08.10.2008
Petit jeu social
A la demande du talentueux Martin Cadeau, me voici à mon tour invitée à citer, parmi le vaste corpus de refrains et de rimes qui serpente sur les cordes vocales de ma mémoire, cinq chansons qui me ressemblent, plus une que je chéris tout particulièrement. Je crains – verbe ici tout rhétorique – que pour moi chanson ne soit forcément vibration d’amour, car ces six-là chantent ce qui nous occupe principalement en cette vie si on a compris que le minuscule délai accordé ne nous permet pas de perdre notre temps.
- Douce Dame Jolie, de Guillaume de Machaut (1300-1377), par l’ensemble Gothic Voices. C’est un des virelais ou « chansons balladées » du fameux clerc musicien, le « maître de toute mélodie » comme le nommait le poète Eustache Deschamps. Un sommet de cet art de cour éminemment paradoxal, où dans un monde fait pour les hommes, le trouvère caresse les dames de ses quarts de ton et de son adoration soumise. Je le chante en la depuis de nombreuses d’années, je le chantais à mon fils lorsqu’on arpentait les étés de montagne en cueillant des fraises sauvages ; je le chante toujours, mais maintenant mon tendre rejeton a du poil aux pattes et me lance « il va pleuvoir » dès que j’entame le premier couplet…
- Le Lai du chèvrefeuille de Marie de France (1154-1199), la première femme écrivain en langue française, par la Boston Camerata. Il y a beaucoup de strophes d’une langue d’oïl délicieusement rugueuse, mais je les connais toutes. A la fin, Tristan se sépare de son amour, c’est fort et désespéré, mais de son chagrin il fait de l’art : « Tristan qui bien savait harper, En avait fait un nouvel lai. » Sublimer sa peine pour créer de la beauté, c’est une de nos justifications en ce monde.
- la Canzonetta Deh vieni alla finestra du Don Giovanni de Mozart. Don Giovanni chante pour négligemment séduire une belle, en s’accompagnant d’une mandoline délicate comme un sourire et douce comme une traîtrise, et s’il a en outre la tonalité métallique de la voix de Ruggiero Raimondi, on se sent fondre comme un sucre dans une bouche patiente. Et puis parce que ce qui sort du cœur de Mozart est pour moi l’équivalent d’une hostie consacrée pour les cathos sauvages.
- Les dessous chics, de Serge Gainsbourg, par Jane Birkin. Un bijou de chanson grise. « Quand on est à bout, c’est tabou », cela me vêt assez bien.
- No expectations, des Rolling Stones. Parce que Beggar’s Banquet est le meilleur album des Stones, et que cette balade tranquille offerte aux amours défuntes qui éclatent comme l’eau sur la pierre, ne contient aucune once de mièvrerie.
- Dreaming my dreams, des Cranberries. Celle-ci peut prétendre à être la perle de mon collier d’ondes. J’ai chanté « There’s no other place that I’d lay on my face » en appuyant mon front sur l’épaule d’un homme aux yeux en chocolat chaud. Il est resté collé.
A ce stade, mon anticonformisme acquis s’interroge sur ce qui lui sied le mieux et choisit d’interrompre le fil, tout en en tissant un autre grâce au compromis passé avec ma curiosité : veuillez donc, visiteurs de passage, confier ci-dessous vos préférences musicales.
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07.08.2008
Spinoza, Mozart et tapas
Il y a peu, des personnes que j’aime m’ont dit, écrit ou téléphoné une phrase très affable consistant à me souhaiter de vivre une excellente journée pour le motif qu’il y a quatre décennies et des modestes poussières, à la même date, se déroulait un événement fort banal mais pourtant unique en ce qui me concerne, puisqu’il ne s’agissait rien moins que de l’inauguration de ma présence au monde. Cette commémoration, bien qu’agréablement agrémentée de baisers et de tapas, est cependant censée scander un cruel décompte numérologique. Ce n’est évidemment pas l’année en plus, tissée à parler, rire, lire, écrire, étreindre, pleurer, écouter, admirer, imaginer, se repaître avidement ou tranquillement du réel, qui pose problème. C’est l’année en moins sur ce qui m’est imparti, à savoir le temps de cerveau encore disponible pour ma conscience.
Heureusement, il y a Spinoza, le Maître de l’Eternité. Il y a aussi Alain, son commentateur le plus délicatement profond. Mais il y a encore Ollivier Pourriol, jeune philosophe dont le dernier livre rose fuschia caresse l’œil avant que son contenu, profusément empli de l’un et de l’autre, ne vienne dorloter l’esprit (« Cinéphilo ») ; s’appuyant pertinemment sur le second, il y bichonne des pensées chatoyantes pour apprécier au mieux, en tout émerveillement, la lumière du premier.
Dûment étoilée de Spinoza, je secoue alors mes sensations de cendre épandues sur mes épaules alourdies d’anniversaire, car malgré ma contingence et ma fragilité humaine, je réalise que je sais déjà capturer l’éternité pour m’en nourrir en fragments délicieux : « l’éternité est la jouissance infinie de l’existence » (« Ethique », I). Le secret de cette sentence est dans le temps.
Pas n’importe lequel. Pas le temps subi, le temps lourd, celui qu’on trouve trop long ou qu’on ne rattrape pas, celui qu’on perd ou qu’on sent passer, celui qu’on mesure, compte, pointe et maudit, pas le temps des montres, des sirènes, de l’exploitation, des calendriers, de l’argent et des trains. Ce temps-là nous pèse, nous enchaîne et nous vole le ravissement d’exister.
