26.09.2008
Fabulons ensemble
S’il n’a absolument rien déplacé en nous lorsqu’on le borde de sa dernière page, un livre est un paquet de feuilles vaines qui a trahi la confiance qu’on lui a faite en lui abandonnant quelques heures de notre vie. Quelque soit sa façon de le faire, souple ou profonde, folâtre ou redoutable, le livre qui nécessairement nous change, nous frôle ou nous fouette mais en tout cas nous touche le creux du ventre ou les cordes de l’esprit, a rempli son rôle et accompli le destin de son auteur.
Ainsi de « L’espèce fabulatrice », le dernier opus de la perspicace essayiste et romancière Nancy Huston. Un livre court mais éblouissant, qui laisse une trace généreuse dans la compréhension de ce que nous sommes et nous en offre même un paradigme. Un livre-pilier bâti en long, comme nombre d’ouvrages chez Actes Sud, solidement dressé sur son papier tissé de l’encre des pensées intelligentes. Nancy Huston en est non seulement l’auteur, mais aussi le peintre, colorant par petites touches précises ses déductions. Nancy Huston en est le chef d’orchestre, convoquant en foule les instruments du savoir et de l’imagination, philosophie, anthropologie, éthologie, biologie, neurosciences, sociologie, psychologie, histoire, géopolitique, littérature, liés par un fil concis d’illustrations autobiographiques.
D’une voix de plume soyeuse et fuselée, tendue parfois d’humour grave, ce livre parle de nous tous, de la façon dont nous pensons, rêvons, espérons, nous confrontons et nous mêlons à autrui, de ce dont nous sommes intimement ourdis, de la trame de fiction dont nous tricotons sans cesse notre appréhension du réel. Nous ne pouvons faire autrement, nous assure Nancy, nous sommes entièrement pétris de récits. C’est notre humaine spécificité. Rien n’a de sens que celui que nous donnons sans nous lasser au monde. Il n’est aucune phrase accessoire, dans ce livre très sain, et en isoler quelques-unes met bien en peine lorsqu’on souhaiterait les faire toutes entendre. J’en pêche malgré tout, dans les premières pages d’exposition seulement, car il n’est pas forcément courtois envers un nouveau livre d’en montrer ça et là son déploiement aux yeux de ceux qui n’en ont pas encore caressé la couverture ; se dévêt-on volontiers devant des inconnus ?
« Nous seuls percevons notre existence sur terre comme une trajectoire dotée de sens (signification et direction). Un arc. Une courbe allant de la naissance à la mort. Une forme qui se déploie dans le temps, avec un début, des péripéties et une fin. En d’autres termes : un récit. (…) Le récit confère à notre vie une dimension de sens qu’ignorent les autres animaux. »
« L’univers comme tel n’a pas de Sens. Il est silence. Personne n’a mis du Sens dans le monde. Personne d’autre que nous. »
« Nous ne supportons pas le vide. Nous sommes incapables de constater sans aussitôt chercher à ’’comprendre’’. Et comprenons, essentiellement, par le truchement des récits, c’est-à-dire des fictions. »
« Le sens est promu en Sens. Tout est par nous ainsi traduit, métamorphosé, métaphorisé. (…) Car la vie est dure, et ne dure pas, et nous sommes les seuls à le savoir. »
« La narrativité s’est développée en notre espèce comme technique de survie. Elle est inscrite dans les circonvolutions même de notre cerveau. (…) Sur des millions d’années d’évolution, l’Homo Sapiens a compris l’intérêt vital qu’il y a avait pour lui à doter, par ses fabulations, le réel de Sens. C’est ce que nous faisons tous, tout le temps, sans le vouloir, sans le savoir, sans pouvoir nous arrêter.
« Parler, ce n’est pas seulement nommer, rendre comte du réel ; c’est aussi, toujours, le façonner, l’interpréter et l’inventer. Le réel est sans nom. Le nom ’’juste’’ ou ’’naturel’’ - d’un objet, acte ou sentiment, n’existe pas. »
« Ce qui est spécifiquement humain, ce n’est pas d’être gentil ou méchant, cruel ou compatissant, c’est de se dire que l’on est pour quelque chose ; or cette chose (religion, pays, lignée) est toujours une fiction. »
« La conscience, c’est l’intelligence, plus le temps : c’est à dire la narrativité. »
« En pénétrant notre cerveau, les fictions le forment et le transforment. Plutôt que nous les fabriquions, ce sont elles qui nous fabriquent – bricolant pour chacun de nous, au cours des premières années de sa vie, un soi. »
Notre mémoire est une fiction individuelle ; notre histoire une fiction collective, nos idéologies et nos religions, des fictions explicatives et tranquillisantes. Nos cultures, des groupes où nous fabulons ensemble une identité ; autrefois il en allait de notre survie. L’amour conjugal, un récit délicieux où nous construisons un portrait de l’autre, où nous nous comportons comme si. Comme s’il s’agissait de l’être le plus merveilleux du monde ; et de ce fait, il l’est. Parce que tout ce qui se trouve dans nos cerveaux existe vraiment. Il suffit d’en constater les preuves autour de nous : Lascaux, le plafond de la Sixtine, les Noces de Figaro, par exemple…
Mais aussi les guerres, les viols, les tortures, les massacres. Parce que nous ne produisons évidemment pas que des fictions sublimes et bienfaisantes ; il en est de primitives aux reliefs de peur, il en est de mauvaises aux couleurs de mort. La surinterprétation des fictions, c’est-à-dire la paranoïa, nous guette, seul ou en groupe. Il n’est pas suffisant d’anéantir les autres, mais de s’introduire dans leurs récits pour les changer. Le plus grand danger est représenté par les fictions qui n’ont pas conscience d’elles-mêmes : les fanatiques considèrent la vérité comme un trésor dont ils sont seuls propriétaires, et peuvent aller jusqu’à mettre en jeu leur corps et celui d’autrui à titre de preuves. Dans les temps de crise et de survie, ou dans les pays où il n’est pas autorisé de travailler à la critique des fictions identitaires et de changer d’opinion, on s’agglutine aux fables officielles comme à un fer glacé et on ne s’identifie qu’à ceux qui nous ressemblent. Quant à la facilité avec laquelle les vendeurs de produits et de consensus peuvent manipuler à leur seul profit notre capacité et notre besoin de narrativité, elle se nomme publicité et propagande.
