16.10.2009

Un mètre soixante-huit de chose en soi

sadness.jpgIl est des matins pâles où une brume trop lente accrochée à mes cils, je me pique le doigt aux clochers pointus. C'est une douleur si douce que pour en pleurer il faut se déguiser de pluie; tandis que des gouttes minces comme aiguilles molles jouent à se jeter au sol en glissant sur mes joues, j'inspire à petits coups tranquilles un esprit silencieux de gris fondu, de vert trempé, de pommes à cidre et de renard feutré. Un paysage ni grandiose, ni tragique, dépourvu de laideur comme d'enthousiasme, tissé de la nostalgie subtile que soufflerait à quelque oreille attentive le ronflement régulier d'une cheminée de pierre ou la gravité simple d'une vieille viole de gambe. Un pays sans âge qui délicatement s'excuse, avec une grâce surannée, de n'être pas plus beau. Un pays pour philosophe parce que seuls s'y admirent les fugaces et merveilleux petits détails du monde auxquels nos yeux et rien d'autre confèrent sens et beauté. Un pays sérieux, où l'on travaille bien à l'intérieur de son cœur et de sa maison parce que l'extérieur, aqueux, vague et venteux, y est inclément - le soleil, fêtard cru et trop érotique, ne s'y plaît guère. Même lorsque son ciel timide, en quelque occasion d'été, ose enfin déposer ses hardes, il ne saurait se résoudre à usurper un authentique manteau de roi. Le bleu, la liberté ou l'amour, on les suggère, on ne les force pas.

Ces matins, figés en une sidération muette, comme les haies raidies de leurs arbres emmurés, s'en viennent étroitement enlacer les regrets, et la tristesse invitée se fait couche accueillante où je m'abandonne. J'y entre doucement, sans franchir le moindre seuil, car un temps de passage, inquantifiable et insconcient, m'y conduit. Ni désespoir fétide au couvercle noir, ni angoisse effrayante aux cheveux de serpents; rien pour grimacer, sangloter, se frapper le front, se haïr le moi, se tuer un peu. C'est un nuage confortable, un édredon chaud ; on s'y roule, réfugie, acclimate, anesthésie, atrophie. La pensée lentement s'assoupit, le corps freine, la bouche ploie, les yeux à demi fermés perdent le reflet des fenêtres. On sent que l'on vit mais en soupir, en sépia, à pas de loche, en quart de ton, en mode stase... On n'est pas très bien, mais on n'est pas très mal, alors on y trouve du bon... Même la mémoire, cette furie aux deux visages, commence à somnoler dans un angle de soi : a-t-on un jour résonné d'exaltation ou de chagrin ?... A-t-on lui, a-ton ri, couru plus vite que sa vie, doré par la passion d'un visage ? Glapi comme un chien sous les morsures d'un loup ? Ressemblé à une aile folâtre de papillon ou un bloc dense de misère ?... Certainement, mais envahie d'oubli par la fatigue grise, il me semble perdre jusqu'à la connaissance de l'endroit de mon esprit où appuyer pour souffrir ou pour rire encore... L'existence suffit, l'Etre est parfait, se dit-on alors en stoïcien d'occasion.

Tissée de cette tristesse, peinte à ce pessimisme, voilà même que je trouve des grâces à Schopenhauer, le grand philosophe dépressif qui nous gifla d'un sec « la volonté singulière d'un individu n'a qu'une existence illusoire, elle est de toutes parts immergée dans le jeu infini et absurde d'une réalité qui la dépasse et finit par la détruire » (Le Monde comme volonté et comme représentation). Je me laisserais presque séduire par ses conseils en renoncement : veut-on une méthode pour se libérer de la tyrannie de la Volonté, ce vouloir-vivre qui anime toute chose jusqu'au plus infime élément chimique, cette puissance aveugle et inconsciente de la vie dont nous sommes les pantins et qui nous laisse toujours insatisfaits puisqu'elle ne tend à rien d'autre qu'à sa propre affirmation ?... Alors il faut opter pour la contemplation esthétique et désintéressée du spectacle de la nature, et l'élimination du désir, ce maître insatiable. Je caresse cet idéal d'ascétisme en me laissant dériver, portée par la ténacité des nuages et la monotonie cristalline du son de la rivière, vers l'envie de rien et la jonction au tout...