Mais le temps du poème, de la musique, de la passion et du soupir, le temps de la pensée souple et du corps désentravé, de la gratuité, de la lenteur, de la liberté et de la contemplation ; dans un visage, une mélodie, une fleur, une fractale ou une vague, c’est une nature qu’on perçoit, explique Alain en glosant sur Spinoza, « forte, équilibrée, suffisante. En rapport avec le tout, mais non point par ces vues extérieures et abstraites qui font le savant ; au contraire, par l’idée singulière et affirmative de la chose, ou par l’âme de la chose, directement contemplée. C’est l’autre vrai, le vrai sans paroles. (…) Il m’est signifié par le poète que la mort n’est rien, et que tout moment est éternel et beau si je sais voir. Chacun a l’expérience de ce bonheur soudain, étranger à la durée, et qui fait que l’on aime cette vie passagère. » C’est ainsi que « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels », approuve Spinoza.
Il y a de ces moments de grâce et de feu où l’existence est une intuition, une intensité sans limite, où l’on jouit de notre conscience et de sa place au sein du monde, de notre singularité au milieu de l’universel, et de l’infinité de notre désir. « L’immortalité ne vous donne que plus de temps, l’éternité vous donne le temps, vous donne véritablement le sentiment de durer. Pas plus, mais mieux » écrit Ollivier Pourriol. « Même si notre puissance diminue, on peut l’augmenter en l’exerçant autant qu’il nous est possible. Spinoza ne nous a pas promis que nous ne mourrions pas. Il nous a promis de sauver la plus grande partie possible de notre esprit, de nous rendre éternels autant qu’il est possible. A nous de nous arranger avec le reste. » On fait alors au mieux ce pourquoi on a pris la peine de naître et de vieillir : ressentir la joie, la produire pour les autres et pour soi.
On peut toucher à l’intérieur de sa vie ces points chauds d’éternité, à revivre en tous sens sans se lasser. Chacun en trouve, s’il existe et non seulement survit. Comme c’était il y a peu mon anniversaire, je vous fais un cadeau en vous indiquant un des meilleurs fragments d’éternité que je connaisse. Il se cache chez Mozart. Bien entendu, c’est loin d’être le seul qui jaillisse de l’absolu mozartien. Mais à mon goût, c’est un des plus puissants. Cherchez-le au creux du premier mouvement du 27ème concerto pour piano en si bémol majeur - sous les doigts éminemment mozartiens d’Alfred Brendel, de préférence. Ou plutôt non, ne le cherchez pas, il suffit d’écouter, car il vient à vous si vos rets à éternité sont bien posés.
Composé en janvier 1791, l’année de sa mort, c’est son dernier concerto pour piano. C’est le concerto du dépouillement stylistique, de la sérénité automnale, du chant épuré, « du sourire à travers ses larmes », comme écrivent les musicologues Jean et Brigitte Massin. La ligne mélodique du premier mouvement est simple et satinée, mais tendue comme les cordes et les colonnes. Au milieu du mouvement elle ralentit, se répète, chuchote et se suspend ; on sait qu’il va se passer quelque chose. Aussitôt après elle vire en bleu mineur, et ça y est, on commence à grimper, l’orchestre gravit sans peine des marches hautes comme des chaussées de géants, c’est comme un orgasme qui se trame, et lorsqu’enfin il fuse en longs rouleaux de violons, on est happé jusqu’aux cheveux par la saveur de l’intensité, par un présent infini, par ce moment qui vibre comme une perpétuité de frissons, on est enclos dans sa perfection, et à sa perfection correspond celle de notre perception, de notre être vivant qui s’abandonne en l’accueillant. La ligne mélodique redescend doucement des cimes où elle nous a projetés, introduisant le retour du thème initial, mais comme on a été changé, il l’est aussi pour nous.
On peut le revivre sans se lasser, il peut revenir à son gré, le pouvoir de cette durée étrange est intact. C’est l’éternel retour de Nietzsche : « vivre le présent de manière à rendre son éternel retour souhaitable ne signifie pas qu’on va le revivre véritablement, mais qu’on va le vivre si intensément, de manière si affirmative, qu’il va briller d’un éclat surnaturel. (…) C’est affirmer qu’on pourrait le revivre éternellement. (…) Ce sont les moments de notre vie où nous pouvons être dits actifs qui nous permettent d’expérimenter notre éternité, c’est-à-dire notre perfection propre », conclut Ollivier Pourriol.
Mozart est tout mais il n’est pas toute ma vie : je connais bien d’autres fragments d’éternité. Dans les yeux chocolat tendre, frangés d’ébène, de mon époux. Dans la grâce adolescente et malhabile de mes enfants. Dans le vent invisible, l’arbre qui le supplie, le nuage qui l’alourdit, dans le don et l’amour.
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25.03.2008
Musique du couple
Suite de la physique.
J
our après jour, lui et moi, arpentant de concert la gamme chromatique de nos émotions, écrivons notre traité d’harmonie et jouons, mêlant nos tessitures masculine et féminine, notre polyphonie familière. Nous évitons les grands intervalles, préférant la proximité du demi-ton à l’éloignement de l’octave. S’il peut certes arriver que le ton monte, si une légère quinte nous secoue parfois ou que nous prenions de l’autre le contrepoint, nous voici bien vite revenus à l’unisson, car en tant que couple nous avons fait nos gammes et savons fuir les amères dissonances. Nous jouons des accords majeurs ; nous sommes toniques, mais non dominants ; nul d’entre nous deux ne couvre la voix de l’autre. Nous réglons nos instruments, touches, cordes et souffles, au diapason de l’amour, dont les vibrations toujours en nous résonnent. Nous pratiquons aussi l’espiègle triton, cet intervalle de quarte augmentée qu’on nomma au Moyen-Age « diabolus in musica » et qui signe la créativité et la tension du désir.
