08.10.2008
Petit jeu social
A la demande du talentueux Martin Cadeau, me voici à mon tour invitée à citer, parmi le vaste corpus de refrains et de rimes qui serpente sur les cordes vocales de ma mémoire, cinq chansons qui me ressemblent, plus une que je chéris tout particulièrement. Je crains – verbe ici tout rhétorique – que pour moi chanson ne soit forcément vibration d’amour, car ces six-là chantent ce qui nous occupe principalement en cette vie si on a compris que le minuscule délai accordé ne nous permet pas de perdre notre temps.
- Douce Dame Jolie, de Guillaume de Machaut (1300-1377), par l’ensemble Gothic Voices. C’est un des virelais ou « chansons balladées » du fameux clerc musicien, le « maître de toute mélodie » comme le nommait le poète Eustache Deschamps. Un sommet de cet art de cour éminemment paradoxal, où dans un monde fait pour les hommes, le trouvère caresse les dames de ses quarts de ton et de son adoration soumise. Je le chante en la depuis de nombreuses d’années, je le chantais à mon fils lorsqu’on arpentait les étés de montagne en cueillant des fraises sauvages ; je le chante toujours, mais maintenant mon tendre rejeton a du poil aux pattes et me lance « il va pleuvoir » dès que j’entame le premier couplet…
- Le Lai du chèvrefeuille de Marie de France (1154-1199), la première femme écrivain en langue française, par la Boston Camerata. Il y a beaucoup de strophes d’une langue d’oïl délicieusement rugueuse, mais je les connais toutes. A la fin, Tristan se sépare de son amour, c’est fort et désespéré, mais de son chagrin il fait de l’art : « Tristan qui bien savait harper, En avait fait un nouvel lai. » Sublimer sa peine pour créer de la beauté, c’est une de nos justifications en ce monde.
- la Canzonetta Deh vieni alla finestra du Don Giovanni de Mozart. Don Giovanni chante pour négligemment séduire une belle, en s’accompagnant d’une mandoline délicate comme un sourire et douce comme une traîtrise, et s’il a en outre la tonalité métallique de la voix de Ruggiero Raimondi, on se sent fondre comme un sucre dans une bouche patiente. Et puis parce que ce qui sort du cœur de Mozart est pour moi l’équivalent d’une hostie consacrée pour les cathos sauvages.
- Les dessous chics, de Serge Gainsbourg, par Jane Birkin. Un bijou de chanson grise. « Quand on est à bout, c’est tabou », cela me vêt assez bien.
- No expectations, des Rolling Stones. Parce que Beggar’s Banquet est le meilleur album des Stones, et que cette balade tranquille offerte aux amours défuntes qui éclatent comme l’eau sur la pierre, ne contient aucune once de mièvrerie.
- Dreaming my dreams, des Cranberries. Celle-ci peut prétendre à être la perle de mon collier d’ondes. J’ai chanté « There’s no other place that I’d lay on my face » en appuyant mon front sur l’épaule d’un homme aux yeux en chocolat chaud. Il est resté collé.
A ce stade, mon anticonformisme acquis s’interroge sur ce qui lui sied le mieux et choisit d’interrompre le fil, tout en en tissant un autre grâce au compromis passé avec ma curiosité : veuillez donc, visiteurs de passage, confier ci-dessous vos préférences musicales.
11:23 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, chanson, playlist
01.10.2008
Autofiction ou autoportrait ?
Une fois n’est pas coutume – le lecteur m’ayant fait l’honneur de noter, s’il a déjà parcouru ces pages, que ce petit amoncellement de textes n’est pas un journal intime –, me vient l’envie de parler un tantinet de moi. Présomption, probablement : « voire mais, on me dira, que ce dessein de se servir de soy, pour subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux, qui par leur reputation auroyent donné quelque desir de leur cognoissance. (…) Il messiet à tout autre de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a dequoy se faire imiter ; et duquel la vie et les opinions peuvent servir de patron ». (…) Je juge volontiers des actions d'autruy : des miennes, je donne peu à juger, à cause de leur nihilité. Je ne trouve pas tant de bien en moy, que je ne le puisse dire sans rougir », assure Montaigne (Essais, Livre II, chapitre 18).
Il pointe toutefois l’intérêt qu’à l’aventure il pourrait y avoir à se faire son propre sujet d’écriture : « me peignant pour autruy, je me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent les miennes premieres. » Apprendre à connaître et par conséquent consolider, dans le miroir de nos confidences scripturales, les lignes de force de cette fiction fondamentale qu’est le soi, revêt alors plus d’utilité que de futilité. Et puis parler de ce soi, petit échantillon d’humanité, n’est-ce pas aussi forcément réfléchir les autres ? « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » (III, 2). Mais devrait-on répondre de narcissisme devant le tribunal imaginaire de nos contemporains, il est certain que dans la confession ou l’autofiction siège en fait l’objectif tragique de notre existence : l’appel désespéré contre l’oubli intransigeant des générations que nous lançons tous, à voix haute ou muette, avant que notre chair ne s’éclipse dans une longue énumération de jours. Ainsi, en laissant trace par quelque moyen de ce moi qui est le seul dont je puisse faire l’expérience, « j'empescheray peut estre, que quelque coin de beurre ne se fonde au marché » (II, 18)…
Mais voilà que je m’aperçois que contrairement au programme annoncé, je n’écris pas sur moi ; j’écris sur ce que c’est qu’écrire sur soi. Alors j’emploie une autre méthode et j’essaie de me peindre – ou me dépeindre, c’est selon si je suis indulgente ou sévère dans l’autocritique de l’autoportrait -. Là, dans ces quelques linéaments à la sanguine, c’est moi. Enfin, presque moi ; c’est ainsi que je me vois, en tout cas; je ne suis pas achevée, mais qui peut prétendre l'être? J’ai la mine de crayon triste, dira-t-on probablement. C’est bien naturel ; je suis humaine, je porte donc en moi ma déréliction : savoir que la vie s’endure et ne dure pas.
Mais pour moi comme pour d’autres, il y a encore les joies. La joie en général n’existe pas. Mais je connais un bouquet entièrement composé de joies. L’enfant de notre ventre en est la fleur, l’Art la fougère, la nature le papier craquant ; et l’amour le lien, épais ou ténu, selon la chance. Le bouquet peut être profus ou maigre, odorant ou fade ; mais c’est de le contempler que nos iris se colorent d’azur ou d’acajou, d’eau ou d’ébène, de noisette ou de nuage. Il n’est pas beau parce qu’il est éphémère ; il est beau parce qu’il est vivant.
Ceux qui n’ont vraiment rien ont les yeux éteints des statues de marbre.
09:33 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : autofiction, autoportrait, montaigne, dessin
07.08.2008
Spinoza, Mozart et tapas
Il y a peu, des personnes que j’aime m’ont dit, écrit ou téléphoné une phrase très affable consistant à me souhaiter de vivre une excellente journée pour le motif qu’il y a quatre décennies et des modestes poussières, à la même date, se déroulait un événement fort banal mais pourtant unique en ce qui me concerne, puisqu’il ne s’agissait rien moins que de l’inauguration de ma présence au monde. Cette commémoration, bien qu’agréablement agrémentée de baisers et de tapas, est cependant censée scander un cruel décompte numérologique. Ce n’est évidemment pas l’année en plus, tissée à parler, rire, lire, écrire, étreindre, pleurer, écouter, admirer, imaginer, se repaître avidement ou tranquillement du réel, qui pose problème. C’est l’année en moins sur ce qui m’est imparti, à savoir le temps de cerveau encore disponible pour ma conscience.
