30.05.2009
Les actionnaires du désastre
Ainsi que l'analyse l'essayiste Naomi Klein dans son récent et édifiant opus (2008, Ed. Leméac-Actes Sud) « La stratégie du choc / Montée d'un capitalisme du désastre », nous sommes entrés depuis une trentaine d'années dans la phase active, dûment préparée, d'une contre-révolution ultralibérale, réactionnaire et totalitaire provoquant, à coups de crises économiques, sociales, politiques et écologiques, la destruction programmée du corps social et de son environnement naturel et civilisationnel. La machine tourne désormais à plein régime démocratiquement faible. Le capitalisme financier, rejeton tératologique du capitalisme industriel, suscite de multiples calamités et loin de s'en affaiblir, s'en goberge comme un ogre fou.
« Un système économique qui exige une croissance constante tout en refusant presque toutes les tentatives de réglementation environnementale génère de lui-même un flot ininterrompu de désastres militaires, écologiques et financiers », dénonce Naomi Klein. « La soif de profits faciles et rapides que procurent les placements purement spéculatifs a transformé les marchés boursiers financiers et immobiliers en machines à fabriquer des crises. (...) Notre dépendance commune à l'égard des sources d'énergie polluante et non renouvelable engendre d'autres crises : les catastrophes naturelles et les guerres livrées pour le contrôle de ressources rares, lesquelles entraînent à leur tour des ripostes terroristes. (...) Comme notre planète se réchauffe, sur le double plan climatique et politique, il n'est plus nécessaire de provoquer les désastres au moyen de sombres complots. Tout indique au contraire qu'il suffit de maintenir le cap pour qu'ils continent à se produire avec une intensité de plus en plus grande. (...) Si le complexe du capitalisme du désastre ne déclenche pas délibérément les cataclysmes dont il se nourrit (à l'exception de l'Irak, peut-être), de nombreuses preuves montrent que les industries qui le composent font des pieds et des mains pour que les désastreuses tendances actuelles se poursuivent sans qu'on y change quoi que ce soit. »
Aucun système n'est ce qu'il est; aucune évolution économique ou politique ne résulte d'un quelconque déterminisme naturel dont on ne pourrait s'extraire. Derrière les structures et les processus actuels, il y a leurs concepteurs, exécutants et prébendiers, des responsables à deux jambes, deux bras et mini-cerveau avide. Le couple infernal que forment l'égoïsme et la cupidité est un des défauts humains les plus préjudiciables à la communauté - et les plus incompréhensibles pour qui en est dépourvu -, parce qu'il induit l'exploitation implacable d'autrui pour combler une sotte et abyssale vacuité d'Etre par un insatiable et excrémentiel désir d'Avoir; les sources essentielles de beauté et d'épanouissement ne sont pourtant pas le luxe matériel, les colifichets clinquants ni la domestication d'autrui, mais l'amour, l'art, la réflexion, la nature, la contemplation, la durée, la sérénité, la limitation non du désir, qui est infini, mais de sa réalisation.
Faire société; tout est là. Nul individu n'est par principe à l'abri d'errer, mais il est de la responsabilité du corps social de limiter, démonter, modérer les tentations prédatrices de ses membres - en premier lieu par l'enseignement et la culture, celle-ci comprenant l'art mais aussi l'éducation populaire permettant la compréhension par tous des rouages de l'exploitation -, et si nécessaire les sanctionner. Si les pulsions d'accumulation sont inscrites au registre comportemental du genre humain, la communauté des égaux doit se donner les arguments éthiques et les moyens légaux de ne lui laisser qu'un faible espace et d'en amoindrir le coût pour autrui. Exploiter son semblable n'est pas une liberté, mais une violence.
Si les oligarques à masque républicain qui nous gouvernent - étant entendu que nos instances officiellement dirigeantes ne forment qu'une petite frange de cette folâtre bande mafieuse -, personnifient bien ces deux tares aberrantes, il est insuffisant de voir en eux des faillibles, des larrons et des corrompus qu'une docilité épaisse excuserait presque par les positions qu'ils occupent et par l'illusion délétère qu'à leur place tout un chacun prendrait leur méprisant visage. Sous les exactions de ces insectes hématophages que nous laissons trop poliment pomper nos forces vives et nos droits fondamentaux, prospère en effet une idéologie sauvagement antisociale et nihiliste qui ne mérite aucun ménagement oratoire mais plutôt qu'on la déshabille de sa propagande médiatique fourrée pour l'éclairer des bons mots et des justes constats.
Ce catéchisme anarcho-capitaliste concentre en effet déviances et monstruosités : négation des Lumières, de l'égalitarisme, du pacte républicain, de la solidarité, du contrat social, du bien commun, du service public, du vivre ensemble, au bénéfice d'un darwinisme social nauséabond qui confine au racisme. En guise d'idéal, une religion internationale du profit dont s'accommodent fort bien d'ailleurs les cultes monothéistes, fidèles alliés de toujours du pouvoir oligarchique. Contrôler le niveau d'information, d'alerte et d'indignation dans la population abusée, dont dépend sa capacité de révolte, s'effectue grâce à l'intégration médiatique : « l'expansion tentaculaire du complexe du capitalisme du désastre dans le monde des médias constitue peut-être une nouvelle forme de synergie d'entreprise », écrit Naomi Klein. « Dans les années 1990, le rêve d'une "petite planète" ouverte et sans frontières était la clé des profits; dans le nouveau millénaire, le cauchemar - des continents occidentaux menaçants et fortifiés subissant le siège des jihadistes et des immigrants illégaux - joue le même rôle. »
Intellectuels, manifestants et syndicalistes en prison, protestataires pacifiques en garde à vue, violences policières orchestrées, législation sécuritaire de plus en plus répressive, management entrepreunarial agressif, projets de flicage du web : toutes tentatives du vulgum pecus de secouer le joug se voient et se verront plus encore dans un futur proche réprimées au plus près de leur émergence, jusque dans les cerveaux mêmes. Après des décennies d'anesthésie télévisuelle, la destruction de l'enseignement supérieur et secondaire public et des filières de culture et de réflexion viendront mettre le point final au chef d'œuvre eugéniste anti-humaniste du libéralisme : la production à la chaîne d'armées de souples techniciens incultes, élevés au lait du libre commerce et non de la libre pensée et de l'esprit critique.
Peuple exploité, grugé, manipulé, méprisé, pulpe à dividende, chair à variable d'ajustement - quand ce n'est pas concrètement chair à l'étal. Sade, ce précurseur : « il ne faut jamais arracher le bandeau des yeux du peuple ; il faut qu'il croupisse dans ses préjugés, cela est essentiel. (...) Protégeons les trônes, ils protègeront l'Eglise, et le despotisme, enfant de cette union, maintiendra nos droits dans le monde. (...) L'animal féroce connu sous le nom de peuple a nécessairement besoin d'être conduit avec une verge de fer : vous êtes perdu, dès l'instant où vous lui laissez apercevoir sa force. » Le marquis aurait fait un digne membre du groupe Bilderberg, cercle sélect de domination du monde...
Parions les queues de cerise qui nous restent que la crise économique actuelle ne changera rien. Contrairement aux contes de « refondation » et « régulation » dont on tente de nous bercer, les plans de relance et les contritions verbales ne servent qu'à permettre au système de continuer à fonctionner de la même façon. Hormis quelques victimes de la voracité de leurs pairs, les banques nationalisent leurs pertes, les dividendes des multinationales continuent de flamber. La crise constitue en effet pour les capitalistes totalitaires le moyen d'éliminer leurs membres les plus faibles, et de soumettre les populations au traumatisme d'une dure récession qui permettra d'imposer des mesures qui n'auraient pu être précédemment admises ; ce qui paraissait hier impensable deviendra demain moindre mal. C'est la stratégie étatsusienne "choc et effroi", appliquée précédemment dans de nombreux pays - pas d'impatience, notre tour arrive... : « le désastre déclencheur - le coup d'Etat, l'attentat terroriste, l'effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l'ouragan - plonge la population dans un état de choc collectif », explique Naomi Klein. « Le sifflement des bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants "assouplissent" les sociétés, un peu comme la musique tonitruante et les coups dans les prisons où se pratique la torture. (...) Les sociétés en état de choc abandonnent des droits que dans d'autres circonstances, elles auraient défendu jalousement. »
Pour les idéologues de l'école de Chicago et leurs thuriféraires à portefeuille gouvernemental ou matelas d'actions, il convient par conséquent d'empêcher toute évolution positive. Aucune amélioration susceptible de concerner la majorité de la population n'est réellement souhaitée ni favorisée. « Le seul danger qui guette l'économie du désastre florissante, dont dépendent tant de richesses - les armes, le pétrole, le génie, la surveillance, le brevetage des médicaments -, c'est l'avènement d'une certaine mesure de stabilité climatique et de paix géopolitique », explique Naomi Klein, qui cite en outre cet extrait d'un livre d'un épatant massacreur d'humanités, Michael Ledeen (The War against the Terror Masters, 2002) : « La destruction créatrice est notre grande force, chez nous comme à l'étranger. Chaque jour, nous abolissons l'ordre ancien : des affaires à la science, de la littérature aux arts plastiques, de l'architecture au cinéma, de la politique aux droits... Tout y passe »... Voilà où nous en sommes; un fondamentaliste du libéralisme peut gloser tranquillement sur le programme apocalyptique de ses comparses envers le patrimoine humain sans craindre l'opprobre général...
La lutte des classes n'est pas une vieille lune, les exploiteurs l'ayant réactivée eux-mêmes avec la dernière irréductibilité. Par conséquent, puisqu'on est par force en guerre contre les actionnaires de catastrophes, il faut élaborer des stratégies de défense; en premier lieu déconstruire les paradoxes et impostures intellectuels dont ils habillent leur brutalité inégalitaire, et donner aux valeurs fondamentales à réhabiliter contre eux toute leur légitime densité... Mettons donc les points sur les i des mots lucidité et vérité.
Non, le laisser-faire global et l'enrichissement boulimique de quelques-uns ne conditionnent pas l'aisance matérielle de l'ensemble de la population, mais entraînent au contraire sa paupérisation; « la libéralisation du commerce associée à des taux d'intérêt élevés constitue une méthode presque infaillible pour détruire les emplois et répandre le chômage aux dépens des pauvres », confesse l'ancien économiste en chef de la Banque mondiale, le repenti Joseph Stiglitz, (La Grande Désillusion, 2002). Au niveau conceptuel, la richesse matérielle individuelle est en outre plus que jamais moralement condamnable : dans un monde fini, où les ressources ne sont pas extensives à l'infini - et de nos jours menacées d'extinction -, le très fortuné vole fatalement sa subsistance au démuni. Tout porte à croire qu'il ne se dessaisira jamais de bon gré des produits de cette extorsion; il faudra donc bien, pour les redistribuer, les lui reprendre de force. On a durant trop longtemps abusivement « identifié l'idéal égalitaire à l'archipel du goulag » selon la formule d'Alain Gresh (Le Monde Diplomatique, mai 2009).
Il n'existe pourtant aucune hiérarchie naturelle des êtres humains. A l'instar des facultés et dispositions initiales dont on est susceptible de jouir (intelligence, force ou beauté), la capacité financière n'est pas une vertu en soi. Au regard de la morale, seul compte l'usage qu'on en fait, que Kant appelle « bonne volonté » : « le pouvoir, la richesse, les honneurs, et même la santé ainsi que tout ce qui relève du bien-être et de la satisfaction de son état, engendrent sous le nom de bonheur, une confiance en soi qui souvent aussi se transforme en orgueil présomptueux sitôt que fait défaut une bonne volonté capable de rendre juste et de tourner vers des fins universelles l'influence que ces dons de la fortune ont sur l'âme », écrit l'auteur de Fondements de la Métaphysique des Mœurs. « La bonne volonté paraît même constituer la condition indispensable de ce qui nous rend dignes d'être heureux. »
Non, la ploutocratie dirigeante, contrairement à ses ronflements rhétoriques, ne lutte pas contre la crise économique, la délinquance, le terrorisme, le fondamentalisme religieux, le réchauffement climatique, ou la xénophobie ; elle favorise les conditions de leur émergence ou de leur déploiement. Tout ce qui effraie la renforce, tout ce qui détruit l'enrichit plus encore. Qui voit, révèle, dénonce sa vraie nature la menace. Avec une frénésie sans précédent qui trahit la fraîche température de son trouillomètre, elle s'active par contre à renforcer la tyrannie sécuritaire, destinée à corseter au plus serré l'ensemble de la population pour tuer la révolte avant son expression. Les auteurs de délits et de crimes consciencieusement choisis parmi la plèbe - les parachutistes dorés et autres voyous cravatés étant par contre largement autorisés à user de l'illégalisme - sont utilisés comme alibis ou cobayes pour parfaire la politique répressive.
Non, l'oligarchie n'est pas démocrate, car le pouvoir souverain du peuple - et non son actuel succédané pâlot - constitue l'antidote à sa domination. La démocratie n'est pour elle qu'un maquillage commode pour dissimuler son teint vert-de-gris. Lorsque le peuple ne vote pas selon ses vœux, elle ne tient aucun compte de sa décision - ainsi de notre rejet du traité européen. Les libertés politiques sont à ses yeux inutiles voire dangereuses par rapport à la liberté commerciale sans entrave - raison pourquoi le politburo chinois s'est parfaitement accommodé du capitalisme.
Non, une société d'économie mixte avec son système de compromis, freins et contrepoids, n'est pas un modèle désuet. C'est le seul susceptible de préserver un subtil équilibre entre égalité et liberté. La circulation de biens de consommation socio et éco-compatibles - et réellement utiles à la vie du corps et de l'esprit - pourrait parfaitement cohabiter avec des services publics puissants et gratuits, et avec l'assujettissement de larges pans de l'économie (banques, énergies, transports, ressources naturelles, communications) au contrôle de l'Etat. « De la même façon », ajoute Naomi Klein, « il est tout à fait possible de contraindre les employeurs à verser des salaires décents et à respecter le droit à la syndicalisation des travailleurs, cependant que les gouvernements prélèvent des impôts et redistribuent la richesse de manière à réduire les inégalités. » Fortement réduire les inégalités, pourrait-on préciser.