De tous les arts, la musique est ainsi celui qui paraphrase le mieux l’amour. En effet, « l’art fait jaillir la vérité », dit Heidegger (« L’origine de l’œuvre d’art »), en ce sens que bien au-delà de la matière qui le constitue, l’art est signification, symbole et allégorie au service de la révélation de l’humain dont il procède. Ontologie que Hans-Georg Gadamer (« Vérité et méthode ») développe ainsi : l’œuvre d’art est la transmutation en figure d’une essence « qui autrement ne cesse de se voiler et de se dérober », autrement dit une propriété émergente : l’œuvre d’art est plus que la somme de ses constituants, et de cette émergence « jaillit son être vrai au regard duquel son être antérieur est comme rien. » Toute œuvre d’art donne à voir ou à entendre une forme finie, s’inscrivant dans un constituant plastique, sonore ou verbal, poursuit Cornélius Castoriadis ; mais en même temps, elle « crée un monde » ex nihilo, à savoir qu’elle n’est pas une partie d’une œuvre antérieure, chacune acquérant dès son existence, au regard de l’impossible épuisement de la variabilité d’assemblages de sons, de signes ou de traits, le statut de singularité absolue ; elle ne peut être jugée en outre qu’à l’aune de ses propres critères. Elle touche donc à l’infini.
Or quel art jaillit le mieux du silence, du non-être, du spectacle ordinaire du monde, que la musique ? La musique utilise des truchements, voix, instruments ou machines, mais simples vibrations d’air, elle est la plus impalpable. Contrairement aux autres arts dont l’expression est aussi objet, elle ne peut se chosifier et on ne la touche pas : sans interprètes pour lui donner vie, elle ne participe que du néant. Ainsi de l’amour, fontaine d’émerveillement qui jaillit puissamment de la trame du réel, par la grâce de deux interprètes accordant ensemble la lyre de leurs émotions et de leurs sentiments. Deux altérités uniques de chair et d’esprit, parmi l’immense champ humain des possibles, entre lesquels naît une symphonie d’enchantement et de joie, pure vibration qui si elle peut être assurément à l’origine de nouveaux êtres, ne se réduit jamais à ses conséquences tangibles. Nous vivons l’amour, nous ne le touchons pas. Nous ne le quantifions ni ne le mesurons ni ne le soupesons. Mais lorsque lui et moi nous nous touchons, de l’esprit, des yeux et du corps, c’est la même note d’infini qui retentit en nos êtres de fragilité et de finitude. Puisse chacun en ce monde ne jamais rejoindre le néant sans l’avoir entendue.
11:22 Publié dans Blog, Musique | Lien permanent | Commentaires (18) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : couple, amour, musique, art
26.11.2007
Viole de gambe, brouillard et nostalgie
Chacun ses faiblesses : l’une des miennes prend corps au son de la viole de gambe, le matin, au fond de la brume normande… Voici le tableau : je roule à petite vitesse, sur une étroite route perçant le bocage ; le brouillard joue de l’estompe sur les haies, les pâtures et les troupeaux figés dans l’humidité du petit matin, émoussant uniformément le vert profond de ce pays de pluie, et le lecteur CD de la voiture me restitue, au volume le plus ample que le confort de mes tympans autorise, la bande originale du chef-d’œuvre d’Alain Corneau « Tous les matins du monde », film sur la transmission, les amours perdues, la consolation de la musique et les choses enfuies – « Je suis un imposteur et je ne vaux rien. J'ai ambitionné le néant, j'ai récolté le néant. Du sucre, des louis… et la honte. Lui, il était la musique. Il a tout regardé du monde avec la grande flamme du flambeau qu'on allume en mourant. Je ne suis pas venu à bout de son désir… J'avais un maître. Les ombres l'ont pris. Il s'appelait Monsieur de Sainte Colombe… » commence à raconter Marin Marais, et nous voici doucement mais sûrement crucifiés pour le temps du film et bien au-delà -. Dans l’habitacle, la viole de Monsieur de Sainte Colombe, sous les doigts et l’archet de Jordi Savall, vibre de sa grave voix de ventre, et la profondeur, la passion, l’humilité et les regrets ainsi exhalés s’en viennent épouser la brume, s’enrouler dans la langueur du paysage, imprégner la structure du réel, et prise dans ce que Vladimir Jankélévitch appelait « la géographie pathétique de la nostalgie », inexorablement je chavire…
Nostalgie du temps comme de l’espace. La seconde est toutefois plus bénigne que la première : les lieux délicieux où j’ai un moment posé ma vie n’ont pas disparu et peuvent se retrouver, mais ce que je fus alors moi-même n’est plus, cousu dans le tissu du passé. Kant observait que devant le pays natal retrouvé, les nostalgiques sont déçus car « en vérité ils n’ont pu ramener leur jeunesse ». La distance temporelle est en effet la pire. Le véritable objet de la nostalgie n’est pas l’absence, mais la mémoire. Etrange sentiment ; dangereux parce que doucereux et discret, on ne se méfie pas assez de sa réelle puissance : rehaussé par la mélancolie sonore d’une viole de gambe et l’amertume suave d’une campagne satinée d’eau, il peut durablement saturer l’esprit.
Avant que le plaisir douloureux qu’il procure ne pèse inconsidérément sur celui de vivre, il faut essayer de le comprendre. Pour cela il y a ainsi Jankélévitch, le philosophe musicologue ; c’est de la lenteur, remarque-t-il, qu’émerge la nostalgie : « contrastant avec l'allegro, qui a toute l'allégresse, toute l'alacrité de l'espérance futuriste, l'adagio du regret traîne avec soi la mélancolie du souvenir inconsolable »(1). La faute à la viole poignante de Monsieur de Sainte Colombe ?... La nostalgie naît de l’évocation, de la contemplation, de la suspension du mouvement ; une injection de doubles croches me redonnerait-elle donc quelque euphorie ?... Mais en me laissant pénétrer par d’autres notes plus prestes de la même époque, je ne fais que prolonger mon alanguissement : quel mystère recèle donc la musique française du XVIIème siècle, outre les compositeurs précités, Lully, Delalande, Couperin, Dumont ? Comment sont-ils parvenus à traduire en sons les contrastes abyssaux de leur époque, à les introduire, tels des passagers clandestins, dans leurs œuvres de cour ou d’église ? La musique louis-quatorzienne m’émeut intensément parce qu’elle est secrètement tramée de mélancolie ; elle semble tout à la fois, de manière étonnamment simultanée, majesté ostentatoire et sourde tristesse, sans nul doute parce que sous Louis XIV, la France était grande et la majorité des Français était gueuse.
