20.06.2008
L'amour expulsé
Le couple, dans son essence même, constitue à la fois l’expérimentation intime et l’expression sociale du concept de mixité : deux individus, deux altérités forcément différentes apprennent à bâtir de concert une familiarité et un vécu communs, fondant leur désir de lier leur condition et leur vie quotidienne sur la pierre angulaire de leur engagement amoureux. Parfois, à cette différenciation basique s’ajoute une variante culturelle, mais aussi un écart de nationalité. C’est principalement dans ce dernier sens qu’on parle couramment de couple mixte : quand un Français ou une Française souhaite former un couple et éventuellement se marier avec une personne étrangère, et vivre avec celle-ci sur notre sol.
Or de nos jours, cette liberté privée fondamentale d’aimer la personne de son choix et de cohabiter avec elle est gravement menacée, dans les cas où le conjoint, immigré ou demandeur d’asile, en situation régulière ou irrégulière, vient d’un pays hors Union Européenne. Les réfections successives de la loi régissant l’entrée et le séjour des étrangers en France en ont durci les conditions pratiques. Mais depuis la dernière élection présidentielle, la politique gouvernementale, avec sa logique de quotas d’expulsions, sa volonté affichée de contrarier l’immigration familiale, conduit dans les faits à une nette péjoration de la question des conjoints étrangers. On assiste à un changement visible de paradigme : au nom de la lutte contre les mariages « blancs », l’hostilité de principe semble à présent de mise dans le traitement des dossiers.
Enquêtes et auditions dépourvues de respect et de déontologie, recrudescence des procédures d'opposition au mariage et de refus de visas ou titres de séjour, difficultés pour obtenir la transcription des unions célébrées à l'étranger, arrestation et mise en rétention des conjoints étrangers en situation irrégulière, poursuites judiciaires à l’encontre des conjoints français, non reconnaissance du droit au séjour du conjoint étranger lorsque le couple vit hors mariage… Des tracasseries aux humiliations, de la délation aux expulsions, les pratiques administratives et policières brutales voire même illégales se multiplient, jetant de nombreux couples dans des situations inextricables et désespérantes. Parfois ce sont des familles déjà pourvues d’enfants que l’on sépare sans égard. La loi et l’éthique s’effacent devant l’arbitraire et la décontextualisation des décisions.
Aimer une personne étrangère sur notre territoire semble devenir un délit… Mais la résistance s’organise ; la Cimade, en première ligne pour l’aide aux étrangers (à l’instar de France Terre d’Asile ou Réseau Education Sans Frontières), a pris l’initiative de fédérer ces couples en danger : des collectifs, sous l’intitulé Les Amoureux au Ban Public, se créent dans de nombreuse régions de France pour dénoncer ces dérives préoccupantes et les drames humains qu’elles provoquent, défendre la légitimité des couples mixtes à mener une existence normale, et réclamer une modification de la législation et des pratiques administratives.
C’est dans le cadre de ce juste combat que s’inscrit un projet de livre sur lequel je travaille, en collaboration avec le photographe Xavier Zimbardo. Il rassemblera des témoignages et des photos d’un certain nombre de couples confrontés à l’heure actuelle à ces difficultés ou en ayant triomphé, mais aussi de couples mixtes ayant simplement à cœur d’attester de leur bonheur conjugal, et mettra en perspective la thématique avec les choix de société qui en découlent. Ce livre à paraître dans les prochains mois, parrainé par la Cimade et France Terre d'Asile, s’inscrit dans une double dimension, militante et artistique.
Couples et familles dits mixtes font partie intégrante de la société française ; champ privilégié d’échange et de dialogue entre cultures et nationalités différentes, ils représentent un précieux progrès social, un rempart contre la méfiance, le racisme, le repli communautaire. A l’heure où le gouvernement prévoit de modifier la Constitution dans le but d’instaurer des quotas ethniques d’immigration, supprimant ainsi le principe républicain d’égalité devant la loi, la lutte contre la xénophobie d’Etat apparaît comme un impératif citoyen, dans une France qui en tant que carrefour géographique et culturel majeur, a de tout temps représenté un creuset de populations et de civilisations.
10:16 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : couple, mixité, immigration, politique, société
30.01.2008
Les barbares
Il y a des civilisations, au sens de cultures différentes coexistant dans l’espace ou se succédant dans le temps. Et il y a une civilisation universelle : elle constitue l’humanité comme ensemble des personnes qui se doivent mutuellement le respect, des sujets de raison portant en eux un univers symbolique et moral qui les différencient des êtres déterminés du reste de la nature. Ce n’est pas une utopie fusionnelle ; c’est le plus petit dénominateur commun pour la préservation d’une philosophie humaniste suffisante à faire de notre vie autre chose qu’une jungle féroce, à assurer un authentique lien social plutôt que « la guerre de tous contre tous » comme la stigmatise Jean-Claude Michéa dans son « Empire du moindre mal » - qui d’une plume coupante ouvre les abcès de l’infection néolibérale pour en isoler causes et méfaits.
La civilisation universelle se conçoit donc comme constituée de valeurs, dicibles mais intangibles, bien avant que de l’être d’objets, et imprégnée notamment de la « décence commune » chère à Orwell. A cet égard, aussi bien toilettée soit-elle par une nécessaire évolution des mœurs ou par le recul de l’aliénation religieuse, la civilisation reste bornée par une petite poignée de règlements et de complexes fondamentaux sans lesquels elle n’est plus que spectre. Lorsqu’on prétend déréguler et « décomplexer » jusqu’à l’os la civilisation et ses échanges sociaux et économiques, on s’en extrait résolument pour s’en faire le fossoyeur. Quel que soit la couleur du fard dont il s’entartre la face, le désinhibé global n’est qu’un barbare. Brutal, incongru, malfaisant, grossier. Nous en cultivons hélas de nombreux exemplaires, plantes vénéneuses au parfum pouacre – qui enivre les uns et fait dégobiller les autres -, notamment à la tête de l’Etat et du patronat français, porte-flingues d’une droite qu’ils ont décomplexé comme on fait sauter à la barre à mines le couvercle d’un cercueil occupé ; ça coule, ça gicle, ça empeste, et le voudrait-on encore qu’on ne pourrait plus contenir les miasmes putrides qui s’en échappent.
Le complexe social, issu des leçons tirées de l’Histoire, c’est pourtant ce qui nous retient encore un tout petit peu au bord de l’abyme du cynisme et de l’obscénité entièrement normalisés. Il est par exemple nécessaire au bien commun et à la paix civile que le raciste ou l’homophobe s’autocensure, ou que le riche exploiteur, en l’absence de réduction décisive des inégalités sociales, ait au moins la pudeur morale qui l’empêchera de pavaner son opulence et son gaspillage mortifère sous le nez du pauvre et du précaire, et de leur flanquer un coup de pied aux fesses par dessus le Marché. Or cette dernière réserve n’a plus cours. « Enrichissez-vous », exultait la ministre Lagarde devant les grands patrons. Les derniers verrous sont en train de sauter. La solidarité se nomme assistanat ; de plus en plus, le distinguo sera opéré entre les bons pauvres et les mauvais ; les premiers sont ceux qui accepteront tous les minuscules boulots quart de temps appelés à se multiplier pour permettre aux entreprises de gérer les gens comme les stocks, à flux tendu. Des seconds, incapables de s’adapter à la lutte pour la survie, le monde sera purgé. « Derrière la fatalité, l’épuration sociale », disait John Kenneth Galbraith.
