27.04.2008

Corps en stock

115099248.jpg« Plutôt qu’argent amasser, mieux vaut santé posséder » énonce un proverbe anonyme ; « existe-t-il pour l'homme un bien plus précieux que la santé ? », aurait dit Socrate. Sagesse populacière comme réflexion philosophique se rejoignent coutumièrement pour vanter la supériorité insigne de l’être sur l’avoir ; est misérable celui dont le corps, tout chamarré soit-il, gît sans vigueur ou se délite à mort ; est riche de la conscience et du plaisir de vivre celui qui meut le sien sans faiblesse. On ne peut acheter la santé, croyait-on autrefois. Mais au vent de notre postmodernisme échevelé, qui court plus vite que sa propre peur eschatologique, même les truismes se sont desséchés. La santé est désormais un produit comme un autre qui obéit aux exigences voraces du dieu Marché : avec une bourse bien garnie, on peut donc s’en payer une tranche, fraîchement découpée sur le corps d’autrui.

         Non pas forcément un mort, qui quelles que furent ses espérances et illusions transcendantales, n’en a assurément plus besoin pour pourrir ou se consumer mais qu’un respect de bon aloi pour l’humain qu’il fut conduit à demander, avant de lui ôter l’utilisable, permission à ses proches. Ce qui est loin d’être toujours le cas. On connaît désormais le business rouge juteux que fait le gouvernement chinois de la vente d’organes de milliers de condamnés annuels à la peine capitale, dont l’exécution est programmée en fonction des demandes d’organes et de l’arrivée des receveurs ; ce commerce est si lucratif (62000 $ le rein, 150000 $ le poumon, 30000 $ la cornée) qu’il est devenu plausible qu’il puisse en grande partie motiver la sévérité des condamnations et le maintien de la peine capitale. Mais dans bien d’autres pays, la mafia internationale des voleurs d’organes se sert sans coup férir sur les cadavres, ainsi que le révèlent les travaux de l’anthropologue américaine Nancy Scheper-Hugues qui s’est consacrée à enquêter sur ces trafics.

         Justement non, pas seulement les cadavres. Car les morts se prêtant de manière compétente aux transplantations ne sont pas assez nombreux ou disponibles pour couvrir les besoins des malades des pays riches en attente de greffe. Et puis un mort n’est pas forcément convenable… Tant qu’à prélever sur la bête, mieux vaut qu’elle soit jeune et robuste, et non une carne usée par les travaux pénibles ou l’excès d’alcool… Au Brésil, un chirurgien a confié à Nancy Scheper-Hugues que la plupart de ses patients refusaient tout organe prélevé sur un mort anonyme. Ailleurs, elle a rencontré des receveurs qui demandaient à voir le vendeur avant l’opération ; « il était jeune, sain, fort. Il avait tout ce que je voulais », explique l’un d’entre eux à propos du paysan géorgien de 22 ans dont il achetait le rein. Au catalogue des réservoirs d’organes, le vivant est le mieux côté.

         Suivant les cas, 1000 $, 2000 $, 1400 €, 3000 €, sont le prix de son rein, de ses séquelles, d’un suivi médical inexistant. Car ce vivant-là est pauvre. Forcément. C’est son essence, son ontologie intime, la justification de son sacrifice : car qui se résoudrait à se faire trancher un morceau de son corps pour le vendre, s’il n’y était contraint par la misère, et autorisé par des carences législatives ou des pratiques criminelles ? « En règle générale, les organes transitent du Sud vers le Nord, des pauvres vers les riches, des Noirs vers les Blancs et des femmes vers les hommes. Aujourd’hui, des touristes de la transplantation peuvent se rendre dans des établissements médicaux haut de gamme, en Turquie, en Europe de l’Est, à Cuba, en Allemagne ou aux Etats-Unis, où l’on pratique les greffes sans délais et sans risques. Ces cliniques offrent parfois des prestations dignes d’hôtels quatre étoiles, ou ressemblent, à Cuba par exemple, à des centres de remise en forme pour vacanciers de la jet-set », explique l’anthropologue. Le sous-continent indien représente un vivier inépuisable, constitué notamment de jeunes femmes qui vendent leurs organes pour se constituer une dot ou rembourser les prêts accordés à leur mari ; les offres sont publiées dans les petites annonces des journaux, de même qu’en Amérique latine. Les pauvres de certains pays européens de l’est ne seraient pas en reste.

         Sainte Fantine, le fruit de vos entrailles est cessible ; mais les « Misérables », de nos jours, ne serait plus qu’une histoire pour la Bibliothèque Rose. Cheveux et incisives ? Bagatelle. C’est d’un rein ou d’un œil que le pauvre hère se prive pour donner du pain aux siens, et quand il n’est pas volontaire, on se passe même de son assentiment. Prospère de par le monde un trafic d’organes prélevés à l’insu des victimes (à l’occasion d’une intervention chirurgicale), ou bien de force. On kidnappe, on ouvre, on se sert, et on renvoie le fournisseur involontaire à sa géhenne quotidienne. C’est ce qu’a récemment mis en lumière le démantèlement de la florissante petite entreprise du Dr Amit Kumar, qui dans sa clinique clandestine près de Delhi prélevaient des reins à des paysans, amenés sur place sous la menace, et pour 50000 € les transplantait à de fortunés receveurs. Après 8 ans de pratique, il s’était fait construire une somptueuse propriété au Canada. Il a été arrêté au Népal en février dernier.  

         Ses victimes mêmes ne seraient pas encore les plus malchanceuses, semble-t-il : parfois, le réservoir d’organes y perdrait même la vie ; dans le pauvre, tout est bon ; des charcutiers-chirurgiens se chargent de les éparpiller façon puzzle dans le monde des organes riches et malades. C’est ce que révèle l’ex-procureur du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie Carla del Ponte, dans son livre récemment paru « La chasse, moi et les criminels de guerre » ; selon elle, des leaders du Kosovo, dont le premier ministre actuel Hashim Thaçi, ont trempé en 1999 dans un trafic d’organes prélevés sur 300 prisonniers des deux sexes. Après avoir subi l’ablation d’un rein, ils auraient été mis à mort pour leurs autres organes. Les preuves en sont toutefois insuffisantes, admet et déplore Carla del Ponte.

         Des abattoirs pour humains. Ces horreurs ne sont ni de la science-fiction ni de l’histoire, ne sont pas le fruit d’une idéologie nazifiante ; elles sont le rejeton tératologique de notre présent, de notre monde de croissance matérielle exponentielle et de logique productiviste où, dévoyant les progrès médicaux, des morceaux de chair humaine se commercialisent et génèrent du profit, par le truchement de « courtiers » chargés de mettre en relation fournisseurs, vendeurs et acheteurs. On s’indigne, évidemment. Mais jusqu’à quel point, recouverts que nous sommes par une gangue de désabusement et d’écœurement  las ? On peut légitimement s’interroger, à voir par exemple les magazines féminins juxtaposer, parfois sur la même page « d’informations », une Indienne épuisée qui a vendu son rein, la somme versée pour cet organe, et un vêtement de luxe qui sur l’échelle des valeurs monétaires, lui est nettement supérieur - trois ou quatre tissus humains pour une étoffe ou un cuir manufacturés. Serions-nous donc si peu nombreux à être heurtés, non seulement par les faits, mais par l’indécence du télescopage et ce qu’il suggère de distraite habituation ?

         Les vols d’organes sont évidemment des crimes, mais leur achat, des infamies. Du point de vue phénoménologique, ces pratiques trahissent un processus de déshumanisation qui met gravement à mal l’altérité : le corps du pauvre, symboliquement déconstruit, considéré comme une réserve de pièces détachées, est dès lors objet, non plus sujet. Rampe là en outre le plus abject darwinisme social : le riche, par essence plus méritant, a davantage besoin des organes sains du pauvre que le pauvre lui-même ; le corps intact de celui-ci, dernière possession, ultime intimité, condition nécessaire de la conscience et de l’expérience, lui en est d’autant rabattue. Cette captation coûte que coûte de l’organe salvateur trahit enfin, au-delà de la crainte normale du néant, le narcissisme ravageur de nos sociétés néolibérales pour lesquelles la mort du nanti est conceptuellement scandaleuse à partir du moment où existe un moyen, aussi contraire à l’éthique soit-il, de retarder l’échéance.