Nous grandissons en civilisation quand nous recherchons des causes plus volontiers et plus souvent que des malédictions, et quand nous nous connaissons en tant que créateurs et interprètes de nos fictions indispensables. Le roman est un remède puissant pour nous guérir des mauvaises : de toutes nos créations, affirme Nancy Huston, rien n’est plus socialement important que lui. En nous identifiant à des personnages d’époques, de cultures et de milieux différents, nous percevons que les nôtres sont également des récits ; nous pouvons alors en décoller le nez et les humer avec un peu de distance ; en comprenant les autres, nous nous trouvons nous-mêmes. Nous n’aurions pas besoin de canons si nous lisions tous, si l’éducation et l’accessibilité à la littérature mondiale étaient une stratégie. Le véritable art romanesque ne cherche pas à stupéfier forcément plus que ne le fait la réalité ; il nous donne un autre point de vue sur elle.
« L’espèce fabulatrice » est un livre anti-nihilisme, anti-philosophie de l’absurde : que nous importe que la vie, au vu d’une transcendance vide et d’un dessein introuvable, n’ait aucun sens ? C’est nous qui lui donnons un sens. Et puisque nous le faisons, il existe vraiment. D’ailleurs, quand on extirpe de force du sens de l’esprit des gens, comme par exemple lorsqu’on retire de la responsabilité, de l’initiative et de la solidarité transversale dans l’accomplissement de leur travail, on les rend malades ; en gérant l’humain comme un stock, on le tue.
Avec ce décodage de notre permanente herméneutique du réel, Nancy Huston court parmi les grands athlètes de l’esprit – probablement qu’elle et son compagnon, le théoricien de la littérature et historien des idées Tzvetan Todorov, s’entraînent ensemble ; on imagine la haute portée des conversations que ce couple tient entre la poire et le fromage ou le café et les croissants… – On songe par conséquent aux écrivains moralistes (Montaigne, La Bruyère, La Rochefoucauld) qui ne voient pas la raison comme toute puissante, et en s’appuyant sur des métaphores essentielles - la vie comme voyage, le monde comme théâtre – regardent l’existence en en soulignant les fictions.
Mais « L’espèce fabulatrice » dialogue aussi avec Hegel, le rejoignant lorsqu’il postule que l’expérience de la vérité est toujours une interprétation à la lumière d’un horizon historique, s’en déprenant lorsqu’il affirme que la conscience peut cependant se hisser au savoir absolu. On pense alors à Nietzsche, posant que la vie veut l’illusion, le mensonge est une condition vitale, que notre volonté de vérité achoppe sur notre désir de croire, et qu’on ne distingue pas toujours la différence entre découvrir et inventer : « [Les philosophes] sont tous des avocats qui ne veulent pas passer pour tels. Le plus souvent ils sont même les défenseurs astucieux de leurs préjugés qu'ils baptisent du nom de « vérités » - très éloignés de l'intrépidité de conscience qui s'avoue ce phénomène. » (…) [Le philosophe] crée toujours le monde à son image, il ne peut pas faire autrement, car la philosophie est cet instinct tyrannique, cette volonté de puissance la plus intellectuelle de toute, la volonté de « créer le monde », la volonté de la cause première » (Par-delà bien et mal, 1886). Mais lorsque l’illusion, consciente d’elle-même, se fait arts, elle est un « baume salutaire » qui nous repose de regarder tragiquement l’existence.
L’intrépide Nancy Huston n’entend pas faire de nous des adorateurs d’une transparence forcenée, qui ne serait qu’une illusion prétendant en finir avec elle-même ; elle nous exhorte à mieux choisir, s’adressant ainsi au noyau dur de notre liberté, cette « citadelle intérieure » qu’évoque Marc-Aurèle : certaines fables sont mortifères, tandis que d’autres sont vitales. Un monde sans fictions sera peut-être un monde en écologique et parfait équilibre, mais ce sera un monde dont nous aurons disparu.
17:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, philosophie, nancy huston
20.06.2008
L'amour expulsé
Le couple, dans son essence même, constitue à la fois l’expérimentation intime et l’expression sociale du concept de mixité : deux individus, deux altérités forcément différentes apprennent à bâtir de concert une familiarité et un vécu communs, fondant leur désir de lier leur condition et leur vie quotidienne sur la pierre angulaire de leur engagement amoureux. Parfois, à cette différenciation basique s’ajoute une variante culturelle, mais aussi un écart de nationalité. C’est principalement dans ce dernier sens qu’on parle couramment de couple mixte : quand un Français ou une Française souhaite former un couple et éventuellement se marier avec une personne étrangère, et vivre avec celle-ci sur notre sol.
Or de nos jours, cette liberté privée fondamentale d’aimer la personne de son choix et de cohabiter avec elle est gravement menacée, dans les cas où le conjoint, immigré ou demandeur d’asile, en situation régulière ou irrégulière, vient d’un pays hors Union Européenne. Les réfections successives de la loi régissant l’entrée et le séjour des étrangers en France en ont durci les conditions pratiques. Mais depuis la dernière élection présidentielle, la politique gouvernementale, avec sa logique de quotas d’expulsions, sa volonté affichée de contrarier l’immigration familiale, conduit dans les faits à une nette péjoration de la question des conjoints étrangers. On assiste à un changement visible de paradigme : au nom de la lutte contre les mariages « blancs », l’hostilité de principe semble à présent de mise dans le traitement des dossiers.
Enquêtes et auditions dépourvues de respect et de déontologie, recrudescence des procédures d'opposition au mariage et de refus de visas ou titres de séjour, difficultés pour obtenir la transcription des unions célébrées à l'étranger, arrestation et mise en rétention des conjoints étrangers en situation irrégulière, poursuites judiciaires à l’encontre des conjoints français, non reconnaissance du droit au séjour du conjoint étranger lorsque le couple vit hors mariage… Des tracasseries aux humiliations, de la délation aux expulsions, les pratiques administratives et policières brutales voire même illégales se multiplient, jetant de nombreux couples dans des situations inextricables et désespérantes. Parfois ce sont des familles déjà pourvues d’enfants que l’on sépare sans égard. La loi et l’éthique s’effacent devant l’arbitraire et la décontextualisation des décisions.
Aimer une personne étrangère sur notre territoire semble devenir un délit… Mais la résistance s’organise ; la Cimade, en première ligne pour l’aide aux étrangers (à l’instar de France Terre d’Asile ou Réseau Education Sans Frontières), a pris l’initiative de fédérer ces couples en danger : des collectifs, sous l’intitulé Les Amoureux au Ban Public, se créent dans de nombreuse régions de France pour dénoncer ces dérives préoccupantes et les drames humains qu’elles provoquent, défendre la légitimité des couples mixtes à mener une existence normale, et réclamer une modification de la législation et des pratiques administratives.
C’est dans le cadre de ce juste combat que s’inscrit un projet de livre sur lequel je travaille, en collaboration avec le photographe Xavier Zimbardo. Il rassemblera des témoignages et des photos d’un certain nombre de couples confrontés à l’heure actuelle à ces difficultés ou en ayant triomphé, mais aussi de couples mixtes ayant simplement à cœur d’attester de leur bonheur conjugal, et mettra en perspective la thématique avec les choix de société qui en découlent. Ce livre à paraître dans les prochains mois, parrainé par la Cimade et France Terre d'Asile, s’inscrit dans une double dimension, militante et artistique.
