18.11.2009
Ecrire à la hache
Un souvenir de grâce, précieux petit morceau de durée et de conscience, s'écrit non pour le conserver, l'esprit étant cathédrale de mémoire qui n'oublie qu'à grand peine, non pour l'épingler comme papillon de collection d'un maigre trait descriptif. On l'écrit pour en sucer plus lentement la moelle, le jouer sur une scène moquettée de mots d'émoi, le repeindre de frais en crayons suaves, ou le poser sur une page souple comme tapis volant pour y balader un peu l'esprit des autres...
Mon fils a trois ans, cet âge de petit pain chaud où l'enfant absorbe jusqu'aux os l'amour qu'on lui tend d'un cœur ravi. Je l'emmène se promener, comme chaque jour, en lui fredonnant un lai de mille ans, au flanc bienveillant de la montagne qui abrite le petit chalet de bois verni, bravement planté à 1700 mètres d'altitude, où je vis avec son père, nos trente ans et nos trente chiens de traîneaux. L'automne respire tranquillement en sa fin toute proche. Une source translucide et glacée jaillit en vocalises de cristal de la prairie où nous nous arrêtons. La jeune chienne samoyède, blanche et douce comme le parfum de laine de sa fourrure, danse et jappe de gaieté. Autour de nous, se déploient la vastitude de la vallée, la netteté des crêtes, la rousseur tendre de la forêt de mélèzes, la fraîcheur des jours annonciateurs de neige. Mon enfant contemple gravement cette splendeur qui touche jusqu'aux larmes du ventre et nous embrasse tous deux. Dans ses petites mains écartées en étoiles et serrées l'une contre l'autre, repose une dernière orchidée sauvage oubliée par le froid. Sa joue de pastel, ronde, parfaite, se découpe sur le paysage, une mèche fine s'arrondit vers ses yeux, se prolongeant dans l'arc précis de ses cils, en harmonie plus profonde encore que la beauté des sommets. Je suis alors saisie d'une joie si dense qu'elle s'enroule aussitôt en manteau d'éternel. Tous les instants ultérieurs de ma vie, je l'apprends là par évidence, ne l'égaleront jamais.
« La phrase la plus tendre doit s'écrire à la hache », pose Christian Bobin, le sorcier des mots, dans son dernier opus. Or donc je m'y essaie, sans trop savoir ce qu'il en coûte, sans trop juger ce qu'il en goutte, creusant, pour ciseler le souvenir, dans la chair de cette joie dont la force même fut pour moi douleur. Je m'y essaie un peu, avec la sotte prétention peut-être qu'elle en est digne un brin, pour l'entourer d'un écrin de plume que je suspends à ce léger fil, sur lequel d'autres yeux aimablement se posent.
Yeux qui regardent aussi, à l'aventure ou à l'habitude, leurs propres mains palpiter pour écrire; des notes, des idées, des vers, des histoires, des réflexions, des cris, des colères, des tendresses ; une fois, quelquefois, souvent, tous les jours ou toutes les nuits. Etres finis, nous traçons des lettres et des mots en nombres finis, mais c'est une diversité infinie qu'à nous tous, les vivants et les morts, nous enfantons. Nous écrivons ce qui est échu, en nous ou autour de nous, mais assurément aussi ce qui ne sera jamais : nous écrivons les souvenirs d'esprits qui n'existent qu'en l'abri du nôtre. Nous sommes des récits de peau qui inventons des récits de possible.
On écrit pour soi, seul à jamais dans le fond de son être, des choses adonnées aux tiroirs, que liront seulement, peut-être, un fils, petit-fils ou collatéral, un soir prochain où nous ne serons même plus des ombres, un matin lointain où nous ne serons même plus des noms; il s'en émouvra ou s'en moquera, selon la sensibilité, la curiosité, la cruauté du temps.
On écrit pour les autres, en imaginant un collier de visages travaillés par nos mots, des choses espérées laisser quelque trace, que liront peut-être d'inconnus amis tentés d'écouter notre voix d'encre leur parler un peu, d'un chuchotement de page qui se tourne, des heurs, malheurs et énigmes de notre humanité commune, de l'opacité et de l'étendue des choses.
J'écris pour moi, pour vous. J'écris parce que juchés sur l'épaisseur de nos mots, ces petits paquets troublants poursuivis, retenus, meulés, ajustés jusqu'à la vérité, on est un peu plus grand que soi. J'écris pour la solitude et le partage, la nostalgie et l'empathie, pour mieux jouir de l'image du monde, le voiler et le dévoiler. J'écris par fidélité à ce qui demande à sortir du silence.
Mais j'écris aussi pour ce qui ne pourra jamais l'être; on ne peut presque jamais écrire les choses indicibles; de ces choses où le tremblement de larmes d'enfant brûle à l'acide un cœur de mère.
Alors j'écris pour ne pas les geindre.
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16.10.2009
Un mètre soixante-huit de chose en soi
Il est des matins pâles où une brume trop lente accrochée à mes cils, je me pique le doigt aux clochers pointus. C'est une douleur si douce que pour en pleurer il faut se déguiser de pluie; tandis que des gouttes minces comme aiguilles molles jouent à se jeter au sol en glissant sur mes joues, j'inspire à petits coups tranquilles un esprit silencieux de gris fondu, de vert trempé, de pommes à cidre et de renard feutré. Un paysage ni grandiose, ni tragique, dépourvu de laideur comme d'enthousiasme, tissé de la nostalgie subtile que soufflerait à quelque oreille attentive le ronflement régulier d'une cheminée de pierre ou la gravité simple d'une vieille viole de gambe. Un pays sans âge qui délicatement s'excuse, avec une grâce surannée, de n'être pas plus beau. Un pays pour philosophe parce que seuls s'y admirent les fugaces et merveilleux petits détails du monde auxquels nos yeux et rien d'autre confèrent sens et beauté. Un pays sérieux, où l'on travaille bien à l'intérieur de son cœur et de sa maison parce que l'extérieur, aqueux, vague et venteux, y est inclément - le soleil, fêtard cru et trop érotique, ne s'y plaît guère. Même lorsque son ciel timide, en quelque occasion d'été, ose enfin déposer ses hardes, il ne saurait se résoudre à usurper un authentique manteau de roi. Le bleu, la liberté ou l'amour, on les suggère, on ne les force pas.
Ces matins, figés en une sidération muette, comme les haies raidies de leurs arbres emmurés, s'en viennent étroitement enlacer les regrets, et la tristesse invitée se fait couche accueillante où je m'abandonne. J'y entre doucement, sans franchir le moindre seuil, car un temps de passage, inquantifiable et insconcient, m'y conduit. Ni désespoir fétide au couvercle noir, ni angoisse effrayante aux cheveux de serpents; rien pour grimacer, sangloter, se frapper le front, se haïr le moi, se tuer un peu. C'est un nuage confortable, un édredon chaud ; on s'y roule, réfugie, acclimate, anesthésie, atrophie. La pensée lentement s'assoupit, le corps freine, la bouche ploie, les yeux à demi fermés perdent le reflet des fenêtres. On sent que l'on vit mais en soupir, en sépia, à pas de loche, en quart de ton, en mode stase... On n'est pas très bien, mais on n'est pas très mal, alors on y trouve du bon... Même la mémoire, cette furie aux deux visages, commence à somnoler dans un angle de soi : a-t-on un jour résonné d'exaltation ou de chagrin ?... A-t-on lui, a-ton ri, couru plus vite que sa vie, doré par la passion d'un visage ? Glapi comme un chien sous les morsures d'un loup ? Ressemblé à une aile folâtre de papillon ou un bloc dense de misère ?... Certainement, mais envahie d'oubli par la fatigue grise, il me semble perdre jusqu'à la connaissance de l'endroit de mon esprit où appuyer pour souffrir ou pour rire encore... L'existence suffit, l'Etre est parfait, se dit-on alors en stoïcien d'occasion.
Tissée de cette tristesse, peinte à ce pessimisme, voilà même que je trouve des grâces à Schopenhauer, le grand philosophe dépressif qui nous gifla d'un sec « la volonté singulière d'un individu n'a qu'une existence illusoire, elle est de toutes parts immergée dans le jeu infini et absurde d'une réalité qui la dépasse et finit par la détruire » (Le Monde comme volonté et comme représentation). Je me laisserais presque séduire par ses conseils en renoncement : veut-on une méthode pour se libérer de la tyrannie de la Volonté, ce vouloir-vivre qui anime toute chose jusqu'au plus infime élément chimique, cette puissance aveugle et inconsciente de la vie dont nous sommes les pantins et qui nous laisse toujours insatisfaits puisqu'elle ne tend à rien d'autre qu'à sa propre affirmation ?... Alors il faut opter pour la contemplation esthétique et désintéressée du spectacle de la nature, et l'élimination du désir, ce maître insatiable. Je caresse cet idéal d'ascétisme en me laissant dériver, portée par la ténacité des nuages et la monotonie cristalline du son de la rivière, vers l'envie de rien et la jonction au tout...