Pour résoudre mes problèmes d’adaptation au présent, je ne peux donc me fier entièrement à la musique. J’ai donc encore besoin de Jankélévitch : on ne peut rétrograder, nous explique-t-il, mais on est libre. L’irréversible n’admet qu’un seul remède : le consentement joyeux à notre finitude, et donc à l’avenir. Par conséquent, pauvre cloche, me dis-je en me flanquant moralement un coup de pied aux fesses, assez dégringolé la gamme de la viole de gambe, foin des complaintes stériles et en avant toute, une botte de sept lieues à chaque pied. Et s’il le faut, voilà de quoi prendre exemple : « j'ai toujours trouvé la réalité plus nourrissante que les mirages; or les choses qui existaient pour moi avec le plus d'évidence, c'était celles que je possédais: la valeur que je leur accordais me défendait contre les déceptions, les nostalgies, les regrets », proclame vigoureusement Simone de Beauvoir. (2)
Ce discours volontariste n’a cependant qu’une efficacité éphémère. Plus j’avance, plus me pèse la contingence de nos existences : aucun « dessein intelligent » n’y gouverne ; doutes, hésitations, hasards, facticités diverses… « Il n'y a pas de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors », écrit Pascal. J’aurais tout aussi bien pu ne pas être : la contingence est une absence de nécessité ; notre existence, ainsi remarque Sartre, n’est donc qu’absurdité et ne peut se définir qu’au prix d’un grand effort : « il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de l'existentialisme. C'est aussi ce qu'on appelle la subjectivité, et que l'on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l'homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table? Car nous voulons dire que l'homme existe d'abord, c'est-à-dire que l'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. L'homme est d'abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur; rien n'existe préalablement à ce projet; rien n'est au ciel intelligible, et l'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être » (3)… Fort bien, jetons, projetons, puisque sans cela je ne suis que chou-fleur, avant qu’une grande fatigue aquoiboniste ne me prenne de tous ces efforts, jets et crachats existentiels… Nous ne décidons ni de naître ni de finir, mais sommes-nous du moins responsables de ce que nous faisons entre deux ? Ces chemins qu’on a parfois le sentiment de prendre en toute hardiesse, les a-t-on décidé ? De quels évènements fortuits, ou de quelle partie de notre psyché sommes-nous plutôt le jouet ? Etre et jouer à être, d’ailleurs, est-ce la même chose ? Est-ce que je suis cette fille légèrement décalée ou est-ce que je m’amuse à l’être ? Et quand j’aime, est-ce que j’ai seulement besoin d’aimer ?...
Entraînée ainsi fort loin par le scepticisme du climat normand et par la neurasthénie de la viole, voici que ma mélancolie se reflète jusque dans le regard brun des vaches qui me fixent, d’une mine perplexe, lorsque je m’approche de leurs enclos barbelés ; commères, elles viennent toujours examiner de près qui s’en vient les saluer et les plaindre à voix haute de se trimballer en permanence avec des nichons gonflés comme des ballons – mais peut-être suis-je la seule dans le coin à m'adresser à elles en ces termes… Je m’en repars avec cette saleté de nostalgie accrochée à mes semelles avec la boue, et pour ne rien arranger, je repense en boucle à une vision magnifiquement tragique de Pascal Quignard, auteur de « Tous les matins du monde », insérée dans le livret du CD susdit : « l’art est si étrange. La survie est si étrange. Nous commençons par manger nos mères dans leur ventre. Puis dans leur lait. Nous dérobons leur langue à partir de leur regard. Nous sommes tous des voleurs. Nous inventons le sens en répondant à leurs sourires. S’instruire c’est sucer les os des cadavres, les trouer, souffler dans la mort de ceux qui nous précèdent. Vivre c’est parasiter les œuvres, les ruines des œuvres, le souvenir des œuvres. Nous vivons entourés d’hallucinations qui trompent mal la carence ou l’absence. Nous sommes tous précaires et désynchronisés. Nous commençons trop tôt. Nous mourons tous avant de mûrir. L’originaire est toujours invisible. Les vrais messages transitent dans les corps à l’insu de ceux qui les échangent. »
Ma nostalgie prend alors un visage connu et aimé : celui de ma grand-mère maternelle, partie récemment – doux euphémisme. Grâce à son art dans lequel d’autres soufflent, j’entends toujours la voix de Monsieur de Sainte-Colombe, mais je n’entends plus celle de ma grand-mère. Je me souviens pourtant de ce qu’elle se plaisait fréquemment à dire : « je suis immortelle, puisque j’ai une descendance. » C’était si joli, mais tellement vain : la conscience est entièrement soluble dans la transmission héréditaire de notre patrimoine génétique. Bien qu’à un saut maternel près, je sois issue de son ventre, la conscience de ma grand-mère ne s’abrite pas en moi, et à trois ou quatre générations en arrière, le passé efface jusqu’aux noms et à la réalité consumée de nos aïeux, comme cette brume tenace massacre l’horizon à coups d’oublis.