Mais que fait Schopenhauer de ma carcasse, encore hésitante à se noyer dans cette douce liquéfaction bouddhique ? J'apprends que ce corps lui-même est instrument de révélation, source de compréhension de l'Etre : ce que nous percevons par notre expérience du monde, ce sont les phénomènes, les représentations subjectives, et non les choses en soi, postulait Kant; mais notre corps n'est pas un simple phénomène, poursuit Schopenhauer, puisque nous en avons une expérience interne, une connaissance immédiate. Rentrant en nous-mêmes, nous pouvons ainsi percevoir que cette petite chose en soi qui est notre être se manifeste principalement comme vouloir-vivre; partant de là, nous comprenons que tout ce qui existe est de même essence. « Le corps entier n'est que la Volonté - objectivée, c'est-à-dire devenue perceptible. » Par conséquent, pensée et corps ne font qu'un; « l'acte volontaire et l'action du corps ne sont pas deux phénomènes objectifs différents, reliés par la causalité. (...) Ils ne sont qu'un seul et même fait; seulement ce fait nous est donné de deux façons différentes : d'un côté immédiatement, de l'autre comme représentation sensible. »

Cette indulgente réhabilitation de mon mètre soixante-huit de chose en soi me sort inopinément de mon bain poisseux de torpeur; l'implication que j'y vois, me suggérant de fixer Schopenhauer dans les yeux pour finalement le contourner, me frotte le cuir : on ne se sauve pas seulement par la tête, mais aussi par le corps. Mon esprit, dont je m'étais minutieusement entraînée à faire une forteresse, me repliant, lorsque le reste fait mal, dans le donjon imprenable de mon intellect, la chambre blindée des concepts, s'est laissé malgré tout inondé, le traître, par l'eau indifférente de la petite mort par habitude. Mais puisque mon corps est la représentation sensible de mon esprit, je lui offre la direction des opérations et le soin de représenter une apparence. L'esprit est l'idée du corps, prétend aussi Spinoza ? Suis-je donc mon corps ? Voyons cela. La tête baissée, le menton en avant, les épaules dégagées, les yeux levés jusqu'à la limite des possibilités de la gymnastique oculaire, répétant tout haut que les coups nous renforcent au lieu de nous abattre, on n'est plus guère image de tristesse... Mais peut-être spectacle de sottise : je me trouve si grotesque, telle une Carolyn Burnham (de l'excellent American Beauty) hurlant en boucle « I refuse to be a victim » sur une cassette de coaching, que j'en ris...

Le subterfuge n'est donc pas si vain : mieux vaut l'auto-dérision que l'auto-apitoiement. De cette onde de colère jouée, je parviens à conserver le sentiment qu'aucune morsure de loup ne démantèlera jamais l'intégrité de mon esprit, prévenu contre le pourrissement interne de l'insidieux dégoût. Je laisse Schopenhauer déprimer tout son soûl; ma volonté n'est pas plus illusoire que le monde ! Je sors pour vérifier comment cette humeur s'oxyde à l'air. Je me pique encore à un clocher pointu, mais je suce la larme de sang. J'ai un peu froid, mais je ne sais plus où j'ai posé mon édredon chaud. Au cœur d'un nouveau matin pâle, j'enfouis mon visage dans les nuages puis l'essuie pour en nettoyer les traces, car j'ai compris qu'il nous faut accepter cette vérité-là : on n'est pas fait seulement de ce qu'on a, mais aussi de ce qu'on a perdu.

 

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Commentaires

Ouh, pas facile, tes textes, Sophie...
N'étant pas philosophe, je peux te dire que mon expérience en ce domaine m'a menée à penser que: corps-esprit sont intimement liés,
et qu'à mon avis, notre "moi" est composé de ce que nous avons été, de ce que nous avons perdu, oui, de ce que nous sommes, et de ce que nous projetons d'être...
Mais il y a des impondérables qui, c'est vrai, ne dépendent pas de notre volonté.
Quant-à l'auto-dérision, elle me paraît nécessaire, afin au moins de conserver un semblant de distance...
J'adore, vraiment, ta façon d'écrire.
Hélène.

Ecrit par : Hélène | 16.10.2009

Merci, douce Hélène. Oui, tu as raison, nous sommes pétris de tout cela, dans des proportions diverses. Quant à moi, j'éprouve parfois des difficultés, comme beaucoup d'entre nous, probablement, avec le pan "ce que nous avons perdu". Mais j'éprouve aussi une certaine honte des jours de tristesse. Se dire indestructible, c'est de l'orgueil, mais aussi une protection; je ne suis pas toujours à la hauteur de cette ambition... et cela donne un drôle de petit texte comme celui-ci...

Ecrit par : Sophie | 16.10.2009

J'ai eu la curiosité de venir vous lire, Sophie....Bien m'en a pris, voilà de quoi bien me "triturer" la pensarde !
J'aime votre plume aussi.....
Je repasserais, je crois.

Ecrit par : anne des ocreries | 17.10.2009

Bienvenue, Anne, et merci. "La pensarde", ça me plaît, quel joli mot rigolo ! Passez et repassez tant qu'il vous plaît, j'aurai plaisir à vous retrouver.