Mais que fait Schopenhauer de ma carcasse, encore hésitante à se noyer dans cette douce liquéfaction bouddhique ? J'apprends que ce corps lui-même est instrument de révélation, source de compréhension de l'Etre : ce que nous percevons par notre expérience du monde, ce sont les phénomènes, les représentations subjectives, et non les choses en soi, postulait Kant; mais notre corps n'est pas un simple phénomène, poursuit Schopenhauer, puisque nous en avons une expérience interne, une connaissance immédiate. Rentrant en nous-mêmes, nous pouvons ainsi percevoir que cette petite chose en soi qui est notre être se manifeste principalement comme vouloir-vivre; partant de là, nous comprenons que tout ce qui existe est de même essence. « Le corps entier n'est que la Volonté - objectivée, c'est-à-dire devenue perceptible. » Par conséquent, pensée et corps ne font qu'un; « l'acte volontaire et l'action du corps ne sont pas deux phénomènes objectifs différents, reliés par la causalité. (...) Ils ne sont qu'un seul et même fait; seulement ce fait nous est donné de deux façons différentes : d'un côté immédiatement, de l'autre comme représentation sensible. »
Cette indulgente réhabilitation de mon mètre soixante-huit de chose en soi me sort inopinément de mon bain poisseux de torpeur; l'implication que j'y vois, me suggérant de fixer Schopenhauer dans les yeux pour finalement le contourner, me frotte le cuir : on ne se sauve pas seulement par la tête, mais aussi par le corps. Mon esprit, dont je m'étais minutieusement entraînée à faire une forteresse, me repliant, lorsque le reste fait mal, dans le donjon imprenable de mon intellect, la chambre blindée des concepts, s'est laissé malgré tout inondé, le traître, par l'eau indifférente de la petite mort par habitude. Mais puisque mon corps est la représentation sensible de mon esprit, je lui offre la direction des opérations et le soin de représenter une apparence. L'esprit est l'idée du corps, prétend aussi Spinoza ? Suis-je donc mon corps ? Voyons cela. La tête baissée, le menton en avant, les épaules dégagées, les yeux levés jusqu'à la limite des possibilités de la gymnastique oculaire, répétant tout haut que les coups nous renforcent au lieu de nous abattre, on n'est plus guère image de tristesse... Mais peut-être spectacle de sottise : je me trouve si grotesque, telle une Carolyn Burnham (de l'excellent American Beauty) hurlant en boucle « I refuse to be a victim » sur une cassette de coaching, que j'en ris...
Le subterfuge n'est donc pas si vain : mieux vaut l'auto-dérision que l'auto-apitoiement. De cette onde de colère jouée, je parviens à conserver le sentiment qu'aucune morsure de loup ne démantèlera jamais l'intégrité de mon esprit, prévenu contre le pourrissement interne de l'insidieux dégoût. Je laisse Schopenhauer déprimer tout son soûl; ma volonté n'est pas plus illusoire que le monde ! Je sors pour vérifier comment cette humeur s'oxyde à l'air. Je me pique encore à un clocher pointu, mais je suce la larme de sang. J'ai un peu froid, mais je ne sais plus où j'ai posé mon édredon chaud. Au cœur d'un nouveau matin pâle, j'enfouis mon visage dans les nuages puis l'essuie pour en nettoyer les traces, car j'ai compris qu'il nous faut accepter cette vérité-là : on n'est pas fait seulement de ce qu'on a, mais aussi de ce qu'on a perdu.
16:12 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (37) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, tristesse, volonté, schopenhauer, kant, spinoza, normandie
30.08.2009
Récit en mineur
Une chambre aux volets clos. Un lit d'enfant aux couvertures remontées, si soigneusement bordé qu'on le dirait vide. La fillette qui y dort gigote bien peu dans son sommeil. Elle ne dérange d'ailleurs rien ni personne. Surtout pas sa mère, qui dans la chambre d'à côté, pleure, lit, dort par défaut. Elle s'applique à ne jamais rien lui demander, à ne lui exprimer aucun menu désir, aucune légère exigence d'enfant ; tout ce qu'elle pourrait souhaiter, lui semble-t-il, viendrait alourdir le fardeau quotidien et apparemment accepté de sa mère, s'ajouter au labeur d'ilote qui lui semble par fatalité dévolu : endosser la présence d'airain de son père, ce petit être lourd comme un tyran, égoïste comme un soleil, tueur d'esprit.
L'enfant ne sait pas, assurément, qu'on pourrait le juger coupable de harcèlement, torture morale, et autre artisanat de la destruction d'autrui ; cela lui servirait bien peu, de toute façon, d'apprendre que son père est condamnable au regard de quelques spécialistes des relations humaines. Pour elle, c'est simplement une bête cruelle.
Elle l'a compris avant même de savoir mettre beaucoup de mots dans sa tête. Elle n'en laisse rien paraître. Pour les autres, c'est une enfant parfaite. Mais l'intérieur de son être encore neuf se consume d'une brûlure qu'elle ne sait pas nommer. Mesure-t-on la désolation des enfants trop immatures pour verbaliser leurs peines, pour se sauver par le langage ?
Elle n'a donc que les cauchemars. Elle en fait presque chaque nuit. Aussi répugne-t-elle à s'endormir, sans l'avouer évidemment puisqu'elle se fouette l'échine à passer dans l'enfance sans contrarier quiconque. Elle s'essaie, seule dans l'obscurité, à tenir sa conscience et ses yeux ouverts, mais elle est trop jeune encore pour l'insomnie et son corps la vainc rapidement. Quelquefois, quand elle parvient malgré tout à rester éveillée, elle se lève et s'en va, à petits pas nus et sournois, le long du couloir aux pieds glacés, épier le mystère des adultes assis dans le salon devant le poste de télévision ou le silence opaque de leur mésentente. Il lui semble que vus de dos, ignorant sa présence, leur regard de ronce ou de lac momentanément absent, ils trahiront peut-être un jour les raisons noires qui les font si mal vivre.
Presque chaque soir, en se couchant, elle prie Dieu, selon les formules ânonnées dans cette offense à l'éducation qu'on appelle une école catholique. Elle commence par prier sagement pour ceux qu'elle aime beaucoup, ce qui fait peu de monde, et pour les pauvres. Puis elle prie pour que son père disparaisse. Elle mesure bien la vilénie de cette demande, mais elle doute, de toute manière, de l'efficacité de ses prières. Dieu lui paraît beaucoup trop occupé, à surveiller l'univers, pour se soucier des souhaits d'amour ou de mort d'une enfant seule dans son lit familier.
Les deux cauchemars les plus fréquents concernent sa mère. Dans l'un, elle se voit avec elle sur une plage, englouties toutes deux par une vague immense, et le dernier regard que sa mère lui lance avant qu'elles ne soient happées est une déflagration de détresse qui explose à sa conscience soudain attisée. L'autre fable symbolique n'a pas davantage pitié d'elle : dans une pièce carrelée d'un jaune malveillant, elle assiste, impuissante et figée, au meurtre de sa mère par son père, une mise à mort d'abattoir avec dépeçage et couteau. Des nuits de tombeau, trop adultes pour une ou deux toutes petites poignées d'années.
Ces cauchemars l'éveillent en la giflant d'une terreur glacée, qui lui refuse tout mouvement et jusqu'à la possibilité d'un cri, mais jamais elle n'appellerait. Elle est seule pour guerroyer contre la peur, pour lui enjoindre de s'éloigner. Sans le savoir, elle apprend ainsi à supporter la solitude indépassable de l'être, à se construire en tant que sujet, à ne pas quêter dans le regard d'autrui la permission de vivre ou de choisir. A ce moment, cependant, cette victoire d'équilibriste est encore loin d'être acquise.
Mais il y a l'amour, têtu, prudent, grattant doucement à la porte : sa mère l'aime immensément, à sa façon inquiète, tendre, dépressive, soumise. Son père l'aimerait à sa façon de propriétaire de chiot attendrissant qui réussit des tours, de marionnette fétiche dont on commande bras et jambes. Il n'a pas compris que son enfant ne devrait pas être le pantin de Gepetto, ni son épouse un docile décrottoir à semelles : cet homme cultivé et professionnellement brillant est en amour un complet analphabète. La bête a probablement été rendue cruelle.
La fillette ne pleure jamais. Elle sait si bien se contenir qu'elle ignore si elle possède quelque part une source de larmes. Elle fait bonne figure en toutes circonstances. Ses résultats scolaires sont excellents. Elle volette avec application sur les touches du piano et le parquet des cours de danse. Ses doigts sont agiles et ses pointes bien tendues. Fort polie, elle parle posément, sans timidité, le regard droit comme une flèche. Elle attire à son père nombre de compliments qu'il ne mérite en rien.
Mais personne n'a compris pourquoi, de temps à autre, elle mutile calmement ses poupées à coups de ciseaux. Personne ne s'est aperçu qu'elle s'applique parfois tout autant, sous prétexte de se promener avec eux dans la cour de l'école, à serrer les mains des plus jeunes bambins de maternelle jusqu'à les faire pleurer. Elle souffre pour le petit qu'elle martyrise, s'en déteste, mais une force féroce ferme ses doigts en étau, tandis qu'elle se sent couler à pic dans l'innocence stupéfaite et trempée qui la fixe de ses yeux agrandis. Personne ne lui a dit que si la violence ouatée qu'on lui fait entrer dans la gorge ne s'échappait de temps à autre de son corps, elle l'étoufferait jusqu'au coeur.
***
Plus le temps éloigne de l'enfance, plus elle prend sur le filtre de la mémoire des couleurs avariées, signes d'une part notable de toxicité ; il faut pour cela porter le nombre exact de décennies nécessaire à l'acquisition du goût pour son passé comme des instruments pour le critiquer. Plus jeune, on est trop occupé à jouir de sa liberté neuve pour s'attarder à autopsier les années où l'on en était dépourvu ; plus vieux, le niveau de nostalgie monte au point de submerger la lucidité et de faire de l'enfance un paradis englouti, fut-il factice.
