28.07.2009

Le coeur de la forteresse

Krak des Chevaliers.jpgVivre signifie se mouvoir, emprunter un chemin, être engagé dans un processus temporel. La pensée bute pourtant sur le temps, cette dimension invisible qui profondément nous pétrit, nous fait naître et nous tue, dont on peut appréhender les effets, jamais l'essence. Mais à l'intérieur de notre corps, ce temps discret se fait chair : le cœur le scande en petits battements têtus. Oreilles bouchées, paume sur la poitrine, on écoute ou l'on touche la cadence sanguine de nos intimes secondes; on mesure la vie qui coule, qui parcourt sa durée inconnue, à infimes degrés s'épuise, et le cœur périssable nous martèle qu'il n'y a que cela, rien que cela, ici et maintenant, ce présent parfait parce qu'il n'y en a pas d'autre, aucun ailleurs différent, aucune autre réalité pire ou préférable. Cette humaine finitude n'est cependant pas misère, manque ou défaut par rapport à un introuvable Absolu divin - a le premier postulé Kant -, mais condition même de notre perception, par conséquent de notre réflexion. Notre sensibilité n'est donc pas l'origine regrettable d'erreurs de l'esprit, mais le matériau de construction de l'esprit. Elle est racine, non parasite.


Ainsi sommes-nous bâtis pour saisir le provisoire de l'être, en ressentir de l'effroi et par intermittences le perdre. Mais sous le tapis épais des soucis et des jours, nous oublions aussi combien il faut nécessairement goûter ce présent unique, sans se projeter sans cesse dans le futur, le non advenu, le néant, sans oblitérer la suave fugacité de l'instant à force de compter sur la teneur de tous ceux qu'on n'a pas encore vécu. Le bonheur est un idéal de l'imagination, non de la raison, affirme Kant. Considérer principalement ce qui manque rend aveugle à la compréhension de ce qu'on est. Remettre à chaque lendemain la jouissance de vivre revient à hâter son absence, puis à ne savourer que bien peu et trop tard, en le barbouillant de regrets, seulement ce qui a fui; alors « on ne vit pas pour vivre, mais pour avoir vécu, c'est à dire pour être plus proche de la mort », déplore le philosophe et romancier italien Claudio Magris. Mais en prenant quelques leçons pratiques chez Epicure - les philosophies antiques étant avant tout des modes de vie -, on fait l'apprentissage concret du consentement à l'instant. Puisque le hasard, la contingence sont les conditions du monde, le simple privilège d'exister fournit de quoi durablement se réjouir, coïncider harmonieusement avec soi sans aspirer à plus. Nourrir la pensée en cultivant le goût du présent, de la joie, de la beauté ; utiliser notre raison pour identifier le nécessaire, apaiser l'impatience de l'espoir et l'insatisfaction du désir, être enfin ''présents'' à nous-mêmes.


Entre se satisfaire de peu et se contenter de rien, jouir de la simplicité de l'instant et s'assujettir à n'importe quelle incidence, la lisière n'est toutefois pas toujours bien nette. La paix existentielle du Carpe Diem, dès qu'on franchit le seuil des stoïcismes - le laïc, qui encourage à supporter calmement toute souffrance, ou les religieux, qui promettent une absurde compensation post-mortem à qui aura en masochiste chéri sa misère -, prend un désagréable arrière-goût de soumission, particulièrement lorsqu'on aborde les prolongements collectifs des questionnements individuels.


Alors comment cheminer entre sagesse et résignation ? Entre sérénité et renoncement ? Entre peu vouloir et tout accepter ?...

Se projeter dans l'avenir est une des pierres angulaires de notre conscience : nous ne sommes pas prisonniers du temps de l'expérience, contrairement à l'animal, coincé dans un présent immuable ; l'évolution génétique n'est pas l'histoire. Jouir seulement du présent est un bonheur non humain. S'imaginer un destin, se placer dans le récit de ce qui n'existe pas encore, fait partie de la puissance d'être de l'homme. S'il en est empêché, s'il se trouve par exemple maintenu dans le temps indéfini de la survie quotidienne, géhenne perpétuellement réinitialisée, son humanité est écornée - la pitié de droite nourrit éventuellement le SDF, l'abriterait de force comme un chien en refuge, confortablement vautrée sur l'inégalité qui le produit -. L'individu a des conditions de possibilités; il lui faut des supports objectifs - et notamment des droits sociaux - pour exister sans être soumis à autrui ou à la quête permanente de subsistance. Sans quoi l'existence n'est plus une trajectoire personnelle dont on peut faire sens, mais une accumulation absurde d'instants pénibles.


