25.09.2009
Pour le loup un son de fée
Pour le loup
Des pieds pour bien s'enfoncer en tapis de terre,
Des mains pour abriter un pétale, une paume,
Un visage pour voir la vérité de l'autre,
Je les ai demandés au verre longtemps fendu,
Au fil trop tendu qui lâche, à la chair hachée,
Au bateau qui renonce, à l'idole écrasée.
Ils n'ont rien offert que petits pots de soupirs.
Ma voix s'est donc tue, on se tue si rien n'écoute.
Mais mon cœur attend car un seul sait le toucher,
Ce grand loup noir qui trotte en sombre solitude,
Griffé de combats, fors la flamme en ses yeux ambre,
Et qui m'ouvre le royaume de sa toison chaude.
Un son
Je sais ce qui palpite et je sais le donner.
Un souffle d’air souple, un éclat de pensée vive,
Un sourire qui se tend, une onde à peau humide,
Un frisson de ventre, un cil froissé qui se meurt,
Une veine qui scande, un geste rond qui s’ouvre,
Une mousse de temps, un don de soi moiré,
Une attention dorée aux lueurs du matin,
Un sentiment qui prend sens et jamais ne ment,
Qui tient bon à la houle, à la peur, au vent froid,
Ni changeant ni caprice, battement sincère.
Je l’ai enfanté pour lui qui l’entend vibrer.
De fée
L'oreille, fine assez pour la brise muette,
La caresse, posée si légère qu'elle en tremble,
Les yeux, perçant le noir, allumant une aurore,
L'innocence, qu'on heurte mais qui ne rend pas,
La patience, berçant les heures aux chants d'aile,
La sagesse, qui sait, qui sent, qui tient, qui porte,
La force, enroulée en cordes nues de cheveux,
La fougère, chambre de vert et lit bruissant,
Le sortilège, cercle de feuilles et ferveur,
Un esprit de fée se tend doucement vers toi.
09:55 Publié dans Poèmes et dessins | Lien permanent | Commentaires (42) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie
22.03.2009
Stratégies contre le silence
Un vent de larmes s'est couché sur mes joues,
Une source de lames s'est creusée dans ma chair.
Mes cendres sont froides et mes yeux sont éteints.
Un temps trop cireux d'hébétude se lève,
Qui m'emporte si loin sur son échine osseuse.
Comme si j'avais cent ans, mes morceaux se dessèchent.
Un chien de douleur s'est accroché à mon cœur,
Je l'ai senti me l'ôter, l'amener à son maître,
Mais on peut vivre sans cœur. Il suffit d'être un rien,
Rien d'important, rien qui vaille, rien qui soit précieux.
Puis mourir pour ressembler au portrait de son âme.
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« La mort ne surprend point le sage ; il est toujours prêt à partir », écrit La Fontaine (« La Mort et le Mourant »). « Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La préméditation de la mort, est préméditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir », affirme Montaigne à la suite des stoïciens (Essais, I, XIX, « Que philosopher c’est apprendre à mourir »).
Toute peur, qu’elle soit maquillée de futile ou d’ultime, est un esclavage. Réserver à notre prochaine et totale absence du monde des plages fréquentes de représentation mentale, n’épuise donc pas toute révolte de la conscience devant la certitude de sa finitude, mais permet d’en domestiquer un tant soi peu l’effroi. En bonne stratège, la pensée de la mort s’utilise en outre comme électuaire efficace contre cette perte de temps qu’est la peine à vivre : consommer des durées indues à craindre, geindre ou feindre, comme s’il s’agissait d’expérimentations à mener dans une existence avant de pouvoir en corriger les résultats dans une autre, conduit à mésuser gravement de ses possibilités de bonheur, à ne pas accorder à sa vie la considération que sa fragilité lui devrait. Une vie que l’on néglige ou craint de s’efforcer à mettre en accord avec ses désirs, aspirations, idéaux, avec l’ensemble du paysage intérieur de notre conscience, est un lac d’ennui et d’inutilité opaque. A trop gâcher, notre vie n’est plus flux primordial mais mortier épais…
Introduire l’idée forte de la mort au sein d’une attitude quotidienne précédemment trop heurtée, circonspecte ou lénifiante, contribue ainsi à la contenir dans des limites philosophiquement utiles et à l’empêcher de s’inviter en subreptice dans le reste de l’existence ; car la mort est sournoise et prend le masque de bien des renoncements, des lâchetés, des résignations, des irritations, des ressentiments. Pour éviter que ses méfaits explosent un jour à notre conscience en une gerbe horrifique de regrets, il faut la traquer sans relâche dans les méandres de notre réalité, cracher son goût dès qu’il nous monte à la bouche. « L’amour de la vie, hors duquel l’amour n’est que foutaise », écrit le situationniste Raoul Vaneigem (Entre le deuil du monde et la joie de vivre). « Suis-je parvenu à me défaire de la pliure que le pointillé du sursis imprime aux existences ? (…) La crainte est au centre d’un monde sans cœur. (…) Combien d’années a-t-il fallu pour que la vie s’incarne en moi, pour qu’elle devienne au sein de mes déséquilibres le centre de gravité, au fond de mes déperditions le pôle d’irradiation ? »… Et si l’on ignore encore comment bien vivre, ne pas oublier que donner de soi à autrui, créer, apprendre et réfléchir, produire de l’amour et de l’art, restent les meilleures façons de conférer à nos actes la nécessité qui nous est propre. Nous sommes notre sens et notre cause.