         Cette exploitation ultime du corps humain peut aussi se comprendre comme la radicalisation de l’écrasement des valeurs humanistes par la logique commerciale. Dans certains pays, on vend encore des enfants ou des jeunes femmes ; mais on vend également son sang, ses gamètes, on loue son utérus comme une couveuse – la stérilité paraissant de même particulièrement incongrue à qui peut payer pour y pallier. Et partout dans le monde on pratique la location de ses organes génitaux, parfois sous la contrainte. Certes, cette transaction-là n’a rien de neuf. Mais foisonne de nos jours un discours férocement relativiste qui voudrait que tout soit égal à tout, et le travail du sexe tout à fait similaire au travail tout court. Balourdise antihumaniste. Outre qu’elle perpétue une hiérarchisation conservatrice des sexes et des conditions – qui agit de concert avec les diverses aliénations religieuses -, la prostitution, qui assimile la femme (le plus souvent) à un sac à sperme, est ouverture et découpage symboliques du corps, et marchandisation réelle de celui-ci. A un degré moindre, mais reliée malgré tout à la même taxinomie culturelle, se place l’exploitation publicitaire du corps érotisé de la femme (le plus souvent encore), abaissé au rang d’appât commercial, maintenu dans un statut d’objet et vecteur de consommation.

            On ne peut banaliser la prostitution si l’on pense que des valeurs inquantifiables, fondées sur le relationnel, sont supérieures à la logique capitaliste basée sur la recherche, quelques soient les produits et les clients concernés, du profit financier ; et si l’on adhère à l’éthique ainsi énoncée par l’OMS concernant la cession d’organes et de tissus : « Le corps humain et les parties du corps humain ne peuvent faire l'objet de transactions commerciales. En conséquence, il devrait être interdit d'allouer ou de recevoir un paiement pour des organes. […] A la lumière des principes de justice distributive et d'équité, les organes donnés devraient être attribués aux patients sur base de la nécessité médicale et non sur la base de considérations d'ordre financier ou autre ». Quant à lui, le Conseil de l’Europe précisait que seul était autorisé le remboursement des frais, pertes de revenus et dommages éventuels liés au don. Il est évidemment souhaitable que le don d’organes, sauveur de vies, progresse en toute transparence et solidarité. Mais tout justement : le corps humain s’offre et ne se vend pas, sans quoi il se perd.

         A l'évidence, seule une répartition plus équitable des ressources, et non le débitage corporel des plus pauvres, peut en outre constituer un remède éthique à la misère. Mais « nous ne sommes jamais sortis du temps des négriers », écrivait le situationniste Raoul Vaneigem (« Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations »), les trafics d’organes actualisant cruellement cette sentence de la pensée 68, qui contrairement à ce qu’une certaine propagande officielle voudrait nous faire croire – craindrait-on qu’on ne soit tenté d’en reprendre une bonne cuillère ?... -, n’a pas produit le libéralisme sauvage mais au contraire une critique radicale de la marchandisation du monde ; réquisitoire dont la nécessité, à plus d’un titre, n’a jamais été plus criante.

         Ventes et vols d’organes sont impossibles sur notre territoire, protégé par ses lois et ses pratiques bioéthiques, pensons-nous. Voire… Au Collège de France, on discute le "pour et le contre" de la vente, avec pour le premier des arguments ahurissants du style "la rémunération des donneurs amènera la société à considérer autrement les plus pauvres, à les considérer comme ayant une participation importante au bien public "...  Aux Etats-Unis, face à la quantité des besoins, des médecins militent activement pour la légalisation du commerce d’organes. Qui nous assure que l’accroissement des inégalités sociales, la paupérisation accrue d’une partie de la population, la progression d’une vision utilitariste de l’économie qui s’interdit tout jugement moral sur l’acte de consommation, ne susciteront jamais chez nous des approvisionnements illégaux, voire un changement de législation ?  

         J’ai fait l’autre nuit un drôle de cauchemar futuriste : après deux offres d’emploi écartées, les chômeurs en bonne santé qui refusaient en dernier recours de se faire prélever un rein étaient rayés des Assedic…

30.01.2008

Les barbares

12adf6389788ff4b49721c428298c840.jpgIl y a des civilisations, au sens de cultures différentes coexistant dans l’espace ou se succédant dans le temps. Et il y a une civilisation universelle : elle constitue l’humanité comme ensemble des personnes qui se doivent mutuellement le respect, des sujets de raison portant en eux un univers symbolique et moral qui les différencient des êtres déterminés du reste de la nature. Ce n’est pas une utopie fusionnelle ; c’est le plus petit dénominateur commun pour la préservation d’une philosophie humaniste suffisante à faire de notre vie autre chose qu’une jungle féroce, à assurer un authentique lien social plutôt que « la guerre de tous contre tous » comme la stigmatise Jean-Claude Michéa dans son « Empire du moindre mal » - qui d’une plume coupante ouvre les abcès de l’infection néolibérale pour en isoler causes et méfaits.

         La civilisation universelle se conçoit donc comme constituée de valeurs, dicibles mais intangibles, bien avant que de l’être d’objets, et imprégnée notamment de la « décence commune » chère à Orwell. A cet égard, aussi bien toilettée soit-elle par une nécessaire évolution des mœurs ou par le recul de l’aliénation religieuse, la civilisation reste bornée par une petite poignée de règlements et de complexes fondamentaux sans lesquels elle n’est plus que spectre. Lorsqu’on prétend déréguler et « décomplexer » jusqu’à l’os la civilisation et ses échanges sociaux et économiques, on s’en extrait résolument pour s’en faire le fossoyeur. Quel que soit la couleur du fard dont il s’entartre la face, le désinhibé global n’est qu’un barbare. Brutal, incongru, malfaisant, grossier. Nous en cultivons hélas de nombreux exemplaires, plantes vénéneuses au parfum pouacre – qui enivre les uns et fait dégobiller les autres -, notamment à la tête de l’Etat et du patronat français, porte-flingues d’une droite qu’ils ont décomplexé comme on fait sauter à la barre à mines le couvercle d’un cercueil occupé ; ça coule, ça gicle, ça empeste, et le voudrait-on encore qu’on ne pourrait plus contenir les miasmes putrides qui s’en échappent.

         Le complexe social, issu des leçons tirées de l’Histoire, c’est pourtant ce qui nous retient encore un tout petit peu au bord de l’abyme du cynisme et de l’obscénité entièrement normalisés. Il est par exemple nécessaire au bien commun et à la paix civile que le raciste ou l’homophobe s’autocensure, ou que le riche exploiteur, en l’absence de réduction décisive des inégalités sociales, ait au moins la pudeur morale qui l’empêchera de pavaner son opulence et son gaspillage mortifère sous le nez du pauvre et du précaire, et de leur flanquer un coup de pied aux fesses par dessus le Marché. Or cette dernière réserve n’a plus cours. « Enrichissez-vous », exultait la ministre Lagarde devant les grands patrons. Les derniers verrous sont en train de sauter. La solidarité se nomme assistanat ; de plus en plus, le distinguo sera opéré entre les bons pauvres et les mauvais ; les premiers sont ceux qui accepteront tous les minuscules boulots quart de temps appelés à se multiplier pour permettre aux entreprises de gérer les gens comme les stocks, à flux tendu. Des seconds, incapables de s’adapter à la lutte pour la survie, le monde sera purgé. « Derrière la fatalité, l’épuration sociale », disait John Kenneth Galbraith.

         Adopter la seule mesure éthique et efficace pour la résorption du chômage, à savoir partager le travail équitablement, il n’en est évidemment pas question ; certains doivent travailler plus, d’autres fort peu ou pas du tout ; ces « réajustements » nécessaires au maintien ou à l’augmentation des profits  sont le symptôme d’une aberration anthropologique : la soumission de l’homme à l’économie, plutôt que l’économie soit au service de l’homme. Lorsque Chirac faisait semblant de s’intéresser à la « fracture sociale », l’injustice et la précarisation étaient pour le moins présentées comme des maux ; de nos jours, Parisot et Kessler par exemple, présidente et ex-vice-président du Medef, ainsi que la tourbe serrée de leurs commensaux de droite et de soi-disant gauche, la taillent dans le marbre, apportant ainsi leur efficiente contribution à l’érection du monument commémoratif de notre extinction programmée.