Adopter la seule mesure éthique et efficace pour la résorption du chômage, à savoir partager le travail équitablement, il n’en est évidemment pas question ; certains doivent travailler plus, d’autres fort peu ou pas du tout ; ces « réajustements » nécessaires au maintien ou à l’augmentation des profits sont le symptôme d’une aberration anthropologique : la soumission de l’homme à l’économie, plutôt que l’économie soit au service de l’homme. Lorsque Chirac faisait semblant de s’intéresser à la « fracture sociale », l’injustice et la précarisation étaient pour le moins présentées comme des maux ; de nos jours, Parisot et Kessler par exemple, présidente et ex-vice-président du Medef, ainsi que la tourbe serrée de leurs commensaux de droite et de soi-disant gauche, la taillent dans le marbre, apportant ainsi leur efficiente contribution à l’érection du monument commémoratif de notre extinction programmée.
La ligne de faille s’est donc creusée, entre ceux que cette explosion de darwinisme social révulse, et ceux qui soit s’en délectent, soit n’en reconnaissent même pas la logique meurtrière, trop occupés sans doute à se laver le cerveau à grande eau brune et gazeuse. Il serait temps pourtant que ces derniers, avant que le capitalisme fou n’avale toute morale, tout lien social, toute ressource pour finir par s’autodigérer dans une dernière orgie apocalyptique, laissent repousser, en même temps que les connexions synaptiques adéquates, leur libre-arbitre, leur conscience politique, leur capacité d’indignation, de résistance, de révolte.
Le fait que certains propos n’aient pas provoqué un tollé général dans l’opinion et de la part des leaders de la gauche parlementaire permet de mesurer le degré d’endoctrinement médiatique de la première et d’apathique compromission des seconds. Kessler prônant la dérégulation totale du travail et la disparition des acquis sociaux, Parisot répétant à l’envi que le travail doit être précaire puisque la vie et la santé le sont… ; autant de barbaries antihumanistes qui écrasent tout concept de contrat social : l’homme est tiré de force hors de la culture ; le travail précaire et le chômage deviennent son état de nature, au même titre que la vie et la mort.
L’Etat n’est plus l’instance protectrice qui garantit le droit de chacun à se conserver en vie et par conséquent à assumer sa condition et sa subsistance. La loi suprême est celle du Marché et des grandes entreprises transnationales, donc celle du dégagement d’un profit maximal directement sucé par la pompe buccale des actionnaires, les tiques et puces véritables du corps social. La République est éviscérée, ses concepts fondateurs ridiculisés ; l’égalité est assimilée à une antiquité, la fraternité à une faiblesse ; la liberté n’est plus qu’une coquille creuse dont la substance a été aspirée par l’oligarchie financière ; liberté de pressurer, exploiter, manager, délocaliser, polluer, consommer, croître et croître encore à l’infini jusqu’à épuisement du monde fini. Prétendre par conséquent que l’écologie politique n’est pas qu’une idéologie de gauche est une ineptie néfaste, bouffonnerie « Grenelle de l’environnement » à l’appui; ce n’est pas au dieu Marché et à ses vestales en Rolex qu’il faut confier la préservation de la planète et de l’ensemble de ses habitants ; autant demander au renard de protéger les poules.
Cet anarcho-capitalisme furieux retrouve cependant quelque utilité d’importance à l’Etat, lorsqu’il s’agit par exemple de répression, de surveillance, de fichage, de contrôle des individus, nécessaires à l’éradication de toute déviance contestataire, ou de tri méticuleux des immigrés, maçons nord-africains ou cuisiniers asiatiques dans la force de l’âge étant censés venir transpirer chez nous, mais en célibataires… Ou bien pour organiser l’orgasme électoral, qui laisse croire au peuple qu’il vit encore en démocratie parlementaire, alors que sondagière et plébiscitaire seraient des adjectifs plus appropriés. Ou encore pour conduire la propagande néolibérale, avec à sa tête un chanoine prosélyte nous pressant, toute honte bue, d’avoir la foi qui permet de remercier pour la botte sur la nuque. Que ce goupillon manipulateur puisse encore s’arroger le titre de Président de la République n’est rien moins qu’une trahison ; quels parlementaires assumeront leur rôle de protecteurs des institutions et exigeront de le démettre ?...
L’expression « politique de civilisation », dans cette bouche-là, est donc particulièrement grotesque ; « politique décivilisatrice » serait plus appropriée. De cette névrose collective, il nous faut par conséquent guérir. Nous ne sommes pas seulement conçus pour la concurrence et la guerre économique, mais aussi pour l’entraide, la coopération, le bénévolat, le don et le contre-don. Nous ne pouvons sans folie nous soumettre à cette tyrannie narcissique du « no limit » que la publicité, force armée du capitalisme mondialisé, insert à grands frais dans nos cerveaux (« vous êtes votre seule limite », martèle Nike) pour nous faire croire que notre identité est dans ce que nous consommons, et que notre position socio-économique ne dépend que de notre volonté. « Le christianisme demandait l’assujettissement au père, le communisme d’œuvrer pour la synthèse de la dialectique des classes », écrit Jean-Claude Liaudet (« L’impasse narcissique du libéralisme »). « La névrose libérale nous demande de laisser faire (sans jamais dévoiler qui fait…). Elle n’a pas besoin de nous comme sujets, mais comme joueurs ignorants s’en remettant au hasard des échanges. Il suffit pour cela de croire à la bonté de la main invisible, et à sa promesse : nous serons comme des dieux jouissant de nous-mêmes, libérés de tout besoin grâce à l’économie, libérés de la mort grâce à la science. » Des dieux sauvages, couronnés de logos, destructeurs de monde.
Il nous faut donc accepter sereinement de finir, de ne jamais circonscrire complètement le désir, de nous limiter pour assurer la survie de nos successeurs, nous permettant ainsi de mieux prendre soin des véritables sources d’infinité que nous portons en nous, sanctuaires indispensables de l’homme : la pensée, quand elle n’est ni bridée ni épluchée par la propagande, l’art, quand il n’est pas étouffé par l’inculture et l’abêtissement, et évidemment l’amour. Responsabilités fondamentales, à ne pas abandonner aux barbares.