Mais lorsqu’il n’y a vraiment plus rien à jouir, plus personne à réjouir, quitter la vie… Pour Spinoza, le suicide est l’échec du conatus (le désir de chacun de persévérer dans son être) ; l’esprit s’engloutit, mutilé par les passions tristes. Mais que l’on cherche, en s’annihilant volontairement, à détruire la déchéance de l’extrême vieillesse, les souffrances de la maladie incurable, ou une douleur psychologique insupportable, ne peut-on cependant considérer le suicide, en tant que produit de notre choix de circonstance et de temporalité, comme la moins mauvaise des fins ? Par rapport à la troisième, les deux premières raisons semblent toutefois plus solidement objectives parce que totalement extérieures à nous au sens spinozien : les souffrances physiques ne font pas partie de notre essence, mais découlent de contraintes biologiques ; alors que se tuer par amour, par exemple, est un produit de notre imaginaire, de la narrativité dont nous sommes pétris. Mais il n’y a dans les faits aucune différence : les peines morales (comme d’ailleurs les satisfactions) acquièrent pour nous une réalité aussi pure que les phénomènes naturels qui touchent notre corps.
On peut aussi envisager le suicide comme un acte de liberté philosophique. Ne plus trembler devant la fatalité et l’ignorance du moment où elle se manifestera, mais lucidement décider de ne plus persévérer dans son être. Vivre debout, en tâchant d’épuiser de chaque journée toute possibilité d’intensité, de satisfaction, de jubilation, puis tomber d’un coup, comme un arbre… Spinoza nie pourtant le suicide, quelques soient ses causes, comme manifestation volontaire, lui donnant une explication qu’on pourrait qualifier de moléculaire. « Spinoza ramène le suicide à une maladie d’erreur. A savoir : toute une zone de particules sous des rapports donnés, ne reconnaissent plus les autres particules sous leurs autres rapports comme étant les leurs, et se retournent contre elles. Si bien qu’il faudrait dire des maladies auto-immunes, à la lettre, que ce sont des suicides organiques. Tout comme les suicides sont des espèces de maladies auto-immunes psychiques », analysait Gilles Deleuze (cours du 6/1/81 à l’Université de Saint-Denis) - ce qui n’a pas empêché le philosophe d’y succomber puisqu’il s’est défenestré en 1995… Tout effort pour motiver le suicide serait ainsi une tentative de rationalisation d’un processus pathologique.
Du suicide philosophique, il resterait donc seulement l’idée à caresser : « la pensée du suicide est une puissante consolation : elle nous aide à passer maintes mauvaises nuits » écrit Nietzsche (Par delà Bien et Mal). En tant qu’éventualité d’achèvement d’une vie accomplie, le suicide est un éperon pour la pensée, une incitation à poursuivre sans cesse le travail inachevé de la production de sens, un regard aiguisé sur la contingence. Pureté de contingence qu’on ne rencontre cependant jamais ; un acte qui à chaque instant peut ne pas être, s’extrait d’un déterminisme dont il nous est impossible, pilotés que nous sommes par les gènes et les affects de notre condition humaine, de totalement nous départir. Notre liberté s’arrêterait ainsi à la connaissance des actions possibles, sans se prolonger dans leur réalisation : le suicide, dissolution effective de nos atomes au sein du monde, est forcément toujours une perte d’autonomie, une anticipation sur la soumission finale.
L’éparpillement ultime de soi, que constitue ce passage entre une liberté de mots et un assujettissement de fait, peut se comprendre par conséquent comme le dernier stade de la Nausée existentielle décrite par Hofmannsthal, Musil ou Sartre : l’impuissance à établir des rapports ordinaires avec les choses et avec autrui, la scission douloureuse entre le langage et la pensée, l’évanouissement de la capacité de synthèse, la fragmentation du réel en minuscules morceaux que la perception ne parvient plus à relier, la survie à coups de petites euphories aussitôt évanouies, c’est la perte vertigineuse et écoeurante de l’unité de l’Etre.