Peut-être fait-on tous un jour un récit d'enfance, que ce soit à la première ou à la troisième personne, par écrit ou en paroles, pour établir une distance salutaire, imaginer qu'il s'agit d'un autre, le parer d'un quelconque sens, en clore le chapitre, pardonner aux invariants de la nature humaine et pointer la part culturelle profondément corrigible. « Tout blesse, le souvenir est une plaie purulente », écrivait Nietzsche (Ecce homo). Voire... Peut-être devient-on véritablement et sans recours adulte lorsqu'on cesse d'en caresser jusqu'à la cicatrice.
15:06 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (41) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enfance, mémoire, nietszsche
28.07.2009
Le coeur de la forteresse
Vivre signifie se mouvoir, emprunter un chemin, être engagé dans un processus temporel. La pensée bute pourtant sur le temps, cette dimension invisible qui profondément nous pétrit, nous fait naître et nous tue, dont on peut appréhender les effets, jamais l'essence. Mais à l'intérieur de notre corps, ce temps discret se fait chair : le cœur le scande en petits battements têtus. Oreilles bouchées, paume sur la poitrine, on écoute ou l'on touche la cadence sanguine de nos intimes secondes; on mesure la vie qui coule, qui parcourt sa durée inconnue, à infimes degrés s'épuise, et le cœur périssable nous martèle qu'il n'y a que cela, rien que cela, ici et maintenant, ce présent parfait parce qu'il n'y en a pas d'autre, aucun ailleurs différent, aucune autre réalité pire ou préférable. Cette humaine finitude n'est cependant pas misère, manque ou défaut par rapport à un introuvable Absolu divin - a le premier postulé Kant -, mais condition même de notre perception, par conséquent de notre réflexion. Notre sensibilité n'est donc pas l'origine regrettable d'erreurs de l'esprit, mais le matériau de construction de l'esprit. Elle est racine, non parasite.
Ainsi sommes-nous bâtis pour saisir le provisoire de l'être, en ressentir de l'effroi et par intermittences le perdre. Mais sous le tapis épais des soucis et des jours, nous oublions aussi combien il faut nécessairement goûter ce présent unique, sans se projeter sans cesse dans le futur, le non advenu, le néant, sans oblitérer la suave fugacité de l'instant à force de compter sur la teneur de tous ceux qu'on n'a pas encore vécu. Le bonheur est un idéal de l'imagination, non de la raison, affirme Kant. Considérer principalement ce qui manque rend aveugle à la compréhension de ce qu'on est. Remettre à chaque lendemain la jouissance de vivre revient à hâter son absence, puis à ne savourer que bien peu et trop tard, en le barbouillant de regrets, seulement ce qui a fui; alors « on ne vit pas pour vivre, mais pour avoir vécu, c'est à dire pour être plus proche de la mort », déplore le philosophe et romancier italien Claudio Magris. Mais en prenant quelques leçons pratiques chez Epicure - les philosophies antiques étant avant tout des modes de vie -, on fait l'apprentissage concret du consentement à l'instant. Puisque le hasard, la contingence sont les conditions du monde, le simple privilège d'exister fournit de quoi durablement se réjouir, coïncider harmonieusement avec soi sans aspirer à plus. Nourrir la pensée en cultivant le goût du présent, de la joie, de la beauté ; utiliser notre raison pour identifier le nécessaire, apaiser l'impatience de l'espoir et l'insatisfaction du désir, être enfin ''présents'' à nous-mêmes.
Entre se satisfaire de peu et se contenter de rien, jouir de la simplicité de l'instant et s'assujettir à n'importe quelle incidence, la lisière n'est toutefois pas toujours bien nette. La paix existentielle du Carpe Diem, dès qu'on franchit le seuil des stoïcismes - le laïc, qui encourage à supporter calmement toute souffrance, ou les religieux, qui promettent une absurde compensation post-mortem à qui aura en masochiste chéri sa misère -, prend un désagréable arrière-goût de soumission, particulièrement lorsqu'on aborde les prolongements collectifs des questionnements individuels.
Alors comment cheminer entre sagesse et résignation ? Entre sérénité et renoncement ? Entre peu vouloir et tout accepter ?...
Se projeter dans l'avenir est une des pierres angulaires de notre conscience : nous ne sommes pas prisonniers du temps de l'expérience, contrairement à l'animal, coincé dans un présent immuable ; l'évolution génétique n'est pas l'histoire. Jouir seulement du présent est un bonheur non humain. S'imaginer un destin, se placer dans le récit de ce qui n'existe pas encore, fait partie de la puissance d'être de l'homme. S'il en est empêché, s'il se trouve par exemple maintenu dans le temps indéfini de la survie quotidienne, géhenne perpétuellement réinitialisée, son humanité est écornée - la pitié de droite nourrit éventuellement le SDF, l'abriterait de force comme un chien en refuge, confortablement vautrée sur l'inégalité qui le produit -. L'individu a des conditions de possibilités; il lui faut des supports objectifs - et notamment des droits sociaux - pour exister sans être soumis à autrui ou à la quête permanente de subsistance. Sans quoi l'existence n'est plus une trajectoire personnelle dont on peut faire sens, mais une accumulation absurde d'instants pénibles.
Dans notre monde où nous sommes les premières générations, depuis l'invention du nucléaire, depuis le constat de la préapocalypse environnementale, à craindre à bon droit une prochaine extinction humaine et à devoir tenter de l'empêcher, se polariser sur le présent pour tranquillement en jubiler est une attitude socialement myope et politiquement conservatrice. Le présent est précieux lorsqu'il est globalement acceptable ; mais sacraliser n'importe quel réel revient à instaurer une dictature de l'instant qui fige la dialectique historique et légitime les systèmes de domination. « Nous avons besoin d'une pensée utopique qui soit tout à la fois anti-totalitaire et non sceptique », proclame Claudio Magris. Négliger de conjecturer sur les conséquences de nos actes, liquider d'un méfiant haussement d'épaule toute possibilité révolutionnaire de transformation de nos sociétés, sont des fléaux mous qui nous tueront peut-être. L'épicurien moderne, adepte fondé d'une faible consommation, ne peut prôner la décroissance sans omettre de pointer que nous sommes extrêmement inégaux devant le raisonnable à atteindre : le miséreux est un stoïque forcé, le nanti un hédoniste volontaire.
Nous avons besoin de la subtilité de l'équilibre, de la justesse du mixage. La pensée et la connaissance - a fortiori l'opinion -, explique Kant, ne sont pas contemplation passive d'idées qui leur sont préexistantes, mais actes de construction permanente qui ne doivent jamais se couper de l'expérience. Or celle-ci nous amène forcément le désenchantement : exister est une perfection, mais aucun parcours individuel, aucune communauté, aucun système n'est parfait; il faut continuellement amender l'organisation politique et sociale, se colleter au réel pour l'améliorer. L'espoir est une passion triste, nous prévient Spinoza, car il se couple toujours du désespoir justifié ou fantasmé du présent, et de la crainte d'un avenir où ce que nous désirons n'adviendrait jamais. L'idéalisme individuel ou collectif est donc source de souffrances et de déceptions. La liberté de pensée et d'action est aussi une condition de possibilité de l'individu, et un critère de légitimité pour toute organisation politique; la tentation de la table rase, l'illusion de reconstruire à tout prix (à tout prix humain) sur un monceau de ruines une société paradisiaque, sont dangereuses. « Si nous perdons la crainte, si nous ne sommes plus menés par l'émulation et les passions tristes », affirme en conséquence le commentateur de Spinoza Olivier Pourriol, « nous ne serons plus jamais esclaves, et formerons une société d'hommes raisonnables qui, débarrassés d'espoir et de crainte, associent leurs puissances pour développer celle de chacun ». Tout pourfendeur d'utopie est un utopiste...
Espérer peu pour soi paraît sage, mais espérer peu pour tous prend la couleur de la servitude : ne risque-t-on pas de se résoudre à subir ? Tout ce qui est, n'est pas destin. L'idéal est inatteignable, pas inapprochable. « Ce qui dépend de toi, c'est d'accepter ou non ce qui ne dépend pas de toi », écrit Marc Aurèle. Encore faut-il redéfinir l'étendue de ce qui dépend de nous. Il se peut que de nos jours on n'ait plus d'autre choix, devant la violence et l'emballement mortifères des effets de l'exploitation, que l'urgence insurgée : pour que nos descendants jouissent un jour de leur présence au monde, encore faudra-t-il qu'il en subsiste quelques-uns... « L'heure n'est plus à la contemplation du monde », estime le philosophe Charles Pépin. Les sagesses antiques de l'acceptation « fleurissent toujours dans les périodes de crise historique ou politique. [Elles] retrouvent une actualité aujourd'hui que nous avons perdu foi en la politique, aujourd'hui que nous doutons de notre monde dévoré par l'économique. » Pour les Anciens, le bonheur consistait, essentiellement par la contemplation, à trouver sa place dans la vérité close et immobile du cosmos. Mais de nos jours, nous savons l'univers infini ou indéfini, en extension constante sans que nous comprenions vraiment pourquoi, peuplé d'une quantité d'astres vertigineuse. « Difficile de trouver son bonheur dans la compréhension du monde quand sa vérité nous échappe », conclue Charles Pépin. « Nous, modernes, cherchons notre bonheur dans la transformation du monde et non dans son acceptation. (...) Agir, pour nous, ce n'est donc plus s'agiter, c'est œuvrer. (...) Réfléchir, c'est s'inscrire dans le mouvement, préparer l'action, en mesurer l'effet. »
La sensation immédiate ne doit jamais se mépriser, mais elle ne suffit pas; nous ne pouvons enchaîner les expériences sans ressentir l'angoisse de la vacuité. Un stade supérieur d'existence consiste à nous inscrire dans une continuité à laquelle nous pouvons donner du sens, quitte à sacrifier certains plaisirs; mais la projection continuelle, de buts en buts, conduit aussi au désespoir sans repos de l'inassouvissement. Au stade ultime nous n'avons donc que la transcendance... Celle que nous pouvons nous conférer à nous-mêmes, hors de toute aliénation religieuse, solidement campés, cœur battant, dans la forteresse ultime de notre esprit, propriété émergente de matière fragile mais puissance de désir infinie... Notre bonheur est de poursuivre le bonheur, notre espoir de trouver des raisons d'espérer.