Dans notre monde où nous sommes les premières générations, depuis l'invention du nucléaire, depuis le constat de la préapocalypse environnementale, à craindre à bon droit une prochaine extinction humaine et à devoir tenter de l'empêcher, se polariser sur le présent pour tranquillement en jubiler est une attitude socialement myope et politiquement conservatrice. Le présent est précieux lorsqu'il est globalement acceptable ; mais sacraliser n'importe quel réel revient à instaurer une dictature de l'instant qui fige la dialectique historique et légitime les systèmes de domination. « Nous avons besoin d'une pensée utopique qui soit tout à la fois anti-totalitaire et non sceptique », proclame Claudio Magris. Négliger de conjecturer sur les conséquences de nos actes, liquider d'un méfiant haussement d'épaule toute possibilité révolutionnaire de transformation de nos sociétés, sont des fléaux mous qui nous tueront peut-être. L'épicurien moderne, adepte fondé d'une faible consommation, ne peut prôner la décroissance sans omettre de pointer que nous sommes extrêmement inégaux devant le raisonnable à atteindre : le miséreux est un stoïque forcé, le nanti un hédoniste volontaire.

Nous avons besoin de la subtilité de l'équilibre, de la justesse du mixage. La pensée et la connaissance - a fortiori l'opinion -, explique Kant, ne sont pas contemplation passive d'idées qui leur sont préexistantes, mais actes de construction permanente qui ne doivent jamais se couper de l'expérience. Or celle-ci nous amène forcément le désenchantement : exister est une perfection, mais aucun parcours individuel, aucune communauté, aucun système n'est parfait; il faut continuellement amender l'organisation politique et sociale, se colleter au réel pour l'améliorer. L'espoir est une passion triste, nous prévient Spinoza, car il se couple toujours du désespoir justifié ou fantasmé du présent, et de la crainte d'un avenir où ce que nous désirons n'adviendrait jamais. L'idéalisme individuel ou collectif est donc source de souffrances et de déceptions. La liberté de pensée et d'action est aussi une condition de possibilité de l'individu, et un critère de légitimité pour toute organisation politique; la tentation de la table rase, l'illusion de reconstruire à tout prix (à tout prix humain) sur un monceau de ruines une société paradisiaque, sont dangereuses.  « Si nous perdons la crainte, si nous ne sommes plus menés par l'émulation et les passions tristes », affirme en conséquence le commentateur de Spinoza Olivier Pourriol,  « nous ne serons plus jamais esclaves, et formerons une société d'hommes raisonnables qui, débarrassés d'espoir et de crainte, associent leurs puissances pour développer celle de chacun ». Tout pourfendeur d'utopie est un utopiste...


Espérer peu pour soi paraît sage, mais espérer peu pour tous prend la couleur de la servitude : ne risque-t-on pas de se résoudre à subir ? Tout ce qui est, n'est pas destin. L'idéal est inatteignable, pas inapprochable. « Ce qui dépend de toi, c'est d'accepter ou non ce qui ne dépend pas de toi », écrit Marc Aurèle. Encore faut-il redéfinir l'étendue de ce qui dépend de nous. Il se peut que de nos jours on n'ait plus d'autre choix, devant la violence et l'emballement mortifères des effets de l'exploitation, que l'urgence insurgée : pour que nos descendants jouissent un jour de leur présence au monde, encore faudra-t-il qu'il en subsiste quelques-uns... « L'heure n'est plus à la contemplation du monde », estime le philosophe Charles Pépin. Les sagesses antiques de l'acceptation « fleurissent toujours dans les périodes de crise historique ou politique. [Elles] retrouvent une actualité aujourd'hui que nous avons perdu foi en la politique, aujourd'hui que nous doutons de notre monde dévoré par l'économique. » Pour les Anciens, le bonheur consistait, essentiellement par la contemplation, à trouver sa place dans la vérité close et immobile du cosmos. Mais de nos jours, nous savons l'univers infini ou indéfini, en extension constante sans que nous comprenions vraiment pourquoi, peuplé d'une quantité d'astres vertigineuse. « Difficile de trouver son bonheur dans la compréhension du monde quand sa vérité nous échappe », conclue Charles Pépin. « Nous, modernes, cherchons notre bonheur dans la transformation du monde et non dans son acceptation. (...) Agir, pour nous, ce n'est donc plus s'agiter, c'est œuvrer. (...) Réfléchir, c'est s'inscrire dans le mouvement, préparer l'action, en mesurer l'effet. »