Fulgurance de la vision « moléculaire » de Spinoza qui annonçait, deux siècles et demi avant la psychanalyse, l’angoisse de néantisation qui saisit ceux qui sont atteints par une sensation terrifiante de dépersonnalisation, de disparition du Moi. Mais la psychologie ne suffit peut-être pas à rendre compte du profond défaut de cohésion qu’est la perte d’identité. Des analogies fondamentales ne se trament-elles pas entre le petit échantillon d’architecture cellulaire que nous formons et la vastitude infinie ou indéfinie dont nous sommes issus ? La physique quantique démontre qu’au niveau subatomique, l’état de la matière dépend de l’observateur ; hors notre regard embrassant, le monde serait donc non seulement neutre de beauté, mais ne ressemblerait qu’à une sorte d’agrégat perpétuellement hésitant. Peut-être alors qu’on se tue quand on ne sait plus voir du monde que ses erratiques composants, et que crie en nous le pulvérulent vertige de cet émiettement...
Pour bien vivre, la mort est utile, pourvu qu’on n’oublie pas que sa couleur est silence d‘atomes solitaires…
16:39 Publié dans Blog, Poèmes et dessins | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, vie, mort, suicide, spinoza, deleuze
16.02.2009
La mort bleue fume un ange
La mort bleue
J’ai vu la mort en bleue, glace et miséricorde.
Abîmée de sommeil je m’y enfoncerai,
Toute larme enchâssée dans son indifférence,
Nue, transie et seule comme au premier matin.
Quand le temps non échu, la vie nous choit des mains,
En l’hiver du cœur, pilé de désinvolture,
Un sommet froid est linceul où s’ensevelir,
Blanc hautain effleuré d’un pinceau bleui d’ombre.
L’esprit qui s’éteint de sa propre volonté
Scelle la preuve ultime de son humanité.
Supporter de saigner sans révolte ou refus,
Est un lot de bête tristement résignée.
Celui qui se posant au crissant des creux bleus,
Tue la douleur qui lui bat jusque dans la gorge,
Ne trouve nulle paix. La paix est pensée de chair.
Le corps d’où l’esprit fuit est chose sans repos.
J’ai vu la mort bleue et je me suis souvenue,
Que je marchais à elle déjà sans le savoir.
On meurt d’être trop peu aimé, de trop mal vivre,
Fouetté crûment de pleurs, de béance et d’absurde.
Fume
Je danse comme on tremble sur un tapis de braise,
Je marche comme on meurt sur un fil de fer froid.
Ni sang, ni cri ni larmes n’en gouttent au passage.
Trop polie, et trop fière et bien trop attentive
Pour verser sur autrui cette pluie si fragile.
Mais la brume me cherche et nul vent ne me sauve.
Mon rire est un tocsin, ma voix un chant qui tombe.
Je perds mes mots d’amour sur le chemin des sourds,
Des fous, des assombris ou des trop malheureux.
Je me suis enflammée sur leur tendresse en paille.
Je n’ai pas su qu’ils brûlaient depuis trop longtemps
Et que pour m’aimer il ne leur restait que cendre.
Autour de moi s’enroule une fumée sournoise.
J’avance au pas de ruine où ses bras gris m’attirent,
Déjà mes cheveux fuient dans l’écrin de sa bouche.
Elle m’aura de fatigue dansante et marchante,
J’y plongerai mes mains où nulle tête ne pose
Et je me tairai comme une statue de temps.
Un ange
Ce jour le temps des fleurs n’est pas encore venu
Mais il luit en moi comme un franc reflet de miel.
Il porte un enfant grave, délicat bourgeon,
Un ange à peau tiède et lisse, au regard de mer,
Nourri de chaleur, de nuages, de pétales.
Tu le vois, tu souris, mais tes mains sont chargées,
Pour juger son poids tu ne l’as pas soulevé.
Il attend, sage et calme, sans s’impatienter,
Que la douceur de son nom, que ses doigts d’étoiles,
Te ravissent, t’apprivoisent et te touchent au tendre,
Que te penchant vers lui, assis dans l’herbe humide,
Tu ouvres enfin tes bras pour l’y mettre à l’abri.
Il y vivra serein, ne te fâchera pas,
Se serrera à toi, y étendra la paix.
Comme s’il avait mille ans, il sait le coût de vivre,
Il sait qu’il est trop rare pour qu’on le tue d’oubli.
15:08 Publié dans Poèmes et dessins | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : mort, amour, poésie