14:10 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : néolibéralisme, politique, civilisation, écologie, sarkozysme
06.11.2007
La canonnière libérale
C’est le surnom qu’ont donné les chercheurs Raoul Marc Jennar et Laurence Kalafatidès à une énorme machine de guerre économique, conçue hors de tout contrôle démocratique, dont ils détaillent le fonctionnement et la finalité dans un livre paru en juillet dernier aux Editions Raisons d’Agir, fondées par Pierre Bourdieu : « L’AGCS. Quand les Etats abdiquent face aux multinationales. » L’objectif final de cet Accord Général sur le Commerce des Services, mis en œuvre dans le cadre de l’OMC par phases de négociations successives, est l’annihilation des services publics par leur totale libéralisation ; il menace donc à terme la santé, l’enseignement, la culture, comme l’accès à l’eau potable. Plus d'autorité publique pour abriter l’intérêt général ; tout sera marché, l’être humain y compris, pour le plus grand bénéfice des actionnaires des plus puissantes firmes mondiales. On dévore les 117 pages de ce petit livre avec une colère croissante, et une fois informé des rouages de la monstrueuse dérégulation que l’oligarchie mondiale est en train de nous concocter, on a l’impression d’avoir avalé un gros caillou d’indignation ; solidement enkysté désormais dans le tissu de notre conscience morale et politique, il n’est pas prêt de passer. Ceux qui tiennent pour avéré que modernité et progrès ne font qu’un et escomptent que demain ne sera pas pire qu’aujourd’hui, passeront leur chemin ; ceux qui préfèrent la connaissance à la candeur ou à la quiétude ne manqueront pas de méditer cet indispensable ouvrage dont voici les grandes lignes.
Retour sur la genèse de l’AGCS. C’est au lendemain de la 2ème guerre mondiale que les Etats-Unis entreprennent de mettre en place un système favorable à leur expansion économique ; pour ce faire, des organisations internationales telle que le FMI, la Bird (future Banque mondiale) sont créées, et des négociations sont entamées pour faciliter les échanges de biens et de marchandises en réduisant voire supprimant toute réglementation à effet protectionniste ; l’ensemble est consigné dans un traité, connu sous son sigle anglais GATT. Le but est d’augmenter le nombre de produits et de pays concernés, en procédant par cycles de discussions. A partir des années 1970, les plus grandes firmes américaines s’organisent en puissants lobbies pour inclure dans les négociations ce qu’on appelle désormais le « commerce » ou la « libéralisation des services », les grands médias, auxquels ils ont facilement accès, se chargeant de vulgariser les mots et les concepts. Les pays en voie de développement se cabrent, arguant que la libéralisation des services profitera essentiellement aux multinationales qui dominent le marché mondial. L’Union européenne, d’abord réservée, bascule sous l’ascendant d’organisations patronales comme l’ERT (l'European Round Table rassemble les dirigeants des 45 firmes européennes les plus importantes, leur but étant de modeler la construction européenne dans leur intérêt en influençant les décideurs politiques ; en 1991, son rapport « Remodeler l’Europe » présentait par exemple de fortes similitudes avec le traité de Maastricht adopté peu après). En 1985, le Conseil européen des ministres, sur proposition de Jacques Delors et de Willy De Clerq, annonce l’engagement de l’Europe en faveur d’un accord sur les services. « Sans les énormes pressions exercées par le secteur des services financiers américains, […] il n’y aurait eu aucun accord sur les services », dira David Hartridge, un des dirigeants de l’OMC.
L’ordre du jour du cycle 1986-1994 du GATT englobe ainsi des champs s’écartant du commerce des marchandises comme règlementations sanitaires, propriété intellectuelle (le « commerce des idées »), investissements, subventions, etc., et un certain nombre de services (services financiers, télécommunications notamment). Les pays capitalistes avancés mènent le jeu, semant la division entre les pays du Sud pour venir à bout de leur résistance. Il s’agit en outre de créer une nouvelle instance internationale dépassant le cadre du GATT et intégrant l’ensemble des services : en 1994, les représentants de 124 gouvernements et de la Communauté européenne créent l’Organisation Mondiale du Commerce. Le changement de paradigme est considérable. Alors que les Etats ayant accédé au GATT étaient des « parties contractantes » adhérant volontairement aux accords, les pays « membres » de l’OMC sont tenus d’en respecter toutes les règles ; une plainte devant l’organisation conduit à des sanctions, la partie gagnante recevant l’autorisation de pratiquer un « droit de rétorsion » contre la partie perdante. Les implications sont tellement importantes « qu’il est pertinent de parler de révolution néolibérale », soulignent les auteurs ; « après l’effondrement du totalitarisme étatique en URSS, un nouveau totalitarisme émergeait : celui des marchés. Contrairement à la comptine journalistique, il ne découle pas d’une évolution inéluctable, mais de choix politiques délibérés effectués par tous les gouvernements occidentaux. »
L’AGCS, dont le premier cycle officiel est entré en vigueur en 2000 et doit s’achever fin 2007, est donc un accord programmé de négociations périodiques et obligatoires jusqu’à ce que tous les services soient entièrement libéralisés. Il ne constitue pas un traité avec des clauses précises, mais un processus ininterrompu auquel à terme aucun secteur ne peut échapper, y compris ceux où l’égalité des droits entre citoyens ne devrait jamais être remise en question, comme l’éducation ou la santé. En effet, le texte fondateur indique que sont seulement exemptés les « services fournis dans l’exercice du pouvoir gouvernemental », à savoir la justice, la police, la défense, ultimes territoires régaliens de l’Etat ; tous les autres, considérés comme des « marchés » à partir du moment où coexistent déjà des fournisseurs publics et privés, sont impliqués (ce qui est le cas presque partout, écoles et cliniques privées coexistant par exemple avec écoles et hôpitaux publics). Toute législation, réglementation, norme, jadis adoptée dans chaque pays au nom de l’égalité et de la protection du citoyen est assimilée à une « entrave au commerce » qu’il convient de lever.
Pour réaliser à quelle sauce piquante nous nous apprêtons à être dévorés, il importe de comprendre comment fonctionne l’AGCS – et ce n’est pas le moindre des mérites de Jennar et Kalafatidès que de mettre ses mécanismes et sa technolangue absconse à la portée du lecteur. Tous les pays membres de l’OMC sont tenus de fournir l’ensemble de leurs réglementations liées à la fourniture de services. Vient ensuite « l’engagement » : un pays indique le niveau de libéralisation qu’il concède dans un secteur donné, le degré d’application faisant l’objet de négociations. Il ne peut à partir de ce moment-là imposer aucune nouvelle protection ou restriction dans ce secteur. C’est l’effet cliquet de l’AGCS. Un gouvernement, quelque soit l’orientation politique privilégiée par les électeurs qui l’ont porté au pouvoir, doit appliquer l’engagement pris par son prédécesseur. Ce qui est adopté dans le cadre de l’AGCS est en outre prééminent sur toute autre disposition locale, nationale et internationale.
