30.08.2009

Récit en mineur

charles curran.jpgUne chambre aux volets clos. Un lit d'enfant aux couvertures remontées, si soigneusement bordé qu'on le dirait vide. La fillette qui y dort gigote bien peu dans son sommeil. Elle ne dérange d'ailleurs rien ni personne. Surtout pas sa mère, qui dans la chambre d'à côté, pleure, lit, dort par défaut. Elle s'applique à ne jamais rien lui demander, à ne lui exprimer aucun menu désir, aucune légère exigence d'enfant ; tout ce qu'elle pourrait souhaiter, lui semble-t-il, viendrait alourdir le fardeau quotidien et apparemment accepté de sa mère, s'ajouter au labeur d'ilote qui lui semble par fatalité dévolu : endosser la présence d'airain de son père, ce petit être lourd comme un tyran, égoïste comme un soleil, tueur d'esprit.

L'enfant ne sait pas, assurément, qu'on pourrait le juger coupable de harcèlement, torture morale, et autre artisanat de la destruction d'autrui ; cela lui servirait bien peu, de toute façon, d'apprendre que son père est condamnable au regard de quelques spécialistes des relations humaines. Pour elle, c'est simplement une bête cruelle.

Elle l'a compris avant même de savoir mettre beaucoup de mots dans sa tête. Elle n'en laisse rien paraître. Pour les autres, c'est une enfant parfaite. Mais l'intérieur de son être encore neuf se consume d'une brûlure qu'elle ne sait pas nommer. Mesure-t-on la désolation des enfants trop immatures pour verbaliser leurs peines, pour se sauver par le langage ?

Elle n'a donc que les cauchemars. Elle en fait presque chaque nuit. Aussi répugne-t-elle à s'endormir, sans l'avouer évidemment puisqu'elle se fouette l'échine à passer dans l'enfance sans contrarier quiconque. Elle s'essaie, seule dans l'obscurité, à tenir sa conscience et ses yeux ouverts, mais elle est trop jeune encore pour l'insomnie et son corps la vainc rapidement. Quelquefois, quand elle parvient malgré tout à rester éveillée, elle se lève et s'en va, à petits pas nus et sournois, le long du couloir aux pieds glacés, épier le mystère des adultes assis dans le salon devant le poste de télévision ou le silence opaque de leur mésentente. Il lui semble que vus de dos, ignorant sa présence, leur regard de ronce ou de lac momentanément absent, ils trahiront peut-être un jour les raisons noires qui les font si mal vivre.

Presque chaque soir, en se couchant, elle prie Dieu, selon les formules ânonnées dans cette offense à l'éducation qu'on appelle une école catholique. Elle commence par prier sagement pour ceux qu'elle aime beaucoup, ce qui fait peu de monde, et pour les pauvres. Puis elle prie pour que son père disparaisse. Elle mesure bien la vilénie de cette demande, mais elle doute, de toute manière, de l'efficacité de ses prières. Dieu lui paraît beaucoup trop occupé, à surveiller l'univers, pour se soucier des souhaits d'amour ou de mort d'une enfant seule dans son lit familier.

Les deux cauchemars les plus fréquents concernent sa mère. Dans l'un, elle se voit avec elle sur une plage, englouties toutes deux par une vague immense, et le dernier regard que sa mère lui lance avant qu'elles ne soient happées est une déflagration de détresse qui explose à sa conscience soudain attisée. L'autre fable symbolique n'a pas davantage pitié d'elle : dans une pièce carrelée d'un jaune malveillant, elle assiste, impuissante et figée, au meurtre de sa mère par son père, une mise à mort d'abattoir avec dépeçage et couteau. Des nuits de tombeau, trop adultes pour une ou deux toutes petites poignées d'années.