La sensation immédiate ne doit jamais se mépriser, mais elle ne suffit pas; nous ne pouvons enchaîner les expériences sans ressentir l'angoisse de la vacuité. Un stade supérieur d'existence consiste à nous inscrire dans une continuité à laquelle nous pouvons donner du sens, quitte à sacrifier certains plaisirs; mais la projection continuelle, de buts en buts, conduit aussi au désespoir sans repos de l'inassouvissement. Au stade ultime nous n'avons donc que la transcendance... Celle que nous pouvons nous conférer à nous-mêmes, hors de toute aliénation religieuse, solidement campés, cœur battant, dans la forteresse ultime de notre esprit, propriété émergente de matière fragile mais puissance de désir infinie... Notre bonheur est de poursuivre le bonheur, notre espoir de trouver des raisons d'espérer.

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Commentaires

Un écrit fort sur la fragilité de l'être et toute sa force aussi, dans la vie terrestre qui est telle.
Je vous souhaite une bonne journée.

Ecrit par : Annick | 29.07.2009

Bienvenue Annick, merci pour votre commentaire.
Forts et fragiles, oui, ainsi sommes-nous en notre humanité, dans une vie terrestre qui est la seule que l'on ait...
Bonne journée aussi à vous.

Ecrit par : Sophie | 29.07.2009

---> Bonjour chère Sophie,

Je dois vous avouer que la lecture n'est pas mon fort, bien au contraire, mais à lire votre conclusion, je ne peux qu'adhérer à cet espoir de vouloir poursuivre le bonheur, du moins sa recherche s'il n'a pas encore été trouvé...
Je vous remercie pour votre aimable visite...

Bien sincèrement, Jack qui vous souhaite un bel après-midi.

Ecrit par : © Jack MAUDELAIRE | 29.07.2009

Merci, cher Jack, pour votre aimable commentaire.
Nous poursuivons en effet, c'est déjà ça...
J'espère par ailleurs que d'autres textes de ma plume pourront suffisamment susciter votre intérêt pour que vous soyez gagné par l'envie de les lire... Belle journée aussi à vous.
Amicalement

Ecrit par : Sophie | 29.07.2009

J'ai beaucoup aimé votre texte ,
particulièrement le premier paragraphe .

Connaissez vous le Zen ou le Yoga ?
Ils donnent , non par la lecture et la réflexion mais par l'expérimentation , des réponses à vos questions .

Je ne peux affirmer que ce que j'ai ressenti , vécu expérimenté moi même .
Je ne prétends pas que le Yoga ou le Zen conduisent au Nirvana . Je n'ai pas eu cet honneur .

Mais je peux dire que la pratique assidue du Zen , en particulier du Zen Soto ou celle du Yoga appelé "de la connaissance ", donne des réponses étonnantes , vraiment originales par rapport à celles de la philosophie traditionnelle .

Ne vous méprenez pas sur le terme "de la connaissance " , ce mot fut mal choisi , ce yoga n'a rien avoir avec une connaissance , des savoirs à apprendre .