      La ligne de faille s’est donc creusée, entre ceux que cette explosion de darwinisme social révulse, et ceux qui soit s’en délectent, soit n’en reconnaissent même pas la logique meurtrière, trop occupés sans doute à se laver le cerveau à grande eau brune et gazeuse. Il serait temps pourtant que ces derniers, avant que le capitalisme fou n’avale toute morale, tout lien social, toute ressource pour finir par s’autodigérer dans une dernière orgie apocalyptique, laissent repousser, en même temps que les connexions synaptiques adéquates, leur libre-arbitre, leur conscience politique, leur capacité d’indignation, de résistance, de révolte.

         Le fait que certains propos n’aient pas provoqué un tollé général dans l’opinion et de la part des leaders de la gauche parlementaire permet de mesurer le degré d’endoctrinement médiatique de la première et d’apathique compromission des seconds. Kessler prônant la dérégulation totale du travail et la disparition des acquis sociaux, Parisot répétant à l’envi que le travail doit être précaire puisque la vie et la santé le sont… ; autant de barbaries antihumanistes qui écrasent tout concept de contrat social : l’homme est tiré de force hors de la culture ; le travail précaire et le chômage deviennent son état de nature, au même titre que la vie et la mort.

         L’Etat n’est plus l’instance protectrice qui garantit le droit de chacun à se conserver en vie et par conséquent à assumer sa condition et sa subsistance. La loi suprême est celle du Marché et des grandes entreprises transnationales, donc celle du dégagement d’un profit maximal directement sucé par la pompe buccale des actionnaires, les tiques et puces véritables du corps social. La République est éviscérée, ses concepts fondateurs ridiculisés ; l’égalité est assimilée à une antiquité, la fraternité à une faiblesse ; la liberté n’est plus qu’une coquille creuse dont la substance a été aspirée par l’oligarchie financière ; liberté de pressurer, exploiter, manager, délocaliser, polluer, consommer, croître et croître encore à l’infini jusqu’à épuisement du monde fini. Prétendre par conséquent que l’écologie politique n’est pas qu’une idéologie de gauche est une ineptie néfaste, bouffonnerie « Grenelle de l’environnement » à l’appui; ce n’est pas au dieu Marché et à ses vestales en Rolex qu’il faut confier la préservation de la planète et de l’ensemble de ses habitants ; autant demander au renard de protéger les poules.

         Cet anarcho-capitalisme furieux retrouve cependant quelque utilité d’importance à l’Etat, lorsqu’il s’agit par exemple de répression, de surveillance, de fichage, de contrôle des individus, nécessaires à l’éradication de toute déviance contestataire, ou de tri méticuleux des immigrés, maçons nord-africains ou cuisiniers asiatiques dans la force de l’âge étant censés venir transpirer chez nous, mais en célibataires… Ou bien pour organiser l’orgasme électoral, qui laisse croire au peuple qu’il vit encore en démocratie parlementaire, alors que sondagière et plébiscitaire seraient des adjectifs plus appropriés. Ou encore pour conduire la propagande néolibérale, avec à sa tête un chanoine prosélyte nous pressant, toute honte bue, d’avoir la foi qui permet de remercier pour la botte sur la nuque. Que ce goupillon manipulateur puisse encore s’arroger le titre de Président de la République n’est rien moins qu’une trahison ; quels parlementaires assumeront leur rôle de protecteurs des institutions et exigeront de le démettre ?... 

         L’expression « politique de civilisation », dans cette bouche-là, est donc particulièrement grotesque ; « politique décivilisatrice » serait plus appropriée. De cette névrose collective, il nous faut par conséquent guérir. Nous ne sommes pas seulement conçus pour la concurrence et la guerre économique, mais aussi pour l’entraide, la coopération, le bénévolat, le don et le contre-don. Nous ne pouvons sans folie nous soumettre à cette tyrannie narcissique du « no limit » que la publicité, force armée du capitalisme mondialisé, insert à grands frais dans nos cerveaux (« vous êtes votre seule limite », martèle Nike) pour nous faire croire que notre identité est dans ce que nous consommons, et que notre position socio-économique ne dépend que de notre volonté. « Le christianisme demandait l’assujettissement au père, le communisme d’œuvrer pour la synthèse de la dialectique des classes », écrit Jean-Claude Liaudet (« L’impasse narcissique du libéralisme »). « La névrose libérale nous demande de laisser faire (sans jamais dévoiler qui fait…). Elle n’a pas besoin de nous comme sujets, mais comme joueurs ignorants s’en remettant au hasard des échanges. Il suffit pour cela de croire à la bonté de la main invisible, et à sa promesse : nous serons comme des dieux jouissant de nous-mêmes, libérés de tout besoin grâce à l’économie, libérés de la mort grâce à la science. » Des dieux sauvages, couronnés de logos, destructeurs de monde.

         Il nous faut donc accepter sereinement de finir, de ne jamais circonscrire complètement le désir, de nous limiter pour assurer la survie de nos successeurs, nous permettant ainsi de mieux prendre soin des véritables sources d’infinité que nous portons en nous, sanctuaires indispensables de l’homme : la pensée, quand elle n’est ni bridée ni épluchée par la propagande, l’art, quand il n’est pas étouffé par l’inculture et l’abêtissement, et évidemment l’amour. Responsabilités fondamentales, à ne pas abandonner aux barbares.

 

24.12.2007

E-Robot, espion chez Big G.

dd0cfe573be3476478ef0d09c13391db.jpgEt pourquoi pas, en attendant quelque chose de plus mordant, un petit ballotin de badinage, en cette période soi-disant festive - dont l’unique attrait, pour la chocolatomane dépendante que je suis, est de passer une bonne semaine avec du praliné baignant les papilles - ?... Les occasions de s’amuser surgissent parfois là où on ne les attend pas, par exemple dans le décalage cocasse entre mon courrier gmail et les balourdises publicitaires qui festonnent chaque message envoyé ou reçu.

         Comme chacun sait, les deux o de Google sont deux yeux : l’ogre tentaculaire est un sacré fureteur, et lorsqu’on crée un compte sur son service de messagerie, on n’ignore évidemment pas qu’on livre ainsi le contenu de son courrier, et par conséquent, une partie de son intimité, à ses indiscrètes investigations robotisées. Un principe tout à fait inconvenant, assurément, qui a suscité une ample polémique en Europe comme aux Etats-Unis, et que le philosophe Jean-Claude Michéa fustige au passage dans son dernier ouvrage « L’Empire du moindre mal » : « dans une société libérale, la main invisible du Marché est, par définition toujours plus difficile à percevoir que la main visible de l’Etat, alors même que le pouvoir qu’elle exerce sur les individus est autrement plus développé » ; il convient par conséquent de dénoncer « l’emprise que Google, par exemple, exerce sur les individus modernes », l’auteur concluant légitimement sur ce point que sans l’ « omniprésente propagande publicitaire », « le dressage capitaliste des humains resterait un vain mot. »

         Mais en toute connaissance de cause, j’ai décidé de laisser Google farfouiller mes e-mails en échange non seulement de la gratuité du service mais aussi des occasions de se fendre la poire qu’il me procure… Pauvre robot googlesque ! Il en fait pourtant des efforts, avec ses petits bras et ses mini-cerveaux électroniques, pour faire correspondre le contenu thématique de mes propos et de ceux de mes correspondants, avec des réclames que les annonceurs paient à chaque clic appâté du consommateur de base ?... Parfois, le télescopage est d’un surréalisme ébouriffé. Quelques exemples de ci de là :

         - A un ami qui me confie apprécier le slameur Grand Corps Malade, deux sites sont tout indiqués : « Impuissance, c’est fini. Recommandé par des médecins, fortifiez la puissance masculine », et « Aphrodisiaque naturel. Des solutions pour devenir plus viril »… Diable, voilà qui fait réfléchir… Le corps masculin, de nos jours, serait-il principalement malade de sa virilité ?