Non, les ultralibéraux n'apportent rien, ne créent rien, ne remplissent aucun rôle précieux pour la communauté. Parasites, cyniques, imbéciles, dépourvus d'empathie et d'éthique, ils ne savent in fine accomplir qu'un but existentiel : mourir riche ; pour cela, des millions de leurs semblables doivent mourir pauvres, désespérés, pollués. Et après eux, le déluge... Comment la perspective même de l'extinction de l'humanité qui suivra la désertification d'une planète surexploitée pourrait donc toucher d'aussi médiocres esprits ?
Oui, la place des responsables et profiteurs de crimes économiques, politiques et écologiques contre l'humanité est au banc de la société, non à sa tête, et celle de leur pactole dans les caisses des services publics qu'ils pillent et démantèlent, dans les salaires des employés qu'ils spolient, dans la sauvegarde d'un monde qu'ils saccagent. « La servitude est l'intolérable qui peut être infiniment tolérée » remarque Julien Coupat dans une interview par écrit consentie depuis sa prison à des journalistes du Monde peu avant sa libération. « On nous suspecte comme tant d'autres, (...) de nous désolidariser d'un monde qui s'effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d'escrocs, d'imposteurs, d'industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l'heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu'ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle "victoire" dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. (...) Ce n'est pas le moment de perdre courage. »
Par rapport à notre multitude, ils ne sont qu'une poignée aux abois... A l'évidence, ils tomberont, mais en entraînant combien d'existences dans leur chute, en arrachant à ce monde combien de possibilités d'y vivre ?... « C'est [une] volonté de création totale, de puissance divine, qui explique l'attrait qu'exercent les crises et les catastrophes sur les idéologues néolibéraux. Seule l'apocalypse est à la hauteur de leurs ambitions », constate Naomi Klein.
Il est toujours préférable de convaincre; mais s'il n'y a pas d'autre moyen pour que nous survivions, il faudra bien contraindre... Cette insurrection qui tarde.
09:34 Publié dans Coups de nerfs, Livre | Lien permanent | Commentaires (58) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, économie, capitalisme, libéralisme, crise, inégalités, révolution, kant, naomi klein, julien coupat
21.11.2008
La honte des pierres
Le fossé qui sépare l’humanisme du fanatisme religieux est un gouffre d’effroi. Il nous aspire dans un siphon de stupeur si glacée qu’il semble un moment, lorsque nous prenons connaissance de certains drames, nous fermer jusqu’à la possibilité d’un cri.
Il est des lieux où l’on serait ordinairement poursuivi en justice pour avoir tué un chien à coups de pierre. En d’autres, c’est la méthode avec laquelle cinquante hommes massacrent en public une enfant de 13 ans.
Le 27 octobre dernier, c’était pour la plupart d’entre nous un jour de joie ou de pluie, de labeur ou de calme, de souci ou de langueur, mais somme toute un jour usuel brodé sur le tissu du quotidien. Pour cette petite Somalienne, ce fut un jour de fin, scellé d’une cruauté telle que la pensée en balbutie et en trébuche, une férocité imprimée dans le visage, le geste et le nom des hommes de la milice qui en 2006 s’est emparée de Kismayo, le plus grand port du sud somalien, et d’autres villes du pays. Ces insurgés qui se réclament de Hassan Al-Turki, un leader des islamistes somaliens regroupés en une organisation appelée Union des Tribunaux Islamiques, ont alors imposé la charia par les armes. Ces tribunaux sont un pouvoir judiciaire – civil et pénal. Depuis, d’un bout à l’autre du sanglant chaos somalien, la guerre continue entre les islamistes et les forces de certains clans tribaux, d’un gouvernement intérimaire fantomatique, et de l’Ethiopie voisine. En août dernier, à l’issue de violents combats, la milice "Al-Shahab" a resserré sa domination sur Kismayo.
C’est là que vivait depuis quelque mois la famille de la jeune Aïsha Ibrahim Dhuhulow, en provenance d’un camp de réfugié du nord Kenya. Un jour, elle se rend à pied voir sa grand-mère. Le réel étant souvent encore plus sauvage que les contes, le mal qu’elle rencontre sur son chemin n’est pas un loup au flanc creux mais trois hommes qui la violent. Alors que sa famille réclame justice et protection auprès de Al-Shahab – Hassan Al-Turki n’a-t-il pas déclaré, en soumettant Kismayo, « soyez bienvenus dans cette nouvelle paix apportée à cette cité, et je promets que vous vivrez en sécurité et prospérité »… -, les miliciens arrêtent la gamine, la placent en détention et la condamnent à mort, sans se préoccuper un instant des violeurs. Un des chefs, Sheikh Hayakallah, déclare à la radio que « notre sœur » Aïsha, coupable de s’être adonnée à des relations sexuelles extraconjugales, est très heureuse de pouvoir expier selon la charia…
La peine capitale par lapidation, pratiquée dans le bassin méditerranéen durant l’Antiquité, est citée dans l’Ancien Testament et le Talmud, pour les hommes comme les femmes. Elle ne figure pas dans le Coran mais dans les Hadiths, récits de la vie de Mahomet. De nos jours, plusieurs pays musulmans, où elle fait partie du code pénal, y recourent encore, mais aussi semble-t-il, des groupes ethniques non musulmans. En Iran, il est précisé que les cailloux ne doivent être ni assez petits pour ne pouvoir être qualifiés de pierres, ni assez gros pour tuer le condamné rapidement, mais d’une taille moyenne afin que la mort vienne dans la souffrance; dans le régime des mollahs, un récent projet de loi vise à la supprimer, ainsi que l'amputation - la flagellation restant toutefois en vigueur... Hani Ramadan, directeur du Centre Islamique de Genève, expliquait en 2002 dans Le Monde que la lapidation est plus dissuasive que réellement appliquée, mais qu’il faut si nécessaire l’accepter en faisant preuve de compassion pour la victime… Lapider avec compassion, un oxymore de plus à ranger dans la boîte à funestes fumisteries.
Le 27 octobre, Aïsha est amenée dans un stade de Kismayo. Un camion de pierres est livré. Il y a un millier de spectateurs ; tous ne sont pas des badauds attirés par l’horreur, car certains d’entre eux tentent de s’opposer à l’exécution. Mais la milice est armée ; des coups de feu sont tirés et un garçon abattu. L’adolescente crie, se débat, supplie de ne pas la tuer. On l’enterre jusqu’au cou, et une cinquantaine d’hommes la lapide. A un moment, il est demandé à des infirmières de vérifier son état ; on la déterre, et constatant qu’elle est encore vivante, on l’enterre à nouveau et ses tortionnaires recommencent à lui exploser avec compassion le visage et le crâne à coups de pierres…
C’est la BBC qui a recueilli les premiers témoignages. Aïsha, paraissant plus âgée qu’elle ne l’était, a d’abord été décrite comme une jeune fille d’une vingtaine d’années, avant que son père raconte toute l’histoire à des membres d’Amnesty International, précisant qu’elle avait 13 ans. Il semble que ce soit la première fois qu’en Somalie une femme est victime d’une condamnation par lapidation. Le 28 octobre, la Présidence du Conseil de l’Europe, par conséquent la France, se fend d’un très court communiqué condamnant cette mise à mort ; ce sera ensuite, sur un ton un peu plus sensible, le tour de l’Unicef.
Si l’information est reprise sur internet, où il convient de noter que la désapprobation de cette barbarie semble vive dans les pays du Maghreb, elle l’est fort peu dans la presse écrite et moins encore dans les autres médias. Voilà pourtant une violence qui au-delà des sentiments d’horreur et de dégoût qu’elle suscite, porte une signification politique et philosophique plus étoffée que les crimes de maniaques sexuels dont les informations télévisées se montrent habituellement si friandes.
Deux fois victime des hommes, la jeune Somalienne s’en est allée dans l’épouvante et la douleur rejoindre la liste écarlate et jamais close des femmes assassinées officiellement au nom des supposées prescriptions d’une supposée entité supra-humaine.
Quoi qu’il soit loisible de la considérer comme une aliénation mentale – abdication de sa liberté en faveur de sa propre création intellectuelle, conjuration de la mort bien proche de la fascination morbide, etc. -, la fiction religieuse ou magique et son finalisme explicatif ne sont pas condamnables en soi, chacun d’entre nous se débattant comme il le peut avec la perspective anxiogène de sa finitude. Il en est autrement de leur usage collectif : en tant que système d’oppression, de manipulation, d’ostracisme et de réification d’autrui, de consolidation et justification des inégalités socio-économiques au service des puissants, la religion est une pathologie sociale à la considérable capacité de nuisance. Toute religion prétendant inspirer le politique, le judiciaire et l’éthique sort de la sphère intime pour s’arroger une puissance indue, et s’expose en cela à perdre le respect qu’elle mérite au seul regard de la liberté individuelle de conscience et d’expression.
Or en dépassant et en radicalisant les préceptes mêmes de leur culte en matière de morale sexuelle – selon lesquels il ne saurait être question de condamner pour adultère une fille célibataire et non consentante -, les meurtriers ont mis à nu ce qui loge en sous-texte au cœur des religions traditionnelles, monothéistes mais aussi polythéistes, conceptualisées par une institution patriarcale bien antérieure à tous les cultes actuellement pratiqués : la haine et le mépris des femmes.
Au regard de ses bourreaux, Aïsha était seulement coupable d’être femme, de posséder un ventre en creux qui par nature aspirerait et souillerait le sexe glorieux de l’homme. Femme tentatrice, femme impure, femme à domestiquer ; la culpabilité et l’infériorité théoriques de la femme sont des données profondément enfoncées dans la substance ontologique des religions ; sa soumission à l’homme et la justification de son existence par la seule procréation, des principes congénitaux. L’adhésion silencieuse de femmes aux religions ne peut donc constituer que le produit de l’endoctrinement des cerveaux depuis l’enfance, joint à la trompeuse sécurité de la servitude volontaire, et en certains lieux à la terreur.
L’intégrisme avive fortement la misogynie religieuse pour en faire une arme de guerre et de mort. Il ne suffit cependant pas de pointer du doigt l’intégrisme islamiste, mais desceller de l’ensemble de sa base un des piliers sur lesquels s’est historiquement érigée la domination masculine, qui si l’on considère l’ensemble des sociétés actuelles, ne semble toujours pas en voie de devenir un souvenir de l’histoire. Combien de millions de femmes n’ont pas encore la libre disposition de leur corps et de leur esprit ? Il est conceptuellement et concrètement inacceptable qu’au nom du relativisme, des femmes soient privées des droits fondamentaux de la personne. Les spécificités culturelles doivent s’arrêter où commence le respect de l’humain.
Et combien de tentatives actuelles pour replacer sous le joug religieux tout ce qui s’en est plus ou moins libéré ? On s’insurge devant les harangues dévotes du « chanoine de Latran » qui nous tient lieu de président de la République, on s’inquiète devant le créationnisme qui prospère sous son masque pseudo-scientifique grossier. On frémit face aux résolutions votées en 2006 et 2007, du fait de l’insistance de l’Organisation de la Conférence Islamique, par le Conseil aux droits de l’homme de l’ONU, exigeant des états qu’ils prennent des mesures contre la « diffamation » des religions, contre la diffusion de documents « racistes » visant toute religion et ses fidèles - l’Union Européenne s’y étant déclarée opposée. Il y a là en effet une scandaleuse absurdité. Par ses actes et ses paroles, une personne est respectable ou ne l’est pas, qu’elle croit ou non en une divinité. Il est avéré que la diffamation puisse atteindre des gens, et non des options intellectuelles ; on constate et déplore du racisme envers des personnes ou des groupes, mais comment pourrait-on faire preuve de racisme envers une idée ? Les objectifs d’une telle résolution sont transparents : associer le discours athée au racisme et à la diffamation nous fait dangereusement glisser sur une pente menant à l’interdiction de la critique des religions et au contrôle totalitaire de la pensée. En attendant, ce sont tous les agents des Etats, membres des forces de l’ordre, militaires, fonctionnaires, enseignants, que l’ONU invite chaque pays à contrôler étroitement… Quand la religion avance, l’intelligence recule.
Les pierres qui ont tué Aïsha auront honte avant les hommes qui les ont lancées.
13:46 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, religion, politique, misogynie, lapidation, somalie
27.04.2008
Corps en stock
« Plutôt qu’argent amasser, mieux vaut santé posséder » énonce un proverbe anonyme ; « existe-t-il pour l'homme un bien plus précieux que la santé ? », aurait dit Socrate. Sagesse populacière comme réflexion philosophique se rejoignent coutumièrement pour vanter la supériorité insigne de l’être sur l’avoir ; est misérable celui dont le corps, tout chamarré soit-il, gît sans vigueur ou se délite à mort ; est riche de la conscience et du plaisir de vivre celui qui meut le sien sans faiblesse. On ne peut acheter la santé, croyait-on autrefois. Mais au vent de notre postmodernisme échevelé, qui court plus vite que sa propre peur eschatologique, même les truismes se sont desséchés. La santé est désormais un produit comme un autre qui obéit aux exigences voraces du dieu Marché : avec une bourse bien garnie, on peut donc s’en payer une tranche, fraîchement découpée sur le corps d’autrui.