Ecrit par : Sophie | 17.10.2009

Sophie, je viens de lire "tout haut" votre texte à mon Monsieur l'Homme, qui l'a apprécié tout autant que moi ; ça passe très bien à voix haute, et votre conclusion m'enchante. J'ai appris quelque chose de vous, merci.
Et j'aime bien vous lire, c'est une certitude.

Ecrit par : anne des ocreries | 17.10.2009

Merci, Anne. Je suis bien contente que votre Monsieur l'Homme personnel ait aimé aussi, et que vous ayez eu le sentiment d'apprendre un petit truc.
Votre Chez Vous est très agréable, votre personnalité transparaît bien sous votre plume. Et puis des Ocreries, quel beau nom médiéval !
Bien à vous.

Ecrit par : Sophie | 17.10.2009

Je m'y suis repris à trois fois, oui trois, et j'ai trouvé plus beau de l'écouter à voix haute car il sonne bien, il résonne aussi quand au raisonnement sans être hors de portée, de par la nature musicale des intonations, il m'a porté vers des hauteurs (de ton) insoupçonnables ; du coups s'en était vertigineux à souhait.
Comme c'est beau de pouvoir exprimer ce quantum de ressenti avec l'apparente facilité d'un sujet familier, je ne suis point en veine en ce moment, mais ce n'est pas saigner, juste à soigner car dans les moindres détails se nichent tant de subtilité.
Je trouvais le temps long, celui du silence s'entend, la patience est toujours bien récompensée ;)
Franc merci et grand bonjour.
Je cherche encore une paroi pour faire écho !

Ecrit par : thierry | 17.10.2009

Bonjour Thierry, et merci ! Je vous imagine lire mon petit texte à voix haute, et je suis contente que vous l'ayez assez aimé pour prendre le temps d'en expérimenter le son. Je vous souhaite de trouver une paroi où déposer cet écho ainsi que d'autres !
Je ne me fais pas de souci pour votre veine ni votre verve, elles me semblent toujours en bonne santé.
Le temps du silence me semble toujours trop long à moi aussi; si je pouvais matériellement le faire, j'écrirais tous les jours et toute la journée !
Bien à vous.

Ecrit par : Sophie | 17.10.2009

Si j'osais, j'ose, j'dirais bien que l'esprit (coucou), souvent, s'abreuve du corps-texte (j'ai osé) quand c'qui défaille du symbolique fait retour dans le réel ... du corps. Ca parle en corps, encore ...

Ecrit par : Michel GROS | 17.10.2009

Eh bien, mon cher Michel, vous voilà particulièrement en verve, ce soir ! Vous êtes même très doué... Corps-texte, vous avez bien fait d'oser... On ne peut mieux dire... Oui, oui, le corps parle, bien que je me fouette souvent (trop ?) l'échine à parler avec cette propriété émergente de mon corps (ou qu'est-ce d'autre ?) qu'est mon esprit...

Ecrit par : Sophie | 17.10.2009

Ce n'est pas une plaque à vent mais voilà des fois le corp-texte nous travaille trop alors on part dans la pente et ça fait plus que boule de neige, on ne sait pas trop bien où ça va s'arrêter.
Un petit texte interprétatif et sa source, car il faut toujours une énergie d'appoint pour initialiser le mouvement.

"Comme une avalanche…dans mon cerveau"

Qui a dit que j’étais situé dans un fonctionnement neuronal intermédiaire entre un mode chaotique hyper rapide et un système ordonné sur- stable mais au contraire dans un petit monde qui temporise et optimise spatio - temporellement les réactions en chaîne qui sinon auraient vite fait de nous engloutir dans un fond.

Osciller entre la stabilité trop parfaite et inhibante qui donne trop d’inertie au système et une hyper réactivité qui fait sur réagir et ne possède pas de capacité à tamponner et à amortir certaines réactions, trouver un point d’équilibre instable au sommet d’une vallée énergétique avec ce juste assez qui peut si près provoquer l’avalanche qui va transmettre rapidement et efficacement mais aussi qui va permettre de mémoriser, et dans ces inter temps de stabilité qui donnent la possibilité de mobiliser en grand nombre une cohorte pour traiter en mode pulse des bouffées d’intelligence qui vienne dans une forme de désordre ordonné et sans ordonner à la conscience, traitent séquentiellement des voies multiplexées.

Alors oui l’intelligence comme la rapidité de penser, et l’inaptitude aux comportements sociaux sont d’abord des aptitudes temporelles à traiter de l’information en mode pulse en mode burst sans donner dans l’éclatement et dans l’explosion afin de canaliser et de redonner du champs et de la vigueur, des stop and go, des reset et des rest qui permettent par ces impulsions d’avancer d’éviter la paralysie et de trouver du ressort pour relancer la mécanique et de tendre vers un but ou de s’en approcher petit à petit.