Ecrit par : Jean | 30.07.2009

Bienvenue Jean, et merci beaucoup pour vos trois commentaires.
Non, je ne connais pas les pratiques du Yoga et du Zen, hormis le fait d'avoir entendu dire, comme vous le confirmez ici, qu'elles contribuent à instaurer en soi une acceptation sereine, comme peut le faire la méditation en générale. Probablement que je passe trop de temps à me poser des questions, pas assez à méditer !! Je suis donc curieuse de ces pratiques. Mais si le Nirvana - je suis évidemment loin d'être une spécialiste des religions orientales - correspond bien au désir de rejoindre le non-être, donc le néant, comme la seule perfection possible, je crains de ne pas bien m'accommoder à cette forme de sagesse...
Concernant le sens de la Beauté, il est en effet relatif notamment au lieu et à l'époque, comme vous le soulignez dans votre commentaire sur "Des bouts de beau"; c'est donc bien notre perception et notre appréciation, avec toutes leurs déclinaisons différentes, qui donnent sa beauté au monde.
Au plaisir de vous revoir Chez moi.

Ecrit par : Sophie | 30.07.2009

En écho en attendant de revenir sur ce texte qui ne manque pas de fond au point que j'hésite à m'y plonger pleinement, que vous nous comblez là même si j'aime les citadelles !

"Espoir ou espérance"

Esperare est ce attendre le déroulement de sa vie de manière mécanique sans comprendre ou interférer avec le déroulement des choses ou bien au contraire s’en mêler de façon proactive en accompagnant ou anticipant des situations ; objet ou sujet, fétu poussé au gré des courants ou bien esquif mu par un sens dans une direction donné ?

Attendre avec confiance suppose que, sans certitudes, on a du moins gommé certaines inconnues et qu’on a des perspectives positives, face à des doutes ou des questions, de dépasser l’obstacle, de trouver la solution, de sortir de la situation préexistante.
C’est bien battre en brèche la défiance et la crainte de l’inéluctable, du pire, annoncés mais pas certains et dans la lueur qu’il nous est possible de percevoir dans la quasi obscurité du grade, le discernement d’une source aussi faible soit elle qui nous permet d’entretenir la possibilité de trouver l’objet de notre quête, cette parole perdue qui perdure quelque part mais où ?

Quand Malraux nous assène une phrase suffocante comme « un monde sans espoir est irrespirable » veut il que nous retenions notre respiration face aux incertitudes de l’avenir où que nous nous engagions à perdre haleine dans la construction de demain ?

Cependant il est des gradations dans la métrique de l’espoir, certains sont qualifiés de faible ou ténu, d’autre de fort ou de ferme, aucun n’exprime de certitude absolue mais une probabilité plus ou moins grande selon les données initiales.

Cet espoir serait donc la mesure instantanée à un moment donné de voir se réaliser ou s’accomplir ce que l’on souhaite, et ce souhait, ce vœu qui peuvent rejoindre l’envie et surtout le désir ne sauraient nous couper définitivement de nos sens, qui sans être toujours trompeurs nous abusent hélas souvent et nous conduisent à de fausses impressions et à des estimations fallacieuses, parce qu’on veut se ménager des chances, des sorties, des issues favorables.

L’espérance ne serait elle pas plus intemporelle comme cette rivière qui coule dans le lit de nos vies et qui conduit bon nombre à suivre le flot des tourments, les méandres des événements, les rapides des changements de périodes et nous entraîne toujours plus loin sur le chemin déjà commencé ?

Est-ce un flux vital, une énergie potentielle qui ouvre au mouvement des perspectives et qui dans la prospective trouve à s’épancher et à s’épanouir ?

Ses synonymes traduisent son aspect multi forme que ce soit : assurance, certitude, confiance, conviction, croyance, espoir.

Certains s’en méfient et s’en départissent sans regret comme Chamfort qui nous dit « l’espérance n’est qu’un charlatan qui nous trompe sans cesse ; et pour moi le bonheur n’a commencé que quand je l’ai eu perdue ».

D’autres la ramène à un credo dans une logique temporelle du moment et en signent la relativité absolue et l’impermanence comme en même temps que la nature illusoire et du domaine du leurre come Alain qui dit « nos espérances mesurent notre bonheur présent bien plus que notre bonheur à venir ».