Couples et familles dits mixtes font partie intégrante de la société française ; champ privilégié d’échange et de dialogue entre cultures et nationalités différentes, ils représentent un précieux progrès social, un rempart contre la méfiance, le racisme, le repli communautaire. A l’heure où le gouvernement prévoit de modifier la Constitution dans le but d’instaurer des quotas ethniques d’immigration, supprimant ainsi le principe républicain d’égalité devant la loi, la lutte contre la xénophobie d’Etat apparaît comme un impératif citoyen, dans une France qui en tant que carrefour géographique et culturel majeur, a de tout temps représenté un creuset de populations et de civilisations.
10:16 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : couple, mixité, immigration, politique, société
11.11.2007
"Holi, Fête de l'amour et du printemps"
C’est à un voyage en Inde que le dernier opus du photographe Xavier Zimbardo, qui n’a de cesse de trimballer ses objectifs, son chapeau et sa curiosité tout autour du monde pour nous faire découvrir autrui à travers son regard ailé, tantôt lyrique tantôt aigu, nous convie cette fois : « Holi, Fête de l’amour et du printemps » est paru en ce mois de novembre aux Editions Images En Manœuvres.
L’Inde… Nous nous en faisons tous notre catalogue d’idées contrastées. Mais point ici de faciles envolées exotiques sur l’Inde éternelle, ni même de naturalisme social sur les oripeaux de la mondialisation. Le livre est entièrement consacré à la fête de Holi, dite aussi fête des couleurs, célébrée dans toute l’Inde la veille de la pleine lune du mois de Phalgouna, en février-mars. C’est la célébration de l’équinoxe de printemps, qui s’inscrit dans le cadre universel et multimillénaire des rituels débridés de glorification de la fertilité, associée dans la religion hindoue au culte de Krishna. Des arcs de triomphe végétaux sont montés, d’immenses bûchers sont dressés, le combustible étant constitué par la bouse séchée des vaches sacrées ; le lendemain, c’est le charivari général : chacun asperge les autres avec de l’eau parfumée et surtout de grosses poignées de poudres de toutes les couleurs.
Elle suscite une ferveur particulière dans la région de Mathura (200 km au sud-est de Delhi), désignée comme lieu de naissance de Krishna, le sympathique joueur de flûte qui séduit les gardiennes de troupeau, divinité la plus importante du panthéon hindou. Elle dure deux à trois semaines, tournant d’un village à l’autre. Par son origine et ses manifestations, elle est exubérance et excès. A ne pas mettre un promeneur occidental dehors… C’est pourtant là que Xavier Zimbardo s’est laissé noyé par le déluge de pigments et que ses appareils photos ont souffert, eu égard à la délicatesse de leur constitution interne. Heureusement qu’à force de sillonner la planète, Xavier est apparemment fait d’une autre farine : « quelle folie et quel bonheur ce fut de pouvoir photographier ces foules en extase, hurlant de rire », des gens « dingues de chants, de danses, de couleurs, de vie, d’amour, de Dieu, de tout ce qui leur passait par la tête », raconte-t-il notamment dans le texte qui chaperonne agréablement les images. « C’est une bagarre générale, gigantesque, et en même temps une vaste rigolade. » Une gageure que d’y prendre des photos ; c’est donc en acceptant de manger de la couleur comme les autres voire de l’absorber par tous les pores, mais revêtu d’un grand drap protégeant ses fragiles yeux numériques qu’il a pu fixer dans leur mémoire ces moments de jubilation bachique et d’exaltation collective qui n’ont guère d’équivalents dans nos quotidiens policés.
Les images qu’il en a ramenées constituent donc une plongée profonde dans ce stupéfiant sacre du printemps, dont le livre, en une progression théâtralisée, raconte la forte symbolique. Vêtements, voiles, turbans et visages réjouis, d’abord distinguables les uns des autres, se fardent, puis se barbouillent, puis s’entartrent en un ballet extatique. Il tombe, il bruine, il neige, il naît partout, de toutes les dimensions de l’espace, de la poudre, de l’eau, des fleurs. A partir d’un certain moment, l’air lui-même est couleur ; un brouillard polychrome de gens et de particules que Xavier Zimbardo a capturé avec autant d’empathie que de virtuosité. Evoquer la gaieté de la fête est un euphémisme : les villageois sont visiblement hilares ; on imagine, mise à part la ferveur religieuse, le plaisir enfantin que l’on doit ressentir à peinturlurer sans retenue ses parents, ses amis, ses voisins. Quelques grands-pères prévoyants, aux dents fourbues mais aux moustaches vigoureuses, ont chaussé de grosses lunettes noires pour protéger leurs yeux ; çà et là, les hommes reçoivent des coups de bâtons de la part des femmes d’un autre village que le leur ; ils ont seulement le droit, ainsi veut la coutume, de se protéger avec des boucliers ; ils peuvent aussi se faire fouetter avec leurs propres chemises dont ces dames les ont prestement dépouillés. La fête n’est-elle pas toujours transgression ? On se prend à supposer que les villageoises en profitent pour châtier une domination patriarcale quotidienne… Sur d’autres clichés, des mains masculines se tendent vers des saris indifférents : les hommes supplient, les femmes passent, altières, pour une fois maîtresses du lien.
Assurément, mieux vaut ne pas être agoraphobe. La foule est d’une densité extrême, les gens échangent étroitement leur chaleur, leur exultation, leur griserie, leur humanité pour un temps au moins conjuguée. On pense à Durkheim : « quand les consciences individuelles, au lieu de rester séparées les unes des autres, entrent étroitement en rapports, agissent activement les unes sur les autres, il se dégage de leur synthèse une vie psychique d’un genre nouveau. Elle se distingue d’abord de celle que mène l’individu solitaire par sa particulière intensité. Les sentiments qui naissent et se développent au sein des groupes ont une énergie à laquelle n’atteignent pas les sentiments purement individuels. […] La vie n’y est pas seulement intense ; elle est qualitativement différente » (« Sociologie et Philosophie, Jugements de valeur et jugements de réalité », 1924) ; Holi, sainte manifestation de holisme ?... On songe également à la poudre d’ocre qui recouvrait les corps dans la majorité des sépultures paléolithiques, depuis les premières inhumations volontaires d’il y a cent mille ans.