Heureusement, il y a Spinoza, le Maître de l’Eternité. Il y a aussi Alain, son commentateur le plus délicatement profond. Mais il y a encore Ollivier Pourriol, jeune philosophe dont le dernier livre rose fuschia caresse l’œil avant que son contenu, profusément empli de l’un et de l’autre, ne vienne dorloter l’esprit (« Cinéphilo ») ; s’appuyant pertinemment sur le second, il y bichonne des pensées chatoyantes pour apprécier au mieux, en tout émerveillement, la lumière du premier.
Dûment étoilée de Spinoza, je secoue alors mes sensations de cendre épandues sur mes épaules alourdies d’anniversaire, car malgré ma contingence et ma fragilité humaine, je réalise que je sais déjà capturer l’éternité pour m’en nourrir en fragments délicieux : « l’éternité est la jouissance infinie de l’existence » (« Ethique », I). Le secret de cette sentence est dans le temps.
Pas n’importe lequel. Pas le temps subi, le temps lourd, celui qu’on trouve trop long ou qu’on ne rattrape pas, celui qu’on perd ou qu’on sent passer, celui qu’on mesure, compte, pointe et maudit, pas le temps des montres, des sirènes, de l’exploitation, des calendriers, de l’argent et des trains. Ce temps-là nous pèse, nous enchaîne et nous vole le ravissement d’exister.
Mais le temps du poème, de la musique, de la passion et du soupir, le temps de la pensée souple et du corps désentravé, de la gratuité, de la lenteur, de la liberté et de la contemplation ; dans un visage, une mélodie, une fleur, une fractale ou une vague, c’est une nature qu’on perçoit, explique Alain en glosant sur Spinoza, « forte, équilibrée, suffisante. En rapport avec le tout, mais non point par ces vues extérieures et abstraites qui font le savant ; au contraire, par l’idée singulière et affirmative de la chose, ou par l’âme de la chose, directement contemplée. C’est l’autre vrai, le vrai sans paroles. (…) Il m’est signifié par le poète que la mort n’est rien, et que tout moment est éternel et beau si je sais voir. Chacun a l’expérience de ce bonheur soudain, étranger à la durée, et qui fait que l’on aime cette vie passagère. » C’est ainsi que « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels », approuve Spinoza.
Il y a de ces moments de grâce et de feu où l’existence est une intuition, une intensité sans limite, où l’on jouit de notre conscience et de sa place au sein du monde, de notre singularité au milieu de l’universel, et de l’infinité de notre désir. « L’immortalité ne vous donne que plus de temps, l’éternité vous donne le temps, vous donne véritablement le sentiment de durer. Pas plus, mais mieux » écrit Ollivier Pourriol. « Même si notre puissance diminue, on peut l’augmenter en l’exerçant autant qu’il nous est possible. Spinoza ne nous a pas promis que nous ne mourrions pas. Il nous a promis de sauver la plus grande partie possible de notre esprit, de nous rendre éternels autant qu’il est possible. A nous de nous arranger avec le reste. » On fait alors au mieux ce pourquoi on a pris la peine de naître et de vieillir : ressentir la joie, la produire pour les autres et pour soi.
On peut toucher à l’intérieur de sa vie ces points chauds d’éternité, à revivre en tous sens sans se lasser. Chacun en trouve, s’il existe et non seulement survit. Comme c’était il y a peu mon anniversaire, je vous fais un cadeau en vous indiquant un des meilleurs fragments d’éternité que je connaisse. Il se cache chez Mozart. Bien entendu, c’est loin d’être le seul qui jaillisse de l’absolu mozartien. Mais à mon goût, c’est un des plus puissants. Cherchez-le au creux du premier mouvement du 27ème concerto pour piano en si bémol majeur - sous les doigts éminemment mozartiens d’Alfred Brendel, de préférence. Ou plutôt non, ne le cherchez pas, il suffit d’écouter, car il vient à vous si vos rets à éternité sont bien posés.
Composé en janvier 1791, l’année de sa mort, c’est son dernier concerto pour piano. C’est le concerto du dépouillement stylistique, de la sérénité automnale, du chant épuré, « du sourire à travers ses larmes », comme écrivent les musicologues Jean et Brigitte Massin. La ligne mélodique du premier mouvement est simple et satinée, mais tendue comme les cordes et les colonnes. Au milieu du mouvement elle ralentit, se répète, chuchote et se suspend ; on sait qu’il va se passer quelque chose. Aussitôt après elle vire en bleu mineur, et ça y est, on commence à grimper, l’orchestre gravit sans peine des marches hautes comme des chaussées de géants, c’est comme un orgasme qui se trame, et lorsqu’enfin il fuse en longs rouleaux de violons, on est happé jusqu’aux cheveux par la saveur de l’intensité, par un présent infini, par ce moment qui vibre comme une perpétuité de frissons, on est enclos dans sa perfection, et à sa perfection correspond celle de notre perception, de notre être vivant qui s’abandonne en l’accueillant. La ligne mélodique redescend doucement des cimes où elle nous a projetés, introduisant le retour du thème initial, mais comme on a été changé, il l’est aussi pour nous.
On peut le revivre sans se lasser, il peut revenir à son gré, le pouvoir de cette durée étrange est intact. C’est l’éternel retour de Nietzsche : « vivre le présent de manière à rendre son éternel retour souhaitable ne signifie pas qu’on va le revivre véritablement, mais qu’on va le vivre si intensément, de manière si affirmative, qu’il va briller d’un éclat surnaturel. (…) C’est affirmer qu’on pourrait le revivre éternellement. (…) Ce sont les moments de notre vie où nous pouvons être dits actifs qui nous permettent d’expérimenter notre éternité, c’est-à-dire notre perfection propre », conclut Ollivier Pourriol.
Mozart est tout mais il n’est pas toute ma vie : je connais bien d’autres fragments d’éternité. Dans les yeux chocolat tendre, frangés d’ébène, de mon époux. Dans la grâce adolescente et malhabile de mes enfants. Dans le vent invisible, l’arbre qui le supplie, le nuage qui l’alourdit, dans le don et l’amour.
12:24 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, musique, amour, spinoza, mozart, temps, éternité
20.05.2008
Politique des os

Il est des jeunes femmes dont l’apparence nie cruellement l’identité : ni jeunes ni femmes, semble crier leur corps creusé, opprimé, aspiré de l’intérieur par le bourreau inexorable tapi dans leur esprit souffrant… mais petits êtres hybrides, mi-roseaux mi-vieillardes, effacées du monde de la chair à coups de faim et de rien, dressées comme des tiges craquantes épuisées par un soleil trop sec…
L’anorexie mentale s’est récemment avancée à l’avant-scène médiatique avec l'adoption d'une loi prohibant l’apologie de la maigreur excessive (telle qu’elle a cours sur certains sites internet), et une campagne publicitaire d’une marque textile italienne qui sous couvert d’alerter sur le danger de cette pathologie, a photographié la nudité tragique d’une apprentie-comédienne française, Isabelle Caro. Cette image discutable a donc été déjà discutée ; on peut fortement douter de la décence d’un procédé consistant à utiliser la souffrance comme vecteur marchand. La jeune femme, qui raconte par ailleurs comment une enfance toxique l’a conduite à tyranniser son corps, suscite assurément apitoiement et sympathie ; mais son intense exploitation médiatique, qui la définit et la réduit publiquement à sa maladie et à son apparence alarmante (« A-t-on le droit de montrer cette photo » titre par exemple le magazine Marie-Claire en l'exhibant sur une demi-page…), inspire le malaise. En lui conférant une posture et un statut d’icône, fut-elle négative, la sensibilisation proclamée peut être en outre contre-productive : les images, décontextualisées de la lutte quotidienne pour la survie, valorisent sa difformité et la forme de puissance qu’elle sous-tend. Puissance de l’esprit sur le corps : au cœur de la pathologie trône en effet le contrôle de fer que ces jeunes filles exercent sur elles-mêmes pour domestiquer la faim. Mais ce n’est pas les seules réflexions que l’on peut en tirer.
