leur griserie, leur humanité pour un temps au moins conjuguée. On pense à Durkheim : « quand les consciences individuelles, au lieu de rester séparées les unes des autres, entrent étroitement en rapports, agissent activement les unes sur les autres, il se dégage de leur synthèse une vie psychique d’un genre nouveau. Elle se distingue d’abord de celle que mène l’individu solitaire par sa particulière intensité. Les sentiments qui naissent et se développent au sein des groupes ont une énergie à laquelle n’atteignent pas les sentiments purement individuels. […] La vie n’y est pas seulement intense ; elle est qualitativement différente » (« Sociologie et Philosophie, Jugements de valeur et jugements de réalité », 1924) ; Holi, sainte manifestation de holisme ?... On songe également à la poudre d’ocre qui recouvrait les corps dans la majorité des sépultures paléolithiques, depuis les premières inhumations volontaires d’il y a cent mille ans.      

    « Holi, fête de l’amour et du printemps » est ainsi ressenti comme un saut dans le mythe, l’ancestral, l’immémorial. « Le but de cet extraordinaire festival religieux est de faire fondre les frontières entre les individus pour fusionner dans la divinité », explique d’ailleurs Xavier Zimbardo. « Les cataractes de couleurs se mêlent et se confondent en tourbillons irisés de soleil, pour masquer tous les corps, les unir en une seule apparence identique et sombre. […] Il n’y a plus d’ego, plus d’hommes ni de femmes, plus de jeunes ni de vieillards, plus de riches ni de pauvres. » Alors tout se mêle, et on se perd dans ce paysage humain qui résonne comme les tableaux de la série « Comme un seul homme » d’Alain Blondel, où premiers et seconds plans, centre et bords, tout est silhouettes humaines confondues, pressées, cousues étroitement les unes aux autres dans la trame de la toile. On effleure un drame, en se doutant que d’une page à l’autre il risque de nous sauter au visage. Les couleurs nous ravissaient, mais peu à peu on les soupçonne ; la moisissure ne prend-elle pas elle-même de séduisantes couleurs pour dégrader la matière ? « La fonction de l'art […] est de mettre au monde des interrogations, qui ne se connaissent pas encore elles-mêmes », écrit Alain Robbe-Grillet (« Pour un Nouveau Roman »).

         Les photos trahissent par conséquent la violence de la proximité, de la promiscuité ultime. L’individu s’y égare. Les êtres sortent altérés de ce pressage. Les femmes se protègent la tête de leurs voiles, et en perdent leurs visages, donc leur identité ; seules leurs mains à la peau luisante et rougie en émergent, les photos obéissant ainsi au mot d’ordre du peintre Kasimir Malévitch : « le plus précieux dans la création picturale, c'est la couleur et la texture. Elles constituent l'essence picturale que le sujet a toujours tuée. » D’ailleurs, à force de la respirer avec les villageois, on étouffe, on brûle sous cette poudre envahissante qui prend une sournoise physionomie de gaz délétère. Sur la toile furieusement romantique « les derniers jours de Pompéi », du peintre russe Karl Brjullov, l’air aussi est or et rouge, mais il tue ; funeste comparaison, mais qu’y pouvons-nous ?... Les œuvres se parlent les unes aux autres, d’une sphère temporelle ou spatiale à une autre, et nous ne faisons que recueillir l’écho de leurs murmures.

         La couleur flotte dans l’air sans jamais retomber, épaisse comme de la matière, composant une aura surnaturelle d’où soudain, au milieu de l’assemblée, émerge un visage souriant mais effacé, brouillé, comme surgi d’une dimension parallèle ou d’un abîme de temps. On dirait un conte fantastique : cette femme n’apparaît que sur la photo, mais en réalité il était impossible qu’elle fut là... Et de page en page, les vêtements s’alourdissent, collent aux corps en plissés somptueux, profonds et raides comme ceux des statues, les têtes se courbent et les membres s’ankylosent de fatigue, voiles et cheveux s'appesantissent; la gaieté passée des couleurs, celle des poudres projetées comme des saris chamarrés, se fond progressivement dans un maelstrom brun de boue ; « le bon peintre est celui qui enterre une couleur chaque jour », disait Roger Bissière. Les voilà donc toutes englouties. Dans quelle géhenne dantesque ou sur quelle Porte des Enfers ces créatures semblent-elles à présent se mêler ?...
    Un nuage de poudre jaune lancé à nouveau sur les crânes pressés les uns contre les autres, et l’on est saisi par ce qui ressemble alors à des corps en linceuls sur lesquels de la chaux vive a été projetée pour hâter l’anéantissement des chairs. Les images de Xavier Zimbardo, en bonnes sémioticiennes, font sens pour parler directement à nos perceptions symboliques de la mort se frayant tranquillement son chemin au creux de toutes nos joies, de tous nos efforts de transcendance.