Du bleu, du blanc, du ciel, du large, du net, du haut, de la découpe bien franche, ce serait enfin un contraste plaisant… : j’ai aussi la nostalgie de la montagne et de mon ancien chalet planté à 1700 mètres d’altitude, mais encore moins pour tout ce qu’ils me donnaient à voir chaque jour que pour la protection qu’ils m’offraient, il y a plusieurs années de cela : un temps de retrait du monde, où au lieu du paysage, c’était le chaos extérieur qui s’estompait. Quand on vit isolé dans la somptuosité d’une nature presque intacte, quand on s’extrait volontairement de l’information, on est en effet peu atteint par le mouvement du monde. On le reçoit malgré tout mais retardé, atténué, arrondi, avec pour tampons la couche de neige, l’épaisseur de la forêt, la rareté des autres, les balbutiements enjoués de son enfant tout petit, les hurlements à la lune de ses chiens de traîneaux, et pour moteur sa jeunesse ingambe et encore inviolée… « Le bonheur arrive seulement par instants, il peut durer une seconde, dix minutes. Une journée entière, çà devient plus difficile », témoigne le chanteur Manu Chao dans le dernier numéro de Philosophie Magazine où il dialogue avec son ancien professeur de terminale Henri Pena-Ruiz. « Il y a toujours un moment où la réalité te rattrape. Tu reçois une nouvelle, un coup de téléphone, qui sabote ton harmonie privée. Parce que le monde est partout. Pour l’oublier, il faudrait vraiment être en autarcie, en pleine nature… et encore »… Si, si, je confirme, çà marche. Mais au bout de plusieurs années, on sort pourtant de sa bulle féérique. Je ne sais pas encore exactement pourquoi. Parce que comme ajoute Manu Chao, au bout d’un moment de paradis, on « n’assume pas l’égoïsme » et on veut « retourner à la bagarre » ? Parce que comme lui répond Henri Pena-Ruiz, « l’illusion serait de croire qu’on peut s’installer dans un état définitif et durable de bonheur » ?
De nos jours, plongée dans l’information, j’en retire le plaisir du partage et des liens qu’il crée, mais comme tout un chacun me semble-t-il, du désarroi et de la crainte devant ce qui prend peu à peu la forme d’un nouveau paradigme : nous sommes les derniers ou les avant-derniers ; quoi que l’on tente à présent, il est trop tard... Cet effroi de plomb est pourtant une terrible forme d’assujettissement mental au service même des plus gros profiteurs du système. Je crois donc que l’humain contient encore tous les possibles. La fin ou la perpétuation. L’extinction ou la mémoire. Le néant ou la nostalgie. Bienfaisante nostalgie… Me fallait-il donc explorer le fonds de mon désenchantement pour trouver de quoi m’y raviver ? Tout en bas, au plus opaque de la grisaille humide, au plus caverneux de la vibration, il y a en effet une braise intacte qui siffle, persifle, conteste, se réjouit et folâtre. Je ne sais pas exactement ce que c’est, mais peu importe, je l’entends. Elle est légère et crissante, elle me soulève et me souffle que seuls le silence et le vide que rien ne vient encadrer sont tristesse et noirceur : parce que la musique est ce qu’il y a entre les sons ; et l’humanité est ce qu’il y a entre les hommes.
(1) "L'irréversible et la nostalgie", 1974
(2) "Mémoires d'une jeune fille rangée", 1958.
(3) "L'existentialisme est un humanisme", 1945
14:30 Publié dans Blog, Musique | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, musique, nostalgie, sainte-colombe, jankélévitch, sartre, de beauvoir
28.06.2007
Humain Mozart (I)
Pour commencer, je divise l’humanité en deux groupes : ceux qui aiment Mozart, et ceux qui ne l’aiment pas.
Je sacrifie ainsi à cette rhétorique binaire volontairement simpliste qui laisse croire qu’on introduit une distance ironique dans son propos et qu’on se moque de sa propre intolérance. Généralement, c’est malhonnête : la vérité est bien que l’on n’aime pas ceux qui n’aiment pas ce qu’on aime. Nous raffolons de nos congénères tant que nous pouvons nous les représenter comme des électrons gravitant autour de notre centre d’excellence, extensions pâlottes de nous-mêmes.
Sommes-nous vraiment si consternants ? Peut-être, mais il existe en tout cas bien des degrés dans le déplorable.
Concernant Wolfgang Amadeus Mozart, je reconnais donc écorner très légèrement l’honnête relativisme et le nécessaire perspectivisme grâce auxquels nous sommes censés respecter les goûts, les opinions, la dignité d’autrui.
Et au premier chef sa vie, bien entendu. De nos jours, grâce à l’évolution des mentalités qui nous éclaira de ses Lumières, calciner un être humain parce qu’il est juif, cathare ou de sexe féminin, par exemple, est en effet hautement répréhensible - à la différence près qu’on ne réduit plus les cathares en cendres depuis 1244, les Juifs depuis seulement 1944, et que la dernière Afghane ou Pakistanaise à être brûlée pour « l’honneur » n’est probablement pas encore née... D’innombrables obscurcis de la raison continuent cependant à se demander comment on peut être persan, ou fortement pigmenté, ou démocrate, ou athée, ou porter ses organes reproducteurs à l’intérieur de son corps et non en sautoir. Parmi ces fanatiques, il faudrait compter aussi les micro-nazillons du quotidien qui dans un cadre privé ou public dénient à leurs semblables l’entière jouissance de leur libre-arbitre, piochant dans leur boîte à outils mentale, au gré du contexte, hostilité, arbitraire, violence, insultes, mépris, orgueil et préjugés.
Sur une foule d’autres points, je sacrifie donc de bonne grâce à la douce philosophie de la tolérance, me contentant parfois, avant de me boucher le nez, d’une innocente pointe de mauvaise humeur, mais absolvant avec miséricorde l’amateur d’andouille, de Beaujolais, de conservatisme, de collectivisme, de trompette, de Verdi ou de Dieu – je n’ai toutefois encore jamais rencontré de maoïste conservateur et croyant écoutant « Aïda » en avalant du Brouilly et de la Guéménée juteuse à l’aspect de zizi trop cuit, comme quoi une seule personne n’est pas assez vaste pour abriter toutes les turpitudes ; mais si ce signalement correspondait à un quidam de votre connaissance, merci de me le désigner, je désirerais le prendre en photo si possible pendant l’accomplissement de son rituel pouacre.