Et ces promesses sans lendemain, ces récoltes annoncées, ces fruits promis nous sont souvent soustraits par le hasard du déchaînement d’éléments imprévisibles ou occultés et rien n’est jamais totalement pré- déterminé.

Certains se laissent aller à nommer l’objet de leur désir et personnalisent comme Racine « voilà donc votre roi, votre unique espérance » d’autres irrémédiablement nous en font passer le goût comme Dante « abandonnez toute espérance vous qui entrez ici »
Ici et maintenant quels sont les désirs de l’homme et quel génie le pousse à en chercher l’accomplissement, parfois par tout les moyens ?

Et quand aux actuaires qui couchent dans leurs tables de mortalité les statistiques des générations selon les lieux et les périodes ils nous indiquent une certaine espérance de vie qui fonde des espoirs, des calculs et des systèmes mais la plus belle espérance ne serait elle pas de savoir à quoi notre vie à servi et d’en préciser l’utilité pour la communauté plutôt que la quantité.

Alors au fil du temps l’espérance déroule son long ruban et quand il est dévidé de son bobineau peut être est-ce un signe que la vitalité s’en est allée et les prémisses d’une fin proche.

Ecrit par : thierry | 31.07.2009

Merci, Thierry, d'avoir pris le temps d'écrire un commentaire qui ne manque pas de fond non plus, c'est certain !
Chamfort et Alain sont des spinozistes : l'espoir parle beaucoup plus du présent que de l'avenir; lorsqu'on espère en ce qui n'est pas, c'est qu'on désespère de ce qui est; donc en supprimant l'espoir, on vit mieux... J'avoue, bien que fascinée par Spinoza, avoir du mal avec cette pédagogie de l'absence d'espoir, qui me semble une pédagogie du non désir. Il me semble plutôt que notre humanité ne peut s'extraire de l'espérance, et qu'il n'y ait pas à souhaiter qu'on le fasse; à partir du moment où l'on pense, forcément on se projette, on anticipe. Mais en même temps, la projection permanente est un excès dommageable, qui conduit à vivre en état d'insatisfaction et de déception, et à ne goûter la vie qu'au moment de la perdre.
Savoir jouir de l'instant tout en laissant sa part à l'espoir, un espoir non illusoire mais compatible avec l'exercice de la raison, ça doit bien être possible...
Vu l'état actuel du monde en tout cas, supprimer l'espoir reviendrait à ne jamais rien tenter pour y remédier, et à se faire à l'idée que d'ici quelques temps, il n'y ait plus personne sur terre qui possède des yeux pour lire Spinoza et des oreilles pour écouter Mozart...
Alors au bout du long ruban de l'espoir, peut-être en attacher un autre...
Mais sinon je suis d'accord : rien n'est totalement prédéterminé. Quant à l'espérance statistique, elle n'est rien, c'est l'espérance de bien vivre et le goût de donner de soi qui comptent...

Ecrit par : Sophie | 31.07.2009

"....Mais si le Nirvana - correspond bien au désir de rejoindre le non-être, donc le néant, comme la seule perfection possible,...."

Je ne peux parler du Nirvana du fait que je ne l'ai jamais expérimenté .
Mais ...les termes -non-être - et "néant" ne doivent pas du tout être interprétés en utilisant leur sens habituel .

Sur un blog , en quelques lignes , il n'est pas possible
d'expliciter ce qui demande des années d'efforts pour le l'assimiler de tout son être .

Ce que je peux affirmer , c'est que les premiers pas ...et les suivants ...procurent une qualité d'ETRE bien éloignée du Non-être ( au sens où on le comprend d'habitude ) .

La grande question du Zen ou du Yoga , c'est précisement celle de l'être et du non-être .
Qu'est ce que l'être .
A l'opposé de l'affirmation : "Je pense donc je suis " .

Ecrit par : Jean | 31.07.2009

Merci, Jean, pour ces précisions. J'admets bien volontiers en effet qu'on ne peut faire le tour d'une pratique philosophique ou religieuse (quel adjectif lui convient le mieux ?) en quelques phrases, aussi synthétiques puissent-elles se vouloir.
Qu'est-ce que l'être, une question que toutes les philosophies se posent forcément... Le cogito de Descartes a en tout cas pour mérite de nous poser en tant qu'irréductible sujet...