         - Alors que je demandais à un correspondant s’apprêtant à publier son premier roman des conseils quant à la marche à suivre, Google me dégote l’astuce ultime : « Baguettes Harry Potter. Envoi immédiat de votre commande. » Me voilà confortée dans mon scepticisme de romancière anonyme : il ne me reste plus que la magie pour bien disposer une maison d’éditions à mon égard…

            - Alors qu’un ami m’écrit à propos de démocratie et d’idéaux politiques de gauche, Google me conseille une lecture tout à fait appropriée : « Œuvres de Maurras. Consultation en ligne des œuvres de Charles Maurras. » C’est bien connu, Maurras était un démocrate et un gauchiste convaincu… La culture politique du robot est à revoir…

         - Je reçois un extrait d’un texte subtil et poétique du philosophe Jean-Clet Martin ; il est question notamment d’ « Une araignée meurt, sa toile s’effrite au vent. Mais d’autres de ces tissages voient le jour, selon la même géométrie circulaire et une trame semblable. Le pré, dès que le soleil se lève, montre un tissu transparent empreint de rosée qui court d’herbes folles en herbes recourbées, etc… ». Secourable, Google entend me préserver de la bête velue : « Se libérer des phobies. CD d’hypnose. Rapide, puissant et efficace ». Pour la poésie, repasser au vingt-deuxième siècle, lorsque le robot aura peut-être acquis quelque sensibilité artificielle…

         - On m’envoie le commentaire d’un texte assez sombre du poète Carlos Bordini, où l’auteur dénonce le fait que les gens préfèrent regarder la télévision pour savoir ce qui se passe jusque sous leurs fenêtres, texte exprimant en outre un sentiment de dépression et de « longue dégringolade intérieure ». Ouh là-là, fenêtres, dégringolade… Avant d’être accusé de non assistance à personne en danger, Google me prémunit contre le danger imminent qui menace les miens : « Sécurité pour fenêtres : Sécurité antichute pour enfants, en filet démontable pour fenêtres. » Ouf, le drame est évité…

         - Un copain célibataire me confie qu’il aimerait bien être deux, et puis après trois sans que ce chiffre fasse évidemment référence à la polygamie. Tout porte à croire que le robot a l’esprit électronique très mal tourné, car le voilà persuadé avoir trouvé un bon client pour « Délit sexuel. Un avocat compétent vous assiste en matière de délit sexuel »…

         - Un annuaire de blogs me souhaite beaucoup de succès pour 2008. Google y va de ses encouragements : « J’ai perdu 5 kg avec T… ». Mais me voici plutôt vexée que ma réussite soit suspendue à mes 5 kg d’adipocytes surnuméraires... 

         Fille ludique que je suis, je me suis donc livrée à quelques tests in vivo en m’envoyant à moi-même de courtes phrases prises dans notre patrimoine littéraire classique, pour voir comment Google s’en dépatouillerait. Le résultat est propre à entretenir mon hilarité...

         Avec « Maître Corbeau, sur un arbre perché, tenait en son bec un fromage », il apparaît que le robot a des opinions gastronomiques tranchées : un fromage digne de ce nom ne peut être que corse ; au corbeau amateur de fumet violent, il est donc recommandé d’essayer « Boutique Corsica. La Corse près de chez vous »… Avec « Quelle nouvelle ? Le petit chat est mort. C’est dommage, mais quoi, nous sommes tous mortels et chacun est pour soi », il subodore qu’une fois ce pauvre chat enterré, il y aura une succession difficile et des conflits familiaux ; mais heureusement, les avocats L… et L…, « cabinet à spécialisations multiples », sortiront ses héritiers du pétrin.

            Si l’on se demande « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? », tragique invocation racinienne, Google a une réponse pratique : « Théâtralisez vos têtes de gondoles. Visibilité max pour vos produits ». « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » ? Eh bien, il existe de nos jours une méthode infaillible pour remédier à cette ignorance pascalienne : « Lire la pensée des autres en lisant leur langage du corps. » « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ? Rien de tel pour combler ce déficit spirituel qu’une « Formation Shiatsu à Paris ». Celui qui fataliste, avance que « Ma foi ! Sur l'avenir bien fou qui se fiera : Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera », est du genre à jouer son destin sur une paire de huit : « Destination Poker. Une semaine de rêve » le tentera sûrement…  

         Il est édifiant que « La raison du plus fort est toujours la meilleure » soit considérée comme tout indiqué pour aller avec « Le conseil et l’accompagnement marketing ». Le marketing, une arme au service des puissants ? Regrettable, mais vrai… Quand Lamartine invoque « Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours : Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours ! », on lui propose de « Multiplier son investissement à partir de 54000 € » en achetant sur plan au Maroc ; notre triste époque matérialiste et individualiste a le délice étriqué… Il m’a plu assez, je l’avoue, que la machine s’échine en pure perte à coller des liens contextuels sur ces faux messages. S’en moquer me procure un petit frisson de plaisir non coupable. Mais communications réelles ou factices, il est sûr qu’en tant que consommatrice très modérée et publiphobe que je suis, je ne cliquerai jamais sur le moindre lien publicitaire. Utiliser Google mais ne pas en être utilisée…

22.10.2007

Parlez-vous sarkozien ?

      Le langage est l’expression de la pensée, mais aussi son déploiement. « Le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie », établit Hegel (« Philosophie de l’esprit »). « La parole ou les mots portent une première couche de signification qui leur est adhérente et qui donne la pensée comme style, comme valeur affective, comme mimique existentielle, plutôt que comme énoncé conceptuel », affirme Merleau-Ponty (« Phénoménologie de la perception »). « La pensée dépend des mots », écrit Orwell (« 1984 »).13ef423ab71c237988e59f3ad112372e.jpg

      D’où la propension, pour les communicants politiques et leurs brochettesde docteurs ès manipulation, à bricoler le langage pour orienter émotionnellement l’opinion publique vers l’acquiescement placide, au détriment de ses facultés de raisonnement et de jugement. A ce jeu, l’actuel président est assurément habile, comme le circuit électoral l’a montré, cuirassant sous une rhétorique publicitaire ses objectifs brutaux comme le chocolat chaud enrobe le cœur glacé des profiterolles... Mais hormis évidemment pour ce qui est de l’effet répulsif qu’elle provoque dans la troupe serrée de ses détracteurs, il n’ignore pas que c’est seulement en continuant à conditionner fermement sa majorité électorale qu’il est susceptible de lui faire avaler sa très grosse gélule néolibérale. S’ingéniant à faire passer le mouvement et la prolixité pour des présupposés de modernité, d’efficacité et de pédagogie, il persiste donc, fidèlement secondé par son assistance média, à la canonner à jets continus d’allocutions, conférences de presse, interviews et discours divers.

         La majeure partie de ce verbe prodigue est disponible sur le site internet de Nicolas Sarkozy, enfin… celui de la présidence de la République Française, mais entre portrait du susdit imposé à chaque clic, chaînes de la « PR TV », agenda, photos et autre fanclubesque « retrouvez tous les déplacements de Nicolas Sarkozy », on a quelque excuse si l’on confond; le bleu républicain dont l’outil est habillé en prend comme une tonalité bleu roi ; la dignité du poste en paraît toute cyanosée… Rien n’y suggère en tout cas, conformément à l’attitude globale de l’élu du 6 mai, l’effacement de la personne devant la fonction, « la transcendance du rôle-titre sur le titulaire » qui est « son honneur, son humilité et notre assurance-vie », affirme Régis Debray dans son dernier ouvrage (« L’obscénité démocratique »). L’ordre républicain, explique-t-il, est notamment tributaire de « l’écart maintenu contre vents et marées entre le dépôt et le dépositaire de l’autorité, la fonction publique et l’individu privé. […] La République ignore les corps de gloire. C’est une majesté fantôme et incorporelle qui proscrit l’allégeance, la mystique du chef. »

         Dans ce mince opus exposant en exergue que « c’est ce n’est pas la démocratie qui est obscène ! C’est la scène républicaine qu’il faut sauver de l’obscénité, au moment où la politique devient le tout-à-l’égo d’un pays en proie aux tyrannies de l’audimat, de l’émotif et de l’intime », le philosophe médiologue, d’une plume élégamment incisive, entre autres cibles taille un joli costard à Nicolas Sarkozy ; sans le désigner nommément mais sans ambiguïté non plus. Le langage déversé notamment par le plus haut sommet de l’Etat se fait clairement aligner : « le brut, l’émotionnel, le naïf, le babil, le cru, le ’’on se lâche’’, […] le nettoyage rhétorique de notre langue et le diktat partout du premier degré, […] place au coup de colère ou de sang, aux yeux humides, au dérapage verbal, […] la décontraction dérive en désinvolture, l’élaboré passe pour alambiqué, le digne, pour hautain, le poli pour maniéré », […] une infralangue orale. »  