Si mon cerveau est un système complexe cortical et limbique, un fatras invraisemblable il se peut aussi qu’il organise lui-même sa propre fuite en avant dans un désordre structuré et apparent qui permet toujours de traiter et de séquencer, d’écrêter aussi et d’accrétionner, sans amalgame, de structurer et de partitionner, par des fonctionnements adaptés toute ces chaines de sens pour donner plus de sens au tout dans une symbiose qui sans être l’apothéose, ose et essaie, combine et anime pour insuffler l’esprit, une forme de logique dont la combinatoire nous échappe mais dont les mécanismes sont eux même sou tendu par un fonctionnement opérationnel de détecteurs et de capteurs aux seuil bien placés pour éviter les effondrement et les lock in comme les lock out.

Ce texte est une libre adaptation/interprétation de la lecture d’un article paru dans le new scientist du 27 juin 2009, pp 34-37 intitulé « your brain is like a pile of sand.That’s why it has such remarkable powers, finds David Robson » ou « Disorderly genius » un point aussi récent qu’ébouriffant sur le fonctionnement du cerveau, ses principes, ses caractéristiques et ses disparités.

Ecrit par : thierry | 17.10.2009

D'autres commentaires à partir d'une note de lecture
et ce sera mon dernier mot ...pour l'instant !

"Conscience… toujours trop loin de la science"

Dans la prescience de son être barbote t on en dessous de la surface du cortex, quand on voudrait croire que l’on se connaîtrait mieux soi même et qu’aucun tiers ne pourrait nous observer et déceler à notre insu quelques traits non cachés mais si bien dissimulés ou dont le miroir du regard nous aurait exonéré un peu vite.

Dans le monolithisme qui trop souvent est la règle y a t il encore l’espoir d’aller à la rencontre d’une personne plurielle comme le sont ses cerveaux et ses multiples activités.

Tout bien considéré n’y a t il pas lieu enfin de laisser éclater tous ces lambeaux de vérité qui pour nous être familiers, un par un, chacun dans son compartiment, ne constituent ils pas dans l’instantanéité un corps unique de grande conscience incarnée et souveraine qui coordonnerai tous ses membres à l’unisson les mettant au diapason.

Pourquoi les discordances ne seraient elle sinon la règle du moins une composante de la fragmentation, de cette partition qui règle les pupitres mais accepte la fausse note.

Car dans cette multiplicité y a t il absolument besoin d’une unité déjà que le lieu et le temps identifient trop souvent des îlots mémoriels, la presqu’île des sens.

Daniel C Dennet dans un ouvrage dérangeant sur la conscience, sa nature et notre perception de ce qu’elle pourrait être et les effets de médiation et d’intelligibilité de nous sur nous.

Mais il cherche à aller plus loin et nous interpelle vigoureusement sur les travestissements et les libertés prises.

Parler d’illusionnisme et de déconstruction du grand théâtre cartésien suppose d’en avoir bien foulé les planches et exploré les moindres recoins.

Si le corps est fortement couplé à ce grand être intérieur alors tout le non verbal souvent exprimé de manière inconsciente sauf pour ceux doté d’un contrôle total sur leurs gestes trahit de nous même des pans entiers de refoulé et de conditionnement qu’un œil attentif et averti aura vite fait d’interpréter à notre grand étonnement.

Ainsi nous pourrions nous échapper à nous même mais n’est ce pas ce que nous faisons dans les actes de création, quand l’analogie créatrice nous propulse loin du théâtre d’ombre vers des lumières insoupçonnées.

Il n’y a pas de point de vue unique et continu comme si tout s’enchaînait c’est faire fi des ruptures et des drames, des hiatus et des changements, des lignes pointillées point pillées mais laissées de côté.

Alors bannir de notre esprit ce moi total en pantin trop bien articulé qui jamais n’ignorerait dans l’instant la moindre parcelle de souffle, la moindre parcelle de vie.

Et d’abord comment viennent à la conscience le moindre des sujets sans pour autant passer à la postérité mais déjà marquer et se faire remarquer dans le concert assourdissant de toutes ses pensées tumultueuses qui journellement nous assaillent.

C’est tout l’attrait du repos que de favoriser interclassement et archivage, rangement et comparaison et quand la mise en relation, le rapprochement éclaire d’un jour nouveau des perspectives.

C’est non pas une victoire ou une apothéose mais juste la suite de l’histoire, improbable parfois faite de rencontres aléatoires et d’un développement combinatoire jamais linéaire et sans histoires.