Ecrit par : Sophie | 31.07.2009

---> Bonjour, chère Sophie,

Je voulais simplement vous signaler que je ne parviens pas à accéder à vos précédentes pages, chaque fois que je clique sur le numéro d'une page, j'arrive sur une page bleue vidée de son contenu, je ne comprends pas ce qui se passe, j'ai essayé plusieurs fois et c'est toujours la page bleue qui apparaît. Je tenais à vous le signaler à toutes fins utiles...

A bientôt, je l'espère, Jack qui vous souhaite un excellent week-end.

Ecrit par : Jack MAUDELAIRE | 31.07.2009

Merci, Jack, pour cette information. Mais j'ai vérifié de mon côté et les pages se chargent tout à fait normalement. J'espère que vous aurez l'occasion de revenir voir si ça fonctionne depuis votre ordi. Excellent week-end à vous aussi.

Ecrit par : Sophie | 31.07.2009

"...Le cogito de Descartes a en tout cas pour mérite de nous poser en tant qu'irréductible sujet..."

Non , précisément !

La plus grande partie du travail à accomplir dans les recherches du Zen ou du yoga consiste au contraire à VOIR , à RESSENTIR que de penser ne crée pas le sujet .

Où que ce sujet là ...n'a pas de consistance , de vraie réalité .

Pour le Zen , le Sujet , le vrai , inséparable de l'Etre , n'a rien à voir avec les pensées , avec les émotions .

La grande différence entre les philosophies (ou les religions ) et le Zen (ou le yoga ) c'est que la philosophie est du domaine du raisonnement , du concept , provoque les discussions, les points de vue entre personnes d'avis différents .

Le Zen et le Yoga , sont du domaine intérieur , personnel , intime , on n'échange pas avec d'autres les convictions , avis divers .

Zen et Yoga sont des recherches intérieures qui se basent sur le ressenti .
Une grande part des efforts consiste à avoir un ressenti de plus en plus vrai , libéré des conventions de notre société , de nos habitudes , de notre passé collectif et personnel .
Je vous souhaite un beau week end .

Ecrit par : Jean | 31.07.2009

Oui, je comprends bien, une recherche intérieure qu'on ne peut ou qu'on ne veut faire partager. On ne peut en effet tout montrer de soi, et ce n'est guère souhaitable, mais quant à moi il me semble que la sphère du partage, de la discussion, du lien à autrui, est tout aussi importante à cultiver.
Un "vrai" transcendant sans rapport avec nos émotions et notre pensée ? Très platonicien, le Zen, dirait-on.
De mon vivant, je préfère en tout cas essayer de me considérer en tant que sujet qu'en tant que petite partie du Tout !
Excellent week-end aussi à vous, mon cher Jean, et merci pour cet échange.

Ecrit par : Sophie | 01.08.2009

Bonjour Sophie.

Encore un très beau texte. Il est amusant de voir comme un sujet comme celui de la vie et de l'espoir inscrits dans le temps est complexe. On trouve des gens pour chercher le bonheur dans le passé, le futur comme dans le présent, avec toujours de très bons arguments.

Il faut, pour que l'équilibre soit bon, pouvoir se reposer sur de beaux souvenirs, ressentir un présent agréable et planifier un futur enviable. Après, on donne plus ou moins de valeur à l'un des 3 pans.

Quant à votre dernière phrase, si je la trouve bien tournée, je ne peux y adhérer. Etre apte au bonheur, c'est savoir le reconnaître et en profiter quand il est présent, et surtout pas courir après lui comme Alice après le Lapin Blanc.

Bonne fin de journée !
RemiZ.

Ecrit par : RemiZ | 03.08.2009

Bonjour RemiZ,
Merci pour votre commentaire. Je suis d'accord avec vous : passé, présent, avenir, nous avons besoin que notre regard se pose sur les trois pour ressentir le plaisir d'exister. D'ailleurs, à la fin de notre vie, c'est lorsqu'on se retourne et qu'on a l'impression qu'on a bien œuvré, qu'on peut, je l'imagine, lâcher prise avec le moins d'amertume possible.
Sur le principe, je pense comme vous que le bonheur consiste d'abord à le reconnaître lorsqu'il est là, mais en même temps je me demande si cette sagesse est in fine compatible avec notre tendance permanente à l'anticipation, qui constitue une des spécificités de notre conscience de soi.
Bon été à vous.