Dans l’illustration habituelle du modèle anorexique, se remarquaient avant tout les ravages produits sur le corps. Il n’est probablement pas si fréquent, comme c’est ici le cas, que la maladie efface à ce point la normalité du visage, pivot et paysage de l’identité individuelle ; nul ne peut savoir quel visage aurait cette jeune femme si elle n’était pas anorexique. L’effroi ressenti devant cette apparence extrême tient à l’évidence à ce qu’elle constitue une représentation vivante et par là même incongrue, paradoxale, de la mort. En principe, de nos os, seules nos dents se laissent voir. Mais quand chair et muscles ont fondu jusqu’au bout du possible, l’ensemble du squelette saillit sous la peau avec une crudité précise. Non seulement l’anorexique met son existence en péril, mais il montre la mort de son vivant, s’en enveloppe comme d’un habit de momie, s’en fait le lugubre étendard, exposant ainsi devant tous, même ceux qui n’y voudraient pas songer, notre destin commun. Dans une verticalité illogique, il bouge, marche et nous parle, tandis que sa silhouette cadavérique, selon nos schémas mentaux et nos référents culturels, devrait gésir sans souffle et sans bruit.
C’est aussi en incarnant, tel un personnage de nuit et de brouillard dont il faut entrer dans la peau étique, tel un dramaturge soucieux de nous rappeler les bouffées d’horreur et de néant que l’humanité est capable d’éructer, des images phares de la mémoire historique collective, que l’anorexique nous met à la gêne ; la comparaison avec les photos des rescapés des camps nazis nous saute péniblement à l’esprit. Mais quelle que soit la figure qu’il nous rappelle, l’individu anorexique semble se diluer dans la référence ; on oublie ce qu’il est pour ne plus voir que ce qu’il personnifie. S’effacer, se purger des contours de son humanité, n’est-ce pas d’ailleurs ce qu’il tente de faire ?
Mais ce n’est pas le seul psychodrame que ces jeunes femmes interprètent. Elles s’incarnent aussi, en figures sacrificielles et culpabilisantes, dans les victimes de famine. Certes, toutes les atteintes anorexiques ne racontent pas la même histoire ; la pathologie a d’ailleurs fait l’objet de maintes explications psychologiques - bien légitimes puisque pour soulager cette douleur il faut comprendre quelles blessures en font le lit -, de la recherche d’un terrain génétiquement favorable, d’approches sociologiques pertinentes, mais moins souvent d’une lecture symbolique et politique.
Le corps individuel et le corps social communiquent par une riche trame de symboles, de fantasmes, d’imaginaire et de codes. « Le corps comme mode de connaissance privilégié du social reste une voie de réflexion originale, mais peu exploitée. Les transpositions du corps individuel au corps social, du biologique au symbolique, de l’expérientiel au normatif demeurent une clé essentielle des raisonnements sur la société en train de se faire. Les travaux de l’anthropologie philosophique, de l’histoire des mentalités, de la géographie humaine et de la sociologie de l’imaginaire ont développé tour à tour des problèmes, des méthodes et des objets forts éclairants pour saisir la socialité et la corporéité aujourd’hui » (Groupe de Recherche sur l’Anthropologie du Corps et ses Enjeux).
Il ne semble donc pas anodin, alors que la maladie ne touche que les sociétés d’approvisionnement alimentaire abondant, que l’anorexique, en se privant de manger, rejoigne l’affamé involontaire dans son apparence, ses carences, sa souffrance et sa faiblesse corporelles, et quelquefois sa mort, endossant un rôle que telle une tunique de Nessus il ne quittera pas. L’anorexique écrit avec ses os apparents l’histoire de notre monde de répartition profondément inégale des ressources alimentaires. Inégalités que les thuriféraires du néolibéralisme sauvage, en forçant maints pays pauvres à sacrifier leur agriculture vivrière en échange de prêts bancaires, ont cyniquement approfondies. L’anorexique peut ainsi se comprendre comme une stigmatisation symbolique de l’obèse des pays hypercapitalistes, son envers allégorique, son vase communicant, creusé d’autant de chair que l’autre en déborde, comme le point de fixation de la honte du corps social.
Comment un monde désaxé au point que des multitudes meurent d’insuffisance et d’autres d’excès, pourrait ne pas générer de pathologies mentales ? Comment croire que cette aberration anthropologique ne participe en aucune façon à l’expression d’une maladie où l’on éprouve une culpabilité permanente à s’alimenter, et qui brise principalement les êtres les plus portés à la compassion, les plus doués pour l’identification, à savoir les jeunes filles ?
Peut-être faut-il écouter ce qu’ont à dire à ce sujet les anorexiques :
« Avant, je regardais l’actualité, surtout quand il s’agissait de reportages sur la misère dans le monde, sur ces bouts de choux du Tiers-Monde qui, eux, ne demandaient qu’à manger et à se développer correctement. Je me révoltais contre cette injustice et prenais conscience que j’avais de la chance d’être privilégiée. Ces petits Africains, je les aimais et ne supportais pas de voir dans quelles conditions lamentables vivaient ces enfants innocents. C’est pour cette raison que j’admirais les associations à but humanitaire qui les aidaient à lutter contre la famine et le manque de soins, pour leur donner un morceau de vie meilleure. Depuis toute petite, mon rêve était de devenir infirmière et plus tard, j’aurais voulu faire de l’humanitaire. Partir dans des pays où on aurait vraiment eu besoin de moi. Mais on m’a découragée à suivre cette voie et je me suis résignée à l’idée de ne jamais être infirmière. Aujourd’hui, je ne peux plus les regarder, mes petits Africains. J’ai trop mal. J’éprouve beaucoup trop de honte vis-à-vis d’eux. Moi qui ai la possibilité de manger, chaque jour, à ma faim, je ne peux plus le faire, car dans mon cerveau, une petite voix me dicte de ne pas répondre à mes besoins physiologiques. Je fais tout pour ressentir les signes du manque de nourriture dans mon organisme. Eux n’ont pas les moyens de répondre à ce que leur demande leur corps, alors que c’est tout ce qu’ils désirent. (…) Je vous demande de me pardonner pour tout ce que je fais avec cette nourriture que vous voudriez tant, mes petits anges d’Afrique »...
16:07 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : anorexie, corps, capitalisme, pauvreté
25.03.2008
Musique du couple
Suite de la physique.
J
our après jour, lui et moi, arpentant de concert la gamme chromatique de nos émotions, écrivons notre traité d’harmonie et jouons, mêlant nos tessitures masculine et féminine, notre polyphonie familière. Nous évitons les grands intervalles, préférant la proximité du demi-ton à l’éloignement de l’octave. S’il peut certes arriver que le ton monte, si une légère quinte nous secoue parfois ou que nous prenions de l’autre le contrepoint, nous voici bien vite revenus à l’unisson, car en tant que couple nous avons fait nos gammes et savons fuir les amères dissonances. Nous jouons des accords majeurs ; nous sommes toniques, mais non dominants ; nul d’entre nous deux ne couvre la voix de l’autre. Nous réglons nos instruments, touches, cordes et souffles, au diapason de l’amour, dont les vibrations toujours en nous résonnent. Nous pratiquons aussi l’espiègle triton, cet intervalle de quarte augmentée qu’on nomma au Moyen-Age « diabolus in musica » et qui signe la créativité et la tension du désir.