Alors le connais toi, toi même doit il être inversé pour aller des généralités au particulier et favoriser une inférence mais pas une ingérence qui permettrai de spécifier, d’apprécier les particularismes locaux après coup comme autant de modulations stochastiques de phénomènes et de tableaux.

Même si cet empire intérieur mais pas hanté rieur nous amène à la circonspection, la mosaïcité et la plasticité lui sont si familières que rien n’est indifférent, rien n’est dans la fixité absolue.

Les recalages sont imperceptibles mais permanents car l’adaptation aux situations fait partie des règles sociales et les donnes sont fréquemment renouvelées qui font que les mains changent les stratégies s’affinent et ne conduisent pas toujours à la ruine pourvu que l’émoi sans être tenu éloigné du moi ne le submerge totalement.

Alors ne sommes donc que la somme de nos cerveaux, même les plus endormis, et aussi des illusions ou idées conformes mais surtout qu’on forme, que se font nos cerveaux d’eux même comme quoi la physique optique a ses limites que la conscience ferait bien de ne pas ignorer quand elle prétend s’auto- décrypter dans le miroir quelle se tend avantageusement.

Ecrit par : thierry | 17.10.2009

"....tandis que des gouttes minces comme aiguilles molles jouent à se jeter au sol en glissant sur mes joues, j'inspire à petits coups tranquilles un esprit silencieux de gris fondu, de vert trempé, de pommes à cidre et de renard feutré. ...."

J'ai d'abord été séduit par la beauté de votre texte .

Au fur et à mesure de la lecture , j'ai bien reconnu les questions que je me suis posées pendant bien des années .
Les questions que tout être humain normal devrait se poser .

Ce matin je n'ai que quelques instants de liberté .
Je reviendrai sur ce bel article un peu plus tard .

Ecrit par : Jean | 18.10.2009

Merci Jean, et à très bientôt par conséquent. Des questions, oui, plus j'avance dans la vie, et plus je m'en pose...

Merci, Thierry, pour ces deux textes foisonnants. Les rapports entre l'émoi et le moi, sujet passionnant... Notre moi est fait de nos émois, pourtant on se rend bien compte que si les seconds prennent les commandes sans les lâcher, commandes, le premier se retrouve un peu bien à l'étroit... Nous sommes la somme de nos cerveaux ? Ma foi, assimiler le cerveau et la pensée me paraît être, comme le dit Ricœur, un amalgame un peu trop réductionniste; la pensée serait plutôt une propriété émergente...

Ecrit par : Sophie | 18.10.2009

En mauvais apologiste du silence

"Silence, on tourne"

Pour que rien n’y personne ne vienne troubler, perturber, polluer par des parasitages le fil de notre pensée, comme de nos paroles il faut pouvoir se plonger en soi même, apaisé et raisonné et trouver le fil de cette pensée alors que la pelote a filé entre nos mains, que le chat joue avec et que nous ne pouvons pas encore en retrouver le bon bout.

Cultiver l’écoute active et complète et surtout ne rien anticiper et ne pas se projeter comme si on était devin et capable de dire, prédire, médire sur ce que sera la phrase suivante, la posture comme si l’autre était prévisible et comme si notre omniscience ou notre manque de curiosité étaient tels qu’ils nous dispensent de chercher et de sonder, d’observer et de contempler.

Tendre l’oreille comme on tend la main, tendre les yeux dans une écoute visuelle pour se remplir et non pas se plaindre de l’autre qui n’est pas que gémissements ni vagissements mais aussi pureté et dans cet acte de communion qui permet l’alternance, favoriser le respect mutuel.

Quoi de plus agaçant que ce bruit interne qui justement vient interférer avec l’autre, qui nous empêche de le voir vraiment tel qu’en lui-même, comme si tous jouions des rôles de composition quand c’est la décomposition qui nous guette.

Allez, laissez passer ces tentations maudites et mal dites qui encombrent et navrent, entravent et dépravent, qui ne peuvent qu’apporter un voile là où l’on cherche la lucidité en s’interrogeant sur son compte et sur l’autre, avec l’autre, à travers l’autre.

Qui mettra la sourdine au moi jacasseur, briseur d’images mais pas iconoclaste juste altéroclaste, là où il faut tant d’amour et de patience pour démêler le souci, entrevoir la ride sur le front, le plissement des yeux et la bouche arrondie.

Oui tu es cet autre et en tant que tel je me dois, je te dois, de ne pas couper court au dialogue et court - circuiter cet échange nécessaire et utile.

Alors imposer le respect, imposer le silence et comme souvent prendre une voix de basse pour repartir de la base et avant de hausser le ton, faire tendre l’oreille pour que l’attention s’établisse ; trois raclements de gorge, trois clignements d’yeux, trois battements de cœur et s’élancer après qu’apaisé on se soit mis en situation de s’écouter. Silence parce qu’il ne peut en être autrement.