Lorsqu’un Etat engage une activité de services dans le processus, celui-ci est dit « consolidé » si aucune limite n’a été fixée, et « non consolidé » si l’Etat en question a indiqué un degré de libéralisation souhaité (quatre modes progressifs sont distingués) ; ces « limitations » ne sont en aucun cas taillées dans le marbre, mais destinées à être remises en cause dans les cycles ultérieurs de négociations. Celles-ci se déroulent souvent sur le principe de l’offre et de la demande : je dérégule un des mes secteurs et tu dérégules un des tiens. Deux acrobaties supplémentaires cuirassent la force de frappe de l’AGCS. Le « traitement de la nation la plus favorisée » oblige chaque pays à étendre à tout fournisseur de services des Etats membres le traitement le plus favorable accordé à l’un d’entre eux. La « règle du traitement national » consiste à accorder à tout fournisseur, étranger ou national, privé ou public, d’un service impliqué dans le processus, le même traitement. Les effets sont ravageurs : un pays ne peut plus développer un service public ouvert à la libéralisation sans offrir exactement les mêmes moyens aux entreprises privées du même secteur économique.
Il n’est pas donc besoin de se demander d’où viennent par exemple l’initiative du groupe UGC de porter plainte contre la mairie de Montreuil (93) parce qu’elle projette l’extension du cinéma art et essai municipal, ou le débat actuel sur le zonage et les jours d’ouverture des supermarchés (réglementations considérés par l’OMC comme « des obstacles non nécessaires au commerce des services ») ; ni de quelle farine était pétrie la fameuse « directive Bolkenstein » de cette Constitution européenne dont nous n’avons pas voulu goûter et qui nous est resservie de force en perfusion. Elle correspond au mode 4 de libéralisation des services de l’AGCS, ou programme d’importation du « capital humain », selon la délicate terminologie de l’OMC, qui devrait permettre d’embaucher une personne en contrat temporaire selon les conditions sociales de son pays. Cette libéralisation-là n’est pourtant qu’un prélude ; la fugue est plus corsée : il s’agit en effet d’un préalable à la « libéralisation du mouvement de la main d’œuvre » à l’échelle mondiale. « Il serait en effet impensable », expliquent Jennar et Kalafatidès, « d’accorder à des entreprises étrangères venant s’installer sur le sol européen le ’’droit’’ d’importer des employés selon le mode 4 sans avoir accordé ce même ’’droit’’ aux entreprises locales » ; ce sera un spectacle impressionnant que de voir l’éléphant Dumping s’asseoir sur les genoux de chaque employé…
Dans d’autres domaines régissant la vie quotidienne, la canonnière néolibérale, au fur et à mesure de l’avancement des négociations de l’AGCS, lancera de rudes bordées. Sa finalisation obligerait par exemple les collectivités locales à accorder à toute entreprise privée les moyens financiers et humains qu’elle consacre habituellement au service de ses administrés ; les auteurs en fournissent des échantillons édifiants ; retenons ceux-ci : « une multinationale pourra poursuivre pour concurrence déloyale une commune qui subventionne sa cantine scolaire ; […] les clauses éthiques incitant les établissements publics à acheter des produits labellisés « commerce équitable » seraient considérées comme discriminatoires. » Est déjà venu le tour de l’éducation publique de sentir le vent du boulet, secteur que l’OMC a décrété en 2000 « mûr pour la libéralisation ». La liste des demandes de libéralisation émanant de plusieurs pays est à cet égard significative : certains visent l’enseignement pour adultes, l’enseignement supérieur et technique de troisième cycle, mais d’autres souhaitent libéraliser également les enseignements primaire et secondaire… Je laisse aux futurs lecteurs de l’ouvrage le plaisir de découvrir également ce que la marchandisation radicale fera de l'environnement, de la culture, de la santé, mutation accélérée par le creusement volontaire des déficits publics… ; notons seulement la classification de l’eau potable comme un service et comme une marchandise à privatiser, nappes phréatiques y compris, et la spécification que toute norme en matière d’eau ne peut en aucun cas primer sur les règles de la concurrence commerciale. Et mettons cela en perspective avec la récente enquête d’UFC Que Choisir qui épingle les marges « astronomiques » réalisées sur la facturation de l’eau par les prestataires privés Veolia et Suez. « La clé d'une meilleure gouvernance de l'eau reste dans les mains des élus locaux qui [...] lors de la renégociation de leur contrat [...] doivent envisager sérieusement l'opportunité d'un retour en régie publique », affirme l’association. Sauf qu’au regard des règles de l’AGCS, le retour est impossible…
De larges pans de notre histoire économique et sociale contemporaine peuvent se comprendre au travers de la progression souterraine de l’AGCS - à laquelle gouvernements de droite comme de gauche ont prêté la main -, et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fait pas l’ouverture des JT… Derrière cette machine sévissent évidemment ses pilotes, dont Pascal Lamy, ancien commissaire européen au Commerce extérieur, directeur de l’OMC, membre du Parti socialiste pour autant que cette appartenance ait encore le moindre sens dans un tel contexte. Les méthodes néocoloniales de M. Lamy pour faire capituler les délégués de certains pays sont d’une courtoisie sans pareille : « tous les moyens sont mis en œuvre pour forcer les pays en développement, et en particulier les pays les plus pauvres, à accepter ce qu’ils refusent », expliquent les auteurs. « Ainsi, lors de la conférence ministérielle de Doha, chaque délégation des pays en voie de développement, au premier rang desquels les pays africains, a été priée de se présenter dans la suite de Pascal Lamy où furent proférées promesses et menaces. Au cours de réunions informelles convoquées soit par M. Lamy soit par son homologue américain, entourés chacun d’une armée d’experts, les ministres invités qui n’appartenaient pas au groupe des pays industrialisés n’ont pu recevoir le concours de leurs propres experts, voire de leurs ambassadeurs à l’OMC ; ils étaient interdits d’accès. » Plus fort : comment faire passer un texte de mise en œuvre de l’AGCS quand il suscite de vives critiques de la part d’une majorité d’Etats ? La technique Lamy est imparable. Il suffit de le faire précéder d’une note précisant qu’il ne s’agit que d’un document exprimant la position de quelques-uns et aucunement une décision arrêtée. Puis à la conférence suivante à Hongkong (2005), retirer purement et simplement la note introductive : le projet est considéré comme ayant fait l’objet d’un accord préalable, et adopté dans la foulée…
Les pays du Sud ne manquent pas de protester contre les « pressions » et les « manipulations flagrantes » (déclaration de Cancun, 2004). L’Organe de Règlement des Différends, le tribunal de l’OMC, dans lequel siègent à huit clos des « experts » sans aucune légitimité élective, ne manquera pas de leur faire rentrer leurs doléances dans la gorge : le « droit de rétorsion » qu’il accorde est réservé de facto aux nations riches. Si certains pays renâclent devant l’AGCS, d’autres en sont le fer de lance : les Etats-Unis, le Canada, le Japon et l’ensemble de l’Union Européenne, ce quadriumvirat constituant le directoire de l’OMC. « Dans ces tractations commerciales, l’Europe compte au nombre des négociateurs les plus agressifs et les plus favorables au libre-échange sans entraves », soulignent les auteurs. Du point de vue communication, ce sont paroles lénifiantes et mensonges flagrants (« on n’adresse aucune demande aux pays les plus pauvres » disait par exemple la ministre belge du Commerce Extérieur » en 2003 au micro de la RTBF) ; les négociations et leurs enjeux s’abritent dans la discrétion et le secret, à l’abri de l’opinion publique comme du contrôle parlementaire. En 2005, quelques-uns de nos députés ont demandé à avoir accès aux données de l’AGCS. Le ministre délégué à l’Industrie leur permit de venir consulter, pendant une semaine, dans un bureau du Ministère des Finances, un document de plus de 400 pages rédigé en anglais commercial sans avoir le droit de prendre de notes ou de faire des photocopies… Outrés, les députés écrivirent au ministre pour dénoncer « cette parodie de consultation et d’apparente ouverture, inacceptable d’un point de vue démocratique ». La lettre ne reçut aucune réponse.