Mais Wolfgang, non. C’est impossible. Je ne peux simplement pas concevoir, même en mobilisant la majorité de mes connexions synaptiques et toutes les ressources de ma bénignité, comment un être humain doué de toutes ses facultés émotionnelles est susceptible d’écrire ou de déclarer tranquillement, dans les deux cas devant mes yeux ébahis, qu’il n’aime pas Mozart parce que c’est un musicien bourgeois. Mon incapacité à comprendre et pardonner une telle incongruité, outre qu’elle est indissociable de mon adulation, m’a déjà rendu service, me permettant par exemple, en mes vertes années où je bêlais d’amour pour un congénère de sexe masculin qui traitait bien ma chair mais fort mal mes sentiments, d’objectiver soudainement le personnage.
Nous remontions ensemble la rue des Pyrénées, à Paris, dans le but de rejoindre le fourbi qui lui servait de studio pour nous livrer à des ébats, purement sexuels pour lui, essentiellement amoureux pour moi, mais en tout cas nécessaires à l’expérimentation existentielle de notre âge, lorsque la conversation se porta sur la musique qu’il est convenu d’appelerclassique - pour ceux qui pensent immédiatement aux Beatles, je précise qu’en l’occurrence il s’agissait de la musique occidentale savante composée entre 1750 et 1820. A une question sur ses préférences, mon béguin d’alors répondit en substance, sans la moindre trace d’humour, qu’il sauvait tout Beethoven, mais noyait tout Mozart sous son mépris. « Mozart, c’est un cuisinier », fut sa navrante conclusion.
Etourdie sous le choc, je m’arrêtai de marcher, avec la sensation de me dessiller brutalement, et de réaliser enfin pour quel microscopique homoncule je me liquéfiais depuis un an. M’ayant dépassée, le benêt revint sur ses pas, ignorant avoir renversé en quelques mots sa statue de type beau et drôle qui lit du Bukowski, suit des cours d’art dramatique et souffle le jingle de la pub Dim dans un saxophone, combles de la séduction et de la coolitude pour un jeune mâle urbain de ce début des années 80.
- Ben qu’est-ce que tu fais, poulette ? me demanda-t-il, alors que je le fixais en silence. Je pris mon temps, puis dans un soupir libérateur, je lançai :
- T’es vraiment un con.
Sans plus d’explications, je lui tournais le dos et redescendit la rue des Pyrénées à marche turque. Je ne me retournai pas, il ne me rattrapa pas, et je pris un plaisir non coupable à l’imaginer, vexé comme chat mouillé, rouge comme coq crêtu, pour s’être fait planter là, de cette façon abrupte, par une de ses nombreuses conquêtes. Je le revis quelquefois par la suite, mais mes sentiments s’étaient bel et bien envolés au vent de requiem de son imbécillité et de son inculture révélées. Merci, Wolfgang. La passion mozartienne consubstantielle à mon être m’avait évité de me morfondre trop longtemps pour ce collectionneur en cuir perfecto, sourire narquois et ronds de fumée, qui écrivait des poèmes mais qui bien qu’anti-militariste aurait préféré s’engager dans les paras plutôt que dans une relation sentimentale digne de ce nom.
Parmi les imperméables à Wolfgang, certains sont cependant amnistiés : je pense à ceux qui ont la malchance de naître et grandir dans un milieu familial où nulle double croche mozartienne n’a eu l’occasion de s’insinuer ; on ne peut goûter ce qu’on ignore.
D’autres sont morigénés, mais graciés : dans cette catégorie-là, je placerais les béotiens précédents, qui à l’âge adulte découvrent furtivement Mozart, par hasard ou embryon de curiosité. Une révélation foudroyante peut certes advenir, mais bien souvent, ils ne trouveront pas si facilement l’entrée du temple : ce qui provoquera la pâmoison du mozartien n’effleura qu’à peine les sens du néophyte. Le premier devra donc pardonner le second pour ses pauvres commentaires du genre « Mozart, c’est joli », ou « Mozart, çà détend »… Abominablement réducteur, évidemment ; Mozart n’est ni un papier peint ni une chaise longue. C’est comme si l’on se contentait d’avancer, pour toute glose, que Georges de La Tour repose les yeux ou que Proust prépare bien au sommeil.
Je plaide l’indulgence pour ces novices, ces exclus de la félicité qui viennent seulement de poser un pied hésitant sur le premier degré de l’échelle diatonique, en ignorant à quel éden elle conduit, quelles clefs de sol, de fa et d’ut en ouvrent la serrure. Alors que vous, consoeurs et confrères en Mozartie, vous savez. Vous écoutez et tout vous parvient : la tension progressive, le désir subtilement noué, l’abîme en mineur prêt à s’ouvrir après chaque assouvissement, chaque abandon velouté, la détresse pointue derrière la vivacité du sourire, vous êtes atteints, grisés ou guéris par ces notes qui vous caressent l’échine, remontent jusqu’à votre nuque pour y exploser en mille frissons, enveloppent, embrassent et fondent en un chant total la dilection et la tragédie de toutes les existences, et abandonnent dans votre chair une trace profonde, ambiguë. Mozart n’est pas « divin », comme le proclame un sot cliché. C’est le plus humain des compositeurs. Il ne tente pas de transcender nos émotions pour tracer au-dessus de nos têtes une route grandiose, il ne les pioche pas non plus pour vérifier à quelles profondeurs suicidaires elles pourraient mener ; Mozart caresse notre humanité avec la sienne, la pénètre de sa vigueur, de sa mélancolie, de sa tendresse, de sa grâce, et là seulement, semble allumer comme une étincelle d’éternité au creux de nos ventres.