« Holi, fête de l’amour et du printemps » est ainsi ressenti comme un saut dans le mythe, l’ancestral, l’immémorial. « Le but de cet extraordinaire festival religieux est de faire fondre les frontières entre les individus pour fusionner dans la divinité », explique d’ailleurs Xavier Zimbardo. « Les cataractes de couleurs se mêlent et se confondent en tourbillons irisés de soleil, pour masquer tous les corps, les unir en une seule apparence identique et sombre. […] Il n’y a plus d’ego, plus d’hommes ni de femmes, plus de jeunes ni de vieillards, plus de riches ni de pauvres. » Alors tout se mêle, et on se perd dans ce paysage humain qui résonne comme les tableaux de la série « Comme un seul homme » d’Alain Blondel, où premiers et seconds plans, centre et bords, tout est silhouettes humaines confondues, pressées, cousues étroitement les unes aux autres dans la trame de la toile. On effleure un drame, en se doutant que d’une page à l’autre il risque de nous sauter au visage. Les couleurs nous ravissaient, mais peu à peu on les soupçonne ; la moisissure ne prend-elle pas elle-même de séduisantes couleurs pour dégrader la matière ? « La fonction de l'art […] est de mettre au monde des interrogations, qui ne se connaissent pas encore elles-mêmes », écrit Alain Robbe-Grillet (« Pour un Nouveau Roman »).
Les photos trahissent par conséquent la violence de la proximité, de la promiscuité ultime. L’individu s’y égare. Les êtres sortent altérés de ce pressage. Les femmes se protègent la tête de leurs voiles, et en perdent leurs visages, donc leur identité ; seules leurs mains à la peau luisante et rougie en émergent, les photos obéissant ainsi au mot d’ordre du peintre Kasimir Malévitch : « le plus précieux dans la création picturale, c'est la couleur et la texture. Elles constituent l'essence picturale que le sujet a toujours tuée. » D’ailleurs, à force de la respirer avec les villageois, on étouffe, on brûle sous cette poudre envahissante qui prend une sournoise physionomie de gaz délétère. Sur la toile furieusement romantique « les derniers jours de Pompéi », du peintre russe Karl Brjullov, l’air aussi est or et rouge, mais il tue ; funeste comparaison, mais qu’y pouvons-nous ?... Les œuvres se parlent les unes aux autres, d’une sphère temporelle ou spatiale à une autre, et nous ne faisons que recueillir l’écho de leurs murmures.
Mais sans doute ne voulait-il pas terminer son « Holi » par ce constat ; c’est donc par des bras tendus et un dernier bondissement de poudre rouge que se clôt l’ouvrage : ces joyeux fêtards sont bien vivants, provisoirement repus mais reviendront l’année prochaine pour se réjouir à nouveau de concert. Espérons que les pépés à lunettes souriront encore à la vie sous leur croûte écarlate...
14:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Photo, Inde, Zimbardo, Fête, Religion
06.11.2007
La canonnière libérale
C’est le surnom qu’ont donné les chercheurs Raoul Marc Jennar et Laurence Kalafatidès à une énorme machine de guerre économique, conçue hors de tout contrôle démocratique, dont ils détaillent le fonctionnement et la finalité dans un livre paru en juillet dernier aux Editions Raisons d’Agir, fondées par Pierre Bourdieu : « L’AGCS. Quand les Etats abdiquent face aux multinationales. » L’objectif final de cet Accord Général sur le Commerce des Services, mis en œuvre dans le cadre de l’OMC par phases de négociations successives, est l’annihilation des services publics par leur totale libéralisation ; il menace donc à terme la santé, l’enseignement, la culture, comme l’accès à l’eau potable. Plus d'autorité publique pour abriter l’intérêt général ; tout sera marché, l’être humain y compris, pour le plus grand bénéfice des actionnaires des plus puissantes firmes mondiales. On dévore les 117 pages de ce petit livre avec une colère croissante, et une fois informé des rouages de la monstrueuse dérégulation que l’oligarchie mondiale est en train de nous concocter, on a l’impression d’avoir avalé un gros caillou d’indignation ; solidement enkysté désormais dans le tissu de notre conscience morale et politique, il n’est pas prêt de passer. Ceux qui tiennent pour avéré que modernité et progrès ne font qu’un et escomptent que demain ne sera pas pire qu’aujourd’hui, passeront leur chemin ; ceux qui préfèrent la connaissance à la candeur ou à la quiétude ne manqueront pas de méditer cet indispensable ouvrage dont voici les grandes lignes.
Retour sur la genèse de l’AGCS. C’est au lendemain de la 2ème guerre mondiale que les Etats-Unis entreprennent de mettre en place un système favorable à leur expansion économique ; pour ce faire, des organisations internationales telle que le FMI, la Bird (future Banque mondiale) sont créées, et des négociations sont entamées pour faciliter les échanges de biens et de marchandises en réduisant voire supprimant toute réglementation à effet protectionniste ; l’ensemble est consigné dans un traité, connu sous son sigle anglais GATT. Le but est d’augmenter le nombre de produits et de pays concernés, en procédant par cycles de discussions. A partir des années 1970, les plus grandes firmes américaines s’organisent en puissants lobbies pour inclure dans les négociations ce qu’on appelle désormais le « commerce » ou la « libéralisation des services », les grands médias, auxquels ils ont facilement accès, se chargeant de vulgariser les mots et les concepts. Les pays en voie de développement se cabrent, arguant que la libéralisation des services profitera essentiellement aux multinationales qui dominent le marché mondial. L’Union européenne, d’abord réservée, bascule sous l’ascendant d’organisations patronales comme l’ERT (l'European Round Table rassemble les dirigeants des 45 firmes européennes les plus importantes, leur but étant de modeler la construction européenne dans leur intérêt en influençant les décideurs politiques ; en 1991, son rapport « Remodeler l’Europe » présentait par exemple de fortes similitudes avec le traité de Maastricht adopté peu après). En 1985, le Conseil européen des ministres, sur proposition de Jacques Delors et de Willy De Clerq, annonce l’engagement de l’Europe en faveur d’un accord sur les services. « Sans les énormes pressions exercées par le secteur des services financiers américains, […] il n’y aurait eu aucun accord sur les services », dira David Hartridge, un des dirigeants de l’OMC.