Quand seul le silence est encore acceptable qui peut engloutir le désespoir du temps présent, rendre moins pesant aussi des certitudes rancies sur ce qui ne changera plus, alors il faut y consentir pour sentir en soi cette profondeur et accepter de ne plus laisser de relief sonore ni d’aspérité vocale pour un temps qui peut être prolongé parce que le silence et tout ce qui le remplit ça peut être suffisant pour une vie à cet instant.

Rien ne vient, rien ne sort, tout est donc enfouit enfin peut être pas mais quand il faudrait tant d’énergie pour extirper de soi plus que des impressions fugaces et faire remonter en surface du vrai du lourd du très concret et que non décidément on n’est pas près de lever l’ancre ni que de faire sécher l’encre comme autant de larmes qui suintent et fourmillent de la tête aux mains.

Eh bien soit c’est ainsi il n’y a rien à redire, juste observer et comprendre que sans jamais se complaire dans une attente vaine, la source de notre moi qui recèle tant d’émois est ainsi non tarie mais juste en suspens entre trop de gravité, et une inanité qui nous ferait dynamiter à moins que ce ne soit d’inanition que nous tombions faute d’assez de nourritures terrestres qui par l’observation entretiennent et l’action et le besoin de fiction.

Enfin j’ai dit et sûrement bien dit parce que ça fait maintenant un bout de temps que j’attends non mon tour mais au détour d’une phrase sans me détourner de mes préoccupations je ne cesse de chercher à accumuler encore plus de souvenirs qui comme autant de trésors à dévoiler lentement pourraient redonner à mon récit vigueur et saveur et nourrir cette langue qui me gâte et dont je tâte ordinairement sans effort particulier.

Silence recueilli sans doute pour cueillir du printemps les premiers effluves comme si justement il fallait déconnecter un sens pour rechercher l’autre et privilégier un canal à la fois faute de quoi sans risque de saturer cette sensorialité on diluerait dans l’espace et le temps le moindre des espoirs de devenir content.

Car les sens ont cette exigence qui se nourrit encore et encore de bien des expériences et faute d’entretenir la source on finit les lèvres closes, pour autant faut il que ces orifices qui peuvent aussi participer aux vices sans occulter les questions en suspens demeurent indéfiniment cousus et que la bouche sèche la langue pâteuses et la gorge enrouée on peine à déclencher du mécanisme tous ces automatismes qui autrefois faisaient merveille dans l’insouciance de la facilité et jamais ne paraissaient de nature à être grippés.

Agrippé j’étais à ces textes qui coulaient comme miel au soleil et venaient comme du baume confronter au pluriel des apports l’unicité d’un effort pour rassembler le tout dans des descriptions imagées.

Détaché je suis presque non que plus rien ne soit gradué dans les efforts qui restent mais les priorités tardent à se définir et l’horizon fuyant de la reprise des hostilités phraséologiques me fait juste penser que je ne suis tout simplement pas assez concentré et en somme distrait par trop de pensées qui murissent à la fois et s’amalgament mal au creux de cet esprit débile.

Enfin l’hibernation va cesser et les températures printanières ne sont plus comme des lanières dont le cuir froid marque la chair et retient auprès d’un foyer consolateur, c’est vers l’extérieur que je vais me tourner justement pour opérer ce revirement ce débord de l’âme qui au dessus du gouffre fera souffler une nouvelle flamme et que s’échapperont les vrais démons sans besoin de chaperons ni que de guides.

Continuer dans la patience non de nourrir le vide de la désespérance mais bien au contraire alimenter en contraste et substance par le plaisir partagé et parce qu’il y a toujours du bonheur à donner renouveler des vœux de témoignage au monde pour faire venir en pleine lumière notre monde secret celui où se crée tant de choses parfois à notre insu et que dans cette alchimie transformatrice la pierre philosophique n’en finit pas de se polir avant que de se blottir en notre sein réconfortant.

Pour un silence il en devient contraint et bien assourdissant alors laissons et retournons au monde, celui de nos pères mais aussi de nos prochains pour éviter non les reproches mais les tentations de repli qui ne sont pas de mise et agiter à notre guise de nouveaux instruments qui éloignerons la sourdine et déboucherons sur de vrais partages.

Ecrit par : thierry | 18.10.2009

Il y a des dimanche après midi gris où l'on flane sur les blog amis. Au détour d'une page on croise une écriture à nulle autre pareille. Des mots qui volètent comme des pétales de fleur au zéphyr d'automne. On lit, on imagine, on interprète; les mots ne sont que support des pensées et les pensées s'enrichissent des mots.
C'est un bonheur de lire de tels textes.
Belle journée,
Pierre

Ecrit par : Pierre Delphin | 18.10.2009

Merci Thierry, pour ce beau texte. Le partage de la pierre philosophique, oui, c'est un beau programme...