De tous les arts, la musique est ainsi celui qui paraphrase le mieux l’amour. En effet, « l’art fait jaillir la vérité », dit Heidegger (« L’origine de l’œuvre d’art »), en ce sens que bien au-delà de la matière qui le constitue, l’art est signification, symbole et allégorie au service de la révélation de l’humain dont il procède. Ontologie que Hans-Georg Gadamer (« Vérité et méthode ») développe ainsi : l’œuvre d’art est la transmutation en figure d’une essence « qui autrement ne cesse de se voiler et de se dérober », autrement dit une propriété émergente : l’œuvre d’art est plus que la somme de ses constituants, et de cette émergence « jaillit son être vrai au regard duquel son être antérieur est comme rien. » Toute œuvre d’art donne à voir ou à entendre une forme finie, s’inscrivant dans un constituant plastique, sonore ou verbal, poursuit Cornélius Castoriadis ; mais en même temps, elle « crée un monde » ex nihilo, à savoir qu’elle n’est pas une partie d’une œuvre antérieure, chacune acquérant dès son existence, au regard de l’impossible épuisement de la variabilité d’assemblages de sons, de signes ou de traits, le statut de singularité absolue ; elle ne peut être jugée en outre qu’à l’aune de ses propres critères. Elle touche donc à l’infini.
Or quel art jaillit le mieux du silence, du non-être, du spectacle ordinaire du monde, que la musique ? La musique utilise des truchements, voix, instruments ou machines, mais simples vibrations d’air, elle est la plus impalpable. Contrairement aux autres arts dont l’expression est aussi objet, elle ne peut se chosifier et on ne la touche pas : sans interprètes pour lui donner vie, elle ne participe que du néant. Ainsi de l’amour, fontaine d’émerveillement qui jaillit puissamment de la trame du réel, par la grâce de deux interprètes accordant ensemble la lyre de leurs émotions et de leurs sentiments. Deux altérités uniques de chair et d’esprit, parmi l’immense champ humain des possibles, entre lesquels naît une symphonie d’enchantement et de joie, pure vibration qui si elle peut être assurément à l’origine de nouveaux êtres, ne se réduit jamais à ses conséquences tangibles. Nous vivons l’amour, nous ne le touchons pas. Nous ne le quantifions ni ne le mesurons ni ne le soupesons. Mais lorsque lui et moi nous nous touchons, de l’esprit, des yeux et du corps, c’est la même note d’infini qui retentit en nos êtres de fragilité et de finitude. Puisse chacun en ce monde ne jamais rejoindre le néant sans l’avoir entendue.
11:22 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : couple, amour, musique, art
27.02.2008
Vertige
Je lis, j’écoute, je regarde ; et je me hérisse, évidemment. Les occasions de s’indigner et de péniblement déglutir sont légions. Certains faits se télescopent plus sauvagement dans le corridor de la conscience que des protons dans un accélérateur de particules. C’est bien pourtant ce que la propagande médiatique, à grands coups de « gestion de la perception », tente d’atténuer le plus possible ; de nos jours, censurer sèchement une information gênante est de mauvaise politique ; elle disparaît d’un média pour ressurgir sur un autre et particulièrement sur la Toile. Mais distordre sa nature profonde, contrôler précisément le niveau d’alerte qu’elle atteint dans les cerveaux est plus efficace, le but étant de la recouvrir d’un épais vernis d’habituation, d’accumulation, de banalité et de fatalisme. « L’un des mythes les plus puissants de notre époque voudrait que nous vivions dans l’âge de l’information », écrit le reporter John Pilger (« Hidden Agendas », cité par Paul Moreira dans « Les nouvelles censures »). « En fait, nous vivons dans un âge médiatique, dans lequel l’information est répétitive, ’’sécurisée’’ et limitée par des frontières invisibles. » La plupart du temps, la réalité n’est pas occultée, mais discrète, décolorée, raisonnable et temporaire ; sa représentation orientée occupe presque toute la place, puis rapidement, ce qu’il en reste s’en va prendre sa place dans le casier à oubli.
Aucun tortueux complot n’est nécessaire : manipuler la compréhension du réel est d’autant plus aisé que les processus à l’œuvre utilisent des ressorts communs de la psyché. L’aveuglement est confortable. « Nous avons tout sous les yeux, mais il est plus difficile d’admettre ce qu’on sait, que de découvrir ce qu’on ignore », remarque Raphaël Enthoven dans un article où il estime qu’on ne peut être réellement trompé par des apparences qui n’existent qu’en renseignant immédiatement sur leur fausseté (numéro de mars de Philosophie Magazine) ; « les apparences montrent leur masque du doigt. »Il semble cependant avéré que le masque, aussi ostensible soit-il, suffit hélas trop souvent à l’élaboration d’une impression voire d’une certitude ; Enthoven, en kantien apparemment convaincu que la réalité n’est que le produit de nos représentations mentales, postule en outre que nulle vérité incontestable ne s’y dissimule : « l’envers du décor n’est qu’un décor de plus ». Plutôt nihiliste : si le réel n’est qu’un imperscrutable abîme, il semble alors bien vain de chercher à l’appréhender, le comprendre, pour éventuellement l’amender.
Dans le même numéro, Clément Rosset, défenseur d’un réalisme radical, stigmatise d’ailleurs sévèrement la « disparition de la réalité » à la Jean Baudrillard, où toute réalité première, tout événement authentique, se sont évanouis, remplacés par un jeu de signes et de simulacres. « Il n’y a rien en dehors du réel, pas d’arrière-monde et pas non plus de miroir dans lequel regarder notre monde », affirme a contrario Rosset. « Une grande partie de mon travail philosophique depuis trente ans a consisté à démasquer les efforts, les extraordinaires gymnastiques intellectuelles auxquelles s’adonnent la majorité des gens, et les philosophes en premier lieu, pour ne pas être en contact avec la réalité. » Construire un système métaphysique de dénégation du réel, barboter dans le divertissement facile, adhérer à une croyance promettant un quelconque Au-Delà compensatoire, seraient donc tout autant susceptibles de conduire à se complaire dans un présent fantasmé, aliéné, socialement myope et politiquement conservateur.
S’il y a bien parfois érosion du sens par pléthore d’apport informatif, il importe en tout cas de s’en défendre par assaut de vigilance, et ne pas céder à la pression mentale permanente que l’on fait peser sur nos capacités de compréhension et de réflexion ; et notamment ne pas user coutumièrement du verbiage aseptisé et inverti de l’industrie de la communication. Le Code du Travail n’est pas « modernisé », mais détérioré. Les ex-détenus ayant terminé leur peine et concernés par la nouvelle loi Dati ne seront pas « retenus », mais remis en prison. Un « plan social » ou pire un « plan de sauvegarde de l’emploi » est une massive mise au chômage de plusieurs centaines voire milliers de personnes, des « licenciements boursiers » une captation impudente de richesse au profit du capital et au détriment du travail. Quant aux images fournies par l’industrie médiatique, il convient de toujours s’interroger sur les raisons ayant précédé à leur choix ; « quand on vous montre une image », commentait Brian de Palma à l’occasion de la sortie de son dernier film, Redacted, « demandez vous à chaque fois ce qu’on veut vous vendre. »
Mais par delà le langage et les signes, sans qu’il y ait évidemment à chaque fois une relation de causalité, un tournant majeur rapidement démontables, sans qu’il faille s’adonner à un décryptage paranoïaque de tout, la simple coexistence géographique et chronologique de certains faits reste un scandale en soi, auquel un sentiment d’accoutumance apporte une légitimité qu’en toute morale il ne peut pourtant posséder. Nous avons avec notre intellect, expliquait Aristote, une capacité de reconnaissance qui s’exerce sur le produit de nos perceptions pour saisir ce qui fait sens. Par ailleurs, puisque « l’homme est par nature un animal politique », ce n’est pas seulement dans l’immédiateté et la subjectivité que se déploie l’humanité, mais dans une réflexion morale nécessaire aux règles normatives de la vie communautaire. La vérité et la justice doivent pouvoir constituer des valeurs sur lesquelles s’accorder, le choquant, le faux, l’ignominieux, peser leur poids de sens. Demandons nous par exemple ce que suggère la consubstantialité, dans la même sphère civilisationnelle, des faits suivants.