L’ordre du jour du cycle 1986-1994 du GATT englobe ainsi des champs s’écartant du commerce des marchandises comme règlementations sanitaires, propriété intellectuelle (le « commerce des idées »), investissements, subventions, etc., et un certain nombre de services (services financiers, télécommunications notamment). Les pays capitalistes avancés mènent le jeu, semant la division entre les pays du Sud pour venir à bout de leur résistance. Il s’agit en outre de créer une nouvelle instance internationale dépassant le cadre du GATT et intégrant l’ensemble des services : en 1994, les représentants de 124 gouvernements et de la Communauté européenne créent l’Organisation Mondiale du Commerce. Le changement de paradigme est considérable. Alors que les Etats ayant accédé au GATT étaient des « parties contractantes » adhérant volontairement aux accords, les pays « membres » de l’OMC sont tenus d’en respecter toutes les règles ; une plainte devant l’organisation conduit à des sanctions, la partie gagnante recevant l’autorisation de pratiquer un « droit de rétorsion » contre la partie perdante. Les implications sont tellement importantes « qu’il est pertinent de parler de révolution néolibérale », soulignent les auteurs ; « après l’effondrement du totalitarisme étatique en URSS, un nouveau totalitarisme émergeait : celui des marchés. Contrairement à la comptine journalistique, il ne découle pas d’une évolution inéluctable, mais de choix politiques délibérés effectués par tous les gouvernements occidentaux. »
L’AGCS, dont le premier cycle officiel est entré en vigueur en 2000 et doit s’achever fin 2007, est donc un accord programmé de négociations périodiques et obligatoires jusqu’à ce que tous les services soient entièrement libéralisés. Il ne constitue pas un traité avec des clauses précises, mais un processus ininterrompu auquel à terme aucun secteur ne peut échapper, y compris ceux où l’égalité des droits entre citoyens ne devrait jamais être remise en question, comme l’éducation ou la santé. En effet, le texte fondateur indique que sont seulement exemptés les « services fournis dans l’exercice du pouvoir gouvernemental », à savoir la justice, la police, la défense, ultimes territoires régaliens de l’Etat ; tous les autres, considérés comme des « marchés » à partir du moment où coexistent déjà des fournisseurs publics et privés, sont impliqués (ce qui est le cas presque partout, écoles et cliniques privées coexistant par exemple avec écoles et hôpitaux publics). Toute législation, réglementation, norme, jadis adoptée dans chaque pays au nom de l’égalité et de la protection du citoyen est assimilée à une « entrave au commerce » qu’il convient de lever.
Pour réaliser à quelle sauce piquante nous nous apprêtons à être dévorés, il importe de comprendre comment fonctionne l’AGCS – et ce n’est pas le moindre des mérites de Jennar et Kalafatidès que de mettre ses mécanismes et sa technolangue absconse à la portée du lecteur. Tous les pays membres de l’OMC sont tenus de fournir l’ensemble de leurs réglementations liées à la fourniture de services. Vient ensuite « l’engagement » : un pays indique le niveau de libéralisation qu’il concède dans un secteur donné, le degré d’application faisant l’objet de négociations. Il ne peut à partir de ce moment-là imposer aucune nouvelle protection ou restriction dans ce secteur. C’est l’effet cliquet de l’AGCS. Un gouvernement, quelque soit l’orientation politique privilégiée par les électeurs qui l’ont porté au pouvoir, doit appliquer l’engagement pris par son prédécesseur. Ce qui est adopté dans le cadre de l’AGCS est en outre prééminent sur toute autre disposition locale, nationale et internationale.
Lorsqu’un Etat engage une activité de services dans le processus, celui-ci est dit « consolidé » si aucune limite n’a été fixée, et « non consolidé » si l’Etat en question a indiqué un degré de libéralisation souhaité (quatre modes progressifs sont distingués) ; ces « limitations » ne sont en aucun cas taillées dans le marbre, mais destinées à être remises en cause dans les cycles ultérieurs de négociations. Celles-ci se déroulent souvent sur le principe de l’offre et de la demande : je dérégule un des mes secteurs et tu dérégules un des tiens. Deux acrobaties supplémentaires cuirassent la force de frappe de l’AGCS. Le « traitement de la nation la plus favorisée » oblige chaque pays à étendre à tout fournisseur de services des Etats membres le traitement le plus favorable accordé à l’un d’entre eux. La « règle du traitement national » consiste à accorder à tout fournisseur, étranger ou national, privé ou public, d’un service impliqué dans le processus, le même traitement. Les effets sont ravageurs : un pays ne peut plus développer un service public ouvert à la libéralisation sans offrir exactement les mêmes moyens aux entreprises privées du même secteur économique.
Il n’est pas donc besoin de se demander d’où viennent par exemple l’initiative du groupe UGC de porter plainte contre la mairie de Montreuil (93) parce qu’elle projette l’extension du cinéma art et essai municipal, ou le débat actuel sur le zonage et les jours d’ouverture des supermarchés (réglementations considérés par l’OMC comme « des obstacles non nécessaires au commerce des services ») ; ni de quelle farine était pétrie la fameuse « directive Bolkenstein » de cette Constitution européenne dont nous n’avons pas voulu goûter et qui nous est resservie de force en perfusion. Elle correspond au mode 4 de libéralisation des services de l’AGCS, ou programme d’importation du « capital humain », selon la délicate terminologie de l’OMC, qui devrait permettre d’embaucher une personne en contrat temporaire selon les conditions sociales de son pays. Cette libéralisation-là n’est pourtant qu’un prélude ; la fugue est plus corsée : il s’agit en effet d’un préalable à la « libéralisation du mouvement de la main d’œuvre » à l’échelle mondiale. « Il serait en effet impensable », expliquent Jennar et Kalafatidès, « d’accorder à des entreprises étrangères venant s’installer sur le sol européen le ’’droit’’ d’importer des employés selon le mode 4 sans avoir accordé ce même ’’droit’’ aux entreprises locales » ; ce sera un spectacle impressionnant que de voir l’éléphant Dumping s’asseoir sur les genoux de chaque employé…