Non pas forcément un mort, qui quelles que furent ses espérances et illusions transcendantales, n’en a assurément plus besoin pour pourrir ou se consumer mais qu’un respect de bon aloi pour l’humain qu’il fut conduit à demander, avant de lui ôter l’utilisable, permission à ses proches. Ce qui est loin d’être toujours le cas. On connaît désormais le business rouge juteux que fait le gouvernement chinois de la vente d’organes de milliers de condamnés annuels à la peine capitale, dont l’exécution est programmée en fonction des demandes d’organes et de l’arrivée des receveurs ; ce commerce est si lucratif (62000 $ le rein, 150000 $ le poumon, 30000 $ la cornée) qu’il est devenu plausible qu’il puisse en grande partie motiver la sévérité des condamnations et le maintien de la peine capitale. Mais dans bien d’autres pays, la mafia internationale des voleurs d’organes se sert sans coup férir sur les cadavres, ainsi que le révèlent les travaux de l’anthropologue américaine Nancy Scheper-Hugues qui s’est consacrée à enquêter sur ces trafics.
Justement non, pas seulement les cadavres. Car les morts se prêtant de manière compétente aux transplantations ne sont pas assez nombreux ou disponibles pour couvrir les besoins des malades des pays riches en attente de greffe. Et puis un mort n’est pas forcément convenable… Tant qu’à prélever sur la bête, mieux vaut qu’elle soit jeune et robuste, et non une carne usée par les travaux pénibles ou l’excès d’alcool… Au Brésil, un chirurgien a confié à Nancy Scheper-Hugues que la plupart de ses patients refusaient tout organe prélevé sur un mort anonyme. Ailleurs, elle a rencontré des receveurs qui demandaient à voir le vendeur avant l’opération ; « il était jeune, sain, fort. Il avait tout ce que je voulais », explique l’un d’entre eux à propos du paysan géorgien de 22 ans dont il achetait le rein. Au catalogue des réservoirs d’organes, le vivant est le mieux côté.
Suivant les cas, 1000 $, 2000 $, 1400 €, 3000 €, sont le prix de son rein, de ses séquelles, d’un suivi médical inexistant. Car ce vivant-là est pauvre. Forcément. C’est son essence, son ontologie intime, la justification de son sacrifice : car qui se résoudrait à se faire trancher un morceau de son corps pour le vendre, s’il n’y était contraint par la misère, et autorisé par des carences législatives ou des pratiques criminelles ? « En règle générale, les organes transitent du Sud vers le Nord, des pauvres vers les riches, des Noirs vers les Blancs et des femmes vers les hommes. Aujourd’hui, des touristes de la transplantation peuvent se rendre dans des établissements médicaux haut de gamme, en Turquie, en Europe de l’Est, à Cuba, en Allemagne ou aux Etats-Unis, où l’on pratique les greffes sans délais et sans risques. Ces cliniques offrent parfois des prestations dignes d’hôtels quatre étoiles, ou ressemblent, à Cuba par exemple, à des centres de remise en forme pour vacanciers de la jet-set », explique l’anthropologue. Le sous-continent indien représente un vivier inépuisable, constitué notamment de jeunes femmes qui vendent leurs organes pour se constituer une dot ou rembourser les prêts accordés à leur mari ; les offres sont publiées dans les petites annonces des journaux, de même qu’en Amérique latine. Les pauvres de certains pays européens de l’est ne seraient pas en reste.
Sainte Fantine, le fruit de vos entrailles est cessible ; mais les « Misérables », de nos jours, ne serait plus qu’une histoire pour la Bibliothèque Rose. Cheveux et incisives ? Bagatelle. C’est d’un rein ou d’un œil que le pauvre hère se prive pour donner du pain aux siens, et quand il n’est pas volontaire, on se passe même de son assentiment. Prospère de par le monde un trafic d’organes prélevés à l’insu des victimes (à l’occasion d’une intervention chirurgicale), ou bien de force. On kidnappe, on ouvre, on se sert, et on renvoie le fournisseur involontaire à sa géhenne quotidienne. C’est ce qu’a récemment mis en lumière le démantèlement de la florissante petite entreprise du Dr Amit Kumar, qui dans sa clinique clandestine près de Delhi prélevaient des reins à des paysans, amenés sur place sous la menace, et pour 50000 € les transplantait à de fortunés receveurs. Après 8 ans de pratique, il s’était fait construire une somptueuse propriété au Canada. Il a été arrêté au Népal en février dernier.
Ses victimes mêmes ne seraient pas encore les plus malchanceuses, semble-t-il : parfois, le réservoir d’organes y perdrait même la vie ; dans le pauvre, tout est bon ; des charcutiers-chirurgiens se chargent de les éparpiller façon puzzle dans le monde des organes riches et malades. C’est ce que révèle l’ex-procureur du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie Carla del Ponte, dans son livre récemment paru « La chasse, moi et les criminels de guerre » ; selon elle, des leaders du Kosovo, dont le premier ministre actuel Hashim Thaçi, ont trempé en 1999 dans un trafic d’organes prélevés sur 300 prisonniers des deux sexes. Après avoir subi l’ablation d’un rein, ils auraient été mis à mort pour leurs autres organes. Les preuves en sont toutefois insuffisantes, admet et déplore Carla del Ponte.
Des abattoirs pour humains. Ces horreurs ne sont ni de la science-fiction ni de l’histoire, ne sont pas le fruit d’une idéologie nazifiante ; elles sont le rejeton tératologique de notre présent, de notre monde de croissance matérielle exponentielle et de logique productiviste où, dévoyant les progrès médicaux, des morceaux de chair humaine se commercialisent et génèrent du profit, par le truchement de « courtiers » chargés de mettre en relation fournisseurs, vendeurs et acheteurs. On s’indigne, évidemment. Mais jusqu’à quel point, recouverts que nous sommes par une gangue de désabusement et d’écœurement las ? On peut légitimement s’interroger, à voir par exemple les magazines féminins juxtaposer, parfois sur la même page « d’informations », une Indienne épuisée qui a vendu son rein, la somme versée pour cet organe, et un vêtement de luxe qui sur l’échelle des valeurs monétaires, lui est nettement supérieur - trois ou quatre tissus humains pour une étoffe ou un cuir manufacturés. Serions-nous donc si peu nombreux à être heurtés, non seulement par les faits, mais par l’indécence du télescopage et ce qu’il suggère de distraite habituation ?
Les vols d’organes sont évidemment des crimes, mais leur achat, des infamies. Du point de vue phénoménologique, ces pratiques trahissent un processus de déshumanisation qui met gravement à mal l’altérité : le corps du pauvre, symboliquement déconstruit, considéré comme une réserve de pièces détachées, est dès lors objet, non plus sujet. Rampe là en outre le plus abject darwinisme social : le riche, par essence plus méritant, a davantage besoin des organes sains du pauvre que le pauvre lui-même ; le corps intact de celui-ci, dernière possession, ultime intimité, condition nécessaire de la conscience et de l’expérience, lui en est d’autant rabattue. Cette captation coûte que coûte de l’organe salvateur trahit enfin, au-delà de la crainte normale du néant, le narcissisme ravageur de nos sociétés néolibérales pour lesquelles la mort du nanti est conceptuellement scandaleuse à partir du moment où existe un moyen, aussi contraire à l’éthique soit-il, de retarder l’échéance.
Cette exploitation ultime du corps humain peut aussi se comprendre comme la radicalisation de l’écrasement des valeurs humanistes par la logique commerciale. Dans certains pays, on vend encore des enfants ou des jeunes femmes ; mais on vend également son sang, ses gamètes, on loue son utérus comme une couveuse – la stérilité paraissant de même particulièrement incongrue à qui peut payer pour y pallier. Et partout dans le monde on pratique la location de ses organes génitaux, parfois sous la contrainte. Certes, cette transaction-là n’a rien de neuf. Mais foisonne de nos jours un discours férocement relativiste qui voudrait que tout soit égal à tout, et le travail du sexe tout à fait similaire au travail tout court. Balourdise antihumaniste. Outre qu’elle perpétue une hiérarchisation conservatrice des sexes et des conditions – qui agit de concert avec les diverses aliénations religieuses -, la prostitution, qui assimile la femme (le plus souvent) à un sac à sperme, est ouverture et découpage symboliques du corps, et marchandisation réelle de celui-ci. A un degré moindre, mais reliée malgré tout à la même taxinomie culturelle, se place l’exploitation publicitaire du corps érotisé de la femme (le plus souvent encore), abaissé au rang d’appât commercial, maintenu dans un statut d’objet et vecteur de consommation.
On ne peut banaliser la prostitution si l’on pense que des valeurs inquantifiables, fondées sur le relationnel, sont supérieures à la logique capitaliste basée sur la recherche, quelques soient les produits et les clients concernés, du profit financier ; et si l’on adhère à l’éthique ainsi énoncée par l’OMS concernant la cession d’organes et de tissus : « Le corps humain et les parties du corps humain ne peuvent faire l'objet de transactions commerciales. En conséquence, il devrait être interdit d'allouer ou de recevoir un paiement pour des organes. […] A la lumière des principes de justice distributive et d'équité, les organes donnés devraient être attribués aux patients sur base de la nécessité médicale et non sur la base de considérations d'ordre financier ou autre ». Quant à lui, le Conseil de l’Europe précisait que seul était autorisé le remboursement des frais, pertes de revenus et dommages éventuels liés au don. Il est évidemment souhaitable que le don d’organes, sauveur de vies, progresse en toute transparence et solidarité. Mais tout justement : le corps humain s’offre et ne se vend pas, sans quoi il se perd.
A l'évidence, seule une répartition plus équitable des ressources, et non le débitage corporel des plus pauvres, peut en outre constituer un remède éthique à la misère. Mais « nous ne sommes jamais sortis du temps des négriers », écrivait le situationniste Raoul Vaneigem (« Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations »), les trafics d’organes actualisant cruellement cette sentence de la pensée 68, qui contrairement à ce qu’une certaine propagande officielle voudrait nous faire croire – craindrait-on qu’on ne soit tenté d’en reprendre une bonne cuillère ?... -, n’a pas produit le libéralisme sauvage mais au contraire une critique radicale de la marchandisation du monde ; réquisitoire dont la nécessité, à plus d’un titre, n’a jamais été plus criante.
Ventes et vols d’organes sont impossibles sur notre territoire, protégé par ses lois et ses pratiques bioéthiques, pensons-nous. Voire… Au Collège de France, on discute le "pour et le contre" de la vente, avec pour le premier des arguments ahurissants du style "la rémunération des donneurs amènera la société à considérer autrement les plus pauvres, à les considérer comme ayant une participation importante au bien public "... Aux Etats-Unis, face à la quantité des besoins, des médecins militent activement pour la légalisation du commerce d’organes. Qui nous assure que l’accroissement des inégalités sociales, la paupérisation accrue d’une partie de la population, la progression d’une vision utilitariste de l’économie qui s’interdit tout jugement moral sur l’acte de consommation, ne susciteront jamais chez nous des approvisionnements illégaux, voire un changement de législation ?
J’ai fait l’autre nuit un drôle de cauchemar futuriste : après deux offres d’emploi écartées, les chômeurs en bonne santé qui refusaient en dernier recours de se faire prélever un rein étaient rayés des Assedic…
11:33 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : marchandisation, corps, santé, trafic d'organes, inde, chine
30.01.2008
Les barbares
Il y a des civilisations, au sens de cultures différentes coexistant dans l’espace ou se succédant dans le temps. Et il y a une civilisation universelle : elle constitue l’humanité comme ensemble des personnes qui se doivent mutuellement le respect, des sujets de raison portant en eux un univers symbolique et moral qui les différencient des êtres déterminés du reste de la nature. Ce n’est pas une utopie fusionnelle ; c’est le plus petit dénominateur commun pour la préservation d’une philosophie humaniste suffisante à faire de notre vie autre chose qu’une jungle féroce, à assurer un authentique lien social plutôt que « la guerre de tous contre tous » comme la stigmatise Jean-Claude Michéa dans son « Empire du moindre mal » - qui d’une plume coupante ouvre les abcès de l’infection néolibérale pour en isoler causes et méfaits.
La civilisation universelle se conçoit donc comme constituée de valeurs, dicibles mais intangibles, bien avant que de l’être d’objets, et imprégnée notamment de la « décence commune » chère à Orwell. A cet égard, aussi bien toilettée soit-elle par une nécessaire évolution des mœurs ou par le recul de l’aliénation religieuse, la civilisation reste bornée par une petite poignée de règlements et de complexes fondamentaux sans lesquels elle n’est plus que spectre. Lorsqu’on prétend déréguler et « décomplexer » jusqu’à l’os la civilisation et ses échanges sociaux et économiques, on s’en extrait résolument pour s’en faire le fossoyeur. Quel que soit la couleur du fard dont il s’entartre la face, le désinhibé global n’est qu’un barbare. Brutal, incongru, malfaisant, grossier. Nous en cultivons hélas de nombreux exemplaires, plantes vénéneuses au parfum pouacre – qui enivre les uns et fait dégobiller les autres -, notamment à la tête de l’Etat et du patronat français, porte-flingues d’une droite qu’ils ont décomplexé comme on fait sauter à la barre à mines le couvercle d’un cercueil occupé ; ça coule, ça gicle, ça empeste, et le voudrait-on encore qu’on ne pourrait plus contenir les miasmes putrides qui s’en échappent.
Le complexe social, issu des leçons tirées de l’Histoire, c’est pourtant ce qui nous retient encore un tout petit peu au bord de l’abyme du cynisme et de l’obscénité entièrement normalisés. Il est par exemple nécessaire au bien commun et à la paix civile que le raciste ou l’homophobe s’autocensure, ou que le riche exploiteur, en l’absence de réduction décisive des inégalités sociales, ait au moins la pudeur morale qui l’empêchera de pavaner son opulence et son gaspillage mortifère sous le nez du pauvre et du précaire, et de leur flanquer un coup de pied aux fesses par dessus le Marché. Or cette dernière réserve n’a plus cours. « Enrichissez-vous », exultait la ministre Lagarde devant les grands patrons. Les derniers verrous sont en train de sauter. La solidarité se nomme assistanat ; de plus en plus, le distinguo sera opéré entre les bons pauvres et les mauvais ; les premiers sont ceux qui accepteront tous les minuscules boulots quart de temps appelés à se multiplier pour permettre aux entreprises de gérer les gens comme les stocks, à flux tendu. Des seconds, incapables de s’adapter à la lutte pour la survie, le monde sera purgé. « Derrière la fatalité, l’épuration sociale », disait John Kenneth Galbraith.