Le 18 janvier, Lucilia Semedo de Veiga, en détention préventive à Fresnes, est décédée. Elle avait 28 ans, était mère d’un enfant de 11 ans. Depuis plusieurs mois, elle souffrait de maux de têtes, de nausées, de vertiges, d’évanouissements, mais malgré ses demandes orales et écrites d’examens médicaux, ne recevait pour tout soin que du Doliprane. Elle continuait à travailler, s’affaiblissant au vu de tous, détenues et encadrement. Dans l’après-midi du 17, elle demande en vain à l’infirmière à être hospitalisée. A 4 heures du matin, elle pleure et se tord de douleur. Sa codétenue, Samira Moreira de Pigna, alerte une surveillante, qui n’ouvre pas la porte et déclare qu’il faut attendre le matin. A 7 heures, Lucilia ne peut pas se lever ; Samira insiste, les surveillantes répondent que l’infirmière est prévenue. A 11 heures, la paralysie gagne Lucilia. A midi, elle perd conscience. Samira hurle. L’infirmière arrive. A 15 heures enfin, Lucilia est transportée à l’hôpital, où elle meurt. Malgré les pressions et les sanctions, 46 détenues rédigent une pétition, « cri de douleur, de colère et d’alerte » qu’elles réussissent à faire passer à l’extérieur ; l’Observatoire international des prisons alerte les autorités sanitaires et judiciaires et la sénatrice communiste Nicole Borvo saisit la Commission Nationale de Déontologie et de Sécurité.
Non assistance à personne en danger, négligence monstrueuse, mépris insondable… mais peut-être aussi stratégie administrative ?... On sera en effet édifié de savoir que la Cour des Comptes s’est tout récemment interrogée sur « l’utilité » de l’hôpital pénitentiaire de Fresnes, préconisant sa fermeture : presque moitié moins de journées d’hospitalisation en 10 ans, « la moitié des étages désaffectée, des chambres transformées en vestiaires, en bureaux, en espaces de rangement ou lieux de réunions », un bloc opératoire qui « ne réunit pas les conditions de sécurité sanitaire ». Méthode pour supprimer un hôpital pénitentiaire ? Ne pas y envoyer les malades…
On a laissé crever Lucilia comme un chien, pourrait-on dire. On se tromperait ; la comparaison serait encore trop flatteuse : dans nos contrées, un chien malade est généralement conduit chez le vétérinaire, et si son propriétaire ne lui administre pas les soins adéquats, il peut même être poursuivi en justice. C’est pour l’exemple ce qu’il est advenu l’an dernier à deux Anglais, les frères Derek et David Benton, pour avoir… trop richement nourri leur Labrador Rusty. La Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals, après avoir retiré l’obèse animal à ses maîtres, a porté plainte contre eux. Lors du procès, l’avocate des Benton a remarqué qu’habituellement on ne poursuivait pas même les parents d’enfants en surpoids ; elle a également noté que les 3000 £ dépensées par la RSPCA pour faire maigrir Rusty était une charge que tous les propriétaires de chiens ne pouvaient se permettre. Le tribunal a condamné les Benton à payer chacun 250 £ à la RSPCA mais leur a restitué leur chien, qui n’est cependant « pas autorisé à reprendre le poids perdu » ; l’association le surveille donc de près. A la suite de la médiatisation de ce procès, de nombreux propriétaires d’animaux de compagnie, d’un bout à l’autre de la Grande-Bretagne, ont contacté l’avocate en exprimant la crainte d’être poursuivis à cause de la surcharge pondérale de leur protégé.
Que peut-il donc bien se passer dans l’organisation psychique collective, quand il devient normal de laisser mourir une femme malade sans lui porter secours, de poursuivre en justice les propriétaires d’un chien trop gros, d’utiliser pour lui redonner la ligne 3000 £ de médicaments et croquettes de régime, ou de constater en soupirant, entre la poire et le fromage, que les habitants d’Haïti mangent des galettes de boue mélangée d’eau croupie ?... Pas d’apparence, pas de décor, pas de voile ne se levant que pour en révéler d’autres : une vérité si sèche et si dure que l’on s’y cogne jusqu’à en être étourdi. Face à elle, nul raffinement théorique, voire nulle promesse révolutionnaire ne peut prétendre au même éclat sombre de réalité. « Il n’y a que le réel », dit Clément Rosset, « et c’est à partir de lui qu’il faut travailler, et non à partir de la conception illusoire d’un monde parfait, si nous voulons avoir quelque chance de produire des améliorations ». Et si l’on commençait par ne jamais s’habituer à l’infamie ni à la déshumanisation, à gratter régulièrement nos croûtes d’indignation, à entretenir consciencieusement le sens du réel, et à marcher avec le vertige ?
20:44 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, communication, faits divers
17.01.2008
SDF
La pluie cingle le trottoir comme un fouet languide ; les reflets colorés d’un autre monde, ceux des miroirs et du bonheur, y scintillent telles des promesses. Quand je lève les yeux vers le ciel, plus noir qu’un soleil d’éclipse, les fines gouttes en ribambelle éclatent sur ma peau comme des châtiments légers. Je marche sans m’arrêter, habillée d’eau, de vent, de sanglots muets et de hoquets sourds. Je me perds évidemment, puisque je me perds partout ; les rues et les routes, quand bien même il s’agit de celles que j’ai déjà empruntées, restent pour moi des parcours inexplorés et ésotériques, dont par saccades d’oubli insensé, je ne reconnais brusquement rien ; question d'architecture neuronale, sans doute… Je préfère cependant me dire que l’inédit, et non l’habitude, est par atavisme mon ordinaire. Le sens de l’orientation n’a pour moi aucun sens et ne s’oriente que sur l’incertain.
Ce soir, cette infirmité m’arrange. Je n’ai pas envie de me retrouver, je n’ai plus envie qu’on me trouve. Je marche au même rythme que le sang cogne à mon oreille. Je croise des passants au hasard, silhouettes erratiques et troublées que je ne devine qu’à peine car mes yeux se noient dans des flaques trop chaudes. Je suis si fatiguée que je continue de marcher pour ne pas crouler comme un sac, mais tantôt il n’y aura plus pour avancer que mes jambes et ma colonne vertébrale ; le reste aura coulé sur l’asphalte. Je pleure en riant de moi : je suis un cliché ambulant, un poncif de cinéma, une réalité facile. Une femme assombrie qui larmoie en marchant dans la rue d’hiver d’une petite ville grise de pessimisme ; pas de quoi se pousser du coude. Je ne suis pas si triste, d’ailleurs : on n’est profondément lugubre que dans l’abandon ultime, lorsque la mort ou le détachement définitif d’un être qui vous tenait par le cœur vous en arrache en partant un ventricule. Tant qu’on continue à se tenir avec lui vifs et droits, on ne peint qu’à touches légères le versant ombreux de la morosité.
C’est du moins ce dont j’essaie de me persuader par bouffées de raisonnement spécieux. Et quand on n’est plus rien, plus rien qu’un sigle sec sous lequel les puissants dissimulent le dénuement qu’ils façonnent, lorsque l’existence éclate comme une noix sèche dans un étau de migraine, la tristesse n’est-elle pas encapsulée dans son pain, dans son eau, dans son air, dans sa pensée et son corps ? Comment fait-on pour bouger, pour exister, pour durer ? Ressent-on encore de temps à autre un subtil frisson de joie, une maigre nuée d’apaisement ?... C’est alors que j’aperçois justement, à quelques mètres sur le trottoir à reflets d’eau grasse, épaisse de la souillure de la ville, un corps à genoux, figé comme une borne. Il n’a rien de droit, et on ne sait s’il est vif ; écrasé sur ses jambes repliés et ses pieds rentrés, le dos courbé tel une prière trop lourde, la tête attachant à la poitrine comme si le cou n’abritait plus de vertèbres, les bras collés au corps telle une statue inachevée, emballé plutôt qu’habillé dans un paquet de hardes moirées de crasse, il fond lentement sous la pluie et l’indifférence du monde vertical, qui passe sans un regard.