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30.06.2009
Microfiction nocturne
(Suite de SDF)
Je reprends mon errance à petits pas élimés. Peu à peu, les passants et les lumières s'amenuisent ; sans y veiller, la ville m'a lâchée. La plage dure du trottoir s'est interrompue sous la poussée morose d'une herbe de banlieue, marquant l'orée d'une crainte nocturne diffuse comme jadis la corne du bois réveillait la frontière du pays des loups. Je marche où personne n'est censé le faire : qui déambulerait le soir le long d'une voie rapide abrutie de bruit et ourlée d'un maigre tapis vert bâtard ? Un automobiliste en panne ou une ridicule hébétée.
Voitures et camions me frôlent en klaxonnant, leurs phares malveillants braqués sur mes yeux cuisants, tapissés de pleurs séchés. La sensation d'être incongrue au bord de cette route hostile, plus que la crainte d'être heurtée par un véhicule indifférent ou agressée par un conducteur vicieux, me force enfin à chercher un refuge. Je m'allonge péniblement sous un barbelé acerbe, descend un fossé piquant, rejoignant le pré humide et amer, plus obscur que la nuit veuve de lune, qui en lisière de ville hésite encore entre pâture de campagne et impersonnalité de faubourg. Les phares dessinent près de moi les racines dénudées d'un arbre qui s'accroche encore courageusement au talus roidement taillé au godet de fer. Cette tanière sommaire est pour moi.
Je me glisse sous les racines, arrondis mon dos contre la paroi de terre, désagréablement piquetée de cailloux mais plus sèche que la végétation alentour trempée d'eau sombre, et replie les genoux, m'efforçant de ne pas dépasser de la voûte à l'odeur noueuse ; me suis-je suffisamment recroquevillée, niée, enterrée, oubliée aux yeux des autres ? C'est précisément ce qu'il me fallait pour me punir d'être moi-même et m'en inspirer une pitié attendrie. Je me suis effacée dans le sol, et les voitures continuent de vrombir au-dessus de ma tête, leurs occupants se déplacer jusqu'à leur destination ; rien n'indique que ce lieu trop vague et cette nuit froide bordée d'anonymat contiennent toute ma personne humaine, mon corps, ma conscience, tout ce qui en ce monde pèse en tant que moi, porte mon nom et me pense. Je réalise enfin pour de bon une rêverie qui m'étreint lorsque je me sens rétrécir : me trouver un petit refuge, y entourer étroitement ma tristesse, quelle qu'elle soit, et m'y perdre, comme un elfe miniature dans le trou de ver d'un chapeau de champignon, autrement dit un enfant malheureux dans son lit familier.
Hors ma poitrine qui se soulève le strict nécessaire, je me perds volontairement dans une immobilité minérale ; je me concentre sur la négation de mes membres, puis du reste de mon corps, et en égare peu à peu la réalité. Les hurlements intermittents de la circulation et le cliquetis doucereux de la pluie s'estompent ; le temps se fait oublier. Je n'existe plus que dans un nœud serré de pensées en boucles, itératives et monotones, comme échappées d'un délire de fièvre. Mais des frissons enfin me secouent. Ma peau trop propre se rebelle malgré moi contre le froid. L'image de la femme du trottoir s'invite alors à nouveau dans mon trou : je ne l'ai pas vue trembler. Sans doute a-t-elle cessé de lutter, résignée jusqu'aux cellules. Par comparaison et malgré mon application à scier les cordes de ma douleur, je ne suis qu'un désespoir amateur.
En conséquence, je dois me dresser et lever la tête vers le vide masqué de noir. Je n'ai qu'un choix artificiel : je vis tant bien que mal, mais je vis ; l'ocre et la pierre qui m'entourent ne peuvent se mêler de force à ma chair ; emplir une fosse de terre une fois sera déjà, je ne sais quand, bien assez pour un seul corps. J'ai l'obligation, pour ne pas injurier la réelle misère, de continuer à marcher avec le tourbillon vorace qui s'ouvre en moi comme un œil étonné. Il est sans fond, sans bord, sans pitié. Il est partout et je ne suis rien. Mon moi se dissout, rongé par ses dents de ver. Etre soi ? Parfois, je ne sais plus le faire.
Je n'ignore pas que je ne suis pas la seule. Je suis humaine, je porte donc en moi ma déréliction : savoir que la vie s'endure et ne dure pas.
Je me relève avec peine, l'esprit aussi gourd que le corps, et reprends le chemin des hommes. Malgré ma faiblesse, je n'ai pas envie de rentrer dans mes habitudes. La forme pâle cloutée au trottoir ne quitte pas ma mémoire ; je l'y enveloppe et l'y berce étroitement, comme dans l'édredon chaud qu'elle ne possède pas. Je retourne en ville, occupée à penser cette femme, guidée seulement par mes pas instinctifs et harassés. Je voudrais savoir son nom, l'histoire de sa chute. Je me reproche ma trop faible compassion : pourquoi n'ai-je pas tenté de l'aider ? Après le don de douceur et de papier de l'homme au manteau, je n'ai pas même osé installer un sourire sur mon visage et quelques pièces sur sa supplique cartonnée. L'homme a fait mieux que moi, mais pas plus que moi il n'a emporté la femme dans l'abri de ses bras et de son foyer. Pourquoi sommes-nous incapables de gêner notre quotidien en offrant hospitalité, à l'impromptu, à celui qui n'a plus de lit ni de bonsoir ? Dégoût du sale, crainte de l'inconnu, de la violence envisageable de sa misère ou de sa folie, répugnance à déchirer pour qui est étranger l'enveloppe de notre intimité ; nos raisons sont admissibles au regard de l'humain, et insuffisantes à cette même aune.
La possibilité de les piétiner, en ce soir stupide qui se cherche une issue, s'impose à moi comme une bravade. Je ressens une urgence à aider la femme au bonnet, une honte pointue à n'avoir rien fait pour elle, ce qui aurait été aussi pertinent pour moi puisque donner de soi conduit à recevoir : accueillir une petite preuve étonnée mais ravie d'être estimable à son propre regard, ce censeur trop aisément aveuglé qui s'en revanche à coups d'étrivières les soirs sans fard où l'on s'épouvante soi-même. Certificat d'humanité bien temporaire mais qui permet, non de s'aimer vu qu'on s'on aime déjà - n'est-on pas contraint, pour vivre, de se chérir jusqu'aux croûtes ? -, d'y rajouter deux nobles consonnes et de s'admirer un peu.
Je retrouve la rue où j'ai contemplé la femme au bonnet, la boutique close devant laquelle elle était rivée. J'essaie bien de l'y voir encore, mais dois convenir, la déception aux yeux, qu'elle a disparu. Où est-elle allée ? Se plier sous quel carton, sur quel banc, quelle couche de fer ou de toile ? Où la chercher ? La perspective de rentrer sans l'avoir secourue me devient à l'instant même haïssable.
Le découragement me fait alors vaciller sous son poids de fonte ; où ai-je déposé ma légèreté, mon plaisir à vivre, la colère qui me charpente lorsqu'il faut se redresser sous les salves d'épines ?... La tentation me reprend de m'abandonner de même à l'horizontalité du sol, mais j'ai décidé, d'accord avec le tas que je faisais sous l'arbre, de m'en refuser la permission, moi qui aie une maison, une chambre, un lit, un amour et une famille.
La femme au bonnet... L'homme au manteau... Leur image brasille dans mon esprit ; le surnom que je leur ai donné clapote sur mes lèvres. Un lien léger mais lucide me semble les unir. Peut-être est-il riche de ce qu'il lui a pris, peut-être le sait-il, en a-t-il confusément honte, peut-être a-t-il voulu s'en repentir, l'en consoler. Mais je ne parviens pas à me représenter cet homme comme un spéculateur cupide, un parachutiste d'or et de fange : un argentier cousu de fatuité et d'égoïsme aurait-il glissé une si souple tendresse au cœur de son embrassade ?...
Je vais rentrer. Je reviendrai demain. Elle sera peut-être là, à quêter un morceau de survie sans un regard pour ceux qui l'effacent.
Désarçonnant ce qu'on sort de soi durant la nuit, la parenthèse de silence, le temps suspendu du déversoir et de l'écriture, avant la déchirure du matin où l'on pose le loup noir pour remettre, selon le cas, un masque d'églantine, de farine ou de sang. Ne serions-nous donc que fictions, pages blanches écrites par les plumes et les poignards des autres, gommées, barbouillées et regrattées sans cesse, manuscrits de chair et d'imaginaire qui finissent un jour par s'en déliter d'usure ? Cherche-t-on toute sa vie une vérité de l'être qui comme un animal cruellement facétieux, ne se laisse parfois approcher que pour mieux nous fuir ?...