         Le niveau de l’infralangue, mouture postmoderne de la langue de bois, pratiquée par Nicolas Sarkozy, est d’autant plus bas qu’il s’adresse à ce qu’il considère probablement comme un infrapeuple… Le discours prononcé le 8 octobre à la Maison de l’Emploi de Mâcon, pour annoncer le projet de fusion de l’ANPE et de l’UNEDIC est à cet égard édifiant. On reste ébaubi par la puissance de la dialectique : « d’abord cela montre que c’est possible, et que ce n’est pas impossible » ; par la finesse de la syntaxe et des expressions : je vais mettre les pieds dans le plat », « c’est bien beau votre truc », « nous, on a pas inventé le fil à couper le beurre », « si c’est une bonne idée, là où tout le monde est, il n’y a qu’à faire la fusion », ou autres « on va à la bagarre »… Il s’agirait de se faire comprendre d’un aréopage de polytraumatisés crâniens qu’on ne parlerait pas autrement - à faire douter le demandeur d’emploi mâconnais des capacités cognitives de son conseiller… Le discours est en outre généreusement arrosé des noms des fonctionnaires présents, histoire d’établir un semblant de proximité à coups de « je ne l’ai pas dit, mais je le dis à Mme Jaillet », et autres « Mme Thomas peut le dire, il y avait beaucoup de réticences à l’origine, Mme Chamoullaud il y a des inquiétudes, je le dis à M. San Filippo également »… Cela permet de faire passer rapidement le beaucoup plus précis « on mettra fin au doublon de certaines fonctions supports », mais grâce auquel « vous pourrez avoir une polyvalence qui va accroître l’intérêt de votre travail » - traduit en français, cela pourait donner : chacun devra accomplir le travail de deux personnes.

         Le même jour, les ouvriers de l’entreprise mâconnaise Metso Minerals ont droit à un autre discours. Le vocabulaire et la syntaxe sont à peine moins triviaux (« il a trouvé cela tout seul, lui », « il ne faut pas compter sur moi pour aller raconter des salades »)… Mais avec « je voulais vous dire cela, du fond de ma sincérité. Je sais bien ce qu’on attend d’un Chef de l’Etat dans les sommets internationaux, il faut que je le fasse aussi, mais ma place, elle est aussi là, à rencontrer les gens. Je suis aussi le Président des ouvriers, même de ceux qui n’ont pas voté pour moi », l’hypocrisie du propos atteint le risible : pauvre président obligé de se coltiner les dirigeants des plus puissants pays du monde et de prendre des vacances dans le Bush, alors qu’il se sent si bien avec les gens ses semblables… La lourdeur avec laquelle Nicolas Sarkozy commente sa présence dans cette usine, lui qui se dit pourtant simple et pragmatique, trahit en outre la malignité subliminale de la novlangue présidentielle : les truismes du genre « si le chef de l’Etat ne va pas dans les usines, qui ira ? », « je rencontre des gens. C’est quand même mon rôle », « je dois aller sur le terrain, je dois aller voir des gens  », sont des antiphrases qui suggèrent le contraire de ce qu’elles signifient : insister ainsi sur une présence qu’il prétend normale lui permet de se conférer un mérite particulier à être là. Chanceux métallos, le président en personne condescend à vous expliquer sa politique… Politique qui tient principalement dans une bonne grosse invocation : « je souhaite que les entreprises vous donnent le maximum d’heures supplémentaires, que vous preniez le maximum de rémunérations pour ces heures supplémentaires, que cela crée le maximum d’activité. » Amen. Sans oublier au passage de diriger la vindicte ouvrière sur le commode bouc émissaire, celui qui « gagne davantage avec l’assistanat qu’avec le travail. » Point de RMI ou autres minima sociaux : « assistanat » est évidemment choisi comme le vocable le plus péjoratif possible.

         Le discours prononcé à l’université de Dakar le 26 juillet était situé sur un tout autre niveau de langue que ces derniers, puisque l’auditoire n’était pas composé d’électeurs auxquels faire croire qu’on est l’ami du peuple. Il s’était au contraire drapé d’un lyrisme que son auteur Henri Guaino voulait sans doute majestueux (« que feriez-vous, jeunesse africaine, de ma pitié », « jeunes d’Afrique, ne cédez pas à la tentation de la pureté », « frères à travers cette foi mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine »), appelant Senghor, Camara Laye et Rimbaud en renfort, mais qui avait visiblement pour mission de faire passer des tartines à connotation paternaliste et discriminatoire qui n’ont pas manqué de susciter l’indignation en France et encore davantage en Afrique. Quelle pitié, alors que Nicolas Sarkozy était venu proposer rien moins que la « Renaissance de l’Afrique », grâce à une « stratégie commune dans la mondialisation »… Ce n’était pourtant pas si difficile à comprendre, puisque comme il l’expliquait doctement aux Sénégalais « l’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen »… Sans blague. Notre président en est sûr : figurez-vous que les Africains ne sont pas plus bêtes que nous… ; ils ont dû avoir grand plaisir à l’apprendre, tout autant que de savoir qu’une fois « l’homme africain » embringué dans un vaste et vague projet « Eurafrique », « alors là seulement […] il se sentira enfin un homme comme tous les autres hommes de l’humanité. » Ce qui implique qu’en attendant d’y souscrire, il se sentira comme il peut, mais enfin pas tout à fait comme un homme ?... Le contraste avec l’évocation de l’Afrique dans le discours aux ambassadeurs (27 août) est frappant : « l'Afrique reste encore à l'écart de la prospérité mondiale. Elle ne peut tirer le meilleur parti de ses immenses richesses naturelles, trop souvent menacées de pillage, et elle souffre plus que d'autres des conséquences des changements climatiques. A mi-chemin du calendrier des objectifs du millénaire, nous allons poursuivre notre effort d'aide. »

         Les Africains n’ont donc pas été jugés capables de saisir des propos sobres et précis de ce genre ? A la place ils ont eu un long pensum ampoulé posant le diagnostic du président français sur les malheurs du continent africain, « qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. » Ici point de pillage. Rien évidemment sur la part de responsabilité de la France dans le sous-développement africain, sur son soutien néocolonial aux dictateurs corrompus et aux réseaux poussant certains pays à sacrifier leur agriculture et leur environnement au profit de l’exploitation des matière premières. On ne s’attend pas hélas, quelque soit l’abyssale sincérité d’un président, à ce qu’il fasse la pleine lumière sur les dessous pas très chics de cette politique, mais de là à aller jeter benoîtement à la figure des Africains que tout ce qui leur arrive est de leur faute, il y a une marge de décence. Quant aux anciens colonisateurs, « ils ont eu tort », certes, d’avoir notamment « abîmé une sagesse ancestrale », mais quitus leur est ensuite décerné : « la colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable du gaspillage et de la pollution. »

         On a ici un exemple d’une figure de style dont Nicolas Sarkozy et ses scribes ne sont certes pas les précurseurs en rhétorique politique, mais dont il use et abuse dans presque tous ces discours : la répétition d’un élément en début de phrases (dite anaphore, en rhétorique), utilisée pour marquer la fermeté de ses intentions, mais de façon si insistante qu’elle s’apparente à une sorte de scansion dont le rythme obsessionnel est censé emporter et convaincre plus encore que le sens. Le discours du 30 août à l’université d’été du Medef en était truffé, tel le morceau de bravoure : « cette rupture je la crois nécessaire. Cette rupture je m’y suis engagé. Cette rupture les Français l’ont approuvée. Cette rupture je la ferai. Je ne laisserai personne y faire obstacle. Je ne laisserai personne l’édulcorer. Je ne laisserai personne la dénaturer. » Yoh… Notre président ferait sans doute un bon rapeur… Voilà en tout cas les patrons rassurés, et au-delà de son auditoire direct, l’opinion publique et la classe politique dûment chapitrées, si ce n’est menacées. La parole de Nicolas Sarkozy contient beaucoup de ces bouffées narcissiques de toute puissance, dignes d’un régime autocratique plus que d’une démocratie parlementaire. Le « nous » est plutôt rare, à croire que gouvernement et majorité parlementaire sont inutiles. Le « on », utilisé pour désigner une entité globalisée d’opposants et de prédécesseurs, est par contre très fréquent.