Je m’arrête, ma peine soudainement aspirée par cette totale nudité de l’être, ce laminage impitoyable de l’identité, qui semble avoir effacé jusqu’au sexe du gisant voûté, jusqu’à la douleur de ce dur agenouillement ; homme ou femme, jeune ou âgé, on ne sait. A son côté se délite un petit carton trempé où luisent, comme la condamnation de notre facticité commune, les quelques piécettes triviales qui ne le sauveront pas du néant où il sombre sans bruit. De l’argent, de l’addition, du nombre, il n’en a plus cure. Le seul chiffre qu’il sait est ce Deux poignant des humains à genoux, qu’il forme avec son corps comme s’il n’était d’autre immobilité possible ; deux jambes, deux bras, deux morts : celle qui l’attend, et celle qu’il endure.
Happée par une curiosité honteuse, je détaille cette figure à la dignité souffletée. Tout en mesurant pleinement que sa détresse, et tout autant l’habituation qu’elle suscite aux yeux du monde, creusent une plaie d’infamie, une vieille sagesse populacière, celle qui enjoint de se contenter de tout puisque plus piteux que soi se découvre toujours sous nos semelles, me monte un instant à la tête. Secouant mon apathie, je cherche dans mon sac de quoi soulager pour le moins notre fragment coutumier de conscience charitable. Mais une silhouette en manteau sombre me devance ; ce n’est pas une pièce, mais un billet que l’homme déploie. Se penchant vers le damné du trottoir, il lui soulève un bras et glisse son don dans la morne main entrouverte. L’autre, décollant le menton de ses côtes, lève lentement sa tête coiffée du bonnet de laine qui avale ses oreilles, révélant enfin un visage de lune, pâle et renflé de trop de nuits froides ; le pénitent blessé est une femme. De ses yeux mi-fermés sourd un halo bleu vague, mais son âge semble s’être définitivement perdu dans le cachot de son infortune.
18:20 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : SDF
08.01.2008
Physique du couple
(Suite de la géométrie)
C’est alors que des mathématiques nous glissons lui et moi à la physique. Saviez-vous que les sciences dures parlent de chairs moelleuses et d’amour ? C’est pourtant ce qui se chante derrière formules, théories et théorèmes ; en physique moléculaire, en mécanique quantique, en cosmologie, n’est-il pas sans cesse question de corps ?... Quoi d’étonnant ? L’humain ne peut penser la matière qu’au moyen de la sienne, à travers la grille de lecture de sa propre architecture cellulaire. « On pense comme on voit, on pense ce qu’on voit », disait Gaston Bachelard (« La formation de l’esprit scientifique »). « Ce que nous croyons nos pensées fondamentales sur le monde sont souvent des confidences sur la jeunesse de notre esprit (« La psychanalyse du feu »). Chaque corps est un univers au sein de l’univers, et des analogies fondamentales se trament entre notre intimité et la vastitude infinie ou indéfinie.
Bercé par l’impatience et l’espoir réciproques qu’est le désir, le couple et ses deux âmes expérimentent, contrôlent, hasardent et embrassent ainsi une foule de principes… L’effet Casimir, par exemple, démontré lorsque deux plaques conductrices, placées très près l’une de l’autre, se collent irrésistiblement et qu’un atome placé entre elles se fait lumière et chatoiement : le vide n’est pas le rien ; saturé d’énergie, il est le siège de puissants phénomènes vibratoires. Ainsi de nos deux corps qui s’attirent. Le vide entre eux n’est pas une substance, mais un état et une force. Il y naît une clarté, une vérité qui flambe au rythme de nos sangs.
Le temps et l’espace du couple, pas plus que ceux de la relativité restreinte, ne sont des absolus figés dans une gangue indifférente ; ils se modifient en se mêlant l’un à l’autre : les caresses s’étalent sur la surface satinée de la peau, en direction de l’attente, temps approximatif qui hésite, s’atermoie, ou s’accélère soudainement pour enfin s’épancher. Les briques fondamentales de ma matière, suggère la théorie des cordes, ne sont pas des particules mais de minuscules membranes trémulantes : c’est ainsi que jouée par un musicien talentueux, je frissonne comme une guitare. Glissant alors sans y songer dans la relativité générale, la trame de l’espace-temps, suprêmement sensible, se déforme, emprunte un chemin courbe telle la cambrure d’un dos cintré de saisissement. Happés par la gravitation, nous nous abandonnons à l’attraction universelle des corps, et notre chute n’en est pas une puisque nous nous posons finalement l’un sur l’autre dans une pluie de tendresse.
Mais ce que je préfère est l’étude des principes fondamentaux de la physique quantique. On la dit fort complexe, donc nous réservons généralement pour la suite ses ultimes développements… A la fois onde et corpuscule, moi-même et toutes les autres, je tangue alors au gré d’une délicieuse vague indécise, portée par un assouvissement irrésolu qu’on souhaite en même temps atteindre et ne jamais atteindre et dont on ne peut épuiser la réalité. Il est possible alors qu’un étrange phénomène se produise : nous nous retrouvons intriqués comme deux particules quantiques ; dans un certain sens subtil, nous formons un seul système ; ce qui affecte l’un agit sur l’autre : je le tiens, il me tient, mais par le cœur...
14:15 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : physique, relativité, mécanique quantique, couple, amour
17.12.2007
Géométrie du couple
J’aime énormément ce « Baiser » byzantinement orfévré en 1907 par Gustav Klimt. Se détachant sur une poussière d’étoiles, posés sur un tapis de fleurs, enveloppés dans une houppelande d’or gonflée telle la bulle protectrice de leur tendresse, collant étroitement leurs rectangles et leurs ronds, un homme et une femme archétypaux s’étreignent, toute douceur bue. Son visage à elle est offert et serein comme celui d’une idole, laissant à ses mains et ses doigts délicats le soin de se cambrer pour parler de son bonheur. Son visage à lui, en un raccourci magistral, montre que les angles et arêtes mâles dont il est composé s’accommodent le mieux du monde avec une toison d’agneau noir emperlée de gentianes. Ce tableau me parle de ce qu’il y a en même temps de plus difficile et de plus réjouissant à faire au monde : un couple. Pas un couple postiche, pas un couple protocolaire, ni un couple cannibale. Un couple amoureux, heureux, ataraxique en somme.