Faut-il refuser l'espoir, cette passion triste selon Spinoza, pour entendre un air intermittent de sérénité ? Peut-être suffit-il seulement de le dégager de toute gangue d'illusion. Mieux vaut vivre notre vie qu'un paradis d'ombres.
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24.04.2009
Cave Canem, Cave Hominem
Les décrets d'application de la loi sur la rétention de sûreté, vouée à traiter le cas de condamnés considérés comme dangereux à l'issue de leur peine, et ceux de la dernière loi concernant les chiens catégorisés dangereux, sont parus en novembre dernier. Si cette synchronie n'est assurément qu'une coïncidence, les motivations à l'origine de ces innovations pour les chiens et les hommes sur lesquels les pouvoirs politique et médiatique focalisent les hantises sécuritaires de l'opinion publique, semblent obéir au même sous-texte idéologique, les unes seulement en avance sur les autres.
La vive propension qu'a montrée le présent gouvernement à rapidement produire et faire voter des textes de loi à chaque fait divers médiatiquement important, constitue un piètre usage des instances républicaines. Certes, il est de la responsabilité des pouvoirs législatif et exécutif de remédier aux dysfonctionnements sociaux, d'élaborer les conditions efficientes de l'abaissement des risques menaçant la sécurité collective. Mais légiférer dans l'urgence en instrumentalisant l'émotivité populaire plutôt qu'en la dépassant, se soustrait à la distanciation nécessaire au raisonnement, au débat et à l'analyse que l'on est en droit d'attendre de l'activité gouvernementale. Cette stratégie d'emballement conduit à étourdir l'opinion sous une avalanche de textes, à brutaliser l'institution législative et à élaborer des lois nombreuses, inadaptées voire liberticides.
L'indispensable empathie à témoigner aux victimes de crimes et d'accidents ne doit pas être la seule compétence à développer pour comprendre et décider. Si l'émotion collective, aussi légitime soit-elle, acquiert avec l'encouragement des représentants de l'Etat la préséance systématique sur la réflexion, la justification généralisée de l'autodéfense - par conséquent le chaos social contre lequel les stratégies sécuritaires prétendent lutter - fait figure de suite logique. C'est une politique démagogique et antidémocratique que celle qui réagit plutôt qu'agit, use de la victime comme d'un étendard, prétend faire de la singularité un critère universel - ce qui conduit à produire une nouvelle loi à chaque cas particulier dépassant le précédent. De cette précipitation et de cette surenchère, la justice sort en haillons et l'arbitraire en manteau de roi.
Les lois sur la prévention de la délinquance, la récidive, la comparution pénale des aliénés, la rétention de sûreté sont de cette farine, édictées en réaction à des faits divers pénibles ayant fortement excité le corps médiatique. C'est particulièrement le cas aussi des propositions et lois successives qui en 2007 et 2008 (1) ont visé les chiens dits dangereux - catégories créées par une loi de 1999 malgré la désapprobation des acteurs de la sphère cynophile, de la santé et de la protection animales -, et alourdi les contraintes liées à leur possession sans s'interroger sérieusement sur les causes diverses des morsures accidentelles. Mais les similitudes à mettre en perspective ne s'arrêtent pas là.
Au sein des professions médicale et judiciaire, de nombreuses voix se sont élevées contre la loi de rétention de sûreté du 25 février 2008 ; à l'occasion de la sortie de ses décrets d'application le 4 novembre dernier, un collectif de praticiens a lancé une pétition invitant les experts psychiatres à ne pas participer à sa mise en œuvre et s'insurgeant contre le principe qui la charpente : la dangerosité potentielle qui caractériserait certaines personnes ayant terminé de purger une peine égale ou supérieure à 15 ans de prison pour des crimes sur mineurs ou des crimes aggravés sur majeurs. Décider en commission d'enfermer pour un temps peut-être indéterminé des ex-détenus, non aliénés puisque non placés en hôpital psychiatrique, pour des faits qu'ils n'ont pas commis mais qu'ils seraient susceptibles de commettre à l'avenir, prend en effet une sombre couleur d'anticipation (aux deux sens du terme) à la « Minority Report ». Alors même que les moyens suffisants ne sont pas consentis pour assurer des soins psychologiques aux détenus qui le nécessitent, que la surpopulation carcérale induit une péjoration de leur état, on entreprend la punition, non du réel, mais de l'irréalisé, non de l'avéré, mais du possible.
Or cette notion de dangerosité virtuelle est la pierre angulaire de l'arsenal législatif anti-chiens. Les deux catégories de chiens dits dangereux (1ère catégorie « chiens d'attaque », 2ème catégorie « chiens de garde ou de défense »), qui ne correspondent à aucune nomenclature scientifique ou usuelle, rassemblent des races et des morphotypes qui seraient potentiellement dangereux, génétiquement programmés pour exprimer de l'agressivité envers l'homme. Zootechniciens et responsables cynophiles ont en vain démontré, données éthologiques, statistiques et comparatives à l'appui, l'inanité de cette discrimination au faciès canin qui ne tient aucun compte de la socialisation, de l'éducation, des conditions de vie de chaque animal, puisqu'elle a été maintenue dans la dernière loi. Mais outre cela, celle-ci autorise les maires et les préfets à contraindre les propriétaires de n'importe quel chien à faire évaluer par un examen médical sommaire la dangerosité potentielle de leur animal - en cas de mauvais résultat, celui-ci peut être saisi et euthanasié, n'aurait-il même jamais couru après un chat ou une poule (2).
Comme si le chien domestique, qui accompagne et assiste étroitement l'homme depuis 14000 ans environ, dont l'existence même est un produit des sociétés humaines, devenait par principe une anomalie dont il faudrait désormais se méfier.
Comme si avec la rétention de sûreté, les peines-plancher, les indignes conditions de détention, l'aggravation des sanctions contre les mineurs, les tentatives pour identifier dès la petite enfance des potentialités criminelles, la régulation spatiale et temporelle du délinquant finissait par se mêler étroitement à son essence.
A quoi s'ajoutent les graves élucubrations présidentielles sur un déterminisme biologique de la pédophilie (3). Nous y sommes : des chiens génétiquement dangereux ; des hommes génétiquement dangereux.
De cas limites, on fait une norme. Le réel - l'espèce canine est généralement peu dangereuse (4) , cède la place au fantasme - tous les chiens à partir d'une taille moyenne sont potentiellement dangereux et par conséquent redoutables. Dans la législation comme dans l'opinion publique, se produit similairement un autre glissement d'appréciation très sensible : tout criminel est potentiellement un fou, tout fou potentiellement un criminel. Ce sont tous les condamnés pour crime ou viol ayant purgé leur peine que la rétention de sûreté invite la population à craindre. La législation a créé une catégorisation déterministe du danger chez le chien comme chez l'homme. Lors de leur procès (5), certains condamnés à 15 ans de prison pourront donc être décrétés potentiellement récidivistes, d'autres non - avant qu'un crime bien médiatique commis par tel récidiviste précédemment condamné à 10 ans « n'oblige » un jour à étendre le champ d'application de la loi...
Il est fréquent d'ailleurs que les pédophiles et criminels récidivistes soient désignés selon une terminologie animale ; « prédateur » est couramment employé. Les chiens catégorisés sont présentés par les médias généralistes comme des bombes à retardement sur pattes, suscitant ainsi la terreur ou au contraire une attirance trouble de la part de personnes qui se valoriseront de les dominer, alors que les chiens mordeurs de tout morphotype sont souvent des animaux en souffrance ou grave carence éducative. Le traitement médiatique des affaires de pédophiles et d'assassins n'est pas éloigné, faisant de ces criminels des puissances diaboliques et des génies du mal, figures susceptibles d'inspirer à certains une fascination morbide et qui correspondent peu à ce qu'ils apparaissent au regard des spécialistes qui les examinent (6).
Les défenseurs de ces lois pour les chiens et les hommes utilisent le même écran argumentaire : la protection des citoyens. Mais bien au-delà de cette mission, dans les deux cas se tend progressivement une volonté de circonscrire tout risque, potentialité, éventualité, qui prend le tour d'une pathologie sociale inquiétante. Lutter contre les conditions qui induisent les accidents et les crimes ne signifie pas que l'on puisse prévoir et empêcher jusqu'au degré zéro de la contingence. Qu'est-ce enfin que prétendre contrôler tout le champ des possibles, si ce n'est une folie totalitaire ? Si ce n'est nier le temps, l'histoire, la complexité, tenter de figer la société dans un carcan insufférable censé incarner un monde idéal qui n'existe pas ?
Pour le chien comme pour l'homme, une peine sans infraction. Pour animaliser l'humain, ne dirait-on pas qu'il suffit de piocher des idées dans la législation et les pratiques concernant son commensal ?... Le libéralisme pour la finance, la domestication pour les consciences : une monstrueuse entreprise de régulation, avec le ciment gluant de la peur entretenue de monstres dentus, concupiscents ou fanatiques pour s'assurer le silence de multitudes, est à l'œuvre : la Société de Contrôle, tueuse d'esprit. « Nous assistons alors, impuissants, à l'élaboration de règles visant à organiser le ''parc humain'' - pour reprendre l'expression du philosophe Peter Sloterdjik - aux conséquences immenses », écrivait Jean-Luc Pujo dans le numéro 6 du Sarkophage ; visant à le ficher, le trier, le catégoriser, le pucer, l'identifier par ADN, l'empêcher de se mixer - en témoigne l'incroyable durcissement des contraintes administratives visant actuellement les couples franco-étrangers. Classique et banal pour les cheptels d'animaux sélectionnés. Inadmissible pour les êtres humains.