Ces cauchemars l'éveillent en la giflant d'une terreur glacée, qui lui refuse tout mouvement et jusqu'à la possibilité d'un cri, mais jamais elle n'appellerait. Elle est seule pour guerroyer contre la peur, pour lui enjoindre de s'éloigner. Sans le savoir, elle apprend ainsi à supporter la solitude indépassable de l'être, à se construire en tant que sujet, à ne pas quêter dans le regard d'autrui la permission de vivre ou de choisir. A ce moment, cependant, cette victoire d'équilibriste est encore loin d'être acquise.

Mais il y a l'amour, têtu, prudent, grattant doucement à la porte : sa mère l'aime immensément, à sa façon inquiète, tendre, dépressive, soumise. Son père l'aimerait à sa façon de propriétaire de chiot attendrissant qui réussit des tours, de marionnette fétiche dont on commande bras et jambes. Il n'a pas compris que son enfant ne devrait pas être le pantin de Gepetto, ni son épouse un docile décrottoir à semelles : cet homme cultivé et professionnellement brillant est en amour un complet analphabète. La bête a probablement été rendue cruelle.

La fillette ne pleure jamais. Elle sait si bien se contenir qu'elle ignore si elle possède quelque part une source de larmes. Elle fait bonne figure en toutes circonstances. Ses résultats scolaires sont excellents. Elle volette avec application sur les touches du piano et le parquet des cours de danse. Ses doigts sont agiles et ses pointes bien tendues. Fort polie, elle parle posément, sans timidité, le regard droit comme une flèche. Elle attire à son père nombre de compliments qu'il ne mérite en rien.

Mais personne n'a compris pourquoi, de temps à autre, elle mutile calmement ses poupées à coups de ciseaux. Personne ne s'est aperçu qu'elle s'applique parfois tout autant, sous prétexte de se promener avec eux dans la cour de l'école, à serrer les mains des plus jeunes bambins de maternelle jusqu'à les faire pleurer. Elle souffre pour le petit qu'elle martyrise, s'en déteste, mais une force féroce ferme ses doigts en étau, tandis qu'elle se sent couler à pic dans l'innocence stupéfaite et trempée qui la fixe de ses yeux agrandis. Personne ne lui a dit que si la violence ouatée qu'on lui fait entrer dans la gorge ne s'échappait de temps à autre de son corps, elle l'étoufferait jusqu'au coeur.


***

Plus le temps éloigne de l'enfance, plus elle prend sur le filtre de la mémoire des couleurs avariées, signes d'une part notable de toxicité ; il faut pour cela porter le nombre exact de décennies nécessaire à l'acquisition du goût pour son passé comme des instruments pour le critiquer. Plus jeune, on est trop occupé à jouir de sa liberté neuve pour s'attarder à autopsier les années où l'on en était dépourvu ; plus vieux, le niveau de nostalgie monte au point de submerger la lucidité et de faire de l'enfance un paradis englouti, fut-il factice.

Peut-être fait-on tous un jour un récit d'enfance, que ce soit à la première ou à la troisième personne, par écrit ou en paroles, pour établir une distance salutaire, imaginer qu'il s'agit d'un autre, le parer d'un quelconque sens, en clore le chapitre, pardonner aux invariants de la nature humaine et pointer la part culturelle profondément corrigible. « Tout blesse, le souvenir est une plaie purulente », écrivait Nietzsche (Ecce homo). Voire... Peut-être devient-on véritablement et sans recours adulte lorsqu'on cesse d'en caresser jusqu'à la cicatrice.

 

 

Trackbacks

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Commentaires

C'est trop éxellent de lire du bon Nietszche....
J'apprend ..ici ..tjrs...
Merci Sophie
Bon début de mois de Septembre...
Baisés
Bercés

Ecrit par : IsaBercée | 31.08.2009

Merci beaucoup, Isa. Bonne "rentrée" à toi aussi, pour autant que l'on rentre dans quelque chose à ce moment-là...
je t'embrasse bien fort

Ecrit par : Sophie | 01.09.2009

Très très beau texte où chacun peut se reconnaitre plus ou moins .
Très vrai , très émouvant .

Ecrit par : Jean | 01.09.2009

Merci beaucoup, Jean. Je suis contente d'avoir pu vous toucher.