Adopter la seule mesure éthique et efficace pour la résorption du chômage, à savoir partager le travail équitablement, il n’en est évidemment pas question ; certains doivent travailler plus, d’autres fort peu ou pas du tout ; ces « réajustements » nécessaires au maintien ou à l’augmentation des profits sont le symptôme d’une aberration anthropologique : la soumission de l’homme à l’économie, plutôt que l’économie soit au service de l’homme. Lorsque Chirac faisait semblant de s’intéresser à la « fracture sociale », l’injustice et la précarisation étaient pour le moins présentées comme des maux ; de nos jours, Parisot et Kessler par exemple, présidente et ex-vice-président du Medef, ainsi que la tourbe serrée de leurs commensaux de droite et de soi-disant gauche, la taillent dans le marbre, apportant ainsi leur efficiente contribution à l’érection du monument commémoratif de notre extinction programmée.
La ligne de faille s’est donc creusée, entre ceux que cette explosion de darwinisme social révulse, et ceux qui soit s’en délectent, soit n’en reconnaissent même pas la logique meurtrière, trop occupés sans doute à se laver le cerveau à grande eau brune et gazeuse. Il serait temps pourtant que ces derniers, avant que le capitalisme fou n’avale toute morale, tout lien social, toute ressource pour finir par s’autodigérer dans une dernière orgie apocalyptique, laissent repousser, en même temps que les connexions synaptiques adéquates, leur libre-arbitre, leur conscience politique, leur capacité d’indignation, de résistance, de révolte.
Le fait que certains propos n’aient pas provoqué un tollé général dans l’opinion et de la part des leaders de la gauche parlementaire permet de mesurer le degré d’endoctrinement médiatique de la première et d’apathique compromission des seconds. Kessler prônant la dérégulation totale du travail et la disparition des acquis sociaux, Parisot répétant à l’envi que le travail doit être précaire puisque la vie et la santé le sont… ; autant de barbaries antihumanistes qui écrasent tout concept de contrat social : l’homme est tiré de force hors de la culture ; le travail précaire et le chômage deviennent son état de nature, au même titre que la vie et la mort.
L’Etat n’est plus l’instance protectrice qui garantit le droit de chacun à se conserver en vie et par conséquent à assumer sa condition et sa subsistance. La loi suprême est celle du Marché et des grandes entreprises transnationales, donc celle du dégagement d’un profit maximal directement sucé par la pompe buccale des actionnaires, les tiques et puces véritables du corps social. La République est éviscérée, ses concepts fondateurs ridiculisés ; l’égalité est assimilée à une antiquité, la fraternité à une faiblesse ; la liberté n’est plus qu’une coquille creuse dont la substance a été aspirée par l’oligarchie financière ; liberté de pressurer, exploiter, manager, délocaliser, polluer, consommer, croître et croître encore à l’infini jusqu’à épuisement du monde fini. Prétendre par conséquent que l’écologie politique n’est pas qu’une idéologie de gauche est une ineptie néfaste, bouffonnerie « Grenelle de l’environnement » à l’appui; ce n’est pas au dieu Marché et à ses vestales en Rolex qu’il faut confier la préservation de la planète et de l’ensemble de ses habitants ; autant demander au renard de protéger les poules.
Cet anarcho-capitalisme furieux retrouve cependant quelque utilité d’importance à l’Etat, lorsqu’il s’agit par exemple de répression, de surveillance, de fichage, de contrôle des individus, nécessaires à l’éradication de toute déviance contestataire, ou de tri méticuleux des immigrés, maçons nord-africains ou cuisiniers asiatiques dans la force de l’âge étant censés venir transpirer chez nous, mais en célibataires… Ou bien pour organiser l’orgasme électoral, qui laisse croire au peuple qu’il vit encore en démocratie parlementaire, alors que sondagière et plébiscitaire seraient des adjectifs plus appropriés. Ou encore pour conduire la propagande néolibérale, avec à sa tête un chanoine prosélyte nous pressant, toute honte bue, d’avoir la foi qui permet de remercier pour la botte sur la nuque. Que ce goupillon manipulateur puisse encore s’arroger le titre de Président de la République n’est rien moins qu’une trahison ; quels parlementaires assumeront leur rôle de protecteurs des institutions et exigeront de le démettre ?...
L’expression « politique de civilisation », dans cette bouche-là, est donc particulièrement grotesque ; « politique décivilisatrice » serait plus appropriée. De cette névrose collective, il nous faut par conséquent guérir. Nous ne sommes pas seulement conçus pour la concurrence et la guerre économique, mais aussi pour l’entraide, la coopération, le bénévolat, le don et le contre-don. Nous ne pouvons sans folie nous soumettre à cette tyrannie narcissique du « no limit » que la publicité, force armée du capitalisme mondialisé, insert à grands frais dans nos cerveaux (« vous êtes votre seule limite », martèle Nike) pour nous faire croire que notre identité est dans ce que nous consommons, et que notre position socio-économique ne dépend que de notre volonté. « Le christianisme demandait l’assujettissement au père, le communisme d’œuvrer pour la synthèse de la dialectique des classes », écrit Jean-Claude Liaudet (« L’impasse narcissique du libéralisme »). « La névrose libérale nous demande de laisser faire (sans jamais dévoiler qui fait…). Elle n’a pas besoin de nous comme sujets, mais comme joueurs ignorants s’en remettant au hasard des échanges. Il suffit pour cela de croire à la bonté de la main invisible, et à sa promesse : nous serons comme des dieux jouissant de nous-mêmes, libérés de tout besoin grâce à l’économie, libérés de la mort grâce à la science. » Des dieux sauvages, couronnés de logos, destructeurs de monde.
Il nous faut donc accepter sereinement de finir, de ne jamais circonscrire complètement le désir, de nous limiter pour assurer la survie de nos successeurs, nous permettant ainsi de mieux prendre soin des véritables sources d’infinité que nous portons en nous, sanctuaires indispensables de l’homme : la pensée, quand elle n’est ni bridée ni épluchée par la propagande, l’art, quand il n’est pas étouffé par l’inculture et l’abêtissement, et évidemment l’amour. Responsabilités fondamentales, à ne pas abandonner aux barbares.
14:10 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : néolibéralisme, politique, civilisation, écologie, sarkozysme
24.12.2007
E-Robot, espion chez Big G.
Et pourquoi pas, en attendant quelque chose de plus mordant, un petit ballotin de badinage, en cette période soi-disant festive - dont l’unique attrait, pour la chocolatomane dépendante que je suis, est de passer une bonne semaine avec du praliné baignant les papilles - ?... Les occasions de s’amuser surgissent parfois là où on ne les attend pas, par exemple dans le décalage cocasse entre mon courrier gmail et les balourdises publicitaires qui festonnent chaque message envoyé ou reçu.
Comme chacun sait, les deux o de Google sont deux yeux : l’ogre tentaculaire est un sacré fureteur, et lorsqu’on crée un compte sur son service de messagerie, on n’ignore évidemment pas qu’on livre ainsi le contenu de son courrier, et par conséquent, une partie de son intimité, à ses indiscrètes investigations robotisées. Un principe tout à fait inconvenant, assurément, qui a suscité une ample polémique en Europe comme aux Etats-Unis, et que le philosophe Jean-Claude Michéa fustige au passage dans son dernier ouvrage « L’Empire du moindre mal » : « dans une société libérale, la main invisible du Marché est, par définition toujours plus difficile à percevoir que la main visible de l’Etat, alors même que le pouvoir qu’elle exerce sur les individus est autrement plus développé » ; il convient par conséquent de dénoncer « l’emprise que Google, par exemple, exerce sur les individus modernes », l’auteur concluant légitimement sur ce point que sans l’ « omniprésente propagande publicitaire », « le dressage capitaliste des humains resterait un vain mot. »
Mais en toute connaissance de cause, j’ai décidé de laisser Google farfouiller mes e-mails en échange non seulement de la gratuité du service mais aussi des occasions de se fendre la poire qu’il me procure… Pauvre robot googlesque ! Il en fait pourtant des efforts, avec ses petits bras et ses mini-cerveaux électroniques, pour faire correspondre le contenu thématique de mes propos et de ceux de mes correspondants, avec des réclames que les annonceurs paient à chaque clic appâté du consommateur de base ?... Parfois, le télescopage est d’un surréalisme ébouriffé. Quelques exemples de ci de là :
- A un ami qui me confie apprécier le slameur Grand Corps Malade, deux sites sont tout indiqués : « Impuissance, c’est fini. Recommandé par des médecins, fortifiez la puissance masculine », et « Aphrodisiaque naturel. Des solutions pour devenir plus viril »… Diable, voilà qui fait réfléchir… Le corps masculin, de nos jours, serait-il principalement malade de sa virilité ?
- Alors que je demandais à un correspondant s’apprêtant à publier son premier roman des conseils quant à la marche à suivre, Google me dégote l’astuce ultime : « Baguettes Harry Potter. Envoi immédiat de votre commande. » Me voilà confortée dans mon scepticisme de romancière anonyme : il ne me reste plus que la magie pour bien disposer une maison d’éditions à mon égard…
- Alors qu’un ami m’écrit à propos de démocratie et d’idéaux politiques de gauche, Google me conseille une lecture tout à fait appropriée : « Œuvres de Maurras. Consultation en ligne des œuvres de Charles Maurras. » C’est bien connu, Maurras était un démocrate et un gauchiste convaincu… La culture politique du robot est à revoir…
- Je reçois un extrait d’un texte subtil et poétique du philosophe Jean-Clet Martin ; il est question notamment d’ « Une araignée meurt, sa toile s’effrite au vent. Mais d’autres de ces tissages voient le jour, selon la même géométrie circulaire et une trame semblable. Le pré, dès que le soleil se lève, montre un tissu transparent empreint de rosée qui court d’herbes folles en herbes recourbées, etc… ». Secourable, Google entend me préserver de la bête velue : « Se libérer des phobies. CD d’hypnose. Rapide, puissant et efficace ». Pour la poésie, repasser au vingt-deuxième siècle, lorsque le robot aura peut-être acquis quelque sensibilité artificielle…
- On m’envoie le commentaire d’un texte assez sombre du poète Carlos Bordini, où l’auteur dénonce le fait que les gens préfèrent regarder la télévision pour savoir ce qui se passe jusque sous leurs fenêtres, texte exprimant en outre un sentiment de dépression et de « longue dégringolade intérieure ». Ouh là-là, fenêtres, dégringolade… Avant d’être accusé de non assistance à personne en danger, Google me prémunit contre le danger imminent qui menace les miens : « Sécurité pour fenêtres : Sécurité antichute pour enfants, en filet démontable pour fenêtres. » Ouf, le drame est évité…
- Un copain célibataire me confie qu’il aimerait bien être deux, et puis après trois sans que ce chiffre fasse évidemment référence à la polygamie. Tout porte à croire que le robot a l’esprit électronique très mal tourné, car le voilà persuadé avoir trouvé un bon client pour « Délit sexuel. Un avocat compétent vous assiste en matière de délit sexuel »…
- Un annuaire de blogs me souhaite beaucoup de succès pour 2008. Google y va de ses encouragements : « J’ai perdu 5 kg avec T… ». Mais me voici plutôt vexée que ma réussite soit suspendue à mes 5 kg d’adipocytes surnuméraires...
Fille ludique que je suis, je me suis donc livrée à quelques tests in vivo en m’envoyant à moi-même de courtes phrases prises dans notre patrimoine littéraire classique, pour voir comment Google s’en dépatouillerait. Le résultat est propre à entretenir mon hilarité...
Avec « Maître Corbeau, sur un arbre perché, tenait en son bec un fromage », il apparaît que le robot a des opinions gastronomiques tranchées : un fromage digne de ce nom ne peut être que corse ; au corbeau amateur de fumet violent, il est donc recommandé d’essayer « Boutique Corsica. La Corse près de chez vous »… Avec « Quelle nouvelle ? Le petit chat est mort. C’est dommage, mais quoi, nous sommes tous mortels et chacun est pour soi », il subodore qu’une fois ce pauvre chat enterré, il y aura une succession difficile et des conflits familiaux ; mais heureusement, les avocats L… et L…, « cabinet à spécialisations multiples », sortiront ses héritiers du pétrin.
Si l’on se demande « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? », tragique invocation racinienne, Google a une réponse pratique : « Théâtralisez vos têtes de gondoles. Visibilité max pour vos produits ». « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » ? Eh bien, il existe de nos jours une méthode infaillible pour remédier à cette ignorance pascalienne : « Lire la pensée des autres en lisant leur langage du corps. » « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ? Rien de tel pour combler ce déficit spirituel qu’une « Formation Shiatsu à Paris ». Celui qui fataliste, avance que « Ma foi ! Sur l'avenir bien fou qui se fiera : Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera », est du genre à jouer son destin sur une paire de huit : « Destination Poker. Une semaine de rêve » le tentera sûrement…
Il est édifiant que « La raison du plus fort est toujours la meilleure » soit considérée comme tout indiqué pour aller avec « Le conseil et l’accompagnement marketing ». Le marketing, une arme au service des puissants ? Regrettable, mais vrai… Quand Lamartine invoque « Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours : Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours ! », on lui propose de « Multiplier son investissement à partir de 54000 € » en achetant sur plan au Maroc ; notre triste époque matérialiste et individualiste a le délice étriqué… Il m’a plu assez, je l’avoue, que la machine s’échine en pure perte à coller des liens contextuels sur ces faux messages. S’en moquer me procure un petit frisson de plaisir non coupable. Mais communications réelles ou factices, il est sûr qu’en tant que consommatrice très modérée et publiphobe que je suis, je ne cliquerai jamais sur le moindre lien publicitaire. Utiliser Google mais ne pas en être utilisée…
12:30 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : publicité, google, robot, humour
22.10.2007
Parlez-vous sarkozien ?