C’est bien là l’effet dinde de Noël de l’AGCS : comment vider le ventre de la démocratie pour le remplir d’une lourde farce de despotisme. « En acceptant de négocier les accords de l’OMC, les gouvernements se font les complices des seules bénéficiaires de la dérégulation globale : les firmes privées transnationales », concluent les auteurs. « Par faiblesse ou par intérêt, les Etats souverains n’ont rien tenté pour réguler les activités de ces entreprises dans un cadre juridique international. Au contraire, ils en sont devenus les instruments. [...] Désireuses de placer les dérégulations obtenues à l’abri de toute remise en question, elles favorisent la création de centres de décision qui échappent au contrôle démocratique. […] Une oligarchie s’est ainsi mise en place. L’ordre mondial qu’elle entend instaurer se fonde sur la hiérarchie, la technocratie et la fortune. » Des résistances se sont organisées (voir par exemple www.portail-hors-agcs.org), la première étape étant bien entendu l’information : on ne peut s’opposer à ce qu’on ne connaît pas. Quand on fait sortir de l’ombre la scandaleuse réalité de l’OMC, il est possible de la faire reculer. En 1998, une mobilisation associative et politique, notamment en France, a permis de faire retirer un projet baptisé Accord Multilatéral sur l’Investissement, destiné à démanteler les politiques publiques de tous les pays et permettre aux firmes transnationales d’opérer partout sans se soumettre aux lois en vigueur. Tel un vampire, il n’a pas résisté à la lumière… Si de nos jours certaines communes se déclarent « zone hors AGCS », l’effet est pour l’instant principalement symbolique ; cette initiative a en tout cas pour bienfait de sortir l’accord de l’obscurité médiatique totale et de l’accueillir dans le débat public ; sommer nos responsables politiques de prendre position ne pourrait-il pas d’ailleurs se révéler utile pour tamiser les faux des vrais démocrates ?
Quelques soient nos opinions politiques, il n’est pas concevable en effet que l’on puisse se résoudre à cette négation de la souveraineté des peuples à disposer d’eux-mêmes et à opter pour un projet de société, à la substitution souterraine de la démocratie par la ploutocratie la plus cynique et la plus inégalitaire. Antihumaniste, hyper-individualiste, conservatrice, totalitaire, l’idéologie qui sous-tend l’AGCS est un fléau. Combien serons-nous donc à nous dresser devant la gueule obscène du canon ?...
17:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Economie, politique, AGCS, OMC, néolibéralisme, Pascal Lamy
22.10.2007
Parlez-vous sarkozien ?
Le langage est l’expression de la pensée, mais aussi son déploiement. « Le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie », établit Hegel (« Philosophie de l’esprit »). « La parole ou les mots portent une première couche de signification qui leur est adhérente et qui donne la pensée comme style, comme valeur affective, comme mimique existentielle, plutôt que comme énoncé conceptuel », affirme Merleau-Ponty (« Phénoménologie de la perception »). « La pensée dépend des mots », écrit Orwell (« 1984 »).
D’où la propension, pour les communicants politiques et leurs brochettesde docteurs ès manipulation, à bricoler le langage pour orienter émotionnellement l’opinion publique vers l’acquiescement placide, au détriment de ses facultés de raisonnement et de jugement. A ce jeu, l’actuel président est assurément habile, comme le circuit électoral l’a montré, cuirassant sous une rhétorique publicitaire ses objectifs brutaux comme le chocolat chaud enrobe le cœur glacé des profiterolles... Mais hormis évidemment pour ce qui est de l’effet répulsif qu’elle provoque dans la troupe serrée de ses détracteurs, il n’ignore pas que c’est seulement en continuant à conditionner fermement sa majorité électorale qu’il est susceptible de lui faire avaler sa très grosse gélule néolibérale. S’ingéniant à faire passer le mouvement et la prolixité pour des présupposés de modernité, d’efficacité et de pédagogie, il persiste donc, fidèlement secondé par son assistance média, à la canonner à jets continus d’allocutions, conférences de presse, interviews et discours divers.