Ecrit par : Sophie | 01.09.2009

Chère Sophie,
L'été n'a pas altéré la qualité de vos écrits.
Celui-ci apporte tendresse et réflexion. J'ai pris une phrase, presque pas au hasard:
"cet homme cultivé et professionnellement brillant est en amour un complet analphabète"
Comme ils sont nombreux ceux que j'ai rencontrés au fil de ma vie.
Et puis. Et puis, n'ai je pas été aussi cet homme là?
Un peu seulement? Puisqu'il me reste encore quelques mots d'amour
Merci.
Pierre

Ecrit par : Pierre Delphin | 02.09.2009

Merci beaucoup, cher Pierre.
Oui, il y a malheureusement beaucoup trop de gens qui savent peut-être compter, parler, construire, conceptualiser, théoriser ou ordonner, mais qui ne savent pas aimer; à qui il manque le minimum d'empathie nécessaire pour comprendre les émotions de l'autre, et pour tâcher de ne pas l'écraser de leur narcissisme.
Mais je doute fortement, à lire vos écrits, que vous ayez pu faire partie de cette catégorie toxique !...
Amicalement

Ecrit par : Sophie | 02.09.2009

Merci pour ce mot,

Un Homme Ordinaire n’est ni un monstre, ni un père parfait, ni un époux parfait.

Avec l’arrêt de l’activité professionnelle, vient le temps de la réflexion, le temps d’accepter de changer.

C’est plus facile, il n’y a plus d’image à défendre.

Alors j’ai pris la plume pour dire ce que j’essaie d’être aujourd’hui et peut-être ce que j’aurai aimé être.

Avoir a été important pour assurer les études des filles, maintenant j’ai le temps d’être.

Belle journée.

Pierre

Ecrit par : Pierre Delphin | 02.09.2009

Cher Pierre,
En effet, être un père ou une mère expose forcément à commettre des erreurs, à assumer bien des imperfections, l'essentiel restant l'amour sincère et sans contrepartie que l'on donne à son enfant.
Puisque désormais vous avez le temps et l'envie d'être, "soyez" et soyez heureux...

Ecrit par : Sophie | 03.09.2009

Quel texte émouvant et triste!
Ta façon d'écrire, ta recherche du mot juste font, malgré l'utilisation du "elle", qui met une distance bienvenue, (car sinon l'histoire que tu contes serait impossible d'horreur!), que l'on est tout de suite là, avec la petite fille. Et jusqu'à la fin.
Passionnant.

Ecrit par : Hélène | 03.09.2009

Bienvenue Hélène, et merci beaucoup.
Quand on est grand, on peut verbaliser. C'est ce qui tous nous sauve, nous fait grandir et nous grandit...
A bientôt, j'espère.

Ecrit par : Sophie | 03.09.2009

bonjour sophie
la rentrée ce n'est pas "lit et erre" c'est du senti, du vécu, du lourd aussi, avec ce texte entre consomption et illustration, quelle plume et quel tableau sous nos yeux
terrible et sans concession mais pas sans confession
décidément chaque visite laisse sa marque une forte impression, une eau forte qui décape, des mots corrosifs
mais pas strictement plaintifs, il va falloir que je le relise car sous le choc encore. bonne et belle journée.

Ecrit par : thierry | 04.09.2009

Bonjour Thierry, je vous remercie beaucoup.
"Lit et erre", quelle jolie trouvaille !
C'est drôle, j'avais l'impression d'avoir écrit ce récit d'une manière un peu froide - probablement pour y mettre une certaine distance -, mais apparemment il y a des choses qui passent quand même...
Merci encore pour votre regard attentif et belle journée aussi à vous.

Ecrit par : Sophie | 04.09.2009

Les gradations, les relations d'ordre me blessent, pas de mineur pour moi juste la différence, et le souvenir de ce monde intérieur si riche et bouillonnant qui s'invente et s'ajuste, plastique et malléable, résolu aussi. Intuitif et sensitif avant les mots, au dela des mots. Impression aussi qu'on courre après des bribes de cette impermanence plus en instance ni en constance juste en lambeaux dilacérés, effilochés par le temps.