La tâche est souvent rude : les rectangles et les ronds ne sont pas toujours faits pour s’entendre. Les rectangles piquent, égratignent de leurs pointes, et du fait de leur conformation, donnent souvent l’impression d’avancer aussi aisément que des roues carrées : la charrette en est toute secouée, mais continue cahin-caha sa progression têtue. Les ronds glissent et enveloppent aisément, se gonflent tant qu’ils peuvent, mais au risque de crever parfois comme des cloques… Forcément, le rond que je suis ne peut que s’interroger sur l’étrange structure du rectangle, et estimer qu’il y a toujours au moins un angle qui gagnerait à être raboté : trop égocentrique, trop infantile, trop cyclothymique, trop irascible, trop lâche, trop machiste, trop volage, ou trop formaliste, cela dépend des rectangles – à la malchanceuse qui tomberait sur un spécimen doté de tous ces éléments à la fois, il est conseillé, à moins d’être éventuellement dotée de la patience multimillénaire d’une déesse-mère, de le rapporter au magasin…
Le volage « traînant tous les cœurs après soi », comme le décrit Phèdre, lorsqu'il est dangereusement doublé d’un égocentrique, fait par exemple un drôle d’oiseau. Michel Onfray, dans le premier tome de son Journal hédoniste (« Le Désir d’être un volcan »), confie être de cette espèce. Après avoir détaillé, d’une plume joliment imagée mais volontiers caricaturale, les modèles de femmes qu’il a pratiqués, il explique que toujours, au retour des « pérégrinations » qui l’ont fait « aborder des contrées hospitalières ou sinistres, séduisantes ou désespérantes », « une Pénélope fut là qui jamais ne jugea, jamais ne méprisa, toujours tissa sa toile en attendant que je revienne au port, mouillé, trempé, fourbu. » Il ne peut ainsi éviter« la malédiction et la damnation qu’avec la certitude qu’au retour des mers déchaînées, des vagues prêtes à le submerger, Pénélope sera là. Et qu’au fond noir et humide de la tombe c’est avec elle et avec nulle autre qu’il voudra partager l’éternité. Bien sûr », conclue-t-il, vaguement scrupuleux, « tout cela n’est pas sans cruauté ni sans indélicatesse pour qui patiente au port, mais nul homme n’a choisi l’errance, pas plus la souffrance. Il est tout juste choisi par elle. D’où sur ce point mon intraitable mélancolie »… Quelle tragédie ! Voyez donc ce pauvre pélerin, « choisi » par l’infidélité, obligé par quelque maléfice de s’y conformer, qui « souffre » tant de s’ébattre avec toutes dames et damoiselles à sa convenance puis de rentrer se mettre les pieds au chaud sur le ventre de sa bonne Pénélope, à qui il aura bien causé du chagrin, ma foi, mais enfin que vaut la souffrance de la femme trompée face à celle d’un priapique philosophe ? Chanceuse doit-elle encore s’estimer, puisque c’est à elle qu’il abandonnera définitivement, pour son personnel usage, son corps disputé, mais seulement lorsqu’il sera inutilisable et rongé aux asticots - il n’y a pas de raison de ne pas en profiter jusqu’au bout... On rêve qu’un jour la Pénélope de ce mélancolique séducteur, penseur antilibéral mais bourgeois domestique hypocrite, lui claque sa toile à la figure et l’envoie moisir tout seul pour l’éternité… Moi, un rectangle comme ça, j’avoue que je l’éparpillerais bien en confettis façon puzzle…
Heureusement pour notre équilibre mental, tous ne sont pas aussi navrants. Certains ne jurent que par les sentiments qu’ils nous vouent, et ne mettent pas flamberge au vent devant une chair, fut-elle plus fraîche que la nôtre, ne portant pas notre odeur sui generis. Pour perfectionner la figure, on aimerait, outre épointer certains angles, les doter a contrario d’une ou deux bosses supplémentaires : par exemple, gonfler leur production hormonale d’empathie pour leur permettre de mieux appréhender l’effet que leurs paroles ou leurs actes ont sur autrui.
Mais la rotondité reste féminine ; il y a des petites choses quotidiennes que les rectangles ne sauront jamais faire, donc autant en prendre courageusement son parti : en vrac, disposer correctement la serviette mouillée sur le radiateur prévu à cet usage, refermer les placards et les boîtes de café, laisser les WC dans le même état où ils les ont trouvés, effectuer leurs 50% de tâches ménagères sans bougonner, se réveiller affable d’une sieste postprandiale, ou traduire en langage articulé leurs émois et angoisses intérieurs… Broutilles, évidemment, que certains savent amplement compenser. Celui qui est capable de pleurer des pétales de rose lorsqu’il a quelque chose à se faire pardonner est digne de notre amour…
Ah, l’amour, la jolie bête aux yeux fiévreux. C’est bien pour lui installer une tanière agréable qu’on fait couple, non ?... Amour, quand tu nous tiens… tout le reste se fait la malle, aurais-je envie de dire si je me laissais aller à quelque ironie. Je n’aurais pas forcément tort, si j’en crois Alain de Botton (« Petite philosophie de l’amour ») : « l’amour devrait s’apprécier sans que l’on tombe dans un optimisme ou un pessimisme dogmatiques, sans que l’on en vienne à bâtir toute une philosophie sur nos propres craintes ou une éthique sur nos propres déceptions. L’amour est là pour fournir à l’esprit analytique une certaine humilité et le convaincre que, quelque effort qu’il puisse faire pour atteindre des certitudes immuables, […] l’analyse est toujours entachée d’erreurs - et donc toujours aux confins de l’ironie. » L’amour, réfractaire aux tentatives de conceptualisation, se laisse difficilement ferrer par la pensée rationnelle ; la philosophie, frustrée, le traite donc plutôt durement, le coiffant d’un bonnet d’illusion ou de stratégie sociale. « Aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités », soupçonne Pascal (« Pensées »). Qu’il me soit permis d’introduire un léger doute : si Blaise avait raison, les salauds ne vaudraient pas un pet de lapin et se verraient systématiquement dédaignés ; chacun, et surtout chacune, savent pourtant que ce n’est pas le cas… Le débinage s’aggrave avec un Rousseau misogyne : « le moral de l’amour est un sentiment factice ; né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir » (« Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes »). Les sciences, de leur côté, le réduisent aux modifications subtiles de la chimie du cerveau, à un avantage sélectif et à l’instinct reproductif de l’espèce… Rien de bien folichon.
Mais l’amour n’est pas chien : il pardonne volontiers à tous les entrepreneurs en dénigrement, étant donné qu’après plusieurs millénaires d’usage intensif, on n’a encore rien trouvé de mieux comme agrément existentiel. L’amour peut donc revêtir le statut d’une singularité de plein droit. Certes, il lui arrive de se dissoudre, se déchirer, tomber en cendres, et le temps qu’il prend alors pour mourir tout à fait est douleur et lacération. Mais le couple qui prend soin de son amour a cependant compris qu’il s’offrait pour le moins une bonne grosse tranche d’enchantement du monde. A cette fin, j’ai moi aussi adopté un rectangle. Et lorsqu’il me donne un baiser de Klimt, j’ai l’impression que lui se bombant, et moi m’étirant, on tend à épouser la forme de l’autre...
20:30 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : couple, amour, philosophie, peinture, Klimt
26.11.2007
Viole de gambe, brouillard et nostalgie
Chacun ses faiblesses : l’une des miennes prend corps au son de la viole de gambe, le matin, au fond de la brume normande… Voici le tableau : je roule à petite vitesse, sur une étroite route perçant le bocage ; le brouillard joue de l’estompe sur les haies, les pâtures et les troupeaux figés dans l’humidité du petit matin, émoussant uniformément le vert profond de ce pays de pluie, et le lecteur CD de la voiture me restitue, au volume le plus ample que le confort de mes tympans autorise, la bande originale du chef-d’œuvre d’Alain Corneau « Tous les matins du monde », film sur la transmission, les amours perdues, la consolation de la musique et les choses enfuies – « Je suis un imposteur et je ne vaux rien. J'ai ambitionné le néant, j'ai récolté le néant. Du sucre, des louis… et la honte. Lui, il était la musique. Il a tout regardé du monde avec la grande flamme du flambeau qu'on allume en mourant. Je ne suis pas venu à bout de son désir… J'avais un maître. Les ombres l'ont pris. Il s'appelait Monsieur de Sainte Colombe… » commence à raconter Marin Marais, et nous voici doucement mais sûrement crucifiés pour le temps du film et bien au-delà -. Dans l’habitacle, la viole de Monsieur de Sainte Colombe, sous les doigts et l’archet de Jordi Savall, vibre de sa grave voix de ventre, et la profondeur, la passion, l’humilité et les regrets ainsi exhalés s’en viennent épouser la brume, s’enrouler dans la langueur du paysage, imprégner la structure du réel, et prise dans ce que Vladimir Jankélévitch appelait « la géographie pathétique de la nostalgie », inexorablement je chavire…
Nostalgie du temps comme de l’espace. La seconde est toutefois plus bénigne que la première : les lieux délicieux où j’ai un moment posé ma vie n’ont pas disparu et peuvent se retrouver, mais ce que je fus alors moi-même n’est plus, cousu dans le tissu du passé. Kant observait que devant le pays natal retrouvé, les nostalgiques sont déçus car « en vérité ils n’ont pu ramener leur jeunesse ». La distance temporelle est en effet la pire. Le véritable objet de la nostalgie n’est pas l’absence, mais la mémoire. Etrange sentiment ; dangereux parce que doucereux et discret, on ne se méfie pas assez de sa réelle puissance : rehaussé par la mélancolie sonore d’une viole de gambe et l’amertume suave d’une campagne satinée d’eau, il peut durablement saturer l’esprit.