Pour les détenus comme pour les chiens, c'est sur une évaluation médico-psychologique menée par des experts, psychiatres dans le premier cas, vétérinaires agréés par les préfets dans le second, que la législation fait reposer le diagnostic décisif, aux allures de pronostic, de cette dangerosité (7). C'est une responsabilité que de nombreux psychiatres refusent d'assumer, s'élevant contre l'instrumentalisation du savoir médical en pouvoir prédictif, affirmant que le couplage systématique entre crime et maladie est une idéologie et non un fait, et que ce dispositif ne règlera en rien le problème des criminels récidivants mais permettra, au nom du principe de précaution, d'incarcérer de plus en plus de condamnés en fin de peine - la première mouture de la loi visait d'ailleurs seulement les agresseurs sexuels. On se demande en outre à quelle aune sera jaugée cette « dangerosité très probable » alors qu'en matière de crimes, le taux de récidive est très faible (8).
A certains éléments près, les mêmes critiques peuvent être adressées à l'évaluation comportementale visant l'ensemble de la population canine. Non que l'importance des deux questions soit égale ; mais il appert qu'elles reçoivent un traitement proche. La législation animale servirait-elle donc ainsi de laboratoire à la nôtre ? Il serait alors instructif d'observer tout ce qui se fait déjà pour nos compagnons à quatre pattes... La loi précitée du 20 juin 2008 a instauré une journée de formation pour les maîtres des chiens catégorisés, nécessaire pour obtenir, outre les contraintes précédemment établies, un obligatoire permis de détention ; notons que depuis le 1er septembre dernier, chez nos voisins helvètes, il faut une formation et un permis pour la possession de n'importe quel chien. L'éducation canine, exercée en club ou chez des professionnels, est une discipline parfaitement utile. Mais sommes-nous donc tous destinés à demander permission pour avoir un chien ? Nous faudra-t-il un jour passer aussi une formation et recevoir un permis pour nos enfants ? Boutade ? Cauchemar futuriste ?... Voire.
La formation est déjà une réalité. Quatre cent parents d'élèves scolarisés en sixième dans l'académie de Créteil, après avoir assisté à trois conférences préparatoires, ont effectué à partir de janvier, par petits groupes, une formation de 50 à 90 heures. Parmi les thèmes abordés, l'heure du coucher, l'utilisation des ordinateurs et des consoles. Ce « coaching parental » est à présent proposé également par des structures privées, supposées enseigner aux parents l'organisation et la communication familiales. Et bientôt des cours pour expliquer comment témoigner de l'amour à son enfant ?... Considérons en outre ces deux faits qui se sont déroulés en 2007 en Grande-Bretagne : deux frères ont été condamnés en justice parce que leur labrador était trop gros. Un garçonnet obèse a failli être retiré à sa mère avant que les services sociaux ne se ravisent - plus simple d'envisager de sanctionner les parents d'enfants en surcharge pondérale que d'œuvrer par exemple au niveau du contenu des aliments industriels ou des causes psycho-sociales de l'obésité (9).
Démarches incongrues dans les deux cas ; mais c'est en empruntant une pente verglacée par l'habituation, l'accumulation d'informations, le contrôle du niveau d'alerte que la réalité atteint dans les esprits, que l'on passe de l'un à l'autre. Il est donc indispensable de s'interroger sans cesse sur la nature profonde et la consubstantialité, dans la même sphère civilisationnelle, de faits dont la propagande médiatico-politique officielle, à grands coups de « gestion de la perception », voudrait que l'on n'appréhende pas. De nos jours, le réel n'est que rarement occulté, mais plutôt discret, décoloré, temporaire ; sa représentation orientée prend presque toute la place avant que ce qu'il en reste ne rejoigne le casier à oubli, nous baignant dans un présent aliéné, socialement myope et politiquement conservateur.
Sans s'adonner à un décryptage paranoïaque de tout, un effort de vigilance et de résistance à la pression mentale indique que nous basculons peu à peu dans l'aberration anthropologique. Prendre un chien, s'occuper de ses enfants... Plus rien d'évident, d'élémentaire, de basique. On s'emploie à nous ôter le sens, la responsabilité, la maturité, la raison, la pensée. L'Etat policier et sécuritaire guide, forme, autorise, surveille, infantilise, culpabilise, maîtrise, manipule, s'introduit comme jamais dans la sphère intime.
Condamnés définitivement effacés, délinquants entassés, et tous les cerveaux matés.
Vous avez peut-être un chien, qui gambade et joue dans le jardin. Savourez encore avec lui le goût de la liberté...
(1) Loi du 5 mars 2007 (relative à la prévention de la délinquance), propositions de loi 3635 du 30 janvier 2007, 204, 208, 211, 213, 235 du 27 septembre 2007 de l'Assemblée Nationale, proposition de loi 444 du 18 septembre 2007 du Sénat, projet de loi gouvernemental n°29 du 11 octobre 2007, loi du 20 juin 2008.
(2) On peut craindre qu’il ne fasse désormais pas bon, pour un propriétaire de chien, être en conflit pour quelque raison que ce soit avec l’équipe municipale de sa commune. Ce texte peut être une porte ouverte à des abus et des règlements de compte. La loi du 20 juin 2008 initie en outre, entre autres mesures, un fichage des propriétaires de chien.
(3) « La vision d'un gène commandant un comportement complexe tels que ceux conduisant à l'agressivité, à la violence, à la délinquance, à la dépression profonde avec dérive suicidaire, est ridicule et fausse. » Axel Kahn, « La vieille obsession de la nouvelle droite », Marianne, 31/03/07.
(4) 8 millions de chiens en France. 39 cas de morsures mortelles entre 1984 et mars 2009, dues à 42 chiens (dont 8 chiens de races ou morphotypes catégorisés en 1999).
(5) La rétention ne sera applicable que si la cour d'assises, lors du procès, en prévoit la possibilité.
(6) Daniel Zagury et Florence Assouline, « L’énigme des tueurs en série ». Plon, 2008.
(7) Dans les deux cas, la loi prévoit les conditions de la réitération de l'évaluation.
(8) Moins de 1% pour les homicides volontaires ; 1,8% pour les viols. Infostat Justice.
(9) Connor, 8 ans, refuse les fruits et les légumes. Sa mère, dépressive, l'élève seule. Dans leur ville de banlieue pauvre près de Newcastle, il y a beaucoup de jeunes mères accompagnées d'enfants trop gros. La Grande-Bretagne a le plus haut taux d'obésité d'Europe (20% de la population).
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22.03.2009
Stratégies contre le silence
Un vent de larmes s'est couché sur mes joues,
Une source de lames s'est creusée dans ma chair.
Mes cendres sont froides et mes yeux sont éteints.
Un temps trop cireux d'hébétude se lève,
Qui m'emporte si loin sur son échine osseuse.
Comme si j'avais cent ans, mes morceaux se dessèchent.
Un chien de douleur s'est accroché à mon cœur,
Je l'ai senti me l'ôter, l'amener à son maître,
Mais on peut vivre sans cœur. Il suffit d'être un rien,
Rien d'important, rien qui vaille, rien qui soit précieux.
Puis mourir pour ressembler au portrait de son âme.
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« La mort ne surprend point le sage ; il est toujours prêt à partir », écrit La Fontaine (« La Mort et le Mourant »). « Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La préméditation de la mort, est préméditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir », affirme Montaigne à la suite des stoïciens (Essais, I, XIX, « Que philosopher c’est apprendre à mourir »).
Toute peur, qu’elle soit maquillée de futile ou d’ultime, est un esclavage. Réserver à notre prochaine et totale absence du monde des plages fréquentes de représentation mentale, n’épuise donc pas toute révolte de la conscience devant la certitude de sa finitude, mais permet d’en domestiquer un tant soi peu l’effroi. En bonne stratège, la pensée de la mort s’utilise en outre comme électuaire efficace contre cette perte de temps qu’est la peine à vivre : consommer des durées indues à craindre, geindre ou feindre, comme s’il s’agissait d’expérimentations à mener dans une existence avant de pouvoir en corriger les résultats dans une autre, conduit à mésuser gravement de ses possibilités de bonheur, à ne pas accorder à sa vie la considération que sa fragilité lui devrait. Une vie que l’on néglige ou craint de s’efforcer à mettre en accord avec ses désirs, aspirations, idéaux, avec l’ensemble du paysage intérieur de notre conscience, est un lac d’ennui et d’inutilité opaque. A trop gâcher, notre vie n’est plus flux primordial mais mortier épais…
Introduire l’idée forte de la mort au sein d’une attitude quotidienne précédemment trop heurtée, circonspecte ou lénifiante, contribue ainsi à la contenir dans des limites philosophiquement utiles et à l’empêcher de s’inviter en subreptice dans le reste de l’existence ; car la mort est sournoise et prend le masque de bien des renoncements, des lâchetés, des résignations, des irritations, des ressentiments. Pour éviter que ses méfaits explosent un jour à notre conscience en une gerbe horrifique de regrets, il faut la traquer sans relâche dans les méandres de notre réalité, cracher son goût dès qu’il nous monte à la bouche. « L’amour de la vie, hors duquel l’amour n’est que foutaise », écrit le situationniste Raoul Vaneigem (Entre le deuil du monde et la joie de vivre). « Suis-je parvenu à me défaire de la pliure que le pointillé du sursis imprime aux existences ? (…) La crainte est au centre d’un monde sans cœur. (…) Combien d’années a-t-il fallu pour que la vie s’incarne en moi, pour qu’elle devienne au sein de mes déséquilibres le centre de gravité, au fond de mes déperditions le pôle d’irradiation ? »… Et si l’on ignore encore comment bien vivre, ne pas oublier que donner de soi à autrui, créer, apprendre et réfléchir, produire de l’amour et de l’art, restent les meilleures façons de conférer à nos actes la nécessité qui nous est propre. Nous sommes notre sens et notre cause.