Merci pour vos encouragements, les trouvailles c'est rare et ça mérite d'être partagé. Le pouvoir de suggestion des mots c'est leur capacité à vous prendre et à vous rendre des manières de souvenirs accrocheurs, accroche coeur, continuez dans ce chemin de d'exigeance et de beauté, c'est si touchant et sachez que rien ne m'importe plus que l'émotion qui s'en dégage.

Ecrit par : thierry | 05.09.2009

Merci infiniment, Thierry, vous m'encouragez de la plus sensible manière à continuer de travailler les émotions avec mes mots. Je suis également admirative de votre écriture si poétique. Avez-vous donc quelque part un blog ? Si oui, donnez nous vite l'adresse. Si non, je vous encourage à ouvrir une telle fenêtre sur vous !
Amicalement

Ecrit par : Sophie | 05.09.2009

hélas non je ne m'y suis pas encore résolu mais ça viendra, vous pouvez néanmoins accéder à quelques textes sur le site "cimes et délires" d'un ami à l'adresse suivante:

http://pierre.leoutre.free.fr/

ensuite dans la rubrique textes il y a mon prénom et puis poémes

Ecrit par : thierry | 05.09.2009

Bonjour Sophie, mon Dieu, il y a si longtemps. Ah, ces vilaines petites cicatrices de l'âme que l'on ne peut s'empêcher de gratter de temps à autre. Le moins possible serait sans doute le mieux. A bientôt Sophie.

Ecrit par : DEB | 07.09.2009

Bonjour Dominique, merci de votre amical passage.
Les vieilles cicatrices, oui, on les caresse, on les frotte, on les gratouille, on les cherche même parfois quand on les a oubliés, peut-être pour distraire son attention des neuves...
A bientôt, j'espère.

Ecrit par : Sophie | 07.09.2009

J'ai lu en diagonale, (du fou), mais je sais déjà que ce blog est de haute tenue. En effet, comme vous l'avez dit chez DEB en commentaire, un ventre vaut mieux qu'un canon. Je reviendrai. Et je vous mets en lien.

Ecrit par : dominique boudou | 07.09.2009

On sent en effet la "distance" que tu as mis dans ce texte. Et je trouve que cela le rend encore plus édifiant.
Je vais être indiscrète, pardon, mais peut-on écrire ce genre de texte sans l'avoir vécu?

Ecrit par : Hélène | 07.09.2009

@ Dominique
Bienvenue, Dominique, et merci beaucoup.
Votre blog que je découvre, m'intéresse beaucoup également, et je vous rends avec grand plaisir la politesse du lien.
A bientôt, j'espère.

@ Hélène
Non, tu n'es pas indiscrète, puisque j'ai pris l'initiative de mettre ce texte en ligne. En effet, c'est du vécu. Du vécu "littérairement" transmis...

Ecrit par : Sophie | 08.09.2009

Sophie
dans ce texte on sentait bien que tout n'était pas d'ordre fictionnel mais frictionnel, seule la vie comme une râpe nous use et donne de ces lambeaux qui peuvent être partagés.

Ecrit par : thierry | 08.09.2009

Bien dit, Thierry.
Nous sommes des sortes de palimpsestes, nous autres êtres de narrativité construits. Notre histoire en est une parce que nous avons besoin qu'elle le soit, parce que nous ne pouvons pas voir le réel autrement.
Fiction-friction, en effet, comme la phonétique est belle et signifiante en elle-même...
Merci de trouver quelque intérêt à mes lambeaux !

Ecrit par : Sophie | 08.09.2009

Dans la vie on joue sa peau, et sans être épidermique à mimique ni cutané à souhait, la desquamation est signe de renouvellement mais donne à penser de ce que l'on a été
et puis les mues successives nous permettent de grandir et parfois sans jamais se trahir on accède à une autre dimension.