La majeure partie de ce verbe prodigue est disponible sur le site internet de Nicolas Sarkozy, enfin… celui de la présidence de la République Française, mais entre portrait du susdit imposé à chaque clic, chaînes de la « PR TV », agenda, photos et autre fanclubesque « retrouvez tous les déplacements de Nicolas Sarkozy », on a quelque excuse si l’on confond; le bleu républicain dont l’outil est habillé en prend comme une tonalité bleu roi ; la dignité du poste en paraît toute cyanosée… Rien n’y suggère en tout cas, conformément à l’attitude globale de l’élu du 6 mai, l’effacement de la personne devant la fonction, « la transcendance du rôle-titre sur le titulaire » qui est « son honneur, son humilité et notre assurance-vie », affirme Régis Debray dans son dernier ouvrage (« L’obscénité démocratique »). L’ordre républicain, explique-t-il, est notamment tributaire de « l’écart maintenu contre vents et marées entre le dépôt et le dépositaire de l’autorité, la fonction publique et l’individu privé. […] La République ignore les corps de gloire. C’est une majesté fantôme et incorporelle qui proscrit l’allégeance, la mystique du chef. »
Dans ce mince opus exposant en exergue que « c’est ce n’est pas la démocratie qui est obscène ! C’est la scène républicaine qu’il faut sauver de l’obscénité, au moment où la politique devient le tout-à-l’égo d’un pays en proie aux tyrannies de l’audimat, de l’émotif et de l’intime », le philosophe médiologue, d’une plume élégamment incisive, entre autres cibles taille un joli costard à Nicolas Sarkozy ; sans le désigner nommément mais sans ambiguïté non plus. Le langage déversé notamment par le plus haut sommet de l’Etat se fait clairement aligner : « le brut, l’émotionnel, le naïf, le babil, le cru, le ’’on se lâche’’, […] le nettoyage rhétorique de notre langue et le diktat partout du premier degré, […] place au coup de colère ou de sang, aux yeux humides, au dérapage verbal, […] la décontraction dérive en désinvolture, l’élaboré passe pour alambiqué, le digne, pour hautain, le poli pour maniéré », […] une infralangue orale. »
Le niveau de l’infralangue, mouture postmoderne de la langue de bois, pratiquée par Nicolas Sarkozy, est d’autant plus bas qu’il s’adresse à ce qu’il considère probablement comme un infrapeuple… Le discours prononcé le 8 octobre à la Maison de l’Emploi de Mâcon, pour annoncer le projet de fusion de l’ANPE et de l’UNEDIC est à cet égard édifiant. On reste ébaubi par la puissance de la dialectique : « d’abord cela montre que c’est possible, et que ce n’est pas impossible » ; par la finesse de la syntaxe et des expressions : je vais mettre les pieds dans le plat », « c’est bien beau votre truc », « nous, on a pas inventé le fil à couper le beurre », « si c’est une bonne idée, là où tout le monde est, il n’y a qu’à faire la fusion », ou autres « on va à la bagarre »… Il s’agirait de se faire comprendre d’un aréopage de polytraumatisés crâniens qu’on ne parlerait pas autrement - à faire douter le demandeur d’emploi mâconnais des capacités cognitives de son conseiller… Le discours est en outre généreusement arrosé des noms des fonctionnaires présents, histoire d’établir un semblant de proximité à coups de « je ne l’ai pas dit, mais je le dis à Mme Jaillet », et autres « Mme Thomas peut le dire, il y avait beaucoup de réticences à l’origine, Mme Chamoullaud il y a des inquiétudes, je le dis à M. San Filippo également »… Cela permet de faire passer rapidement le beaucoup plus précis « on mettra fin au doublon de certaines fonctions supports », mais grâce auquel « vous pourrez avoir une polyvalence qui va accroître l’intérêt de votre travail » - traduit en français, cela pourait donner : chacun devra accomplir le travail de deux personnes.
Le même jour, les ouvriers de l’entreprise mâconnaise Metso Minerals ont droit à un autre discours. Le vocabulaire et la syntaxe sont à peine moins triviaux (« il a trouvé cela tout seul, lui », « il ne faut pas compter sur moi pour aller raconter des salades »)… Mais avec « je voulais vous dire cela, du fond de ma sincérité. Je sais bien ce qu’on attend d’un Chef de l’Etat dans les sommets internationaux, il faut que je le fasse aussi, mais ma place, elle est aussi là, à rencontrer les gens. Je suis aussi le Président des ouvriers, même de ceux qui n’ont pas voté pour moi », l’hypocrisie du propos atteint le risible : pauvre président obligé de se coltiner les dirigeants des plus puissants pays du monde et de prendre des vacances dans le Bush, alors qu’il se sent si bien avec les gens ses semblables… La lourdeur avec laquelle Nicolas Sarkozy commente sa présence dans cette usine, lui qui se dit pourtant simple et pragmatique, trahit en outre la malignité subliminale de la novlangue présidentielle : les truismes du genre « si le chef de l’Etat ne va pas dans les usines, qui ira ? », « je rencontre des gens. C’est quand même mon rôle », « je dois aller sur le terrain, je dois aller voir des gens », sont des antiphrases qui suggèrent le contraire de ce qu’elles signifient : insister ainsi sur une présence qu’il prétend normale lui permet de se conférer un mérite particulier à être là. Chanceux métallos, le président en personne condescend à vous expliquer sa politique… Politique qui tient principalement dans une bonne grosse invocation : « je souhaite que les entreprises vous donnent le maximum d’heures supplémentaires, que vous preniez le maximum de rémunérations pour ces heures supplémentaires, que cela crée le maximum d’activité. » Amen. Sans oublier au passage de diriger la vindicte ouvrière sur le commode bouc émissaire, celui qui « gagne davantage avec l’assistanat qu’avec le travail. » Point de RMI ou autres minima sociaux : « assistanat » est évidemment choisi comme le vocable le plus péjoratif possible.
Le discours prononcé à l’université de Dakar le 26 juillet était situé sur un tout autre niveau de langue que ces derniers, puisque l’auditoire n’était pas composé d’électeurs auxquels faire croire qu’on est l’ami du peuple. Il s’était au contraire drapé d’un lyrisme que son auteur Henri Guaino voulait sans doute majestueux (« que feriez-vous, jeunesse africaine, de ma pitié », « jeunes d’Afrique, ne cédez pas à la tentation de la pureté », « frères à travers cette foi mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine »), appelant Senghor, Camara Laye et Rimbaud en renfort, mais qui avait visiblement pour mission de faire passer des tartines à connotation paternaliste et discriminatoire qui n’ont pas manqué de susciter l’indignation en France et encore davantage en Afrique. Quelle pitié, alors que Nicolas Sarkozy était venu proposer rien moins que la « Renaissance de l’Afrique », grâce à une « stratégie commune dans la mondialisation »… Ce n’était pourtant pas si difficile à comprendre, puisque comme il l’expliquait doctement aux Sénégalais « l’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen »… Sans blague. Notre président en est sûr : figurez-vous que les Africains ne sont pas plus bêtes que nous… ; ils ont dû avoir grand plaisir à l’apprendre, tout autant que de savoir qu’une fois « l’homme africain » embringué dans un vaste et vague projet « Eurafrique », « alors là seulement […] il se sentira enfin un homme comme tous les autres hommes de l’humanité. » Ce qui implique qu’en attendant d’y souscrire, il se sentira comme il peut, mais enfin pas tout à fait comme un homme ?... Le contraste avec l’évocation de l’Afrique dans le discours aux ambassadeurs (27 août) est frappant : « l'Afrique reste encore à l'écart de la prospérité mondiale. Elle ne peut tirer le meilleur parti de ses immenses richesses naturelles, trop souvent menacées de pillage, et elle souffre plus que d'autres des conséquences des changements climatiques. A mi-chemin du calendrier des objectifs du millénaire, nous allons poursuivre notre effort d'aide. »
Les Africains n’ont donc pas été jugés capables de saisir des propos sobres et précis de ce genre ? A la place ils ont eu un long pensum ampoulé posant le diagnostic du président français sur les malheurs du continent africain, « qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. » Ici point de pillage. Rien évidemment sur la part de responsabilité de la France dans le sous-développement africain, sur son soutien néocolonial aux dictateurs corrompus et aux réseaux poussant certains pays à sacrifier leur agriculture et leur environnement au profit de l’exploitation des matière premières. On ne s’attend pas hélas, quelque soit l’abyssale sincérité d’un président, à ce qu’il fasse la pleine lumière sur les dessous pas très chics de cette politique, mais de là à aller jeter benoîtement à la figure des Africains que tout ce qui leur arrive est de leur faute, il y a une marge de décence. Quant aux anciens colonisateurs, « ils ont eu tort », certes, d’avoir notamment « abîmé une sagesse ancestrale », mais quitus leur est ensuite décerné : « la colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable du gaspillage et de la pollution. »
On a ici un exemple d’une figure de style dont Nicolas Sarkozy et ses scribes ne sont certes pas les précurseurs en rhétorique politique, mais dont il use et abuse dans presque tous ces discours : la répétition d’un élément en début de phrases (dite anaphore, en rhétorique), utilisée pour marquer la fermeté de ses intentions, mais de façon si insistante qu’elle s’apparente à une sorte de scansion dont le rythme obsessionnel est censé emporter et convaincre plus encore que le sens. Le discours du 30 août à l’université d’été du Medef en était truffé, tel le morceau de bravoure : « cette rupture je la crois nécessaire. Cette rupture je m’y suis engagé. Cette rupture les Français l’ont approuvée. Cette rupture je la ferai. Je ne laisserai personne y faire obstacle. Je ne laisserai personne l’édulcorer. Je ne laisserai personne la dénaturer. » Yoh… Notre président ferait sans doute un bon rapeur… Voilà en tout cas les patrons rassurés, et au-delà de son auditoire direct, l’opinion publique et la classe politique dûment chapitrées, si ce n’est menacées. La parole de Nicolas Sarkozy contient beaucoup de ces bouffées narcissiques de toute puissance, dignes d’un régime autocratique plus que d’une démocratie parlementaire. Le « nous » est plutôt rare, à croire que gouvernement et majorité parlementaire sont inutiles. Le « on », utilisé pour désigner une entité globalisée d’opposants et de prédécesseurs, est par contre très fréquent.