Avant que le plaisir douloureux qu’il procure ne pèse inconsidérément sur celui de vivre, il faut essayer de le comprendre. Pour cela il y a ainsi Jankélévitch, le philosophe musicologue ; c’est de la lenteur, remarque-t-il, qu’émerge la nostalgie : « contrastant avec l'allegro, qui a toute l'allégresse, toute l'alacrité de l'espérance futuriste, l'adagio du regret traîne avec soi la mélancolie du souvenir inconsolable »(1). La faute à la viole poignante de Monsieur de Sainte Colombe ?... La nostalgie naît de l’évocation, de la contemplation, de la suspension du mouvement ; une injection de doubles croches me redonnerait-elle donc quelque euphorie ?... Mais en me laissant pénétrer par d’autres notes plus prestes de la même époque, je ne fais que prolonger mon alanguissement : quel mystère recèle donc la musique française du XVIIème siècle, outre les compositeurs précités, Lully, Delalande, Couperin, Dumont ? Comment sont-ils parvenus à traduire en sons les contrastes abyssaux de leur époque, à les introduire, tels des passagers clandestins, dans leurs œuvres de cour ou d’église ? La musique louis-quatorzienne m’émeut intensément parce qu’elle est secrètement tramée de mélancolie ; elle semble tout à la fois, de manière étonnamment simultanée, majesté ostentatoire et sourde tristesse, sans nul doute parce que sous Louis XIV, la France était grande et la majorité des Français était gueuse.
Pour résoudre mes problèmes d’adaptation au présent, je ne peux donc me fier entièrement à la musique. J’ai donc encore besoin de Jankélévitch : on ne peut rétrograder, nous explique-t-il, mais on est libre. L’irréversible n’admet qu’un seul remède : le consentement joyeux à notre finitude, et donc à l’avenir. Par conséquent, pauvre cloche, me dis-je en me flanquant moralement un coup de pied aux fesses, assez dégringolé la gamme de la viole de gambe, foin des complaintes stériles et en avant toute, une botte de sept lieues à chaque pied. Et s’il le faut, voilà de quoi prendre exemple : « j'ai toujours trouvé la réalité plus nourrissante que les mirages; or les choses qui existaient pour moi avec le plus d'évidence, c'était celles que je possédais: la valeur que je leur accordais me défendait contre les déceptions, les nostalgies, les regrets », proclame vigoureusement Simone de Beauvoir. (2)
Ce discours volontariste n’a cependant qu’une efficacité éphémère. Plus j’avance, plus me pèse la contingence de nos existences : aucun « dessein intelligent » n’y gouverne ; doutes, hésitations, hasards, facticités diverses… « Il n'y a pas de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors », écrit Pascal. J’aurais tout aussi bien pu ne pas être : la contingence est une absence de nécessité ; notre existence, ainsi remarque Sartre, n’est donc qu’absurdité et ne peut se définir qu’au prix d’un grand effort : « il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de l'existentialisme. C'est aussi ce qu'on appelle la subjectivité, et que l'on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l'homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table? Car nous voulons dire que l'homme existe d'abord, c'est-à-dire que l'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. L'homme est d'abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur; rien n'existe préalablement à ce projet; rien n'est au ciel intelligible, et l'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être » (3)… Fort bien, jetons, projetons, puisque sans cela je ne suis que chou-fleur, avant qu’une grande fatigue aquoiboniste ne me prenne de tous ces efforts, jets et crachats existentiels… Nous ne décidons ni de naître ni de finir, mais sommes-nous du moins responsables de ce que nous faisons entre deux ? Ces chemins qu’on a parfois le sentiment de prendre en toute hardiesse, les a-t-on décidé ? De quels évènements fortuits, ou de quelle partie de notre psyché sommes-nous plutôt le jouet ? Etre et jouer à être, d’ailleurs, est-ce la même chose ? Est-ce que je suis cette fille légèrement décalée ou est-ce que je m’amuse à l’être ? Et quand j’aime, est-ce que j’ai seulement besoin d’aimer ?...
Entraînée ainsi fort loin par le scepticisme du climat normand et par la neurasthénie de la viole, voici que ma mélancolie se reflète jusque dans le regard brun des vaches qui me fixent, d’une mine perplexe, lorsque je m’approche de leurs enclos barbelés ; commères, elles viennent toujours examiner de près qui s’en vient les saluer et les plaindre à voix haute de se trimballer en permanence avec des nichons gonflés comme des ballons – mais peut-être suis-je la seule dans le coin à m'adresser à elles en ces termes… Je m’en repars avec cette saleté de nostalgie accrochée à mes semelles avec la boue, et pour ne rien arranger, je repense en boucle à une vision magnifiquement tragique de Pascal Quignard, auteur de « Tous les matins du monde », insérée dans le livret du CD susdit : « l’art est si étrange. La survie est si étrange. Nous commençons par manger nos mères dans leur ventre. Puis dans leur lait. Nous dérobons leur langue à partir de leur regard. Nous sommes tous des voleurs. Nous inventons le sens en répondant à leurs sourires. S’instruire c’est sucer les os des cadavres, les trouer, souffler dans la mort de ceux qui nous précèdent. Vivre c’est parasiter les œuvres, les ruines des œuvres, le souvenir des œuvres. Nous vivons entourés d’hallucinations qui trompent mal la carence ou l’absence. Nous sommes tous précaires et désynchronisés. Nous commençons trop tôt. Nous mourons tous avant de mûrir. L’originaire est toujours invisible. Les vrais messages transitent dans les corps à l’insu de ceux qui les échangent. »
Ma nostalgie prend alors un visage connu et aimé : celui de ma grand-mère maternelle, partie récemment – doux euphémisme. Grâce à son art dans lequel d’autres soufflent, j’entends toujours la voix de Monsieur de Sainte-Colombe, mais je n’entends plus celle de ma grand-mère. Je me souviens pourtant de ce qu’elle se plaisait fréquemment à dire : « je suis immortelle, puisque j’ai une descendance. » C’était si joli, mais tellement vain : la conscience est entièrement soluble dans la transmission héréditaire de notre patrimoine génétique. Bien qu’à un saut maternel près, je sois issue de son ventre, la conscience de ma grand-mère ne s’abrite pas en moi, et à trois ou quatre générations en arrière, le passé efface jusqu’aux noms et à la réalité consumée de nos aïeux, comme cette brume tenace massacre l’horizon à coups d’oublis.
Du bleu, du blanc, du ciel, du large, du net, du haut, de la découpe bien franche, ce serait enfin un contraste plaisant… : j’ai aus