Ecrit par : thierry | 08.09.2009

Je suis très étonné par ce texte, comme je l'ai toujours été par les textes similaires venus pendant de longues années se proposer à mon oreille. Cet étonnement vient des constantes hésitations, visibles là où s'énonce voilée, dans les tentatives d’assomption du « sujet », la question de «l’autre ». Comme là, où le rêve serait fable à dédouaner le sujet de son propre désir (la mère qui tue le père en lieu et place du rêveur). Comme là, où l’abréaction de l’enfance serait récit à opérer jusqu’à l’effacement de ses cicatrices (pour établir une distance salutaire). Il y a là, à n’y pas prendre garde, comme une « haine » à peine masquée du symptôme. Nombre de « thérapies » s’y engagent, nombre de folies y perdurent. Mais après tout, cela a permis à Nietzsche d’écrire.

Ecrit par : Michel GROS | 09.09.2009

Je n'ignorais pas, cher Michel, qu'un texte de cette nature était susceptible d'interpeller votre fibre professionnelle, et que je prenais par là quelque risque...
Au niveau du rêve, c'est le contraire, les rôles sont inverses, mais ce n'est pas très important. Non, je ne pense pas haïr le symptôme, je me suis construite avec, et je ne déteste pas ce que je suis aujourd'hui, je ne m'espère pas autrement. Mais je ne comprends pas bien votre critique, non de ce récit-là, qui est évidemment critiquable, mais du récit en général : c'est pourtant bien des récits que font vos patients devant vous, déjà construits ou en train de se construire sous vos yeux. Non ?
Qu'est-ce donc que la mémoire de notre enfance, sinon un récit ? Et à partir du moment où l'on est capable de raconter, c'est bien qu'on se place à une certaine distance des faits, non ?
Ah, la question de l'autre... Il me semble bien que c'est justement lorsque l'on sort de notre narcissisme de nourrisson que l'on est capable d'appréhender qu'il y a le récit de l'autre, son monde avec ses pensées, ses émotions, ses besoins. Si pour une raison ou une autre on reste coincé dans le narcissisme primaire, on devient un narcissique pervers... Et l'autre en prend plein la tête...!
Je ne demande qu'à mieux comprendre. C'est vous, le spécialiste.
Amicalement

Ecrit par : Sophie | 09.09.2009

"Et à partir du moment où l'on est capable de raconter, c'est bien qu'on se place à une certaine distance des faits, non ?"
Non, chère Sophie, la narration n'est pas en elle-même distance des faits dont elle trouverait spontanément à surseoir l'effet de fiction. D'ailleurs, j'aime votre texte pour ce qu'il manifeste de "mi-disance" constitutionnelle de notre "dasein". Il n'y a donc pas de critique à caractère personnel, mais tout juste une idée dont la psychanalyse est porteuse et qui pourrait s'énoncer ainsi : "la quête identitaire est le masque où le sujet (fut-il spécialiste) cache les bonheurs de son désarroi"

Ecrit par : Michel GROS | 09.09.2009

Cher Michel,
"le masque où l'on cache les bonheurs du désarroi", comme c'est magnifique... Je vous suis, et avec le bonheur d'éprouver quelque désarroi à cette pensée... Quant à la "mi-distance", je comprends bien qu'elle constitue notre Etre au monde; nous ne sommes ni pures émotion et immédiateté comme un animal, ni intellect supérieurement détaché du monde sensible.
Mais cependant, il me reste un point obscur : la narration ne peut surseoir l'effet de fiction, puisqu'elle produit justement cet effet...

Ecrit par : Sophie | 09.09.2009

C'est bien à peu près ce que je dis : la fiction narrative ne peut pas surseoir à celle de la vie.
C'est ainsi que nous "fictionnons".

Ecrit par : Michel GROS | 09.09.2009

Je comprends, mon cher Michel. Il y a probablement des relations complexes entre la vie vécue, et la narration de la vie. Nous ne pouvons de toute manière, me semble-t-il, vivre autrement qu'en nous représentant notre vie comme un récit qui fait sens; car s'il ne le fait pas, on s'en va...