Le langage est l’expression de la pensée, mais aussi son déploiement. « Le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie », établit Hegel (« Philosophie de l’esprit »). « La parole ou les mots portent une première couche de signification qui leur est adhérente et qui donne la pensée comme style, comme valeur affective, comme mimique existentielle, plutôt que comme énoncé conceptuel », affirme Merleau-Ponty (« Phénoménologie de la perception »). « La pensée dépend des mots », écrit Orwell (« 1984 »).
D’où la propension, pour les communicants politiques et leurs brochettesde docteurs ès manipulation, à bricoler le langage pour orienter émotionnellement l’opinion publique vers l’acquiescement placide, au détriment de ses facultés de raisonnement et de jugement. A ce jeu, l’actuel président est assurément habile, comme le circuit électoral l’a montré, cuirassant sous une rhétorique publicitaire ses objectifs brutaux comme le chocolat chaud enrobe le cœur glacé des profiterolles... Mais hormis évidemment pour ce qui est de l’effet répulsif qu’elle provoque dans la troupe serrée de ses détracteurs, il n’ignore pas que c’est seulement en continuant à conditionner fermement sa majorité électorale qu’il est susceptible de lui faire avaler sa très grosse gélule néolibérale. S’ingéniant à faire passer le mouvement et la prolixité pour des présupposés de modernité, d’efficacité et de pédagogie, il persiste donc, fidèlement secondé par son assistance média, à la canonner à jets continus d’allocutions, conférences de presse, interviews et discours divers.
La majeure partie de ce verbe prodigue est disponible sur le site internet de Nicolas Sarkozy, enfin… celui de la présidence de la République Française, mais entre portrait du susdit imposé à chaque clic, chaînes de la « PR TV », agenda, photos et autre fanclubesque « retrouvez tous les déplacements de Nicolas Sarkozy », on a quelque excuse si l’on confond; le bleu républicain dont l’outil est habillé en prend comme une tonalité bleu roi ; la dignité du poste en paraît toute cyanosée… Rien n’y suggère en tout cas, conformément à l’attitude globale de l’élu du 6 mai, l’effacement de la personne devant la fonction, « la transcendance du rôle-titre sur le titulaire » qui est « son honneur, son humilité et notre assurance-vie », affirme Régis Debray dans son dernier ouvrage (« L’obscénité démocratique »). L’ordre républicain, explique-t-il, est notamment tributaire de « l’écart maintenu contre vents et marées entre le dépôt et le dépositaire de l’autorité, la fonction publique et l’individu privé. […] La République ignore les corps de gloire. C’est une majesté fantôme et incorporelle qui proscrit l’allégeance, la mystique du chef. »
Dans ce mince opus exposant en exergue que « c’est ce n’est pas la démocratie qui est obscène ! C’est la scène républicaine qu’il faut sauver de l’obscénité, au moment où la politique devient le tout-à-l’égo d’un pays en proie aux tyrannies de l’audimat, de l’émotif et de l’intime », le philosophe médiologue, d’une plume élégamment incisive, entre autres cibles taille un joli costard à Nicolas Sarkozy ; sans le désigner nommément mais sans ambiguïté non plus. Le langage déversé notamment par le plus haut sommet de l’Etat se fait clairement aligner : « le brut, l’émotionnel, le naïf, le babil, le cru, le ’’on se lâche’’, […] le nettoyage rhétorique de notre langue et le diktat partout du premier degré, […] place au coup de colère ou de sang, aux yeux humides, au dérapage verbal, […] la décontraction dérive en désinvolture, l’élaboré passe pour alambiqué, le digne, pour hautain, le poli pour maniéré », […] une infralangue orale. »
Le niveau de l’infralangue, mouture postmoderne de la langue de bois, pratiquée par Nicolas Sarkozy, est d’autant plus bas qu’il s’adresse à ce qu’il considère probablement comme un infrapeuple… Le discours prononcé le 8 octobre à la Maison de l’Emploi de Mâcon, pour annoncer le projet de fusion de l’ANPE et de l’UNEDIC est à cet égard édifiant. On reste ébaubi par la puissance de la dialectique : « d’abord cela montre que c’est possible, et que ce n’est pas impossible » ; par la finesse de la syntaxe et des expressions : je vais mettre les pieds dans le plat », « c’est bien beau votre truc », « nous, on a pas inventé le fil à couper le beurre », « si c’est une bonne idée, là où tout le monde est, il n’y a qu’à faire la fusion », ou autres « on va à la bagarre »… Il s’agirait de se faire comprendre d’un aréopage de polytraumatisés crâniens qu’on ne parlerait pas autrement - à faire douter le demandeur d’emploi mâconnais des capacités cognitives de son conseiller… Le discours est en outre généreusement arrosé des noms des fonctionnaires présents, histoire d’établir un semblant de proximité à coups de « je ne l’ai pas dit, mais je le dis à Mme Jaillet », et autres « Mme Thomas peut le dire, il y avait beaucoup de réticences à l’origine, Mme Chamoullaud il y a des inquiétudes, je le dis à M. San Filippo également »… Cela permet de faire passer rapidement le beaucoup plus précis « on mettra fin au doublon de certaines fonctions supports », mais grâce auquel « vous pourrez avoir une polyvalence qui va accroître l’intérêt de votre travail » - traduit en français, cela pourait donner : chacun devra accomplir le travail de deux personnes.
Le même jour, les ouvriers de l’entreprise mâconnaise Metso Minerals ont droit à un autre discours. Le vocabulaire et la syntaxe sont à peine moins triviaux (« il a trouvé cela tout seul, lui », « il ne faut pas compter sur moi pour aller raconter des salades »)… Mais avec « je voulais vous dire cela, du fond de ma sincérité. Je sais bien ce qu’on attend d’un Chef de l’Etat dans les sommets internationaux, il faut que je le fasse aussi, mais ma place, elle est aussi là, à rencontrer les gens. Je suis aussi le Président des ouvriers, même de ceux qui n’ont pas voté pour moi », l’hypocrisie du propos atteint le risible : pauvre président obligé de se coltiner les dirigeants des plus puissants pays du monde et de prendre des vacances dans le Bush, alors qu’il se sent si bien avec les gens ses semblables… La lourdeur avec laquelle Nicolas Sarkozy commente sa présence dans cette usine, lui qui se dit pourtant simple et pragmatique, trahit en outre la malignité subliminale de la novlangue présidentielle : les truismes du genre « si le chef de l’Etat ne va pas dans les usines, qui ira ? », « je rencontre des gens. C’est quand même mon rôle », « je dois aller sur le terrain, je dois aller voir des gens », sont des antiphrases qui suggèrent le contraire de ce qu’elles signifient : insister ainsi sur une présence qu’il prétend normale lui permet de se conférer un mérite particulier à être là. Chanceux métallos, le président en personne condescend à vous expliquer sa politique… Politique qui tient principalement dans une bonne grosse invocation : « je souhaite que les entreprises vous donnent le maximum d’heures supplémentaires, que vous preniez le maximum de rémunérations pour ces heures supplémentaires, que cela crée le maximum d’activité. » Amen. Sans oublier au passage de diriger la vindicte ouvrière sur le commode bouc émissaire, celui qui « gagne davantage avec l’assistanat qu’avec le travail. » Point de RMI ou autres minima sociaux : « assistanat » est évidemment choisi comme le vocable le plus péjoratif possible.
Le discours prononcé à l’université de Dakar le 26 juillet était situé sur un tout autre niveau de langue que ces derniers, puisque l’auditoire n’était pas composé d’électeurs auxquels faire croire qu’on est l’ami du peuple. Il s’était au contraire drapé d’un lyrisme que son auteur Henri Guaino voulait sans doute majestueux (« que feriez-vous, jeunesse africaine, de ma pitié », « jeunes d’Afrique, ne cédez pas à la tentation de la pureté », « frères à travers cette foi mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine »), appelant Senghor, Camara Laye et Rimbaud en renfort, mais qui avait visiblement pour mission de faire passer des tartines à connotation paternaliste et discriminatoire qui n’ont pas manqué de susciter l’indignation en France et encore davantage en Afrique. Quelle pitié, alors que Nicolas Sarkozy était venu proposer rien moins que la « Renaissance de l’Afrique », grâce à une « stratégie commune dans la mondialisation »… Ce n’était pourtant pas si difficile à comprendre, puisque comme il l’expliquait doctement aux Sénégalais « l’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen »… Sans blague. Notre président en est sûr : figurez-vous que les Africains ne sont pas plus bêtes que nous… ; ils ont dû avoir grand plaisir à l’apprendre, tout autant que de savoir qu’une fois « l’homme africain » embringué dans un vaste et vague projet « Eurafrique », « alors là seulement […] il se sentira enfin un homme comme tous les autres hommes de l’humanité. » Ce qui implique qu’en attendant d’y souscrire, il se sentira comme il peut, mais enfin pas tout à fait comme un homme ?... Le contraste avec l’évocation de l’Afrique dans le discours aux ambassadeurs (27 août) est frappant : « l'Afrique reste encore à l'écart de la prospérité mondiale. Elle ne peut tirer le meilleur parti de ses immenses richesses naturelles, trop souvent menacées de pillage, et elle souffre plus que d'autres des conséquences des changements climatiques. A mi-chemin du calendrier des objectifs du millénaire, nous allons poursuivre notre effort d'aide. »
Les Africains n’ont donc pas été jugés capables de saisir des propos sobres et précis de ce genre ? A la place ils ont eu un long pensum ampoulé posant le diagnostic du président français sur les malheurs du continent africain, « qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. » Ici point de pillage. Rien évidemment sur la part de responsabilité de la France dans le sous-développement africain, sur son soutien néocolonial aux dictateurs corrompus et aux réseaux poussant certains pays à sacrifier leur agriculture et leur environnement au profit de l’exploitation des matière premières. On ne s’attend pas hélas, quelque soit l’abyssale sincérité d’un président, à ce qu’il fasse la pleine lumière sur les dessous pas très chics de cette politique, mais de là à aller jeter benoîtement à la figure des Africains que tout ce qui leur arrive est de leur faute, il y a une marge de décence. Quant aux anciens colonisateurs, « ils ont eu tort », certes, d’avoir notamment « abîmé une sagesse ancestrale », mais quitus leur est ensuite décerné : « la colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable du gaspillage et de la pollution. »
On a ici un exemple d’une figure de style dont Nicolas Sarkozy et ses scribes ne sont certes pas les précurseurs en rhétorique politique, mais dont il use et abuse dans presque tous ces discours : la répétition d’un élément en début de phrases (dite anaphore, en rhétorique), utilisée pour marquer la fermeté de ses intentions, mais de façon si insistante qu’elle s’apparente à une sorte de scansion dont le rythme obsessionnel est censé emporter et convaincre plus encore que le sens. Le discours du 30 août à l’université d’été du Medef en était truffé, tel le morceau de bravoure : « cette rupture je la crois nécessaire. Cette rupture je m’y suis engagé. Cette rupture les Français l’ont approuvée. Cette rupture je la ferai. Je ne laisserai personne y faire obstacle. Je ne laisserai personne l’édulcorer. Je ne laisserai personne la dénaturer. » Yoh… Notre président ferait sans doute un bon rapeur… Voilà en tout cas les patrons rassurés, et au-delà de son auditoire direct, l’opinion publique et la classe politique dûment chapitrées, si ce n’est menacées. La parole de Nicolas Sarkozy contient beaucoup de ces bouffées narcissiques de toute puissance, dignes d’un régime autocratique plus que d’une démocratie parlementaire. Le « nous » est plutôt rare, à croire que gouvernement et majorité parlementaire sont inutiles. Le « on », utilisé pour désigner une entité globalisée d’opposants et de prédécesseurs, est par contre très fréquent.
Dans le long discours au Medef vendant sa politique économique et sociale, on trouve aussi des perles comme « je veux en finir avec l’idéologie qui met l’entrepreneur au ban de la société » - Ah bon ? C’est bizarre, on n’a encore jamais vu un entrepreneur raser les murs de peur d’être reconnu… Avec le sophisme et l’hyperbole, Nicolas Sarkozy n’y va pas à la petite cuillère, mais à la truelle : postulant une stigmatisation qui n’existe pas, il peut se donner le rôle de protecteur de la supposée victime, ainsi qu’il s’y était livré lors de l’interview télévisée du 20 septembre à propos des professions concernées par les régimes spéciaux de retraites, décryptée par l’excellente Judith Bernard d’Arrêt sur Images. Il n’hésite pas en outre à manier le paradoxe : dans le discours du 3 octobre aux parlementaires de la majorité, il explique qu’« alléger les rythmes scolaires » permettra « d’apprendre mieux ». Autrement dit, moins d’école, plus de réussite scolaire… Bel exemple de renversement orwellien du langage. Sur le même sujet, Nicolas Sarkozy était nettement plus proche de son but réel face au Medef : « je me suis engagé à ne pas renouveler un emploi de fonctionnaire sur deux partant à la retraite. […] Comment voulez-vous supprimer des postes à l’Education Nationale si nous laissons le même nombre d’heures de cours ? » C’est ce qu’il appelle « des économies intelligentes »… Il est intéressant de noter que le président manipule davantage le langage face à sa majorité parlementaire mais parle plus direct face aux patrons. Il a donc plus confiance dans l’adhésion des seconds à ses objectifs que dans celle des premiers. S’adressant au Medef, il est d’ailleurs question de « nos idées », tandis qu’en s’adressant aux parlementaires, c’est un comminatoire « j’ai pris des engagements pendant la campagne présidentielle. Ces engagements sont aussi les vôtres. […] Que les choses soient donc claires pour tout le monde. » C’est très clair : le représentant du Medef tient le pouvoir exécutif, et l’Etat est désormais considéré comme une entreprise.