Merci, Pierre, votre commentaire sensiblement me touche.
Portez-vous bien.

Ecrit par : Sophie | 19.10.2009

Puisque c'est comme ça, je vais me déguiser en pluie et personne ne m'enlèvera cette volonté, pas même Schopenhauer !

Ecrit par : dominique boudou | 21.10.2009

Merci, Dominique. Une volonté-libre-arbitre à garder au chaud, et non une glaciale volonté-tyran selon Schopenhauer, que Nancy Huston, soit dit en passant, range au rayon des "Professeurs de désespoir", selon le titre d'un de ses essais. Mais quand on se peint aux couleurs de tristesse, on a quelque excuse, n'est-ce pas, à trouver un certain réconfort du pire auprès de l'un d'entre eux...

Ecrit par : Sophie | 21.10.2009

Bonsoir Sophie,

Pourquoi "petit", le texte, moi je le trouve grand. Magnifique écriture que je découvre et, pour de sûr, je reviendrais si les poules ne me mangent pas. Depuis qu'elles ont des dents je les trouvent menaçantes.
Est-ce aux pics des clochers Normands que vous piquez vos jolis doigts? Ils doivent être jolis pour écrire de si jolies choses.
Allez, je vous colle dans les liens de mon blog de philo et de mon blog de poésie, obligé vu que vous faites de la poésophie.

Que la nuit vous soit douce

Ecrit par : Jean A | 21.10.2009

Bienvenue, Jean, et merci beaucoup. Je vous rends avec grand plaisir la politesse du lien, j'ai beaucoup apprécié votre blog philo que j'ai découvert hier, et j'irai certainement visiter aussi votre blog poésie. Philosophie, poésie, regard différent, mais mêmes yeux...
En effet, ce sont les clochers normands, bas-normands plus exactement, sur les bords de Vire, qui me piquent parfois les doigts... Une région que j'ai mis du temps à apprivoiser, qui ne se donne pas comme ça, mais qui est toujours susceptible d'exhausser certaines humeurs mélancoliques...
A propos de poules, lorsque j'observe les quelques miennes, je trouve que l'oeil de dinosaure qu'elles ont gardé de leurs lointains ancêtres est bien menaçant aussi !
Bonne journée à vous, et à bientôt j'espère.

Ecrit par : Sophie | 22.10.2009

---> Bonsoir, chère Sophie,

Un très beau texte, très riche et très bien dit, mais je crois qu'il est indispensable de ne pas rester dans l'antichambre de la vie, qu'il est préférable à mon avis de passer rapidement dans l'autre pièce, là où le silence vous accueille avec joie et vous prie de recolorer votre esprit avec la paix du sien...

Merci pour votre aimable visite, je vous souhaite une douce soirée, et dans la joie et la paix du coeur, Jack.

Ecrit par : © Jack MAUDELAIRE | 22.10.2009

Bonsoir cher Jack, et merci pour vos bons souhaits.
La paix, oui, je la souhaite, mais une paix bien vivante et bien gaie...
Excellente soirée à vous aussi.

Ecrit par : Sophie | 22.10.2009

Ce que je retiendrai surtout c'est le chant poétique qui s'élève de ces lignes. On prend toujours ce qui nous sied dans un texte, je laisse la pensée profonde à qui de droit, mais je prends volontiers les notes humides et bleues, les saveurs automnales qui sourdent d'entre les lettres...

Un vrai beau texte Sophie, merci.

Bonne journée à vous (toi?)

Ecrit par : Désirée | 23.10.2009

Merci, chère Désirée. Toi, c'est très bien, en général je tutoie facilement, mais je ne veux pas non plus l'imposer, alors je laisse venir !
Pas de problème, prends ce qui te parle le plus dans ma construction de sentiments et de mots, c'est fait pour ça...
Bonne journée aussi à toi.

Ecrit par : Sophie | 23.10.2009

La représentation de votre pensée, enchevêtrée dans les fils de votre écriture, me lie à ma propre représentation, lumière faiblarde et chancelante, telle l'assise de ma réflexion.

Vos adjectifs me font tournoyer, tête penchée vers le haut lustre.

Et je danse, et je danse, en vous lisant.

Ecrit par : hortensia | 23.10.2009

Merci de danser ainsi, ma chère Hortensia, je m'efforcerai pour cela de continuer à créer musique qui vous sied...
Point si faiblarde et chancelante, votre lumière, chez vous vous voguez sur les crêtes du temps...
Passez une bonne soirée, en contemplant haut lustre ou regard ami...