Ecrit par : Sophie | 10.09.2009

Quel ré, quel si ! Et tout cela, sans aucune forme de bémol, une gamme riche et structurée, tonale et belle. L'appoggiature est foudroyante de progression mesurée.

Je vous note, dans votre do et vous mets dans mes favoris, subito !

:-)

Ecrit par : hortensia | 17.09.2009

Bienvenue, Hortensia, et merci beaucoup.
Je vous rends avec grand plaisir la politesse du lien.
Vous avez tâté également du clavier, si je ne m'abuse, et vous êtes déjà longuement promenée sur ses touches... Pour moi, ce fut une obligation d'enfance, mais lorsque la contrainte s'est évanouie, la musique seule est restée...

Ecrit par : Sophie | 18.09.2009

Bonsoir Sophie, une très simple et très modeste trace de mon passage, juste pour témoigner du plaisir feutré pris à traverser ce couloir sur la pointe des pieds...

Ecrit par : complexus | 23.09.2009

Merci beaucoup, Boris. Simple mais précieuse trace...

Ecrit par : Sophie | 24.09.2009

et c'est aujourd'hui, tandis qu'un peu de place se fait, où résonne encore les harmonies mineures de ce récit, que je peux vous en rendre quelque chose d'un peu plus substantiel: quelque chose comme une pudeur ("sur la pointe des pieds") à entrer dans pareille intimité, pareille meurtrissure, comme si j'avais été invité implicitement à respecter cette alcôve mnésique où se raconte le précieux d'une ontogenèse... Peut-être parce que votre respect - votre compréhension - se porte jusqu'à celui qui fut l'auteur des entailles inoubliables. Et il me reste aussi cette sensation de pas feutrés, comme si chacune de vos phrases avançaient avec la délicatesse d'une enfant qui protège le calme d'une maisonnée endormie. (Malgré de cinglants grincements de parquets qui ne laissent pas douter du pouvoir reconquis, de la colère et de l'émancipation qui ont permis le chemin hors de cette bâtisse...)

Votre commentaire de ce matin me touche beaucoup, met en lumière ce qui n'est pas de mon intention consciente mais qui, s'il en est ainsi, me fait penser que je suis, actuellement, en écriture, au bon endroit, là où je peux me reconnaître. Un immense merci pour cela.

Ecrit par : complexus | 24.09.2009

Merci beaucoup, Boris. Tout ce que vous dites est parfaitement juste, et témoigne de la finesse de votre écoute.
Oui, émancipation, colère, pouvoir reconquis, tout ceci est advenu, pour libérer et construire. Oui, de la compréhension voire du respect pour le responsable, il y en a, parce qu'il faut pouvoir comprendre pour pardonner, pour dépasser le ressentiment, qui est prison. Je ne veux être l'esclave de rien, et certainement pas de moi-même.
Quant à votre écriture à vous, elle suggère en effet que vous vous êtes pleinement épanoui à l'endroit où elle vous a posé.
Amicalement

Ecrit par : Sophie | 24.09.2009

Merci Sophie pour ce texte chuchotant et bouillonnant. On sent se forger dans le corps et l'esprit de cette fille une âme forte et à fleur de peau.

Votre description du père me rappelle quelqu'un de proche, que je connais évidemment mieux que vous, mais que vous décrivez mieux que je ne saurai jamais le faire.

Bravo pour cette écriture toujours aussi juste et pour cette ouverture à demi-mots sur votre enfance.

Amitiés,
RémiZ

Ecrit par : RemiZ | 30.09.2009

Mille mercis, cher RemiZ.
Ma foi, forte, peut-être, oui... Il faut bien au moins un avantage à l'obligation vitale de se construire contre et non avec, et non grâce à, et non à l'exemple de...!
Ah... vous aussi avez eu un proche plutôt "toxique". J'espère pour vous que vous n'en avez pas été trop affecté...
Amitiés aussi, bien sûr.