Dans le long discours au Medef vendant sa politique économique et sociale, on trouve aussi des perles comme « je veux en finir avec l’idéologie qui met l’entrepreneur au ban de la société » - Ah bon ? C’est bizarre, on n’a encore jamais vu un entrepreneur raser les murs de peur d’être reconnu… Avec le sophisme et l’hyperbole, Nicolas Sarkozy n’y va pas à la petite cuillère, mais à la truelle : postulant une stigmatisation qui n’existe pas, il peut se donner le rôle de protecteur de la supposée victime, ainsi qu’il s’y était livré lors de l’interview télévisée du 20 septembre à propos des professions concernées par les régimes spéciaux de retraites, décryptée par l’excellente Judith Bernard d’Arrêt sur Images. Il n’hésite pas en outre à manier le paradoxe : dans le discours du 3 octobre aux parlementaires de la majorité, il explique qu’« alléger les rythmes scolaires » permettra « d’apprendre mieux ». Autrement dit, moins d’école, plus de réussite scolaire… Bel exemple de renversement orwellien du langage. Sur le même sujet, Nicolas Sarkozy était nettement plus proche de son but réel face au Medef : « je me suis engagé à ne pas renouveler un emploi de fonctionnaire sur deux partant à la retraite. […] Comment voulez-vous supprimer des postes à l’Education Nationale si nous laissons le même nombre d’heures de cours ? » C’est ce qu’il appelle « des économies intelligentes »… Il est intéressant de noter que le président manipule davantage le langage face à sa majorité parlementaire mais parle plus direct face aux patrons. Il a donc plus confiance dans l’adhésion des seconds à ses objectifs que dans celle des premiers. S’adressant au Medef, il est d’ailleurs question de « nos idées », tandis qu’en s’adressant aux parlementaires, c’est un comminatoire « j’ai pris des engagements pendant la campagne présidentielle. Ces engagements sont aussi les vôtres. […] Que les choses soient donc claires pour tout le monde. » C’est très clair : le représentant du Medef tient le pouvoir exécutif, et l’Etat est désormais considéré comme une entreprise.
Le discours aux parlementaires contient des effets manipulatoires proches de ceux du discours de Dakar : « je veux dire aux fonctionnaires qu’ils sont des citoyens à part entière » ; et parlant des électeurs : « il faut penser aux 64 millions, y compris à ceux qui n’ont pas voté pour vous et qui n’en sont pas moins Français. » Encore heureux ! Qui a pu prétendre que les fonctionnaires et les électeurs de gauche étaient des citoyens ou des Français de seconde zone ? Mais en insistant sur ces évidences comme s’il fallait en convaincre l’opinion, Nicolas Sarkozy suggère implicitement qu’il est possible de penser le contraire ; tout en se posant en défenseur de la pluralité et du respect, il introduit un doute. Ces tropes, procédés utilisés pour faire passer un sentiment de manière tacite, sont largement présents dans le sarkozien. Une infralangue, au sens cette fois-ci d’infrason…
Le langage de Nicolas Sarkozy est par ailleurs gorgé d’expressions à la première personne suggérant l'autorité et le courage, (« je veux », « je me battrai », « j’ai pris tous les risques », « je n’ai pas peur »), le tout entrecoupé par le matraquage du mot magique, « rupture », bulldozer subliminal dont il a déjà réussi à faire un substantif connoté. Il expose en outre fréquemment sa propre énonciation (« je le dis », « je le redis », « je veux le dire », « je vais dire », « je veux l’expliquer », « je veux parler »), tout en affirmant qu’il se situe en permanence dans le registre de la parrhésie (« je dis la vérité », « je le dis franchement », « je joue carte sur tables », « il faut avoir le courage de le dire », « si je l’ai dit, c’est que je le pense »). Une langue la plupart du temps redondante, cabotine, affabulatrice, incantatoire plus qu’explicative, impropre à penser la complexité. Mais doit-on s’en étonner, alors que Nicolas Sarkozy évoquait dans le discours de Dakar « ce besoin auquel je crois moi-même tant, ce besoin de croire plutôt que de comprendre, ce besoin de ressentir plutôt que de raisonner »… Jouer sur la foi et l’émotion, plutôt que sur la compréhension et le raisonnement ? Méthode idéale pour éradiquer tout esprit critique. N’en doutons pas : de la dérégulation néolibérale dont Nicolas Sarkozy est aujourd’hui dans notre pays le principal chargé de mission, le langage est la tête de pont. Alors continuons de décrypter, d’alerter, de résister : ce qui ce conçoit bien se dénonce clairement…
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23.07.2007
En finir avec le monarchisme républicain
Bien que pourvue, conformément à mon identité femelle, d’un système pileux modeste, je ne peux regarder le moindre reportage trahissant, en fond sonore ou pictural, le décorum royal dont se tartinent les sommets de l’Etat , sans avoir l’impression qu’une forêt de poils se hérisse d'indignation sur mes membres : palais Pompadour, villégiatures seigneuriales, escortes empressées, carrosses lustrés, respect révérenciel, trésorerie somptuaire, dépenses nébuleuses, pectoral doré, portraits en gloire, hallebardiers casqués, ouvreurs de portes, porteurs de parapluie et autres larbins compassés… voilà pour le protocole habituel.