Mais pour jouir ainsi de Mozart, un apprentissage est nécessaire ; il faut avoir éduqué ses sens à entendre sa voix, tout jeune avec ses parents, ou plus tard, à l’occasion d’une rencontre ou à l’issue d’une démarche personnelle. En tant que produit d’une culture donnée, toute musique s’écoute avec une grille de lecture auditive ; si nous ne sommes pas équipés du filtre adéquat, nous n’entendons rien. Ainsi, je n’ai pas encore réussi à verser la plus petite larme de béatitude à l’écoute de ce qui est pour moi un concert de cloches et de gongs sur fond de gratouillis confus et confucéens : que les mélomanes chinois pardonnent l’incompétence de mes sensations en musique pentatonique traditionnelle. Les novices ne sont donc pas coupables de ne point savourer Mozart au degré qu’il mérite. Qu’ils se hâtent cependant d’apprendre, tant qu’ils ont un nerf auditif et une gélatine cérébrale libres de tout asticot : on ne pourra pas dire que je ne les ai pas informés de quelles apothéoses émotionnelles ils se privent.
Mais je noie sous plusieurs tonnes d’incompréhension et de douleur le mélomane averti et néanmoins perverti qui prétend dédaigner Mozart. Autant dire qu’on n’aime pas l’amour… Lorsque par dessus le marché l’anti-Wolfgang voue un culte au tintouin à la Berlioz – ce n’est pas une hypothèse au hasard, Berlioz n’appréciait guère Mozart -, le cas semble désespéré. Conseil pour un prosélytisme efficace : mieux vaut offrir l’intégrale Mozart en 170 CD à un sourd qu’à un sectateur du tonitruant Troyen - un berliozien étant pourvu, à n’en pas douter, de puissantes qualités compensatrices, il aura probablement la bénignité de pardonner cette aimable pichenette.
Le cadeau susdit ne serait pas foncièrement inutile. Les sourds demeurent réceptifs à la musique, et ce n’est pas Beethoven qui nous dira le contraire : l’appareil auditif n’est pas seul à vibrer ; les ondes sonores résonnent sur la peau, puis la pénètrent et s’en viennent bécoter les organes. Le corps entier vrombit, exulte, et se prend à danser, même assis, immobile, dans une salle de concert ou l’habitacle d’une voiture. C’est le secret de l’immense pouvoir de la musique : les émotions qu’elle procure sont beaucoup plus physiques qu’intellectuelles. Nous sommes enveloppés, sondés, changés par les sons ; les vibrations, de leurs légères percussions mille fois redoublées, attendrissent délicieusement notre viande ; par la grâce de la musique, même les vieilles lamelles de mammouth desséchées - elles se reconnaîtront - sont susceptibles de se métamorphoser en tournedos fondants... Adressons donc nos plus vifs remerciements à l’homme du Paléolithique, Sapiens ou Neandertal, qui le premier, après avoir sucé la moelle de son tibia de renne, constata que souffler dedans faisait un bruit plaisant, puis qu’en y perçant des trous on faisait varier la hauteur du son. J’imagine que cette prodigieuse invention lui permit d’être promu shaman de sa tribu : avec la flûte préhistorique, on ne pouvait pas encore jouer un concerto de Vivaldi, mais on parlait en oiseau aux esprits de la nature.
Sincèrement, çà m’épate.
D’ailleurs, tout m’épate. Cette caractéristique forge une grande partie de ma personnalité. Bien qu’ayant déjà capitalisé quelques décennies - encore comptables sur quatre doigts, n’allez pas m’imaginer plus défleurie que je ne suis -, je conserve un émerveillement très frais sur des concepts qui aux yeux d’une nuée de gens, paraissent des plus banals pour qui a atteint l’âge de la carte électorale voire pour certains les 7 ans et demi. D’ordinaire, je n’en fais pas état : on pourrait se moquer. A titre d’exemple, je continue d’être épatée par le fait de travailler, de toucher un (modeste) salaire, de signer un (petit) chèque, de conduire une (vieille) voiture, de susciter l’amour d’un (immodeste) congénère, ou d’être mère… comme si j’accomplissais tout cela sans avoir encore l’âge habituel pour le faire et avec l’impression que ces actions ont par conséquent le statut d’exploits… Dans la vie quotidienne, je suis épatée par une ribambelle d’autres choses qui de coutume, ne semble pas provoquer l’enthousiasme échevelé de mes congénères, telle au hasard la confiance universelle dans le papier monnaie, le chèque ou la carte bleue (donner un bout de papier ou de plastique et recevoir de quoi manger en échange, n’est-ce pas inouï ?)…
La musique m’épate aussi, forcément. Et la peinture. Et la littérature. Et la masse inimaginable des trous noirs. Et l’intrication des particules en physique quantique. Et l’or hypnotique des yeux des loups. Et l’ourlé timide d’une orchidée de montagne. Et le souffle paisible de mon enfant endormi. J’espère, au moins sur ces matières, partager mon saisissement et mon émoi avec nombre de mes semblables. Retournons à la musique, par exemple. Oublions qu’elle paraît pour nous si commune, si naturelle, revenons à ce qu’elle est, son essence, sa réalité la plus basale. N’est-il pas sidérant que du silence, nous puissions faire surgir un assemblage architectural de sons qui bâtisse en nous un univers de sensations, puis s’évanouisse, retournant au néant dont nous l’avons tiré ? La musique est capable de faire naître et de contenir toutes les gammes majeures et mineures de nos émotions, mais une fois qu’elle est exécutée et reçue, elle n’existe plus. Quel art est plus éphémère et plus évanescent ?... La voix et l’instrument règnent en chair et en os (pour le tibia susdit, mais pour un soupçon de modernité supplémentaire, voir ce qu’on a fait depuis en bois et en métal) ; mais ce qu’ils produisent, simples vibrations de l’air, est immatériel. La musique constitue ainsi une des formes d’expression du temps ; c’est du présent brut : avant qu’elle ne soit émise, il n’y a rien ; puis vient l’immédiateté du son ; puis à l’instant même où il survient, il chute dans le passé. Cet enchaînement d’instants constitue la ligne mélodique telle que notre mémoire à très court terme la reconstitue ; seul, un son n’est pas musique.