Ecrit par : Sophie | 30.09.2009

Chambre d'écho bien atténué après la magnificence de votre texte

"Déchirure, fracture, rupture - trois façons de souffrir"

Parfois la douleur venant de l’enfance est trop vive
Et il suffit de pas grand-chose qui soudain ravive

Souvenirs et conditionnements pour que surgisse
Du tréfonds de la conscience et que le fauve rugisse

Des errements, serrements et autres contractions
Qui souvent nous rapprochent de nos contradictions.

Assumer, s’assumer tel est le difficile et ardu challenge
Qui déclenche parfois dans notre moi une telle avalanche

Que ce télescopage inattendu provoque des effets
Qui loin d’être maîtrisables sont comme des torrents

Alors on choisit de se couler dans ce curieux affluent
Dont le souvenir entraîne aussi de nombreux effluents.

Bile, peur, incertitudes tout défile qui nous rend débile
Et pourtant toutes ces faiblesses nous rendent plus humain

Et l’on peut appréhender tant de sentiments de la seule main
Que fusible du moment une surtension a raison, si gracile
De notre intégrité qui va commencer à doucement s’effriter.

Faire front, se retourner sur ses démons et bien les regarder
C’est pouvoir atteindre ses valeurs et chercher à les garder

Même si les conditions sont telles qu’il faudrait s’abriter.
Le chemin n’est pas droit la route est raide, la rampe fuit

On se sent près de basculer comme au bord d’un puit
Laissons le vertige à d’autres et reprenons cet ancrage

Qui, ni d’hier ni de demain, ne saurait avoir d’age
Puis qu’il est le fruit de la conscience aigue du temps

De ces effets et de ces invariants contre lesquels
Aucune personne ne saurait se faire d’ailleurs la belle.

Ecrit par : thierry | 31.10.2009

Merci, Thierry, pour ces beaux textes.
Votre chambre d'écho est fructueuse.
Regarder ses démons, les humains, les trop humains et les moins humains, et faire la paix avec eux, vaste tâche mais pourtant si nécessaire...

Ecrit par : Sophie | 02.11.2009

L'émotion ciselée, c'est comme ça que j'en sors de ton (tes) textes. Un passage me perturbe: "Mais personne n'a compris..." et la violence en réaction indirecte, que j'ai du mal à ressentir y compris dans mes souvenirs. Sans doute par la chance d'une enfance heureuse, sans que j'en éprouve une nostalgie particulière, qui n'empêche pas cependant la violence en réaction directe ou pire la violence (même uniquement pensée) par animosité viscérale ("gratuite") qu'il ne faut pas contrôler mais combattre(ça ne veut pas forcément dire refouler); celle-là, je l'ai déjà ressentie, et je ne parle pas du racisme qui m'est totalement étranger (sans jeu de mots)...

Ecrit par : Vieux marmot | 03.11.2009

Merci beaucoup Vieux marmot.
"Personne n'a compris..." parce que personne ne s'est probablement posé les bonnes questions. L'aveuglement peut être commode et reposant...
Violence en réaction indirecte, oui, c'est compréhensible, la violence est absorbée mais il faut qu'elle ressorte, sur soi ou sur autrui, sinon on tombe malade... Mais il me semble que lorsqu'on grandit, si l'on rencontre encore la violence on apprend qu'on peut la verbaliser et surtout sublimer la réaction qu'elle suscite, en faire de la littérature ou de l'art, pourquoi pas. Sauf qu'à l'échelon collectif c'est un autre problème : faut-il répondre à la violence sociale par la violence politique ? A méditer. Une grosse manif voire une séquestration de PDG vaut mieux qu'une kyrielle de suicides... Animosité viscérale, je comprends ce que tu veux dire, c'est du dégoût qui déborde, quand ont voit nos actuels visqueux dirigeants c'est bien cette impression qu'ils produisent...

Ecrit par : Sophie | 03.11.2009

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