         Dans le long discours au Medef vendant sa politique économique et sociale, on trouve aussi des perles comme « je veux en finir avec l’idéologie qui met l’entrepreneur au ban de la société » - Ah bon ? C’est bizarre, on n’a encore jamais vu un entrepreneur raser les murs de peur d’être reconnu… Avec le sophisme et l’hyperbole, Nicolas Sarkozy n’y va pas à la petite cuillère, mais à la truelle : postulant une stigmatisation qui n’existe pas, il peut se donner le rôle de protecteur de la supposée victime, ainsi qu’il s’y était livré lors de l’interview télévisée du 20 septembre à propos des professions concernées par les régimes spéciaux de retraites, décryptée par l’excellente Judith Bernard d’Arrêt sur Images. Il n’hésite pas en outre à manier le paradoxe : dans le discours du 3 octobre aux parlementaires de la majorité, il explique qu’« alléger les rythmes scolaires » permettra « d’apprendre mieux ». Autrement dit, moins d’école, plus de réussite scolaire… Bel exemple de renversement orwellien du langage. Sur le même sujet, Nicolas Sarkozy était nettement plus proche de son but réel face au Medef : « je me suis engagé à ne pas renouveler un emploi de fonctionnaire sur deux partant à la retraite. […] Comment voulez-vous supprimer des postes à l’Education Nationale si nous laissons le même nombre d’heures de cours ? » C’est ce qu’il appelle « des économies intelligentes »… Il est intéressant de noter que le président manipule davantage le langage face à sa majorité parlementaire mais parle plus direct face aux patrons. Il a donc plus confiance dans l’adhésion des seconds à ses objectifs que dans celle des premiers. S’adressant au Medef, il est d’ailleurs question de « nos idées », tandis qu’en s’adressant aux parlementaires, c’est un comminatoire « j’ai pris des engagements pendant la campagne présidentielle. Ces engagements sont aussi les vôtres. […] Que les choses soient donc claires pour tout le monde. » C’est très clair : le représentant du Medef tient le pouvoir exécutif, et l’Etat est désormais considéré comme une entreprise.

         Le discours aux parlementaires contient des effets manipulatoires proches de ceux du discours de Dakar : « je veux dire aux fonctionnaires qu’ils sont des citoyens à part entière » ; et parlant des électeurs : « il faut penser aux 64 millions, y compris à ceux qui n’ont pas voté pour vous et qui n’en sont pas moins Français. » Encore heureux ! Qui a pu prétendre que les fonctionnaires et les électeurs de gauche étaient des citoyens ou des Français de seconde zone ? Mais en insistant sur ces évidences comme s’il fallait en convaincre l’opinion, Nicolas Sarkozy suggère implicitement qu’il est possible de penser le contraire ; tout en se posant en défenseur de la pluralité et du respect, il introduit un doute. Ces tropes, procédés utilisés pour faire passer un sentiment de manière tacite, sont largement présents dans le sarkozien. Une infralangue, au sens cette fois-ci d’infrason…

          Le langage de Nicolas Sarkozy est par ailleurs gorgé d’expressions à la première personne suggérant l'autorité et le courage, (« je veux », « je me battrai », « j’ai pris tous les risques », « je n’ai pas peur »), le tout entrecoupé par le matraquage du mot magique, « rupture », bulldozer subliminal dont il a déjà réussi à faire un substantif connoté. Il expose en outre fréquemment sa propre énonciation (« je le dis », « je le redis », « je veux le dire », « je vais dire », « je veux l’expliquer », « je veux parler »), tout en affirmant qu’il se situe en permanence dans le registre de la parrhésie (« je dis la vérité », « je le dis franchement », « je joue carte sur tables », « il faut avoir le courage de le dire », « si je l’ai dit, c’est que je le pense »). Une langue la plupart du temps redondante, cabotine, affabulatrice, incantatoire plus qu’explicative, impropre à penser la complexité. Mais doit-on s’en étonner, alors que Nicolas Sarkozy évoquait dans le discours de Dakar « ce besoin auquel je crois moi-même tant, ce besoin de croire plutôt que de comprendre, ce besoin de ressentir plutôt que de raisonner »… Jouer sur la foi et l’émotion, plutôt que sur la compréhension et le raisonnement ? Méthode idéale pour éradiquer tout esprit critique. N’en doutons pas : de la dérégulation néolibérale dont Nicolas Sarkozy est aujourd’hui dans notre pays le principal chargé de mission, le langage est la tête de pont. Alors continuons de décrypter, d’alerter, de résister : ce qui ce conçoit bien se dénonce clairement…  

10.09.2007

Les nouveaux commerçants

                               8365951cf156f78488e6107ee4403467.jpgC’est dit, c’est plié, c’est voté par le parlement depuis le 1er août, les universités françaises sont engagées dans le mouvement de réforme devant conduire à rien moins que la « révolution culturelle » (selon les termes de la Ministre Valérie Pécresse). Celle-ci consiste, expliquait précédemment le député UMP Claude Goasguen, à « mettre l’Université à l’heure de la mondialisation et de la compétitivité internationale », et à passer « de la société à l’économie performante du savoir », en intégrant « bien sûr massivement le secteur économique privé » à sa refondation. On est bien content : nos facultés vénérables, où planait encore il y a peu l’odeur de l’engagement de l’Etat, jugée presque aussi moisie que le fantôme de Siger de Brabant, vont enfin se fondre dans la modernité marchande.

         Rafraîchies par un grand vent frais de scolarité, redorées aux couleurs de riches sponsors, autonomes comme de grandes filles majeures libres de se vendre au plus offrant, émancipées de leur tuteur tatillon et néanmoins radin - le vieux machin qu’on appelle plus souvent « contribuables » qu’« Etat » quand on est de droite, et le contraire quand on est de gauche -, qui leur comptait habituellement la pécune au plus juste, elles rêveront désormais de tutoyer d’un peu plus près les opulentes et ploutocratiques Américaines sur le palmarès interplanétaire de l’efficacité universitaire : le fameux classement Jiao Tong, établi depuis 2003 par l’université du même nom à Shanghai, qui place trois institutions françaises dans le top 100.

         Peu importe que ses créateurs eux-mêmes aient prévenu qu’il comportait des biais très importants, car il était structurellement défavorable, excusez du peu, aux sciences humaines et sociales, aux pays non anglophones, aux publications livresques, et à la notion de qualité des formations. Peu nous chaut que « ce type de classement ne convien[ne] pas à la structuration de l’enseignement supérieur en France, où la recherche est en partie dissociée du monde universitaire, contrairement aux autres pays », comme l’expliquait le président de l’UNEF Bruno Julliard. Bagatelle que l’on puisse douter « que la valeur d’une université découle exclusivement de la visibilité internationale d’une fraction très minoritaire de ses enseignants-chercheurs » (Le Monde Diplomatique, septembre 2007), sur laquelle repose pourtant l’essentiel de ce classement, voire plus généralement d’une mise en concurrence des institutions du savoir décalquée sur le mode compétitif propre aux échanges commerciaux… L’essentiel est que cette hiérarchisation des plus imparfaites se plie à loisir au sensationnalisme médiatique et à l’instrumentalisation politique. Nicolas Sarkozy a pu ainsi hisser le classement Jiao Tong au rang de « crise » et de « choc sans précédent » pour l’université et la recherche françaises, à égalité avec le conflit entre les chercheurs et le gouvernement et le rejet du CPE…

         La manie de la cotation a d’ailleurs saisi les instances universitaires à l'échelon international : « [elles] ont compris qu’on pouvait manipuler sa place dans les classements. Elles orientent leur politique de manière à améliorer le « score » de leurs établissements », explique Christophe Charle, professeur à Paris I, dans l’article précité, pratique depuis longtemps en œuvre dans les universités américaines les plus en vues, et copiée par les établissements de nombreux pays. Notons que les Allemands viennent de lancer un programme de restructuration dit « Excellenz-Initiativ », à savoir un « fédéralisme de la concurrence » qui finance les universités sur la base d’un classement concurrentiel. Mais tant qu’à classer, pourquoi ne pas hiérarchiser aussi les ressources allouées aux universités ? C’est pour le coup où nous n’aurions vraiment pas de quoi nous tailler des palmes académiques : si un tel classement devait être établi, « la France serait certainement en queue de peloton », estimait Bruno Julliard.