         Mais sans doute ne voulait-il pas terminer son « Holi » par ce constat ; c’est donc par des bras tendus et un dernier bondissement de poudre rouge que se clôt l’ouvrage : ces joyeux fêtards sont bien vivants, provisoirement repus mais reviendront l’année prochaine pour se réjouir à nouveau de concert. Espérons que les pépés à lunettes souriront encore à la vie sous leur croûte écarlate...

12.10.2007

"Made in Sarcelles, Belle comme le monde"

    1fd4fcb9070e2edf716f21e8c39a27a4.jpg                            Vient d’être publié aux Editions Images en Manœuvres le dernier ouvrage de Xavier Zimbardo, le photographe reporter et artiste au talent polymorphe. « Zimbardo, un patronyme de condottiere cuirassé d'or et de bronze ; […] un nom de dompteur qui claque comme un fouet ; des allures d'Indiana Jones mâtinées d'un Tintin version Reporter au Petit 20e », dit de lui le critique d’art Roland Duclos ; « il est l’un des photographes les plus médiatisés de la planète et surtout l’un des plus secrets. » Mais aussi un homme chaleureux et enthousiaste, toujours entre deux aventures. Découvrir le monde à travers le prisme de son regard est un plaisir esthétique autant qu’intellectuel.

         Avec ce dernier opus, c’est sa commune natale de Sarcelles qu’il nous donne à voir sous un angle largement ignoré de la focalisation médiatique habituelle, toujours plus sensationnaliste que réflexive : « Le Grand Ensemble de Sarcelles a célébré en 2006 ses 50 ans. Il voisine avec le village originel du même nom, âgé de plusieurs millénaires. Seule commune de France jumelée avec une localité israélienne et une localité allemande, c’est une ville-symbole, porteuse de mémoire et de toutes les douleurs comme de toutes les couleurs du monde : le grand ensemble fut bâti pour tenter de remédier à la crise du logement d’après-guerre mais aussi accueillir les rapatriés d'Indochine et d’Algérie, avec leurs souvenirs, leurs amertumes et leurs blessures. Il a longtemps personnifié l'anonymat et le malaise des banlieues, donnant naissance au mot « Sarcellite » pour figurer l'ennui des grandes cités-dortoirs », écrit-il notamment en introduction, expliquant qu’il a voulu donner de cette ville « une vision à la fois poétique, sociale, ethnologique, vision d’auteur certes subjective, mais qui permet de renvoyer, à tous ceux qui se font de notre cité une idée fausse, un reflet de notre vie commune plus conforme à la réalité. Ce livre a l’ambition de changer l’image que l’on se fait d’une ville de ces banlieues un peu rapidement honnies parce que méconnues, et devenir un autre symbole, celui d’une authentique fraternité par-delà les origines, les races et les convictions religieuses des uns et des autres. […] Après avoir voyagé tout autour de la planète pour les plus grands magazines, je reviens me laisser surprendre par ce que j’ignorais si près de chez moi. Tout est à explorer : on peut découvrir ici, derrière les façades prétendues grises, un véritable terrain d'aventures et des âmes chaleureuses, de toutes les nuances d’une France dorée par le soleil. […] Plutôt que d’attiser les haines, Sarcelles, la banlieue au regard arc-en-ciel, veut offrir des sources d’eau claire au cœur des brasiers de la colère. »

         Média muet, à l’instar de la peinture, la photographie nous parle pourtant à haute voix des choses derrière les choses, d’évidences conceptuelles si fondamentales qu’elles passent couramment à l’arrière-plan du factuel, de l’usuel, voire du préjugé. On oublie trop souvent que notre pays et ses vastes plaines de l’extrémité occidentale de l’Europe, ouvert aux migrations et aux influences culturelles, fut de tout temps un creuset de populations. On oublie que les mouvements migratoires des « Trente Glorieuses » ont contribué à bâtir notre économie moderne et notre modèle social et que les immigrés d’aujourd’hui sont nécessaires à leur perpétuation. On oublie qu’une ville, c’est une communauté d’humains qui se réunissent pour vivre ensemble, dans une proximité multipliant les rapports sociaux et favorisant les échanges commerciaux ; et cela fait 9000 ans que cela dure…

         C’est ainsi que les photos de Xavier Zimbardo interprètent la réalité de cette ville de banlieue pour mieux la révéler : l’impression la plus marquante qu’elles délivrent tient à l’universalité de l’espèce humaine, notre cousinage transversal avec les autres et notre filiation verticale avec nos prédécesseurs. Certaines images paraissent même dépourvues d’âge : les deux femmes qui chantent dans la pénombre, fortement soudées l’une à l’autre et la lumière accrochée à leurs mains entrecroisées, pourraient tout aussi bien offrir leur ferveur conjuguée aux esprits de la nature au fond d’une grotte préhistorique du temps des chamanes… Rituels religieux de plusieurs confessions, bals, mariages, fêtes, commémorations et représentations diverses, déclinent la même palette de couleurs vives et de sentiments : partage, gaieté, don, sérénité. D’un bout à l’autre du livre, les images de Xavier Zimbardo sont principalement imprégnées de joie.