Quant à ce qui transparaît de l’attitude générale de nos gouvernants, il est loisible de le juger à la même aune de princier sans-gêne : celui d’une élite auto-assumée pour laquelle les biens et la souveraineté de l’Etat (et dans une certaine mesure de ses subdivisions territoriales) sont consubstantiels, non à l’entité morale et juridique de la nation, mais à leur fonction et par une extension choquante, à leur personne.
Sous l’Ancien Régime, le royaume de France étant une possession héréditaire du monarque, les coffres de l’Etat l’entretenaient, ainsi que son entourage familial et ses subordonnés. En république, la France n’appartient évidemment à aucune personne physique, le peuple se gouvernant par le truchement des représentants qu’il élit, et rétribue pour l’exercice de ces fonctions. Au nom de quel principe constitutionnel les président, premier ministre et ministres sont-ils donc logés, nourris, blanchis, conduits, servis, aux frais exclusifs de leurs administrés, au nom de quelle légitimité institutionnelle peuvent-ils piocher en toute obscurité dans les finances publiques pour mener le train de vie opulent et ostentatoire de suzerains qui ne disent pas leur nom ?
L’idée que les gouvernants, y compris le plus haut, devraient prendre en charge leurs dépenses personnelles, c’est à dire toutes celles, quelle que soit leur nature, qui ne tiennent en rien à leurs responsabilités officielles, paraît en effet tenir de l’éthique politique la plus élémentaire. Pourquoi ne pourrait-on adopter les pratiques de sobriété et de transparence en vigueur dans les démocraties nordiques ?... Si une luthérienne simplicité ne convenait pas à nos dirigeants, ils pourraient toujours claquer en toute flamboyance méditerranéenne leurs propres sous, et faire ainsi œuvre utile pour soutenir la consommation de petits fours et d'écrans plasma…
Bref, quand donc la république française se dépouillera-t-elle définitivement des oripeaux de la monarchie héréditaire de droit divin, y compris dans la terminologie – ne parle-t-on pas couramment des « fastes » de la république, ne désigne-t-on pas la circonscription d’un député comme son « fief », la femme du président comme « la première dame de France » ?...
Probablement pas dans les cinq ans à venir, en tout cas. Dans notre monarchisme républicain hybride, le nouvel impétrant, qui use de toutes les ressources de son hyperactivité gouvernementale, de sa stratégie de marginalisation de l’opposition et d’une omniprésence médiatique bien orchestrée, pour accentuer la regrettable présidentialisation du régime, semble à l’aise comme loup en forêt profonde. Il est assisté notamment par deux alliés de choix, dont les comportements opposés lui servent habilement de faire-valoir.
D’abord un chef de gouvernement inutile : si dans notre régime, cette fonction porte en principe son titulaire à assumer une responsabilité majeure, susceptible en outre de le positionner comme successeur ou rival potentiel du président, ce premier ministre-ci pousse l’effacement jusqu’à préconiser lui-même la disparition de sa fonction. Puis une épouse à l’apparence et au comportement hiératiques propres à accompagner la pipolisation de la vie politique, et visiblement éprise de reconnaissance personnelle. L’affaire de la Carte Bleue, émargeant directement sur le Trésor Public, attribuée à Cécilia Sarkozy, a déjà mis en évidence que les rênes de l’Etat sont tenues par des gens considérant de manière explicite et « décomplexée » que le statut privé d’épouse du président lui confère l’usance des fonds publics – Carte qu’elle a ensuite restituée du fait de la polémique engendrée, mais peut-être aussi, comme le suggérait le Canard Enchaîné (11/07/07) parce que les montants ainsi réglés étaient susceptibles de ne plus demeurer confidentiels… Mais en accompagnant le 12 juillet en Libye le secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant venu évoquer avec Khadafi le sort des infirmières bulgares – tiens, une affaire étrangère non confiée au ministre afférent… -, Madame Sarkozy a puisé à nouveau dans une idéologie monarchique : s’arroger ainsi un droit de représentation de son mari auprès d’un chef d’Etat étranger est le fait de la reine, non d’une personne à laquelle la constitution républicaine ne reconnaît aucun pouvoir, aucun office.
Dans un contexte propre à alimenter tout poujadisme de mauvais aloi, il est grand besoin de rappeler quelques fondamentales évidences : le président de la république et les ministres sont des fonctionnaires. Ils se positionnent aux premières places de la pyramide administrative, et non pas d’une pyramide féodale. L’honneur de leur fonction est de servir en s’oubliant, non de se servir en oubliant leurs devoirs.
16:40 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : République, politique, Sarkozy
04.07.2007
Fillon et Laporte, discursivité comique comparée
La Croissance, vous connaissez forcément ? En attendant que faute de nourriture, d’eau et d’air frais à nous mettre sous la dent, nous soyons tous obligés, dans un avenir plus ou moins proche, de décroître salement, notre salut économique (mais non pas économe) passe par la Croissance. C’est ce que nous expliquent en tout cas les spécialistes, comparant notre petite croissançounette fatiguée à la terrifiante méga-croissance des pays dits « émergents », qui grâce à des méthodes de managements ayant fait leur preuve chez nous au temps des « Misérables », s’apprêtent à nous avaler tout cru.
Mais ce que je ne savais pas, pauvre ignorante, c’est qu’il y avait deux croissances : la dure, et la molle. La première est géniale, la seconde est nulle. C’est ce que nous a expliqué le 3 juillet dernier, au journal de 20 heures de TF2 (pardon France 2, mon doigt a bizarrement fourché), notre premier ministre, qui en dépit de sa virile chevelure aile-de-corbeau ressemble à Ashley Wilkes dans « Autant en Emporte le Vent » (le second rôle digne et raffiné mais falot). Alors voilà : prendre d’énergiques mesures pour réduire notablement nos somptueux mille milliards d’euros de dette, ce serait extrêmement utile, certes, mais manquerait singulièrement de panache : ce serait « la croissance molle »…
D'après ce que j'ai compris, la croissance dure, par contre, survient automatiquement quand on agrandit le trou. Mais pas pour n’importe qui : au profit… comment ? De la recherche, de l’enseignement, de la solidarité, de l’emploi des jeunes ? Non, non, çà c’est encore du mou, du petit bras, du compte d’apothicaire, du bête bon sens. La dette, on la creuse au profit des plus fortunés, en comptant sur leur propension bien connue à la philanthropie pour réinjecter les économies qu’ils auront ainsi réalisées dans les entreprises et la consommation et non dans l’épargne. Une vision grandiose, ambitieuse, risquée, mâle, dure quoi…
Je préfère encore écouter les joyeuses bourdes de Bernard Laporte, notre inénarrable prochain sous-ministre aux Sports, qui interrogé (au même journal, le 2 juillet) sur la façon dont il se prépare à son futur poste ministériel, a confié que le soir, une fois l’entraînement du XV de France terminé, il se « documentalise » en lisant quelques dossiers. Lui, au moins, il me fait rire. Alors que Fillon, en me jouant du pipeau, me fait pleurer.... de rage.
11:45 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Fillon, Laporte, politique, économie, dette