Dans d’autres domaines régissant la vie quotidienne, la canonnière néolibérale, au fur et à mesure de l’avancement des négociations de l’AGCS, lancera de rudes bordées. Sa finalisation obligerait par exemple les collectivités locales à accorder à toute entreprise privée les moyens financiers et humains qu’elle consacre habituellement au service de ses administrés ; les auteurs en fournissent des échantillons édifiants ; retenons ceux-ci : « une multinationale pourra poursuivre pour concurrence déloyale une commune qui subventionne sa cantine scolaire ; […] les clauses éthiques incitant les établissements publics à acheter des produits labellisés « commerce équitable » seraient considérées comme discriminatoires. » Est déjà venu le tour de l’éducation publique de sentir le vent du boulet, secteur que l’OMC a décrété en 2000 « mûr pour la libéralisation ». La liste des demandes de libéralisation émanant de plusieurs pays est à cet égard significative : certains visent l’enseignement pour adultes, l’enseignement supérieur et technique de troisième cycle, mais d’autres souhaitent libéraliser également les enseignements primaire et secondaire… Je laisse aux futurs lecteurs de l’ouvrage le plaisir de découvrir également ce que la marchandisation radicale fera de l'environnement, de la culture, de la santé, mutation accélérée par le creusement volontaire des déficits publics… ; notons seulement la classification de l’eau potable comme un service et comme une marchandise à privatiser, nappes phréatiques y compris, et la spécification que toute norme en matière d’eau ne peut en aucun cas primer sur les règles de la concurrence commerciale. Et mettons cela en perspective avec la récente enquête d’UFC Que Choisir qui épingle les marges « astronomiques » réalisées sur la facturation de l’eau par les prestataires privés Veolia et Suez. « La clé d'une meilleure gouvernance de l'eau reste dans les mains des élus locaux qui [...] lors de la renégociation de leur contrat [...] doivent envisager sérieusement l'opportunité d'un retour en régie publique », affirme l’association. Sauf qu’au regard des règles de l’AGCS, le retour est impossible…
De larges pans de notre histoire économique et sociale contemporaine peuvent se comprendre au travers de la progression souterraine de l’AGCS - à laquelle gouvernements de droite comme de gauche ont prêté la main -, et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fait pas l’ouverture des JT… Derrière cette machine sévissent évidemment ses pilotes, dont Pascal Lamy, ancien commissaire européen au Commerce extérieur, directeur de l’OMC, membre du Parti socialiste pour autant que cette appartenance ait encore le moindre sens dans un tel contexte. Les méthodes néocoloniales de M. Lamy pour faire capituler les délégués de certains pays sont d’une courtoisie sans pareille : « tous les moyens sont mis en œuvre pour forcer les pays en développement, et en particulier les pays les plus pauvres, à accepter ce qu’ils refusent », expliquent les auteurs. « Ainsi, lors de la conférence ministérielle de Doha, chaque délégation des pays en voie de développement, au premier rang desquels les pays africains, a été priée de se présenter dans la suite de Pascal Lamy où furent proférées promesses et menaces. Au cours de réunions informelles convoquées soit par M. Lamy soit par son homologue américain, entourés chacun d’une armée d’experts, les ministres invités qui n’appartenaient pas au groupe des pays industrialisés n’ont pu recevoir le concours de leurs propres experts, voire de leurs ambassadeurs à l’OMC ; ils étaient interdits d’accès. » Plus fort : comment faire passer un texte de mise en œuvre de l’AGCS quand il suscite de vives critiques de la part d’une majorité d’Etats ? La technique Lamy est imparable. Il suffit de le faire précéder d’une note précisant qu’il ne s’agit que d’un document exprimant la position de quelques-uns et aucunement une décision arrêtée. Puis à la conférence suivante à Hongkong (2005), retirer purement et simplement la note introductive : le projet est considéré comme ayant fait l’objet d’un accord préalable, et adopté dans la foulée…
Les pays du Sud ne manquent pas de protester contre les « pressions » et les « manipulations flagrantes » (déclaration de Cancun, 2004). L’Organe de Règlement des Différends, le tribunal de l’OMC, dans lequel siègent à huit clos des « experts » sans aucune légitimité élective, ne manquera pas de leur faire rentrer leurs doléances dans la gorge : le « droit de rétorsion » qu’il accorde est réservé de facto aux nations riches. Si certains pays renâclent devant l’AGCS, d’autres en sont le fer de lance : les Etats-Unis, le Canada, le Japon et l’ensemble de l’Union Européenne, ce quadriumvirat constituant le directoire de l’OMC. « Dans ces tractations commerciales, l’Europe compte au nombre des négociateurs les plus agressifs et les plus favorables au libre-échange sans entraves », soulignent les auteurs. Du point de vue communication, ce sont paroles lénifiantes et mensonges flagrants (« on n’adresse aucune demande aux pays les plus pauvres » disait par exemple la ministre belge du Commerce Extérieur » en 2003 au micro de la RTBF) ; les négociations et leurs enjeux s’abritent dans la discrétion et le secret, à l’abri de l’opinion publique comme du contrôle parlementaire. En 2005, quelques-uns de nos députés ont demandé à avoir accès aux données de l’AGCS. Le ministre délégué à l’Industrie leur permit de venir consulter, pendant une semaine, dans un bureau du Ministère des Finances, un document de plus de 400 pages rédigé en anglais commercial sans avoir le droit de prendre de notes ou de faire des photocopies… Outrés, les députés écrivirent au ministre pour dénoncer « cette parodie de consultation et d’apparente ouverture, inacceptable d’un point de vue démocratique ». La lettre ne reçut aucune réponse.
C’est bien là l’effet dinde de Noël de l’AGCS : comment vider le ventre de la démocratie pour le remplir d’une lourde farce de despotisme. « En acceptant de négocier les accords de l’OMC, les gouvernements se font les complices des seules bénéficiaires de la dérégulation globale : les firmes privées transnationales », concluent les auteurs. « Par faiblesse ou par intérêt, les Etats souverains n’ont rien tenté pour réguler les activités de ces entreprises dans un cadre juridique international. Au contraire, ils en sont devenus les instruments. [...] Désireuses de placer les dérégulations obtenues à l’abri de toute remise en question, elles favorisent la création de centres de décision qui échappent au contrôle démocratique. […] Une oligarchie s’est ainsi mise en place. L’ordre mondial qu’elle entend instaurer se fonde sur la hiérarchie, la technocratie et la fortune. » Des résistances se sont organisées (voir par exemple www.portail-hors-agcs.org), la première étape étant bien entendu l’information : on ne peut s’opposer à ce qu’on ne connaît pas. Quand on fait sortir de l’ombre la scandaleuse réalité de l’OMC, il est possible de la faire reculer. En 1998, une mobilisation associative et politique, notamment en France, a permis de faire retirer un projet baptisé Accord Multilatéral sur l’Investissement, destiné à démanteler les politiques publiques de tous les pays et permettre aux firmes transnationales d’opérer partout sans se soumettre aux lois en vigueur. Tel un vampire, il n’a pas résisté à la lumière… Si de nos jours certaines communes se déclarent « zone hors AGCS », l’effet est pour l’instant principalement symbolique ; cette initiative a en tout cas pour bienfait de sortir l’accord de l’obscurité médiatique totale et de l’accueillir dans le débat public ; sommer nos responsables politiques de prendre position ne pourrait-il pas d’ailleurs se révéler utile pour tamiser les faux des vrais démocrates ?
Quelques soient nos opinions politiques, il n’est pas concevable en effet que l’on puisse se résoudre à cette négation de la souveraineté des peuples à disposer d’eux-mêmes et à opter pour un projet de société, à la substitution souterraine de la démocratie par la ploutocratie la plus cynique et la plus inégalitaire. Antihumaniste, hyper-individualiste, conservatrice, totalitaire, l’idéologie qui sous-tend l’AGCS est un fléau. Combien serons-nous donc à nous dresser devant la gueule obscène du canon ?...
17:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Economie, politique, AGCS, OMC, néolibéralisme, Pascal Lamy
12.10.2007
"Made in Sarcelles, Belle comme le monde"
Vient d’être publié aux Editions Images en Manœuvres le dernier ouvrage de Xavier Zimbardo, le photographe reporter et artiste au talent polymorphe. « Zimbardo, un patronyme de condottiere cuirassé d'or et de bronze ; […] un nom de dompteur qui claque comme un fouet ; des allures d'Indiana Jones mâtinées d'un Tintin version Reporter au Petit 20e », dit de lui le critique d’art Roland Duclos ; « il est l’un des photographes les plus médiatisés de la planète et surtout l’un des plus secrets. » Mais aussi un homme chaleureux et enthousiaste, toujours entre deux aventures. Découvrir le monde à travers le prisme de son regard est un plaisir esthétique autant qu’intellectuel.
Avec ce dernier opus, c’est sa commune natale de Sarcelles qu’il nous donne à voir sous un angle largement ignoré de la focalisation médiatique habituelle, toujours plus sensationnaliste que réflexive : « Le Grand Ensemble de Sarcelles a célébré en 2006 ses 50 ans. Il voisine avec le village originel du même nom, âgé de plusieurs millénaires. Seule commune de France jumelée avec une localité israélienne et une localité allemande, c’est une ville-symbole, porteuse de mémoire et de toutes les douleurs comme de toutes les couleurs du monde : le grand ensemble fut bâti pour tenter de remédier à la crise du logement d’après-guerre mais aussi accueillir les rapatriés d'Indochine et d’Algérie, avec leurs souvenirs, leurs amertumes et leurs blessures. Il a longtemps personnifié l'anonymat et le malaise des banlieues, donnant naissance au mot « Sarcellite » pour figurer l'ennui des grandes cités-dortoirs », écrit-il notamment en introduction, expliquant qu’il a voulu donner de cette ville « une vision à la fois poétique, sociale, ethnologique, vision d’auteur certes subjective, mais qui permet de renvoyer, à tous ceux qui se font de notre cité une idée fausse, un reflet de notre vie commune plus conforme à la réalité. Ce livre a l’ambition de changer l’image que l’on se fait d’une ville de ces banlieues un peu rapidement honnies parce que méconnues, et devenir un autre symbole, celui d’une authentique fraternité par-delà les origines, les races et les convictions religieuses des uns et des autres. […] Après avoir voyagé tout autour de la planète pour les plus grands magazines, je reviens me laisser surprendre par ce que j’ignorais si près de chez moi. Tout est à explorer : on peut découvrir ici, derrière les façades prétendues grises, un véritable terrain d'aventures et des âmes chaleureuses, de toutes les nuances d’une France dorée par le soleil. […] Plutôt que d’attiser les haines, Sarcelles, la banlieue au regard arc-en-ciel, veut offrir des sources d’eau claire au cœur des brasiers de la colère. »
Média muet, à l’instar de la peinture, la photographie nous parle pourtant à haute voix des choses derrière les choses, d’évidences conceptuelles si fondamentales qu’elles passent couramment à l’arrière-plan du factuel, de l’usuel, voire du préjugé. On oublie trop souvent que notre pays et ses vastes plaines de l’extrémité occidentale de l’Europe, ouvert aux migrations et aux influences culturelles, fut de tout temps un creuset de populations. On oublie que les mouvements migratoires des « Trente Glorieuses » ont contribué à bâtir notre économie moderne et notre modèle social et que les immigrés d’aujourd’hui sont nécessaires à leur perpétuation. On oublie qu’une ville, c’est une communauté d’humains qui se réunissent pour vivre ensemble, dans une proximité multipliant les rapports sociaux et favorisant les échanges commerciaux ; et cela fait 9000 ans que cela dure…
C’est ainsi que les photos de Xavier Zimbardo interprètent la réalité de cette ville de banlieue pour mieux la révéler : l’impression la plus marquante qu’elles délivrent tient à l’universalité de l’espèce humaine, notre cousinage transversal avec les autres et notre filiation verticale avec nos prédécesseurs. Certaines images paraissent même dépourvues d’âge : les deux femmes qui chantent dans la pénombre, fortement soudées l’une à l’autre et la lumière accrochée à leurs mains entrecroisées, pourraient tout aussi bien offrir leur ferveur conjuguée aux esprits de la nature au fond d’une grotte préhistorique du temps des chamanes… Rituels religieux de plusieurs confessions, bals, mariages, fêtes, commémorations et représentations diverses, déclinent la même palette de couleurs vives et de sentiments : partage, gaieté, don, sérénité. D’un bout à l’autre du livre, les images de Xavier Zimbardo sont principalement imprégnées de joie.
On se doute évidemment que comme chacun d’entre nous, les Sarcellois n’ont pas forcément matière à se fendre la pipe tous les jours… Mais il est réconfortant de les découvrir sous leur nature de banlieusards rigolards, s’esclaffant, trinquant, se souriant, s’amusant, s’enlaçant, s’assemblant, se regardant, se saluant, se congratulant, se donnant de l’amitié, de l’écoute ou de l’amour… une foule de bienfaits divers qu’ils se font les uns aux autres - car il y a heureusement plus de variété dans l’échange authentique que dans l’insulte. Du vrai bon lien social, fixé sur l’image en grande partie en dehors des activités professionnelles de ses participants, car contrairement à ce que prétend l’actuelle ministre des Finances, le lien social ne se réduit pas au contrat de travail…
Le charme des bambins et des jeunesses des deux sexes à douce peau de pêche ou de mousse au chocolat réjouit assurément le regard, telle la lumineuse demoiselle extatique de bonheur dansant sur la couverture du livre, tendrement étreinte par son soupirant, la grâce absolue de sa main comme peinte par Léonard ; la sagesse paisible de certains aïeux à chapeau, casquette, turban ou chevelure grise enchante d’une autre façon l’esprit. Mais encore mieux que leur beauté, leur suavité ou leur patience devant le défilé des jours, Xavier Zimbardo donne à voir la dignité inaltérable des gens, tous les gens, quelle que soit la nature de leur labeur quotidien et leur position dans la hiérarchisation socio-économique installée. Telle Sylvie, femme de ménage à la MJC, qui pose face à nous dans sa blouse de travail, ses pantoufles et son corps lourd, mais dont le profil dans le miroir dévoile la majesté saisissante de son visage, incarnation d’une reine impavide surgie d’un portrait de la Renaissance. On l’imagine revêtue de brocart et d’une coiffe empesée, toisant noblement ses vassaux assemblés, et on se souvient alors à quel point l’expression « France d’en bas », tombée du haut d’une bouche premier-ministrée fut étonnamment méprisante.