Mais lorsqu’il n’y a vraiment plus rien à jouir, plus personne à réjouir, quitter la vie… Pour Spinoza, le suicide est l’échec du conatus (le désir de chacun de persévérer dans son être) ; l’esprit s’engloutit, mutilé par les passions tristes. Mais que l’on cherche, en s’annihilant volontairement, à détruire la déchéance de l’extrême vieillesse, les souffrances de la maladie incurable, ou une douleur psychologique insupportable, ne peut-on cependant considérer le suicide, en tant que produit de notre choix de circonstance et de temporalité, comme la moins mauvaise des fins ? Par rapport à la troisième, les deux premières raisons semblent toutefois plus solidement objectives parce que totalement extérieures à nous au sens spinozien : les souffrances physiques ne font pas partie de notre essence, mais découlent de contraintes biologiques ; alors que se tuer par amour, par exemple, est un produit de notre imaginaire, de la narrativité dont nous sommes pétris. Mais il n’y a dans les faits aucune différence : les peines morales (comme d’ailleurs les satisfactions) acquièrent pour nous une réalité aussi pure que les phénomènes naturels qui touchent notre corps.
On peut aussi envisager le suicide comme un acte de liberté philosophique. Ne plus trembler devant la fatalité et l’ignorance du moment où elle se manifestera, mais lucidement décider de ne plus persévérer dans son être. Vivre debout, en tâchant d’épuiser de chaque journée toute possibilité d’intensité, de satisfaction, de jubilation, puis tomber d’un coup, comme un arbre… Spinoza nie pourtant le suicide, quelques soient ses causes, comme manifestation volontaire, lui donnant une explication qu’on pourrait qualifier de moléculaire. « Spinoza ramène le suicide à une maladie d’erreur. A savoir : toute une zone de particules sous des rapports donnés, ne reconnaissent plus les autres particules sous leurs autres rapports comme étant les leurs, et se retournent contre elles. Si bien qu’il faudrait dire des maladies auto-immunes, à la lettre, que ce sont des suicides organiques. Tout comme les suicides sont des espèces de maladies auto-immunes psychiques », analysait Gilles Deleuze (cours du 6/1/81 à l’Université de Saint-Denis) - ce qui n’a pas empêché le philosophe d’y succomber puisqu’il s’est défenestré en 1995… Tout effort pour motiver le suicide serait ainsi une tentative de rationalisation d’un processus pathologique.
Du suicide philosophique, il resterait donc seulement l’idée à caresser : « la pensée du suicide est une puissante consolation : elle nous aide à passer maintes mauvaises nuits » écrit Nietzsche (Par delà Bien et Mal). En tant qu’éventualité d’achèvement d’une vie accomplie, le suicide est un éperon pour la pensée, une incitation à poursuivre sans cesse le travail inachevé de la production de sens, un regard aiguisé sur la contingence. Pureté de contingence qu’on ne rencontre cependant jamais ; un acte qui à chaque instant peut ne pas être, s’extrait d’un déterminisme dont il nous est impossible, pilotés que nous sommes par les gènes et les affects de notre condition humaine, de totalement nous départir. Notre liberté s’arrêterait ainsi à la connaissance des actions possibles, sans se prolonger dans leur réalisation : le suicide, dissolution effective de nos atomes au sein du monde, est forcément toujours une perte d’autonomie, une anticipation sur la soumission finale.
L’éparpillement ultime de soi, que constitue ce passage entre une liberté de mots et un assujettissement de fait, peut se comprendre par conséquent comme le dernier stade de la Nausée existentielle décrite par Hofmannsthal, Musil ou Sartre : l’impuissance à établir des rapports ordinaires avec les choses et avec autrui, la scission douloureuse entre le langage et la pensée, l’évanouissement de la capacité de synthèse, la fragmentation du réel en minuscules morceaux que la perception ne parvient plus à relier, la survie à coups de petites euphories aussitôt évanouies, c’est la perte vertigineuse et écoeurante de l’unité de l’Etre.
Fulgurance de la vision « moléculaire » de Spinoza qui annonçait, deux siècles et demi avant la psychanalyse, l’angoisse de néantisation qui saisit ceux qui sont atteints par une sensation terrifiante de dépersonnalisation, de disparition du Moi. Mais la psychologie ne suffit peut-être pas à rendre compte du profond défaut de cohésion qu’est la perte d’identité. Des analogies fondamentales ne se trament-elles pas entre le petit échantillon d’architecture cellulaire que nous formons et la vastitude infinie ou indéfinie dont nous sommes issus ? La physique quantique démontre qu’au niveau subatomique, l’état de la matière dépend de l’observateur ; hors notre regard embrassant, le monde serait donc non seulement neutre de beauté, mais ne ressemblerait qu’à une sorte d’agrégat perpétuellement hésitant. Peut-être alors qu’on se tue quand on ne sait plus voir du monde que ses erratiques composants, et que crie en nous le pulvérulent vertige de cet émiettement...
Pour bien vivre, la mort est utile, pourvu qu’on n’oublie pas que sa couleur est silence d‘atomes solitaires…
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26.01.2009
Peaux de banal
L’accession de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis détient assurément une portée symbolique particulière. On comprend l’émotion et la fierté par procuration que peut ressentir une personne noire ou métis, on salue la revanche historique paisible, l’espoir d’une avancée vers la dissolution de toute discrimination latente, qu’elle représente ; impressions susceptibles évidemment d’être partagées par tout citoyen possédant une conscience politique et morale, quelque soit la couleur de son épiderme. Cette élection, comme les sentiments et réactions qu’elle suscite, ne constituent cependant qu’une étape sur l’échelle de l’amenuisement des sots préjugés et de la simple paresse intellectuelle.
S’extasier autant, comme s’y livre la planète médiatique, sur le fait que le nouveau président soit noir constitue déjà en effet une approximation langagière significative. Selon ses origines familiales, Obama est à part égale blanc et noir ; une utilisation correcte du vocabulaire le désignerait donc, s’il fallait vraiment gloser sur sa couleur de peau, comme métis. Le définir couramment comme noir (de même par exemple que le bien peu hâlé Colin Powell) trahit l’idée souterraine, enracinée dans une nuisible habituation, selon laquelle la caractérisation principale est le noir, et le blanc l’absence de détermination. Combien de générations à partir d’un ancêtre noir est-on supposé descendre pour être nommé autrement, comme si l’ascendance blanche, aussi importante puisse-t-elle être dans un patrimoine génétique, était neutre, par conséquent plus normale que l’autre ?
Il n’y a pas de connotation discriminatoire et négative dans les propos des commentateurs de l’élection d’Obama, mais une admiration à laquelle colle encore de l’étonnement. Quand donc, cependant, être noir ou métis ne sera-t-il pas plus une qualité qu’un inconvénient, à l’instar d’une voix grave ou de grands pieds ?!... Quand donc, lorsqu’il s’agira d’annoncer qu’untel a été nommé préfet, personne ne se sentira plus obligé d’ajouter, comme s’il s’agissait d’une information intéressante, « préfet noir » ? Peut-être au moment où il deviendra totalement indifférent, par exemple, qu’une femme ou un homme dirige un parti politique important, une grande entreprise, un gouvernement, un Etat. L’indifférence généralisée à l’égard des caractéristiques biologiques ou accidentelles d’un individu sera en effet le signe que nous avons grandi en pensée et en civilisation.
L’indifférence n’est pas synonyme d’indifférenciation. Mais en ces temps où tel faquin médiatique de droite prétend réhabiliter en pleine lumière l’idéologie pouacre de l’existence de races humaines voire d’une hiérarchisation entre elles, il est inouï mais hélas non superflu d’avoir à rappeler que si l’humanité est composée de morphotypes différents, la race est un concept scientifique qui ne peut s’appliquer qu’aux sous-espèces d’animaux domestiques créées par sélection. Une race est en effet un isolat génétique, une population dont la reproduction est totalement séparée de celle des autres dans le but de fixer certaines caractéristiques héréditaires, ce qui n’est évidemment le cas d’aucun échantillon de l’humanité.
Il est donc stupide, illégitime et grossier de délimiter et donc réduire autrui à sa biologie, que ce soit pour le stigmatiser ou pour le louer. Seule notre différenciation dans la très vaste dimension du fait culturel (traditions, coutumes, mentalités, philosophies, croyances, structures sociales, art, personnalités individuelles…) est digne d’intérêt. Parmi ces multiples spécificités, certaines sont insignifiantes pour qui n’y adhère pas, mais d’autres mortifères, et que l’on ne vienne pas dire que chacun peut et doit se débrouiller avec ses tropismes sanglants ! Sans pourtant niveler arbitrairement le tout, notre sauvegarde et notre dignité commune reposent fortement sur un socle de valeurs universelles - qui nous apparaissent telles parce que nous le décidons et non parce qu’elles nous sont préalables et suréminentes ; nous devons pouvoir nous y reposer un peu de se démener pour vivre.