         Mais il n’y a plus à s’inquiéter. Quoi qu’il tombe dorénavant, plume ou plomb, de l’escarcelle étatique, nos futures entreprises académiques pourront désormais marcher beaucoup plus librement sur la voie ouverte déjà par quelques-unes, et profiter du « philanthropisme » des investisseurs privés, comme le définissait M. Sarkozy dans le discours précité en lien… Sauf que philanthropisme rime ici avec euphémisme ; la directrice de la communication du groupe Veolia, en négociation avec l’Université de Marne-la-Vallée pour la sponsorisation d’une chaire « Ingénierie des services à l’environnement », expliquait dans Le Monde (13/12/06) qu’il s’agit plutôt de « donnant-donnant ». L’investissement doit être rentable. Et de fait, pour un coût modéré (ces financements, considérés comme des donations puisqu’ils transitent toujours par des « fondations », bénéficient d’une exonération fiscale de 60%), le package universitaire offre à l’entreprise nombre d’avantages commodes : « créateur de richesse », il facilite « les recrutements et la recherche ».

         C’est ainsi qu’à Paris-Dauphine, Axa finance désormais la chaire « Risques majeurs », EDF et Calyon « Finance quantitative et développement durable », Groupama « Les particuliers face au risque », et AGF « Le risque santé », tandis que le Collège de France est flanqué d’une chaire « d’Innovation technologique » sponsorisée par L’Oréal, qui s’est offert également une chaire « Diversité et Performance » à l’ESSEC, nos fringantes grandes écoles étant déjà plutôt familières de la mise aux enchères de la formation des cerveaux. La toute nouvelle Ecole d’Economie de Paris, par exemple, à la fondation de laquelle les sociétés Axa, Exane et American Foundation ont participé, intègre ses partenaires privés à sa « gouvernance d’ensemble » et lui fournit « un accès privilégié aux chercheurs, étudiants et programmes ».

         On ne prétendra pas qu’une épée de vertu infranchissable doit être dogmatiquement plantée entre l’université et l’entreprise. Mais à partir du moment où comme les fondateurs de cette école, cités - et approuvés, turlupinade Jiao Tong à l’appui - par le Nouvel Obs (26/07/07), on considère que l’éducation est « un marché mondial » où « les universités s’affrontent », la main mise du secteur privé sur ce marché convoité qu’est devenu l’enseignement supérieur ne trouve plus aucun obstacle pratique ni éthique. Phagocytose  illustrée par le fait que l’initiative pédagogique ne revient même plus à l’établissement, mais à l’entreprise. On apprend par exemple qu’en juin dernier, « à l'initiative de Carlos Ghosn la Fondation Renault a mis en oeuvre une chaire sur le thème du management de la diversité culturelle avec l'Ecole Polytechnique et l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales. Cette chaire fonctionne en collaboration avec des institutions étrangères prestigieuses où Renault a un intérêt stratégique. » Que la thématique choisie puisse avoir un quelconque intérêt général ne fait donc pas débat. Les projets de recherche seront menés « en toute indépendance ». Evidemment.

         Indépendance que Richard Descoing, directeur de Sciences-Po Paris, assure conserver ; il a déclaré en effet au Canard Enchaîné (15/08/07) avoir refusé l’obole du groupe Vinci pour sa chaire de développement durable car le bétonneur entendait influer sur les enseignements. Mais il a accepté celle de BNP Paribas, décidée à financer une chaire consacrée à la Turquie. Ce qui lui a valu les protestations du Conseil de Coordination des organisations Arméniennes de France : si l’on en croit le journal turc Radikal (07/06/07), le premier à médiatiser l’information, Pierre Mariani, un des grands patrons de la BNP, aurait en effet confié à des journalistes turcs vouloir par la création de cette chaire corriger l’image de la Turquie, « perçue par certains Français comme un pays qui persécute les pauvres Kurdes », la communauté turque en France n’étant pas assez organisée, contrairement au « lobby arménien très puissant ». Si ces propos ont été ultérieurement démentis dans un courrier adressé au CCAF, la raison de l’intérêt de la BNP pour cette chaire ne fait pas mystère : depuis 2005 elle possède 50% de TEB Mali, propriétaire de la principale banque du pays. Sciences-Po sert donc ses intérêts au plus juste. Un beau catalogue de sponsoring, d’ailleurs, que cet IEP censé former la crème de la fonction publique et de la politologie. Les chaires y sont pourvues d’autres partenaires de poids, comme par exemple Sanofi Aventis pour la Santé, Arcelor pour le Mercosur, l’énorme cabinet d’avocats d’affaires Lathams & Watkins pour la Régulation, plus un certain nombre de banques.

         C’est chouette : flanquée de tels parrains, c’est sûrement toute une génération d’esprits critiques qui va se lever… Parlons clair : celui qui nous regarderait dans le blanc des yeux en jurant sur son scalp que toutes ces firmes, se promenant comme au supermarché dans les établissements d’enseignement supérieur, n’orienteront jamais le contenu des cours à leur profit, ne s’emploieront jamais à censurer des travaux dont les conclusions leur déplairaient, s’appellerait Simplet ou Tartuffe.

            A l’étranger, l’effacement de la mission de service public, l’écrasement des objectifs humanistes initiaux de l’université et de l’intérêt général de la recherche ont déjà produit leurs effets délétères. Plusieurs affaires de financements obscurs et de pressions, particulièrement aux Etats-Unis, au Canada et au Royaume-Uni, résumées dans un excellent dossier du Courrier de l’Unesco, ont exacerbé un malaise pressant. « Depuis la naissance des premières universités, voilà huit siècles », peut-on en outre y lire, « les intellectuels ont défendu leur droit à enrichir et critiquer le savoir sans subir de contraintes extérieures. Ce droit précieux - les libertés académiques - est, aujourd’hui encore, remis en cause sur plusieurs fronts. (…) Le rôle de l’université dans la société démocratique est menacé. Aucune autre institution n’a de mission équivalente: la recherche sans entrave de la vérité et du savoir et leur diffusion auprès du public. Elle sert l’intérêt général en se vouant à l’analyse informée et à la connaissance critique et en maintenant une conception intransigeante de l’intégrité intellectuelle. La remise en cause des idées reçues, qu’elle résulte de l’enseignement, de la recherche ou d’autres services auprès du public, menace les pouvoirs établis, intéressés au maintien du statu quo. A toutes les époques, des universitaires qui prenaient leur mission au sérieux se sont heurtés aux institutions religieuses, aux gouvernements ou aux puissances économiques. L’implication croissante des entreprises dans la vie universitaire constitue aujourd’hui la principale source d’inquiétude. Les réductions budgétaires du secteur public ont amené les universités à chercher des ressources privées et à accepter des formes de collaboration jusqu’ici impensables. (…) Les accords qui en résultent favorisent, le plus souvent, les résultats à court terme, au détriment des sciences humaines et de la recherche fondamentale ».  

         « La pensée scientifique est une pensée révolutionnaire », disait Gaston Bachelard. Mais il ne comptait sans doute pas sur l’attitude rebelle de chercheurs domestiqués, soumis à des impératifs de rentabilité rapide sur des thématiques imposées et à « une adhésion sans réserve aux principes et aux valeurs qui fondent la vision du donateur » (accord de 1997 entre la Fondation Rotman et l’Université de Toronto)… Quant aux sciences humaines ou à la littérature, sont-elles encore bien utiles à notre monde d’étourdissante déconstruction socio-culturelle ? Ce ne semble pas en tout cas être l’avis de notre actuel chef d’état, qui dans le journal 20 minutes (16/04/07), expliquait que « vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1 000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable, mais l’État doit se préoccuper d’abord de la réussite professionnelle des jeunes. » C’est on ne peut plus clair : la culture et ses joies épanouissantes pour une petite minorité de riches privilégiés, une université-ANPE pour les autres, fournissant clefs en main des hordes de techniciens souples et incultes, dont les connaissances ont été fixées par le marché. « Mais un monde social qui n’aurait pour seule ambition que d’être économiquement efficace serait un monde profondément désespérant », se récriait le professeur à l’Ecole Normale Supérieure Bernard Lahire (L’Humanité, 05/05/07).