         On se doute évidemment que comme chacun d’entre nous, les Sarcellois n’ont pas forcément matière à se fendre la pipe tous les jours… Mais il est réconfortant de les découvrir sous leur nature de banlieusards rigolards, s’esclaffant, trinquant, se souriant, s’amusant, s’enlaçant, s’assemblant, se regardant, se saluant, se congratulant, se donnant de l’amitié, de l’écoute ou de l’amour… une foule de bienfaits divers qu’ils se font les uns aux autres - car il y a heureusement plus de variété dans l’échange authentique que dans l’insulte. Du vrai bon lien social, fixé sur l’image en grande partie en dehors des activités professionnelles de ses participants, car contrairement à ce que prétend l’actuelle ministre des Finances, le lien social ne se réduit pas au contrat de travail…

         Le charme des bambins et des jeunesses des deux sexes à douce peau de pêche ou de mousse au chocolat réjouit assurément le regard, telle la lumineuse demoiselle extatique de bonheur dansant sur la couverture du livre, tendrement étreinte par son soupirant, la grâce absolue de sa main comme peinte par Léonard ; la sagesse paisible de certains aïeux à chapeau, casquette, turban ou chevelure grise enchante d’une autre façon l’esprit. Mais encore mieux que leur beauté, leur suavité ou leur patience devant le défilé des jours, Xavier Zimbardo donne à voir la dignité inaltérable des gens, tous les gens, quelle que soit la nature de leur labeur quotidien et leur position dans la hiérarchisation socio-économique installée. Telle Sylvie, femme de ménage à la MJC, qui pose face à nous dans sa blouse de travail, ses pantoufles et son corps lourd, mais dont le profil dans le miroir dévoile la majesté saisissante de son visage, incarnation d’une reine impavide surgie d’un portrait de la Renaissance. On l’imagine revêtue de brocart et d’une coiffe empesée, toisant noblement ses vassaux assemblés, et on se souvient alors à quel point l’expression « France d’en bas », tombée du haut d’une bouche premier-ministrée fut étonnamment méprisante.

         Les Sarcellois sont les personnages principaux du livre, mais leur décor quotidien est aussi bien présent, sous la forme d’une étonnante valse de couleurs et de formes. La coquette maison festonnée de bois, le jardin, l’étang, la verdure, le marché abondamment planté de légumes, il y en a toujours. La rue, la barre d’immeubles, le train, se montrent également dans leur utilitarisme tout prosaïque, mais se plient parfois à un agréable renversement de perspective qui leur donne à jouer un rôle inédit, ascenseur, rail de chemin de fer, palette de peinture, comme pour illustrer le fait que toute production devrait toujours, en satisfaisant le pratique, s’occuper aussi du joli qui ravit l’esprit. Et puis au détour d’une page, une surprenante recette alchimique, ou comment une rue nocturne, enneigée et artificiellement éclairée où poussent deux arbres nus, un vieux bâtiment et une voiture, peut se métamorphoser en enluminure des Très Riches Heures du duc de Berry… Quand ce n’est pas un terrain vague qui sous le manteau de l’orage prend des allures de Turner…

         Voyage urbain un tantinet mélancolique conjugué à un catalogue jubilatoire d’autrui, beau gros bouquin profus, généreux par le volume comme par le point de vue adopté : à force de se montrer ainsi assemblés, les Sarcellois se ressemblent ; les particularismes se mêlent dans le fondu-enchaîné de la communauté. In fine, « Made in Sarcelles » délivre par conséquent un message dont je ne sais si l’auteur l’a expressément désiré, mais que la force de ses images impose tranquillement au spectateur et qu’en tant que fondateur du Festival de la Photo Sociale, Xavier Zimbardo ne renierait probablement pas : l’ethnicisation de la question sociale dans les banlieues est un leurre commode au service de ceux qui se servent de la peur de l’autre comme moyen de contrôle ; les problèmes des banlieues ne sont pas ethniques, mais fondamentalement économiques et sociaux. Les quartiers de Sarcelles sont sensibles, au sens premier du terme, aussi sensibles que la pellicule de Xavier Zimbardo.