La mort est antiraciste. Tous nos os d’ivoire s’en vont brunir ou cendrer, et les cris de rage ou de détresse déchirent pareillement nos gorges. Mélanger du noir et du blanc fait du gris nuage, bien joli dans le ciel et sur la toile, mais salutairement et obligatoirement banal sur nos cellules de peaux ; pas de quoi baisser la tête ni hausser le col. Notre importance humaine n’en est pas pétrie, mais dans la tendresse, le sourire, l’intelligence, la sagesse, la révolte. La vie.
18:46 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : obama, médias, antiracisme, universalité
16.12.2008
Des bouts de beau
La Beauté n’existe pas, si ce n’est dans notre perception du réel ou de l’irréel. N’est beau que le sensible, ce qui s’entend, s’imagine ou se voit.
Il est des moments de rebut où l’existence est terne et sotte comme un mur de briques ; le beau est alors muet, bâillonné par ce traître en habit de boue, ce minable ombreux qui pour mieux se dissimuler avance au même rythme que nos pas : le sentiment mou de la banalité, de l’indifférence, de l’accoutumance et du vain. Une gangue pâle et glabre. Un tueur si poli.
Mais il est aussi des moments d’or où le beau se dresse et nous cueille, étonnés et ravis. Les splendeurs naturelles l’exsudent de toutes leurs molécules, si facilement assemblées par nos sens épatés, tels le fouet vert de la mer ou la verticalité blanche de la montagne, qui nous abreuvent généreusement d’immense. Ce sont des beautés irrécusables qu’on localise, recherche, rencontre intentionnellement pour s’y abandonner.
Mais il est des lieux modestes dont le beau ne peut se traquer. Timide, pudibond, sibyllin, il se dévoile seulement, par emballements soudains, à la patience, à la bienveillance, à la curiosité, à qui regarde ce que d’autres ne font que voir. Je lui connais ici plusieurs visages, une discrète collection d’abris : le calme feston de haies qui frange avec application le bocage humide, s’égouttant d’une pluie toujours récente ; son ciel sourd, au gris si mat qu’on le croirait pétri de terre, hors la trouée unique d’où s’échappe, sans trop y croire, un rai de soleil adolescent. Les rondes baies de ronces, foncées comme des cœurs ivres de sang, dont le violet se retient juste au bord du noir. Un brave manoir anonyme, veuf de son toit comme de son histoire, qui porte en tremblant la fatigue de ses cinq siècles où a battu la vie des hommes. Un cercle inattendu de pommes lourdes déchues de l’arbre, qui s’essaie au rond de sorcières sans jamais en égaler la minutie. Une petite neige de plaine trop éphémère, décorant comme en s’excusant un paysage qui ne sait pas la garder…
Le beau jaillit tranquillement de l’animal qui incarne son corps sans nos inhibitions, parce qu’il ne connaît rien qui le gêne pour le faire. Le beau s’attarde aussi sur le visage à la grandeur discrète de ceux qui ont si peu et qui donnent encore - tels ces immigrés clandestins, filmés dans leur bois triste autour de Calais, qui convient chaque soir une femme vieille et seule du voisinage à partager leur maigre repas et leur espoir bosselé. Ils creusent plus profondément le sillon de leur humanité que le riche et le puissant qui en donnant, se dorlotent plus encore qu’ils ne soulagent celui qui les remercie pour un petit morceau de survie. Le beau s’enroule dans la confiance et le repos de l’enfant contre sa mère ou son père, dans cette paix arrondie qui le berce et l’étreint et que la maturité plus jamais ne lui consentira, mais aussi dans la fierté qui l'aspirera lorsqu’un jour d’adolescence il leur parlera pour la première fois à égalité d’éloquence. Le beau frissonne dans tout regard d’amour qui se tend vers l’autre comme un ressort de velours pour jouer ensemble à étirer le temps.
Qu’il soit de peinture ou de vent, de chair ou de rêve, le beau est le suint de nos émotions.
Comment donc ne pas estimer le père Platon un peu bien dogmatique, avec son Beau comme condition réciproque du Bien et du Vrai, toute manifestation du sensible n’étant qu’un reflet affaibli des ces Idéalités inaccessibles ? Ne pourrait-on plutôt pencher du côté de son adversaire sophiste Protagoras, pour qui « l’homme est la mesure de toute chose » ? Nous n’estimons beau que ce que nous sommes capables et disposés à apprécier de nos sens et conscience. Pouvons-nous cependant éprouver la plénitude du beau sans le désirer encore davantage ? Peut-on en épuiser la sensation ? Notre usage du beau ne consiste-t-il pas à espérer un rivage jamais atteint, supérieur par conséquent à la somme de nos expériences ? Bien que différemment vêtu pour chacun d’entre nous, le beau est universel par ce qu’il nous cache, par ce qu’on devine sans le voir, et par l’étendue des sentiments qu’il procure. Même le criminel, le psychopathe ou le fanatique, ne peut-il être ému, ne serait-ce qu’en un éclair furtif vite anéanti, par une beauté naturelle échappant au monde des hommes qu’il abîme ? Qui peut n’être jamais trouvé par la plainte fauve d’un coucher de soleil, le picotement épars d’une nuit diamantée, par la plénitude involontaire, le dépassement de soi que leur vue suscite ? Le beau n’est qu’à notre échelle mais nous n’en découvrirons jamais le dernier barreau.
Ce n’est pas faute de le chercher. Qui peint, dessine, compose, écrit, modèle, mais aussi pleure, sourit, donne, existe vraiment sans oublier qu’il finit, ne cesse de le poursuivre, sans jamais se blaser de son art ou de son art de vivre. On s’essaie à le capturer sous la main, à le dompter dans le partage et l’amour. Mais il ne vient pas toujours d’où on l’attend. Il peut surgir de la fraîcheur comme d’un visage ancien, d’un rire ou d’une ride. Le beau est inextinguible et irrésolu parce qu’il se moule tout entier dans le désir, la seule émotion fondamentale spécifiquement humaine. Le besoin n’a pas nécessité de la beauté, mais de la suffisance. Notre désir seul est infini. Si nous disparaissons, le monde sera encore, solide, indifférent, lavé de sa beauté, plein de vie mais creusé de vide : aura fui à jamais notre regard.
14:09 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, art, beauté, désir, platon
08.10.2008
Petit jeu social
A la demande du talentueux Martin Cadeau, me voici à mon tour invitée à citer, parmi le vaste corpus de refrains et de rimes qui serpente sur les cordes vocales de ma mémoire, cinq chansons qui me ressemblent, plus une que je chéris tout particulièrement. Je crains – verbe ici tout rhétorique – que pour moi chanson ne soit forcément vibration d’amour, car ces six-là chantent ce qui nous occupe principalement en cette vie si on a compris que le minuscule délai accordé ne nous permet pas de perdre notre temps.
- Douce Dame Jolie, de Guillaume de Machaut (1300-1377), par l’ensemble Gothic Voices. C’est un des virelais ou « chansons balladées » du fameux clerc musicien, le « maître de toute mélodie » comme le nommait le poète Eustache Deschamps. Un sommet de cet art de cour éminemment paradoxal, où dans un monde fait pour les hommes, le trouvère caresse les dames de ses quarts de ton et de son adoration soumise. Je le chante en la depuis de nombreuses d’années, je le chantais à mon fils lorsqu’on arpentait les étés de montagne en cueillant des fraises sauvages ; je le chante toujours, mais maintenant mon tendre rejeton a du poil aux pattes et me lance « il va pleuvoir » dès que j’entame le premier couplet…
- Le Lai du chèvrefeuille de Marie de France (1154-1199), la première femme écrivain en langue française, par la Boston Camerata. Il y a beaucoup de strophes d’une langue d’oïl délicieusement rugueuse, mais je les connais toutes. A la fin, Tristan se sépare de son amour, c’est fort et désespéré, mais de son chagrin il fait de l’art : « Tristan qui bien savait harper, En avait fait un nouvel lai. » Sublimer sa peine pour créer de la beauté, c’est une de nos justifications en ce monde.
- la Canzonetta Deh vieni alla finestra du Don Giovanni de Mozart. Don Giovanni chante pour négligemment séduire une belle, en s’accompagnant d’une mandoline délicate comme un sourire et douce comme une traîtrise, et s’il a en outre la tonalité métallique de la voix de Ruggiero Raimondi, on se sent fondre comme un sucre dans une bouche patiente. Et puis parce que ce qui sort du cœur de Mozart est pour moi l’équivalent d’une hostie consacrée pour les cathos sauvages.
- Les dessous chics, de Serge Gainsbourg, par Jane Birkin. Un bijou de chanson grise. « Quand on est à bout, c’est tabou », cela me vêt assez bien.
- No expectations, des Rolling Stones. Parce que Beggar’s Banquet est le meilleur album des Stones, et que cette balade tranquille offerte aux amours défuntes qui éclatent comme l’eau sur la pierre, ne contient aucune once de mièvrerie.
- Dreaming my dreams, des Cranberries. Celle-ci peut prétendre à être la perle de mon collier d’ondes. J’ai chanté « There’s no other place that I’d lay on my face » en appuyant mon front sur l’épaule d’un homme aux yeux en chocolat chaud. Il est resté collé.
A ce stade, mon anticonformisme acquis s’interroge sur ce qui lui sied le mieux et choisit d’interrompre le fil, tout en en tissant un autre grâce au compromis passé avec ma curiosité : veuillez donc, visiteurs de passage, confier ci-dessous vos préférences musicales.
11:23 Publié dans Blog, Musique | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, chanson, playlist