Le discours aux parlementaires contient des effets manipulatoires proches de ceux du discours de Dakar : « je veux dire aux fonctionnaires qu’ils sont des citoyens à part entière » ; et parlant des électeurs : « il faut penser aux 64 millions, y compris à ceux qui n’ont pas voté pour vous et qui n’en sont pas moins Français. » Encore heureux ! Qui a pu prétendre que les fonctionnaires et les électeurs de gauche étaient des citoyens ou des Français de seconde zone ? Mais en insistant sur ces évidences comme s’il fallait en convaincre l’opinion, Nicolas Sarkozy suggère implicitement qu’il est possible de penser le contraire ; tout en se posant en défenseur de la pluralité et du respect, il introduit un doute. Ces tropes, procédés utilisés pour faire passer un sentiment de manière tacite, sont largement présents dans le sarkozien. Une infralangue, au sens cette fois-ci d’infrason…
Le langage de Nicolas Sarkozy est par ailleurs gorgé d’expressions à la première personne suggérant l'autorité et le courage, (« je veux », « je me battrai », « j’ai pris tous les risques », « je n’ai pas peur »), le tout entrecoupé par le matraquage du mot magique, « rupture », bulldozer subliminal dont il a déjà réussi à faire un substantif connoté. Il expose en outre fréquemment sa propre énonciation (« je le dis », « je le redis », « je veux le dire », « je vais dire », « je veux l’expliquer », « je veux parler »), tout en affirmant qu’il se situe en permanence dans le registre de la parrhésie (« je dis la vérité », « je le dis franchement », « je joue carte sur tables », « il faut avoir le courage de le dire », « si je l’ai dit, c’est que je le pense »). Une langue la plupart du temps redondante, cabotine, affabulatrice, incantatoire plus qu’explicative, impropre à penser la complexité. Mais doit-on s’en étonner, alors que Nicolas Sarkozy évoquait dans le discours de Dakar « ce besoin auquel je crois moi-même tant, ce besoin de croire plutôt que de comprendre, ce besoin de ressentir plutôt que de raisonner »… Jouer sur la foi et l’émotion, plutôt que sur la compréhension et le raisonnement ? Méthode idéale pour éradiquer tout esprit critique. N’en doutons pas : de la dérégulation néolibérale dont Nicolas Sarkozy est aujourd’hui dans notre pays le principal chargé de mission, le langage est la tête de pont. Alors continuons de décrypter, d’alerter, de résister : ce qui ce conçoit bien se dénonce clairement…
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10.09.2007
Les nouveaux commerçants
C’est dit, c’est plié, c’est voté par le parlement depuis le 1er août, les universités françaises sont engagées dans le mouvement de réforme devant conduire à rien moins que la « révolution culturelle » (selon les termes de la Ministre Valérie Pécresse). Celle-ci consiste, expliquait précédemment le député UMP Claude Goasguen, à « mettre l’Université à l’heure de la mondialisation et de la compétitivité internationale », et à passer « de la société à l’économie performante du savoir », en intégrant « bien sûr massivement le secteur économique privé » à sa refondation. On est bien content : nos facultés vénérables, où planait encore il y a peu l’odeur de l’engagement de l’Etat, jugée presque aussi moisie que le fantôme de Siger de Brabant, vont enfin se fondre dans la modernité marchande.
Rafraîchies par un grand vent frais de scolarité, redorées aux couleurs de riches sponsors, autonomes comme de grandes filles majeures libres de se vendre au plus offrant, émancipées de leur tuteur tatillon et néanmoins radin - le vieux machin qu’on appelle plus souvent « contribuables » qu’« Etat » quand on est de droite, et le contraire quand on est de gauche -, qui leur comptait habituellement la pécune au plus juste, elles rêveront désormais de tutoyer d’un peu plus près les opulentes et ploutocratiques Américaines sur le palmarès interplanétaire de l’efficacité universitaire : le fameux classement Jiao Tong, établi depuis 2003 par l’université du même nom à Shanghai, qui place trois institutions françaises dans le top 100.
Peu importe que ses créateurs eux-mêmes aient prévenu qu’il comportait des biais très importants, car il était structurellement défavorable, excusez du peu, aux sciences humaines et sociales, aux pays non anglophones, aux publications livresques, et à la notion de qualité des formations. Peu nous chaut que « ce type de classement ne convien[ne] pas à la structuration de l’enseignement supérieur en France, où la recherche est en partie dissociée du monde universitaire, contrairement aux autres pays », comme l’expliquait le président de l’UNEF Bruno Julliard. Bagatelle que l’on puisse douter « que la valeur d’une université découle exclusivement de la visibilité internationale d’une fraction très minoritaire de ses enseignants-chercheurs » (Le Monde Diplomatique, septembre 2007), sur laquelle repose pourtant l’essentiel de ce classement, voire plus généralement d’une mise en concurrence des institutions du savoir décalquée sur le mode compétitif propre aux échanges commerciaux… L’essentiel est que cette hiérarchisation des plus imparfaites se plie à loisir au sensationnalisme médiatique et à l’instrumentalisation politique. Nicolas Sarkozy a pu ainsi hisser le classement Jiao Tong au rang de « crise » et de « choc sans précédent » pour l’université et la recherche françaises, à égalité avec le conflit entre les chercheurs et le gouvernement et le rejet du CPE…
La manie de la cotation a d’ailleurs saisi les instances universitaires à l'échelon international : « [elles] ont compris qu’on pouvait manipuler sa place dans les classements. Elles orientent leur politique de manière à améliorer le « score » de leurs établissements », explique Christophe Charle, professeur à Paris I, dans l’article précité, pratique depuis longtemps en œuvre dans les universités américaines les plus en vues, et copiée par les établissements de nombreux pays. Notons que les Allemands viennent de lancer un programme de restructuration dit « Excellenz-Initiativ », à savoir un « fédéralisme de la concurrence » qui finance les universités sur la base d’un classement concurrentiel. Mais tant qu’à classer, pourquoi ne pas hiérarchiser aussi les ressources allouées aux universités ? C’est pour le coup où nous n’aurions vraiment pas de quoi nous tailler des palmes académiques : si un tel classement devait être établi, « la France serait certainement en queue de peloton », estimait Bruno Julliard.
Mais il n’y a plus à s’inquiéter. Quoi qu’il tombe dorénavant, plume ou plomb, de l’escarcelle étatique, nos futures entreprises académiques pourront désormais marcher beaucoup plus librement sur la voie ouverte déjà par quelques-unes, et profiter du « philanthropisme » des investisseurs privés, comme le définissait M. Sarkozy dans le discours précité en lien… Sauf que philanthropisme rime ici avec euphémisme ; la directrice de la communication du groupe Veolia, en négociation avec l’Université de Marne-la-Vallée pour la sponsorisation d’une chaire « Ingénierie des services à l’environnement », expliquait dans Le Monde (13/12/06) qu’il s’agit plutôt de « donnant-donnant ». L’investissement doit être rentable. Et de fait, pour un coût modéré (ces financements, considérés comme des donations puisqu’ils transitent toujours par des « fondations », bénéficient d’une exonération fiscale de 60%), le package universitaire offre à l’entreprise nombre d’avantages commodes : « créateur de richesse », il facilite « les recrutements et la recherche ».
C’est ainsi qu’à Paris-Dauphine, Axa finance désormais la chaire « Risques majeurs », EDF et Calyon « Finance quantitative et développement durable », Groupama « Les particuliers face au risque », et AGF « Le risque santé », tandis que le Collège de France est flanqué d’une chaire « d’Innovation technologique » sponsorisée par L’Oréal, qui s’est offert également une chaire « Diversité et Performance » à l’ESSEC, nos fringantes grandes écoles étant déjà plutôt familières de la mise aux enchères de la formation des cerveaux. La toute nouvelle Ecole d’Economie de Paris, par exemple, à la fondation de laquelle les sociétés Axa, Exane et American Foundation ont participé, intègre ses partenaires privés à sa « gouvernance d’ensemble » et lui fournit « un accès privilégié aux chercheurs, étudiants et programmes ».
On ne prétendra pas qu’une épée de vertu infranchissable doit être dogmatiquement plantée entre l’université et l’entreprise. Mais à partir du moment où comme les fondateurs de cette école, cités - et approuvés, turlupinade Jiao Tong à l’appui - par le Nouvel Obs (26/07/07), on considère que l’éducation est « un marché mondial » où « les universités s’affrontent », la main mise du secteur privé sur ce marché convoité qu’est devenu l’enseignement supérieur ne trouve plus aucun obstacle pratique ni éthique. Phagocytose illustrée par le fait que l’initiative pédagogique ne revient même plus à l’établissement, mais à l’entreprise. On apprend par exemple qu’en juin dernier, « à l'initiative de Carlos Ghosn la Fondation Renault a mis en oeuvre une chaire sur le thème du management de la diversité culturelle avec l'Ecole Polytechnique et l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales. Cette chaire fonctionne en collaboration avec des institutions étrangères prestigieuses où Renault a un intérêt stratégique. » Que la thématique choisie puisse avoir un quelconque intérêt général ne fait donc pas débat. Les projets de recherche seront menés « en toute indépendance ». Evidemment.
Indépendance que Richard Descoing, directeur de Sciences-Po Paris, assure conserver ; il a déclaré en effet au Canard Enchaîné (15/08/07) avoir refusé l’obole du groupe Vinci pour sa chaire de développement durable car le bétonneur entendait influer sur les enseignements. Mais il a accepté celle de BNP Paribas, décidée à financer une chaire consacrée à la Turquie. Ce qui lui a valu les protestations du Conseil de Coordination des organisations Arméniennes de France : si l’on en croit le journal turc Radikal (07/06/07), le premier à médiatiser l’information, Pierre Mariani, un des grands patrons de la BNP, aurait en effet confié à des journalistes turcs vouloir par la création de cette chaire corriger l’image de la Turquie, « perçue par certains Français comme un pays qui persécute les pauvres Kurdes », la communauté turque en France n’étant pas assez organisée, contrairement au « lobby arménien très puissant ». Si ces propos ont été ultérieurement démentis dans un courrier adressé au CCAF, la raison de l’intérêt de la BNP pour cette chaire ne fait pas mystère : depuis 2005 elle possède 50% de TEB Mali, propriétaire de la principale banque du pays. Sciences-Po sert donc ses intérêts au plus juste. Un beau catalogue de sponsoring, d’ailleurs, que cet IEP censé former la crème de la fonction publique et de la politologie. Les chaires y sont pourvues d’autres partenaires de poids, comme par exemple Sanofi Aventis pour la Santé, Arcelor pour le Mercosur, l’énorme cabinet d’avocats d’affaires Lathams & Watkins pour la Régulation, plus un certain nombre de banques.
C’est chouette : flanquée de tels parrains, c’est sûrement toute une génération d’esprits critiques qui va se lever… Parlons clair : celui qui nous regarderait dans le blanc des yeux en jurant sur son scalp que toutes ces firmes, se promenant comme au supermarché dans les établissements d’enseignement supérieur, n’orienteront jamais le contenu des cours à leur profit, ne s’emploieront jamais à censurer des travaux dont les conclusions leur déplairaient, s’appellerait Simplet ou Tartuffe.
A l’étranger, l’effacement de la mission de service public, l’écrasement des objectifs humanistes initiaux de l’université et de l’intérêt général de la recherche ont déjà produit leurs effets délétères. Plusieurs affaires de financements obscurs et de pressions, particulièrement aux Etats-Unis, au Canada et au Royaume-Uni, résumées dans un excellent dossier du Courrier de l’Unesco, ont exacerbé un malaise pressant. « Depuis la naissance des premières universités, voilà huit siècles », peut-on en outre y lire, « les intellectuels ont défendu leur droit à enrichir et critiquer le savoir sans subir de contraintes extérieures. Ce droit précieux - les libertés académiques - est, aujourd’hui encore, remis en cause sur plusieurs fronts. (…) Le rôle de l’université dans la société démocratique est menacé. Aucune autre institution n’a de mission équivalente: la recherche sans entrave de la vérité et du savoir et leur diffusion auprès du public. Elle sert l’intérêt général en se vouant à l’analyse informée et à la connaissance critique et en maintenant une conception intransigeante de l’intégrité intellectuelle. La remise en cause des idées reçues, qu’elle résulte de l’enseignement, de la recherche ou d’autres services auprès du public, menace les pouvoirs établis, intéressés au maintien du statu quo. A toutes les époques, des universitaires qui prenaient leur mission au sérieux se sont heurtés aux institutions religieuses, aux gouvernements ou aux puissances économiques. L’implication croissante des entreprises dans la vie universitaire constitue aujourd’hui la principale source d’inquiétude. Les réductions budgétaires du secteur public ont amené les universités à chercher des ressources privées et à accepter des formes de collaboration jusqu’ici impensables. (…) Les accords qui en résultent favorisent, le plus souvent, les résultats à court terme, au détriment des sciences humaines et de la recherche fondamentale ».
« La pensée scientifique est une pensée révolutionnaire », disait Gaston Bachelard. Mais il ne comptait sans doute pas sur l’attitude rebelle de chercheurs domestiqués, soumis à des impératifs de rentabilité rapide sur des thématiques imposées et à « une adhésion sans réserve aux principes et aux valeurs qui fondent la vision du donateur » (accord de 1997 entre la Fondation Rotman et l’Université de Toronto)… Quant aux sciences humaines ou à la littérature, sont-elles encore bien utiles à notre monde d’étourdissante déconstruction socio-culturelle ? Ce ne semble pas en tout cas être l’avis de notre actuel chef d’état, qui dans le journal 20 minutes (16/04/07), expliquait que « vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1 000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable, mais l’État doit se préoccuper d’abord de la réussite professionnelle des jeunes. » C’est on ne peut plus clair : la culture et ses joies épanouissantes pour une petite minorité de riches privilégiés, une université-ANPE pour les autres, fournissant clefs en main des hordes de techniciens souples et incultes, dont les connaissances ont été fixées par le marché. « Mais un monde social qui n’aurait pour seule ambition que d’être économiquement efficace serait un monde profondément désespérant », se récriait le professeur à l’Ecole Normale Supérieure Bernard Lahire (L’Humanité, 05/05/07).