         Qu’il se rassure un peu. Il y a au moins une avanie que les professeurs et étudiants de littérature éviteront : celle de voir les multinationales se bousculer pour sponsoriser leurs cathèdres. Mais ils peuvent par contre craindre de disparaître. Perspective qui ne provoquera qu’un haussement d’épaules chez les partisans du darwinisme universitaire, saboteurs convaincus des missions étatiques d’éducation publique et de transmission du patrimoine. Ils n’ont pas compris qu’on apprend mieux à vivre et à comprendre l’homme chez Montaigne que dans « comment l’intégration de la diversité dans les pratiques de management peut être un vecteur de performance » (L’Oréal/ESSEC), ce qui en définitive revient également à mieux accomplir sa tâche. Mais c’est bien connu : Simplet n’est qu’un idiot, et Tartuffe un profiteur. Les deux ont le front bas et la vue courte. Le réformiste éclairé, quant à lui, déciderait par exemple d’intégrer littérature et philosophie dans toutes les filières après le bac. Une véritable révolution. « Veille, étudie, lis, pour que ce doute qui te reste t'excite à étudier et à lire, puisque vivre éloignés des lettres est, pour l'homme, mort et sépulture vile », disait un professeur à l’Université de Paris, condamné pour subversion par la hiérarchie de son temps : pas si moisi que çà, l’esprit de Siger de Brabant.

15.08.2007

Made in Tina

        091ec74cc4cd2538afe0df6ad526db61.jpg                                Pour achever de transformer les ressources humaines planétaires en vaste supermarché discount, il est un principe sacré qu’il convient de bien marteler au fond des crânes, pour les en tapisser telle une membrane étanche : le monde n’est pas ce qu’on en fait, mais ce qu’il est. Point… Il n’y a pas à se tortiller la conscience ni l’intellect pour remettre en cause les dogmes de la realpolitik. Tout est écrit… 

         Les derniers grands singes sont enterrés sous les parquets de salles de bains tronçonnés dans les dernières forêts tropicales, les derniers socialistes authentiques jetés dans la gueule climatiquement réchauffée du Moloch néolibéral. Le destin commun est scellé : les Chinois restent les ouvriers asservis du monde, la mondialisation est moulée en entonnoir à gaver les fonds spéculatifs,… et le Parti Socialiste français se voit condamné à démonter un de ses clignotants – devinez lequel. Si un certain nombre de voix s’élève pour replacer ces préceptes dans le débat public et sommer leurs bénéficiaires de les justifier, il est submergé par la puissance soporifique de l’idéologie « Tina » - le « There Is No Alternative » de Margaret Thatcher coulant dans l'airain la soi-disant inéluctabilité du capitalisme néolibéral -, Valium instillé en injections médiatiques par l’industrie de la finance et de la communication pour contrôler l’opinion publique de nos démocraties. 

     Toute pensée contraire à ces paradigmes ne peut en effet qu’être reléguée, aux dires de la sphère politico-médiatique dominante, dans la cave moisie des invraisemblances irréalisables… Tautologie ? Pas depuis puisqu’on a vu se matérialiser certaines contradictions : la Chine justement, dont l’imaginatif gouvernement s’est résolu à faire une chimère improbable, un gigantesque oxymore, greffant à une tyrannie communiste une économie capitaliste dans sa version la plus sauvage. Infortunés Chinois… Du vieux débat entre égalité et liberté, où s’affrontent traditionnellement les idéologies gauchistes et droitières et entre lesquels les démocraties ont recherché un subtil équilibre, à l’heure actuelle ils ressortent nus : ils ne sont plus égaux - difficile de se prétendre encore collectiviste quand 1% de la population possède 40% des richesses du pays -, mais ils ne sont pas plus libres.     

     Comme quoi, pour faire travailler les gens sans moufter à des cadences infernales, en les payant trois queues de cerise et bien souvent dans le mépris de leur intégrité, le totalitarisme, y compris le modèle écarlate à col Mao, s’avère finalement ce qui se fait de mieux. C’est un habit seyant, en solde toute l’année : bien coupé dans le tissu de la marchandisation du monde, il vous habille commodément la silhouette empâtée du profit roi. En prime, est offert un jouet aux vives couleurs et à l’assourdissant tintement, utile pour imposer à la population des pays importateurs un moyen de contrôle universellement efficace : la peur.    

    Voilà donc ces terrifiants Chinois, Indiens et autres bosseurs asiatiques invétérés, si entièrement voués à doper leur PIB qu’on les croirait nés sur une chaîne de montage, qui « se dressent devant nous avec tout le poids de leurs certitudes, tandis que nous voguons sur nos états d’âme », avertissait Tina sous les traits de la ministre Lagarde dans son discours du 10 juillet à l’Assemblée Nationale - inoubliable bourre-mou déjà partiellement déconstruit en ces pages mais dont on ne peut si vite épuiser le sel -. Craignez donc, peuple salarié français, l’ouvrier chinois dressé sur les échasses de sa Kolossale Croissance (11,1% pour 2006), qui sème les délocalisations à chacune de ses enjambées, traînant les multinationales après lui comme le joueur de flûte de Hameln les rats subjugués. Inclinez-vous devant ses certitudes stakhanovistes : l’exploitation est son credo ; il aime de tout son cœur son labeur à bas coût ; le droit du travail n’habite pas son âme sans état. Pour éloigner de vous le spectre effrayant du chômage et de la précarisation, vous n’avez donc pas d’autre choix que de mettre vos pas dans les siens et entrer « de plain-pied dans la course à la mondialisation »…

         Il suffit. Ras le couvercle de ces boniments. Qu’on finisse de nous prendre pour de la chair à manipulation. Qu’on cesse de tordre le vocabulaire, d’appauvrir les concepts, d’inventer un langage artificiel qui évide le réel comme un pamplemousse et nous raconte l’histoire à l’envers… L’ouvrier chinois de l’industrie manufacturière ne se dresse pas plus devant nous comme un fier conquérant que le patron de Nike est un humaniste. Avec son salaire moyen de 1041 yuans (environ 100 €) par mois (source OIT), il survit simplement du mieux qu’il peut, tandis qu’une élite prospère sur les quelques 2600 milliards de dollars (tantôt le troisième PIB mondial) tirés de sa sueur et de son silence, et qui pour réduire encore les coûts s’adonne parfois à l’esclavagisme   

         De ce système, les entreprises occidentales sont demanderesses, non passives victimes : près de 60% des exportations, principal moteur de l’économie du pays, sont le fait des firmes étrangères, situation qui inquiète même désormais le gouvernement. Si elles investissent si massivement en Chine (60 milliards de dollars par an), déshabillent le salarié français ou américain d’un emploi pour rhabiller son homologue asiatique d’un sous-emploi, c’est bien pour y faire plus de profit et gonfler la manne actionnariale. « L’essentiel des gains de productivité de l’économie américaine résulte de l’importation de biens de consommations à bas prix. […] Les groupes américains sont en première ligne pour alimenter la chaudière chinoise et accélérer, si cela est encore possible, la croissance de son industrie », expliquait le chef d’entreprise Christian Mégrélis dans Libération (06/08/07). Chaudière dangereusement emballée : plusieurs secteurs industriels sont actuellement en surproduction, et faillites et pertes d’emploi se profilent à l’horizon.

         Peu importe en outre qu’on contribue ainsi au maintien d’une dictature : Tina n’est pas étouffée par les scrupules moraux, la nature même du régime étant dans son optique une précieuse opportunité. Dans un pays où le syndicalisme - en dehors de la centrale reliée au Parti qui encadre les travailleurs bien plus qu’elle ne les défend - vaut la prison, où les manifestations sont encore réprimées dans le sang, où le salaire minimum légal n’existe pas, donneurs d’ordre occidentaux et sous-traitants locaux se gobergent en immobilisant la masse ouvrière au dix-neuvième siècle, et en contribuant à faire de son environnement une géhenne invivable. Nos propres décideurs économiques orchestrent donc son exploitation et son asphyxie,