Ecrit par : Sophie | 23.10.2009

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... A l'heure du café fort et noir, je sirote vos textes, chère Sophie...
Merci... et merci de vos haïku, cailloux sur les "Instants cléments" http://fredericlement.blogspirit.com

Doucement.
frédériC

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Ecrit par : LE PARADISIER-frédériClément | 02.11.2009

Bienvenue, cher Frédéric, et merci beaucoup.
Sirotez tant que vous voulez, je suis contente que mes petits textes vous plaisent. Au paradis clément de vos mots et de vos images, il est bon de rêver à l'heure du thé...

Ecrit par : Sophie | 02.11.2009

L'esprit métaphore du corps mais encore...
Mes pensées disparates ignorent le concept mais voudraient sangler l'image multiple qui défie le temps, l'en deçà et l'au delà. Chez toi elles se rassemblent comme en un apaisement puis ressentent à nouveau l'impérieuse nécessité d'exploser ou d'imploser sans savoir pourquoi, autodestruction ou sublimation. Puis le quotidien reprend son engloutissant traintrain

Ecrit par : Vieux marmot | 05.11.2009

Merci, cher Vieux marmot, pour cette éclairante vision : je n'avais pas vraiment conscience de ce mouvement apaisement/implosion aller et retour, mais cette description me paraît en définitive très juste ! A ceci près que je préfère la sublimation à l'autodestruction, mais il y a probablement encore du travail...
Je reviens sur le corps et l'esprit... Si l'on admet que l'esprit produit des messages qui font sens en langage purement corporel, on peut peut-être s'essayer au contraire : exprimer, telle une pantomime, une attitude corporelle qui parviendrait à influencer positivement l'esprit... A mettre à l'actif d'une certaine prise de conscience du danger qu'il y a à mépriser le corps et à se fier à ses capacités cognitives pour prétendre tout maîtriser... Une danse de vérité, peut-être...

Ecrit par : Sophie | 05.11.2009

En fait, je parlais de la faculté de tes textes à rassembler mes propres pensées ("chez toi" était ambigü en effet et dans ton interprétation, la chute de mon commentaire serait désobligeante, car en vérité, le traintrain, qui m'est propre aussi, c'est ce qui revient bien après que je t'ai quittée), je ne soumettais pas les tiennes à mon indécision (le mot est faible) et je ne doute pas que ta route sois la sublimation. La mienne me reste énigme!
Quand au corps et à l'esprit, j'adhère. J'ai vu un ami dimanche qui a fait un arrêt cardiaque de 9 minutes en début d'année, le lien est malheureusement évident, même si par ailleurs j'ai lu "le scaphandre et le papillon". Maintenant, considérer un esprit absolu qui se distinguerait des capacités cognitives relèverait de la foi ou peut être de la poésie... Et pourquoi cet esprit absolu nécessiterait-il le mépris où le martyre du corps? La sénilité cognitive qui en résulterait abolirait toute recherche et seule la mort apporterait sa solution... trop peu pour moi (et pour toi si j'ai bien compris) :-)
PS: Je sens bien aussi l'autodérision qui est à l'autodestruction ce que l'acte sexuel (petite mort) est à la mort, re:-)

Ecrit par : Vieux marmot | 05.11.2009

Désolée, Vieux marmot, de m'être mépris, mais en définitive tu as bien pu involontairement éclairer quelque chose sur moi également ! La sublimation, oui, on s'y essaie comme on peut, on crée, on réfléchit, ou on donne de soi aux autres, il y a pas mal de bonnes méthodes...
Je te suis : la dualité corps/esprit me paraît être un concept aux racines religieuses. Je ne crois en aucun esprit détaché du corps, maître impérieux du corps, survivant au corps. Par contre, je n'entend pas réduire l'esprit et particulièrement la conscience de soi à la matière biologique qui est sa condition de possibilité. Du cerveau émerge la pensée, mais le cerveau ne pense pas.
Bien vu la comparaison sur l'autodérision !
Passe une bonne soirée bien cognitive !!

Ecrit par : Sophie | 05.11.2009

Je découvre à l'instant même !
Et je crois que j'aime beaucoup...

Je suis sûr de repasser.

Ecrit par : liam | 12.11.2009

Bienvenue liam, et merci pour votre mot amical. Passez et repassez tant que vous voudrez. Durant ce temps je passerai moi aussi chez vous...
A bientôt

Ecrit par : Sophie | 12.11.2009

J'ai l'honneur de vous informer que je viens de vous décerner l'award AWESOME BLOGGER.
Rendez-vous sur mon blog.
Félicitations et amitiés,
Pierre

Ecrit par : Pierre Delphin | 14.11.2009

Merci, mon cher Pierre. C'est très gentil de me distinguer ainsi !
Amitiés, et excellent dimanche à vous.

Ecrit par : Sophie | 15.11.2009

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