Qu’il se rassure un peu. Il y a au moins une avanie que les professeurs et étudiants de littérature éviteront : celle de voir les multinationales se bousculer pour sponsoriser leurs cathèdres. Mais ils peuvent par contre craindre de disparaître. Perspective qui ne provoquera qu’un haussement d’épaules chez les partisans du darwinisme universitaire, saboteurs convaincus des missions étatiques d’éducation publique et de transmission du patrimoine. Ils n’ont pas compris qu’on apprend mieux à vivre et à comprendre l’homme chez Montaigne que dans « comment l’intégration de la diversité dans les pratiques de management peut être un vecteur de performance » (L’Oréal/ESSEC), ce qui en définitive revient également à mieux accomplir sa tâche. Mais c’est bien connu : Simplet n’est qu’un idiot, et Tartuffe un profiteur. Les deux ont le front bas et la vue courte. Le réformiste éclairé, quant à lui, déciderait par exemple d’intégrer littérature et philosophie dans toutes les filières après le bac. Une véritable révolution. « Veille, étudie, lis, pour que ce doute qui te reste t'excite à étudier et à lire, puisque vivre éloignés des lettres est, pour l'homme, mort et sépulture vile », disait un professeur à l’Université de Paris, condamné pour subversion par la hiérarchie de son temps : pas si moisi que çà, l’esprit de Siger de Brabant.
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15.08.2007
Made in Tina
Pour achever de transformer les ressources humaines planétaires en vaste supermarché discount, il est un principe sacré qu’il convient de bien marteler au fond des crânes, pour les en tapisser telle une membrane étanche : le monde n’est pas ce qu’on en fait, mais ce qu’il est. Point… Il n’y a pas à se tortiller la conscience ni l’intellect pour remettre en cause les dogmes de la realpolitik. Tout est écrit…
Les derniers grands singes sont enterrés sous les parquets de salles de bains tronçonnés dans les dernières forêts tropicales, les derniers socialistes authentiques jetés dans la gueule climatiquement réchauffée du Moloch néolibéral. Le destin commun est scellé : les Chinois restent les ouvriers asservis du monde, la mondialisation est moulée en entonnoir à gaver les fonds spéculatifs,… et le Parti Socialiste français se voit condamné à démonter un de ses clignotants – devinez lequel. Si un certain nombre de voix s’élève pour replacer ces préceptes dans le débat public et sommer leurs bénéficiaires de les justifier, il est submergé par la puissance soporifique de l’idéologie « Tina » - le « There Is No Alternative » de Margaret Thatcher coulant dans l'airain la soi-disant inéluctabilité du capitalisme néolibéral -, Valium instillé en injections médiatiques par l’industrie de la finance et de la communication pour contrôler l’opinion publique de nos démocraties.
Toute pensée contraire à ces paradigmes ne peut en effet qu’être reléguée, aux dires de la sphère politico-médiatique dominante, dans la cave moisie des invraisemblances irréalisables… Tautologie ? Pas depuis puisqu’on a vu se matérialiser certaines contradictions : la Chine justement, dont l’imaginatif gouvernement s’est résolu à faire une chimère improbable, un gigantesque oxymore, greffant à une tyrannie communiste une économie capitaliste dans sa version la plus sauvage. Infortunés Chinois… Du vieux débat entre égalité et liberté, où s’affrontent traditionnellement les idéologies gauchistes et droitières et entre lesquels les démocraties ont recherché un subtil équilibre, à l’heure actuelle ils ressortent nus : ils ne sont plus égaux - difficile de se prétendre encore collectiviste quand 1% de la population possède 40% des richesses du pays -, mais ils ne sont pas plus libres.
Comme quoi, pour faire travailler les gens sans moufter à des cadences infernales, en les payant trois queues de cerise et bien souvent dans le mépris de leur intégrité, le totalitarisme, y compris le modèle écarlate à col Mao, s’avère finalement ce qui se fait de mieux. C’est un habit seyant, en solde toute l’année : bien coupé dans le tissu de la marchandisation du monde, il vous habille commodément la silhouette empâtée du profit roi. En prime, est offert un jouet aux vives couleurs et à l’assourdissant tintement, utile pour imposer à la population des pays importateurs un moyen de contrôle universellement efficace : la peur.
Voilà donc ces terrifiants Chinois, Indiens et autres bosseurs asiatiques invétérés, si entièrement voués à doper leur PIB qu’on les croirait nés sur une chaîne de montage, qui « se dressent devant nous avec tout le poids de leurs certitudes, tandis que nous voguons sur nos états d’âme », avertissait Tina sous les traits de la ministre Lagarde dans son discours du 10 juillet à l’Assemblée Nationale - inoubliable bourre-mou déjà partiellement déconstruit en ces pages mais dont on ne peut si vite épuiser le sel -. Craignez donc, peuple salarié français, l’ouvrier chinois dressé sur les échasses de sa Kolossale Croissance (11,1% pour 2006), qui sème les délocalisations à chacune de ses enjambées, traînant les multinationales après lui comme le joueur de flûte de Hameln les rats subjugués. Inclinez-vous devant ses certitudes stakhanovistes : l’exploitation est son credo ; il aime de tout son cœur son labeur à bas coût ; le droit du travail n’habite pas son âme sans état. Pour éloigner de vous le spectre effrayant du chômage et de la précarisation, vous n’avez donc pas d’autre choix que de mettre vos pas dans les siens et entrer « de plain-pied dans la course à la mondialisation »…
Il suffit. Ras le couvercle de ces boniments. Qu’on finisse de nous prendre pour de la chair à manipulation. Qu’on cesse de tordre le vocabulaire, d’appauvrir les concepts, d’inventer un langage artificiel qui évide le réel comme un pamplemousse et nous raconte l’histoire à l’envers… L’ouvrier chinois de l’industrie manufacturière ne se dresse pas plus devant nous comme un fier conquérant que le patron de Nike est un humaniste. Avec son salaire moyen de 1041 yuans (environ 100 €) par mois (source OIT), il survit simplement du mieux qu’il peut, tandis qu’une élite prospère sur les quelques 2600 milliards de dollars (tantôt le troisième PIB mondial) tirés de sa sueur et de son silence, et qui pour réduire encore les coûts s’adonne parfois à l’esclavagisme.
De ce système, les entreprises occidentales sont demanderesses, non passives victimes : près de 60% des exportations, principal moteur de l’économie du pays, sont le fait des firmes étrangères, situation qui inquiète même désormais le gouvernement. Si elles investissent si massivement en Chine (60 milliards de dollars par an), déshabillent le salarié français ou américain d’un emploi pour rhabiller son homologue asiatique d’un sous-emploi, c’est bien pour y faire plus de profit et gonfler la manne actionnariale. « L’essentiel des gains de productivité de l’économie américaine résulte de l’importation de biens de consommations à bas prix. […] Les groupes américains sont en première ligne pour alimenter la chaudière chinoise et accélérer, si cela est encore possible, la croissance de son industrie », expliquait le chef d’entreprise Christian Mégrélis dans Libération (06/08/07). Chaudière dangereusement emballée : plusieurs secteurs industriels sont actuellement en surproduction, et faillites et pertes d’emploi se profilent à l’horizon.
Peu importe en outre qu’on contribue ainsi au maintien d’une dictature : Tina n’est pas étouffée par les scrupules moraux, la nature même du régime étant dans son optique une précieuse opportunité. Dans un pays où le syndicalisme - en dehors de la centrale reliée au Parti qui encadre les travailleurs bien plus qu’elle ne les défend - vaut la prison, où les manifestations sont encore réprimées dans le sang, où le salaire minimum légal n’existe pas, donneurs d’ordre occidentaux et sous-traitants locaux se gobergent en immobilisant la masse ouvrière au dix-neuvième siècle, et en contribuant à faire de son environnement une géhenne invivable. Nos propres décideurs économiques orchestrent donc son exploitation et son asphyxie, comme la compétition létale que font les produits qu’elle fabrique à leurs équivalents occidentaux. Concurrence bien utile pour casser en toute tranquillité notre code du travail, puisqu’à ce processus présenté comme inéluctable, on nous intime de nous adapter.
Le but ultime du salarié chinois, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, n’est donc pas de nous gober tout cru, mais comme chacun de nous de mener une vie décente et de faire de son passage sur terre un moment empli de plus de satisfactions que de frustrations et de souffrances. Qui pourrait nier que notre modèle social et politique soit à cet égard un progrès par rapport au sien ? Notre responsabilité historique consiste donc à le tirer peu à peu vers celui-ci, et non pas à le rejoindre dans le nivellement par le bas des conditions de travail. Les prémisses d’une évolution un tant soit peu favorable en Chine sont d’ailleurs perceptibles, même si les disparités se creusent sévèrement entre les villes et les campagnes : de nos jours, les mouvements sociaux s’amplifient et les revendications salariales s’affichent.
Mais c’est également en usant du renversement habile du langage et du filtrage de l’information que dans nos démocraties, les chantres du néolibéralisme et du néoconservatisme présentent le progrès social comme une idéologie rétrograde, et ses tentatives de dépeçage comme des présupposés de modernité. C’est ce que le linguiste et philosophe Noam Chomsky appelle « la fabrique du consentement » : intériorisation de l’orthodoxie dominante, traitement stéréotypé des pensées alternatives, évitement des questions essentielles et réductionnisme des idéaux politiques, se conjuguent pour parfaire le contrôle des esprits, paramétré à tous les niveaux de communication médiatique pour nous convaincre de l’impuissance du politique face au capitalisme fou.
On aimerait par conséquent entendre dans la classe politique française des voix puissantes, influentes et tiens, pourquoi pas,… socialistes, pour proposer une autre vision du monde. Loin de moi l’envie facile de céder à la posture à la mode et de hurler vae victis avec les loups sur un parti démocratique, non caporaliste, qui a largement apporté sa contribution au débat d’idées. Mais où sont en ce moment les idéologues inspirés que le seul parti de gauche capable de constituer une alternance gouvernementale nous offre pour défendre la moralisation décisive de l’économie par la politique, dénoncer le profit excessif et oligarchique comme une pathologie sociale, prôner une mondialisation du droit du travail et plus généralement des droits universels de l’être humain ? A n’en pas douter, j’ai dû rater des discours et interventions médiatiques marquants… Bizarrement, j’ai plutôt retenu la séduction que semble exercer la perverse Tina sur certains responsables étiquetés de gauche qui préconisent également la « modernisation » par la droite. Il y a même des masochistes pour se jeter de la cendre sur la tête et estimer qu’un parti socialiste ne doit plus s’appeler Parti Socialiste… Voilà qui laisse perplexe. Socialiste serait donc devenu un gros mot ? Dans ce cas, en voici une grosse bordée, éloignez les chastes yeux : sécurité sociale, redistribution des richesses, solidarité, service public, régulation des profits, partage de l’emploi, et même, tenez, mai 68… Quel plaisir de transgresser !... On rigole, mais on se désole : les mots étant le véhicule des valeurs, lorsqu’on supprime les premiers, on égare les secondes.
Heureusement ai-je déniché pour me rassurer une mise en exergue des idéaux socialistes fondamentaux : « le véritable socialisme consiste dans l’étude des problèmes sociaux, des rapports des individus entre eux, de leurs intérêts, des meilleurs principes économiques à introduire dans la gestion de leurs affaires, et particulièrement dans l’organisation du travail et de ses rapports avec le capital. » Ce fervent théoricien n’est pas un révolutionnaire, mais un patron. Il est dommage qu’il soit seulement un peu décédé : il s’agit de l’industriel Jean-Baptiste André Godin (1817-1888).
Certes, on trouve aussi sous sa plume des préoccupations paternalistes et certains préjugés de son temps, mais sur les questions qui nous occupent, il a encore de fortes paroles : « la propriété ou le capital est un des instruments nécessaires à la production ; […] il est donc juste qu’il lui soit assuré une part dans ces ressources. Mais le travail est-il moins utile que le capital ? Son intervention dans la production est-elle moins nécessaire ? N’est-il pas évident au contraire que dans la production c’est le travail qui remplit le rôle actif, tandis que le capital n’a qu’un rôle passif ? Le capital n’est qu’un travail déjà fait et mis en réserve ; le travail, au contraire, c’est l’activité de l’homme, la force et l’intelligence agissantes, créant et enfantant le capital lui-même. […] Le travail a droit à des garanties ; il faut les lui donner. Elles lui sont dues au nom de la morale qui nous prescrit d’accorder aux autres ce que nous désirons pour nous-mêmes ; elles lui sont dues au nom de l’intérêt que nous devons porter à la vie humaine dans la personne de nos frères ; elles lui sont dues, car la justice nous montre qu’accorder ces garanties nécessaires, c’est remplir un devoir social. […] Il faut organiser le travail sur des bases équitables de répartition, il faut introduire la justice dans le partage des bénéfices. […] Avisons à ce qu’il donne à ceux qui l’exécutent une part proportionnelle au bénéfice qu’il a créé ».
En voilà un qui semblait bien persuadé qu’il existait des alternatives, et qui les a d’ailleurs expérimentées au sein de sa firme. Nul doute que Godin eut flanqué Tina dans un de ses poêles à bois.