Depuis un peu plus d’un siècle, la technologie de l’enregistrement nous permet de réentendre les sons créés autant de fois que nous le désirons, mais il ne change pas leur nature foncièrement temporelle : une fois le son exhalé, que ce soit par l’instrumentiste ou par le support technique qui l’a capté, une fois la vibration éteinte, il n’en reste dans l’espace aucune trace ; l’ensemble de ce que l’homme a créé sur la planète n’en est pas augmenté. L’instrument et les cordes vocales sont des truchements, le disque et l’ordinateur des réceptacles, mais ils ne sont pas le son ; lorsqu’ils se taisent, la musique se dissout. Seul, subsiste l’effet qu’elle a suscité en nous : son prolongement s’abrite dans l’intimité de notre chair.
La peinture, la sculpture, la littérature, par contre, une fois sorties du néant, se perpétuent. Elles sont art et sensations, mais ce sont aussi des objets, qu’on peut toucher, saisir, déplacer, et à moins évidemment qu’on ne les détruise volontairement, contempler à l’envi, dans la durée, pour des centaines d’années. Le livre, le tableau, la gravure rupestre, la statue, se sont extraits du temps ; pour autant qu’on en prenne le soin minutieux nécessaire à leur conservation, ils sont immortels. Par rapport à la musique, certains de ces fragments d’éternité sont pourtant de touchantes proclamations d’incomplétude. Qu’on songe par exemple à la bizarrerie congénitale d’une représentation picturale : dessin à deux dimensions, on ne peut voir derrière, mais notre cerveau reconstitue sans peine le relief du sujet peint ; nos perceptions lui confèrent sa forme complète, plus ou moins imitée de la nature ; seul l’art le plus conceptuel parvient à s’affranchir de la reconstruction mentale automatique que nous faisons du sujet, c’est pourquoi il malmène ainsi nos sens - malmène et fascine jusqu’au malaise, à l’instar des enchevêtrements de moisissures de Jackson Pollock. Une statue capture le mouvement, appelle la caresse, mais l’instant figé ne s’extrait jamais de sa gangue solide.
Le livre contient quant à lui, grâce à l’assemblage infiniment varié des mots, bien plus de possibles que le trait et la ronde-bosse les plus avant-gardistes. Il est une fenêtre ouverte pour échapper à la réalité tangible et entrer dans des mondes parallèles où la créativité humaine ne connaît aucune limite. Cet objet trivial, oblong comme une brique, contient l’art le plus spéculatif, le plus aléatoire. Par lui-même, il ne fait rien ; il ne s’entend pas, ne se contemple pas. Seul le lecteur, en décodant les lettres et les mots dont il est tapissé, leur signification littérale et leur contenu métaphorique, lui donne son sens ; par sa réflexion et son imagination, il reconstruit la réflexion et l’imagination de l’auteur, ce qui à l’arrivée n’est jamais la même chose : il le crée ainsi presque à part égale.
C’est aussi l’art le plus cérébral : son produit n’est que virtualité. La musique ou la peinture se construisent de sons ou d’images, que tout un chacun, doté des perceptions nécessaires, peut capter dans le monde réel : l’humain évidemment, par et pour lequel ils sont conçus, mais aussi l’animal de compagnie, qui même s’il ne peut leur prêter aucun sens, les entend et les voit en tant que simples paramètres de l’environnement familier – éléments généralement neutres : votre chat ne marquera aucune préférence pour une reproduction de Cézanne ou de Kandinsky, et poussé très fort, le son de votre chaîne hi-fi le fera décamper, qu’il s’agisse de Bach ou des Stones. Mais la littérature échappe définitivement à l’objectivité du monde sensible : elle est invisible pour tout autre œil qu’humain, et au sein même de l’humanité elle érige des cloisons : l’analphabète peut être touché par le son et l’image, mais le livre est pour lui muet et ne parle pas non plus à ceux, innombrables, pour qui la langue dans laquelle il est composé reste cryptée – le plus couru des best-sellers, une goutte d’encre dans un océan de pages, n’étant au mieux traduit qu’en quelques dizaines d’idiomes. L’ambition du livre n’est pas l’universalité ; il inscrit son attrait, son influence et sa durée dans un code culturel déterminé.
Au sein de celui-ci, son pouvoir est toutefois sans égal. Rares sont les peines qu’il ne peut, pour un moment béni de cavale, recouvrir d’un salutaire oubli; "il émousse les pointures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maîtresse", écrit Montaigne. Mieux encore que la musique, dont l’émotion même, parfois, accélère la venue de larmes trop près de leur exhalaison, il capture préoccupations, perceptions du temps, de l’espace et même de soi, pour nous emporter, libérées d’elles, vers un ailleurs impossible. Le livre est un voleur d’esprit, un tapis magique sur lequel nous planons, au-dessus de tous les variables de notre présent et de notre humaine condition.
Condition qu’il nous aide également à pénétrer et embrasser : dans la littérature, l’évasion fréquente de bon gré l’introspection. Sentiments confus et réflexions hésitantes issues de nos sensations et nos interactions avec nos semblables y trouvent la découpe la plus nette, la mise en forme la plus achevée, le raccourci le plus explicatif. Le livre nous fait comprendre le monde, notre prochain autant que nous-même. Un auteur, un jour, a couché sur le papier notre propre esprit, mieux que nous n’aurions su le faire : qui n’a pas, à la lecture de certaines pages, eu la sensation de reconnaître immédiatement comme vraie une dimension de soi-même ou d’autrui jusque-là seulement pressentie ?... Est-il preuve plus décisive de notre humaine similitude ?
19:55 Publié dans Blog, Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, arts, mozart