Les Sarcellois sont les personnages principaux du livre, mais leur décor quotidien est aussi bien présent, sous la forme d’une étonnante valse de couleurs et de formes. La coquette maison festonnée de bois, le jardin, l’étang, la verdure, le marché abondamment planté de légumes, il y en a toujours. La rue, la barre d’immeubles, le train, se montrent également dans leur utilitarisme tout prosaïque, mais se plient parfois à un agréable renversement de perspective qui leur donne à jouer un rôle inédit, ascenseur, rail de chemin de fer, palette de peinture, comme pour illustrer le fait que toute production devrait toujours, en satisfaisant le pratique, s’occuper aussi du joli qui ravit l’esprit. Et puis au détour d’une page, une surprenante recette alchimique, ou comment une rue nocturne, enneigée et artificiellement éclairée où poussent deux arbres nus, un vieux bâtiment et une voiture, peut se métamorphoser en enluminure des Très Riches Heures du duc de Berry… Quand ce n’est pas un terrain vague qui sous le manteau de l’orage prend des allures de Turner…
Voyage urbain un tantinet mélancolique conjugué à un catalogue jubilatoire d’autrui, beau gros bouquin profus, généreux par le volume comme par le point de vue adopté : à force de se montrer ainsi assemblés, les Sarcellois se ressemblent ; les particularismes se mêlent dans le fondu-enchaîné de la communauté. In fine, « Made in Sarcelles » délivre par conséquent un message dont je ne sais si l’auteur l’a expressément désiré, mais que la force de ses images impose tranquillement au spectateur et qu’en tant que fondateur du Festival de la Photo Sociale, Xavier Zimbardo ne renierait probablement pas : l’ethnicisation de la question sociale dans les banlieues est un leurre commode au service de ceux qui se servent de la peur de l’autre comme moyen de contrôle ; les problèmes des banlieues ne sont pas ethniques, mais fondamentalement économiques et sociaux. Les quartiers de Sarcelles sont sensibles, au sens premier du terme, aussi sensibles que la pellicule de Xavier Zimbardo.
08:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Photo, Zimbardo, Sarcelles, banlieue
17.07.2007
"Le Complot des Papillons" et "Le Dictionnaire du Diable"
Quelques mots sur mes deux plus récents coups de cœur, qui n’ont nul rapport l’un avec l’autre fors celui de m’avoir procuré du bonheur littéraire et par conséquent du bonheur tout court, mais curiosité et éclectisme ne sont-ils pas justement les deux mamelles du plaisir de lire ?
« Le Complot des Papillons », quel joli nom. Mesure-t-on d’ailleurs l’influence que peut avoir la grâce d’un titre sur nos achats de livres ?... Dans ce roman initiatique de Patrice Lanoy, écrivain, journaliste et voyageur, ces lépidoptères comploteurs sont « les hordes de décisions et d’actions imperceptibles qui peuplent la plus ordinaire de nos journées », « des choses invisibles et légères qui peu à peu tissent ou défont la trame de l’Essentiel », « préparant les bonheurs et les peines » en « frétillant incessamment au fond de nous ». Un drôle de marin astrophysicien, Loïc, en rupture sociale pour cause du deuil douloureux de sa femme, embarque à bord de son voilier une adolescente effrontée, Klara, et son cousin Sol, un enfant autiste. Ce qui ne devait être qu’une petite balade en mer va s’éterniser en une erratique errance. La métaphore file clair, le cheminement intérieur du héros principal faisant écho aux péripéties des naufragés et aux rapports contrastés qu’il établit avec ses deux compagnons. La folie n’est pas loin, mais la rédemption non plus.
L’auteur brasse avec originalité des thématiques métaphysiques, ces quelques questions essentielles, infini, temps, conscience ou religion, que nous nous posions sans doute déjà le soir au fond des grottes, dans un style poétique mais jamais pesant. Les réponses que Loïc concocte pour Sol, l’autiste inopinément sorti de la nuit, mais aussi les souvenirs lancinants de la femme aimée, pétris de tendresse, figurent parmi les meilleurs passages. Une œuvre irisée et aérienne comme une aile de papillon.
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Ambrose Bierce (1842-vers 1914), écrivain et journaliste américain, vous connaissez ? Un type étonnant. Esprit brillant et plume acerbe, il écrivit de nombreux ouvrages, mais le plus marquant est sans conteste ce « Dictionnaire du Diable », auquel il travailla pendant 25 ans en commençant, on ne sait pourquoi, par la lettre P. Ce chef d’œuvre d’humour amer parut pour la première fois en 1906 ; on trouve actuellement une traduction française en édition poche dans la collection Rivage. A 71 ans, Ambrose Bierce rejoignit l’armée de Pancho Villa et disparut à une date inconnue en combattant aux côtés des paysans mexicains. Le « Devil’s Dictionary » rassemble 998 définitions désopilantes, petits bijoux de critique sociale et de fin sarcasme, illustrées pour certaines de fausses citations abracadabrantes signées d’auteurs imaginaires aux patronymes improbables (j’aime particulièrement Worgum Slupsky et J.H. Bumbleshook). Bierce, dont la vie privée fut par ailleurs peu glorieuse (sa femme le trompa et il la quitta, son fils aîné se suicida et son fils cadet mourut de pneunomie), était visiblement un sacré pessimiste. On en rit encore.
Quelques définitions au hasard dans la lettre A.
Abdication : Acte à travers lequel un souverain atteste qu’il est sensible à l’élévation de température de son trône.
Aborigènes : Personnes de moindre importance qui encombrent les paysages d’un pays nouvellement découvert. Ils cessent rapidement d’encombrer ; ils fertilisent le sol.
Abruti : Personne omniprésente dans les domaines de la spéculation intellectuelle, également très active dans les voies de l’activité morale.
Admiration : Reconnaissance polie d’un point commun que nous rencontrons chez autrui.
A la rue : Qui a payé toutes ses taxes foncières.
Alliance : En politique internationale, union de deux voleurs qui ont leurs mains si profondément enfoncées dans les poches l’un de l’autre qu’il leur est difficile de s’en prendre séparément à un troisième.
Ambition : Irrésistible désir de se voir traîné dans la boue par ses ennemis de son vivant, et ridiculisé par ses amis après son trépas.
Amnésie : Don de Dieu accordé aux débiteurs, pour compenser leurs faiblesses de conscience.
Amour : Folie temporaire que l’on peut guérir par le mariage ou en retirant le patient du champ d’influence qui est à la source de l’indisposition.
Année : Période de trois-cent-soixante-cinq déceptions.
Antipathie : Sentiment inspiré par l’ami d’un ami.
Audace : L’une des plus évidentes qualités d’un homme en sécurité.
Autosatisfaction : Evaluation erronée.
19:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Critique littéraire