00:25 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : mondialisation, Tina, Chine, travail, Noam Chomsky, Parti Socialiste
28.07.2007
"Penser nuit gravement au travail"
Dans le style, nous avons aussi : « travailler plus pour penser moins ». Ces piquants aphorismes peuvent désormais passer pour les nouveaux slogans de la communication du cabinet Sarkozy - pardon, du gouvernement Fillon, quelle étourderie… Après le discours étonnant, pour employer un euphémisme secourable, prononcé le 10 juillet à l’Assemblée Nationale par la ministre des Finances à l’occasion de la présentation du projet de loi Travail, emploi et pouvoir d’achat, l’International Herald Tribune (22/07/07) a opportunément relié ses propos à la liturgie du « travailler plus », bourdonnée telle une inlassable antienne par le candidat puis le président Sarkozy.
Dans cette allocution mémorable, qui restera probablement comme un sommet de rhétorique néolibérale, Christine Lagarde a en effet stigmatisé l’utilisation immodérée que nous autres Français ferions de notre néocortex, siège de notre pensée consciente. Le passage en question vaut son pesant de cacahuètes et cervelles grillées : « c’est une vieille habitude nationale : la France est un pays qui pense. Il n’y a guère une idéologie dont nous n’avons fait la théorie. Nous possédons dans nos bibliothèques de quoi discuter pour les siècles à venir. C’est pourquoi j’aimerais vous dire : assez pensé maintenant, retroussons nos manches. »
La première impression est que la ministre a appliqué sa propre exhortation : pour proférer de telles incongruités, elle n’a pas surmené ses connections synaptiques. Selon Bernard-Henri Lévy, « c’est le genre de chose que vous pouvez entendre dans des conversations de café, de la part d’abrutis qui boivent trop »… Mais la perplexité cède ensuite rapidement le pas à l’indignation. Car enfin il ne s’agit justement pas d’une blague de comptoir, ni même d’un badinage « off » avec des journalistes, mais de l’exposition pesée et préparée, devant les représentants du peuple, de l’idéologie politique présidant à une réforme annoncée comme décisive. Le plus officiellement du monde, le gouvernement professe un renversement total de certaines valeurs fondatrices de « l’identité » française, à laquelle il se prétend pourtant si sensible. Ce qui était en haut se retrouve en bas : être d’un pays qui réfléchit, qui a théorisé sur tous les grands courants de pensée, qui a produit les Lumières et nombre de philosophes parmi les plus importants de l’histoire des idées, dont les bibliothèques publiques sont garnies d’ouvrages qui nous aident à comprendre le monde et notre humaine condition, constitue pour vous comme pour moi un motif de satisfaction et de fierté ?... Eh bien désormais, nous intime la ministre, il nous faut en avoir honte. La quête de sens, la réflexion, le discernement, l’intelligence, doivent être considérés comme les symptômes d’un passé plus poussiéreux que les rayonnages de bibliothèques qu’on est prié de ne plus alimenter en œuvres nouvelles. Pour les philosophes, écrivains, et intellectuels divers, ce sera tantôt le chômage technique ou le recyclage façon Mao…
Pourquoi ? Parce que nous explique ainsi la ministre, en France nous pensons trop pour bien travailler - cette pensée-là étant générée par un cerveau gouvernemental, un des rares encore encouragés à réfléchir avec ceux des ingénieurs R&D, elle n’est pas incluse dans l’anti-cogito lagardien. Par conséquent, tous ceux qui se retroussant déjà les manches jusqu’à l’omoplate, souhaitent consacrer du temps à d’autres petites choses essentielles au plaisir de vivre – conjoint, enfants, amis, loisirs – sont des fainéants. Tous ceux qui ont cru constater que pour bien faire son boulot, il fallait se triturer un tant soit peu le chou, sont des rêveurs. Même pour être président de la république, contrairement à ce qu’on pouvait estimer, il n’y a pas besoin de beaucoup penser : « je ne suis pas un théoricien, je ne suis pas un idéologue, je ne suis pas un intellectuel » se louait notre chef d’Etat à la télévision le mois dernier, comme le rappelle l’article susnommé du Herald…
Selon quelle étrange logique peut-on proférer qu’il faut arrêter de penser ? Peut-être, au hasard, suivant celle de l’idéologie néolibérale. : il serait assurément plus facile de faire croire à une population d’anencéphales que la hausse de la TVA est une mesure sociale, les cadeaux fiscaux aux plus aisés un filon pour relancer la croissance, réduire le chômage et la dette, et tant qu’on y est, que la lune est une peau de veau… L’atrophie de la pensée est au sein même de l’entreprise un redoutable moyen de contrôle. Comme l’expliquait en effet Christophe Dejours, titulaire de la chaire de Psychologie du travail au Conservatoire National des Arts et Métiers, dans la revue Res Publica (août 2004), les nouvelles formes d’organisation du travail et de management se basent sur la concurrence généralisée entre collègues, l’encouragement aux pratiques déloyales, et la rupture des liens de solidarité ; « ce système qui génère la peur chez nombre de travailleurs est aussi à l’origine d’injustice, de harcèlement, de déstabilisation calculée, qui produisent toutes sortes de souffrances. » Mais pour que le système fonctionne, il lui faut des outils : « des masses de braves gens sont dans le cadre de la modernité néolibérale invités à apporter leur concours […] à des actes qui consistent à intimider autrui, à menacer, à faire peur, à mettre au point des « plans sociaux », […] c’est à dire à commettre des actes injustes. » Certains n’y parviennent pas. D’autres, pour parvenir à effectuer « le sale boulot » sans se haïr, mettent au point une stratégie de défense qui a pour effet « d’engourdir la conscience morale, ce qui passe par un rétrécissement – c’est important sinon capital – de la capacité de penser ».
Arrêter de penser, selon Mme Lagarde, permet en outre de travailler davantage. Le problème est qu’un salarié pressuré court plus de risques qu’un adepte de la méditation… Certains en meurent. Dans le contexte préoccupant de l’accroissement des psychopathologies professionnelles sévissant de l’ouvrier au cadre, les rafales de suicides sur le lieu de travail comme chez Renault et PSA - phénomène nouveau de mémoire médicale -, suscitent un franc malaise. C’est de fatigue que d’autres salariés décèdent. Ainsi par exemple du métallurgiste Rudy Norbert, employé d’une entreprise sous-traitante dans le Nord, dont le sort est révélé par le journaliste Paul Moreira dans son livre « Les nouvelles censures ». Voilà un cas édifiant. Son patron exigeait qu’il puisse être joint en permanence. Il travaillait parfois deux jours d’affilée, la masse illégale des heures supplémentaires étant camouflée en primes. Le 7 mai 2001, il travaille 21 heures de suite. On le rappelle à 2h30 la nuit suivante ; à 6h du matin, constatant son total épuisement, son chef de chantier lui dit d’aller se reposer quelques minutes dans la voiture de la société. Il s’assoit, pose sa tête contre la vitre et meurt. Il avait 30 ans… Et pendant que certains laissent leur raison et leur peau au boulot, d’autres n’en ont aucun. Mme Lagarde, pour qui il n’existe pas de lien social en dehors du travail (« le contrat social, aujourd’hui, se décline en contrats de travail »), nie pourtant que le marché du travail soit « un gâteau à partager » entre concitoyens. Il faut dire qu’il est tellement plus rentable, pour une charge de labeur donnée, de payer moins de gens qu’il n’en faudrait…
Il faut lire ce discours en entier. Les envolées lyriques finales sont insurpassables : « le travail engendre le travail. A l’intérieur de ce cercle vertueux, le pays tournera à plein régime. […] Travailler plus, et vous multiplierez l’emploi. Dépensez plus, et vous participerez à la croissance. Gagnez plus, et vous augmenterez le pouvoir d’achat ! » Tant pis pour les bécanes humaines qui cassent à force de tourner à plein régime : le salarié jetable se remplace facilement. Travaillez plus, consommez plus, polluez plus. La fuite en avant n’en sera que plus rapide.
De cette facture orwellienne idéale, il n’y aurait donc que la pensée à soustraire… Il convient d’appeler enfin les choses par leur nom : quand un pouvoir politique articule l’affaiblissement de la pensée à l’augmentation du travail, il assume une propension au totalitarisme contre laquelle nous devons rester éveillés - les Nord-Coréens sont-ils par exemple encouragés à réfléchir par leur charismatique leader?...
La pensée contient des mondes infinis ; elle est le siège de notre humanité, ce qui nous reste quand tout nous a été ôté. Elle ne devrait jamais être soluble dans le travail. Employer ne doit pas devenir synonyme de domestiquer, ni l’argumentation économique marchande dominer toutes les autres dimensions de la délibération politique.
10:10 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (40) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Christine Lagarde, Nicolas Sarkozy, loi tepa, travail, suicide
23.07.2007
En finir avec le monarchisme républicain
Bien que pourvue, conformément à mon identité femelle, d’un système pileux modeste, je ne peux regarder le moindre reportage trahissant, en fond sonore ou pictural, le décorum royal dont se tartinent les sommets de l’Etat , sans avoir l’impression qu’une forêt de poils se hérisse d'indignation sur mes membres : palais Pompadour, villégiatures seigneuriales, escortes empressées, carrosses lustrés, respect révérenciel, trésorerie somptuaire, dépenses nébuleuses, pectoral doré, portraits en gloire, hallebardiers casqués, ouvreurs de portes, porteurs de parapluie et autres larbins compassés… voilà pour le protocole habituel.
Quant à ce qui transparaît de l’attitude générale de nos gouvernants, il est loisible de le juger à la même aune de princier sans-gêne : celui d’une élite auto-assumée pour laquelle les biens et la souveraineté de l’Etat (et dans une certaine mesure de ses subdivisions territoriales) sont consubstantiels, non à l’entité morale et juridique de la nation, mais à leur fonction et par une extension choquante, à leur personne.
Sous l’Ancien Régime, le royaume de France étant une possession héréditaire du monarque, les coffres de l’Etat l’entretenaient, ainsi que son entourage familial et ses subordonnés. En république, la France n’appartient évidemment à aucune personne physique, le peuple se gouvernant par le truchement des représentants qu’il élit, et rétribue pour l’exercice de ces fonctions. Au nom de quel principe constitutionnel les président, premier ministre et ministres sont-ils donc logés, nourris, blanchis, conduits, servis, aux frais exclusifs de leurs administrés, au nom de quelle légitimité institutionnelle peuvent-ils piocher en toute obscurité dans les finances publiques pour mener le train de vie opulent et ostentatoire de suzerains qui ne disent pas leur nom ?
L’idée que les gouvernants, y compris le plus haut, devraient prendre en charge leurs dépenses personnelles, c’est à dire toutes celles, quelle que soit leur nature, qui ne tiennent en rien à leurs responsabilités officielles, paraît en effet tenir de l’éthique politique la plus élémentaire. Pourquoi ne pourrait-on adopter les pratiques de sobriété et de transparence en vigueur dans les démocraties nordiques ?... Si une luthérienne simplicité ne convenait pas à nos dirigeants, ils pourraient toujours claquer en toute flamboyance méditerranéenne leurs propres sous, et faire ainsi œuvre utile pour soutenir la consommation de petits fours et d'écrans plasma…
Bref, quand donc la république française se dépouillera-t-elle définitivement des oripeaux de la monarchie héréditaire de droit divin, y compris dans la terminologie – ne parle-t-on pas couramment des « fastes » de la république, ne désigne-t-on pas la circonscription d’un député comme son « fief », la femme du président comme « la première dame de France » ?...
Probablement pas dans les cinq ans à venir, en tout cas. Dans notre monarchisme républicain hybride, le nouvel impétrant, qui use de toutes les ressources de son hyperactivité gouvernementale, de sa stratégie de marginalisation de l’opposition et d’une omniprésence médiatique bien orchestrée, pour accentuer la regrettable présidentialisation du régime, semble à l’aise comme loup en forêt profonde. Il est assisté notamment par deux alliés de choix, dont les comportements opposés lui servent habilement de faire-valoir.
D’abord un chef de gouvernement inutile : si dans notre régime, cette fonction porte en principe son titulaire à assumer une responsabilité majeure, susceptible en outre de le positionner comme successeur ou rival potentiel du président, ce premier ministre-ci pousse l’effacement jusqu’à préconiser lui-même la disparition de sa fonction. Puis une épouse à l’apparence et au comportement hiératiques propres à accompagner la pipolisation de la vie politique, et visiblement éprise de reconnaissance personnelle. L’affaire de la Carte Bleue, émargeant directement sur le Trésor Public, attribuée à Cécilia Sarkozy, a déjà mis en évidence que les rênes de l’Etat sont tenues par des gens considérant de manière explicite et « décomplexée » que le statut privé d’épouse du président lui confère l’usance des fonds publics – Carte qu’elle a ensuite restituée du fait de la polémique engendrée, mais peut-être aussi, comme le suggérait le Canard Enchaîné (11/07/07) parce que les montants ainsi réglés étaient susceptibles de ne plus demeurer confidentiels… Mais en accompagnant le 12 juillet en Libye le secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant venu évoquer avec Khadafi le sort des infirmières bulgares – tiens, une affaire étrangère non confiée au ministre afférent… -, Madame Sarkozy a puisé à nouveau dans une idéologie monarchique : s’arroger ainsi un droit de représentation de son mari auprès d’un chef d’Etat étranger est le fait de la reine, non d’une personne à laquelle la constitution républicaine ne reconnaît aucun pouvoir, aucun office.
Dans un contexte propre à alimenter tout poujadisme de mauvais aloi, il est grand besoin de rappeler quelques fondamentales évidences : le président de la république et les ministres sont des fonctionnaires. Ils se positionnent aux premières places de la pyramide administrative, et non pas d’une pyramide féodale. L’honneur de leur fonction est de servir en s’oubliant, non de se servir en oubliant leurs devoirs.
16:40 Publié dans Coups de nerfs | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : République, politique, Sarkozy