Ecrit par : Sophie | 04.08.2009

Chère Princesse des mots...
Comme j'aime ou cette vague de Nirvana d'uier & de demain..posé sur nos êtres nu comme des vers..parfois....je vais comme toujours relire , je crois aussi que je vais faire de ton lien un coin unique de lecture...que toi écrit de cette façon ..je te l'ais dit...auras-tu en receuil un jour ma douce?
Je ne sais pas aussi si tu as lu ami Andrea ..vat..tu aimeras..il ferme en septembre maintenenant tellement on @ raller(surtout moi)...
J'ais aussi hier soir "fatiguée" par erreur..de manip ét oui!! éffaçermon dernier billet..et donc EVA et ton gentil com...sorry...si un jour tu veux ton portrais je te fais...aussi voilà..bisous et oui je pars samedi...mais j'ais tone, tone de taffs.....

trop trop exquis cette Shopharienne Grammaire....je te serais ta plus fidèle léctrice....baisers, baisers...
oh ps : tu dois savoir toi..aller trouve moi un livre pour Adulte..avec une reègle par jour pour apprendre grammaire et orthographe....tu sais quoi...j'en peu plus de faire des faites..et de faire corriger mes poèmes...STP, pas Pliens de manuels...JUSTE 1..qui fait tout..

kisssssssss

Ecrit par : IsaBercée | 05.08.2009

Chère Isa, merci pour ces généreux compliments, que je vais m'efforcer de continuer à mériter un peu !! Et merci pour ce lien "Deep Lecture" sur ton site ! Un recueil ? Ma foi, à force de recevoir de si gentils encouragements de la part de lecteurs de ce modeste Chez moi, je vais trouver le temps et la "bravitude" de m'y lancer...
Dommage pour ton dernier billet, mais ce n'est pas grave, je suis sûre que tu vas remettre ta princesse Eva sur ton site, elle mérite qu'on la regarde dans les yeux...
Des fôtes ?... Pas grave, la preuve, ça se répare avec un petit tour de vis de la part de tes relecteurs... Un livre avec une règle grammaticale par jour ? Ce serait une bonne idée, mais je n'en connais pas ! D'ailleurs, peut-être serais-tu plus curieuse des règles grammaticales et orthographiques si tu les considérais comme ce qu'elles sont réellement : un jeu...
Bon mois d'août plein d'inspiration.
Hugs

Ecrit par : Sophie | 05.08.2009

Oui dans les yeux..d'une EVA...moi....
tu vas la revoir dans mes vrais albums...créer sur flick...today ou tomorow....et reviens surtout
je t'adore....hugssssss

Ecrit par : IsaBercée | 05.08.2009

"Sur le principe, je pense comme vous que le bonheur consiste d'abord à le reconnaître lorsqu'il est là, mais en même temps, je me demande si cette sagesse est in fine compatible avec notre tendance permanente à l'anticipation"

Hé hé ! Oui, j'ai tendance à bazarder parfois des pans entiers de la philosophie :)

Je pense qu'il même si la réponse n'est pas évidente, il faut y croire et s'y essayer le plus possible. La méthode Coué en quelque sorte....

Ecrit par : RemiZ | 06.08.2009

Essayer, oui, RemiZ, essayer toute sa vie, jusqu'à ce que mort s'ensuive...! Peut-être en gardant à l'esprit cette idée-là : agir, ne point subir...
Bien amicalement

Bien sûr, Isa-Eva, je reviendrai ! Kisses

Ecrit par : Sophie | 06.08.2009

Je n'avais pas pris le temps de revenir Chez toi depuis un moment... mais quelle agréable visite me suis-je offerte aujourd'hui ! C'est incroyable comme ton texte vient prolonger et donner forme à mes propres réflexions ! J'ai bien pris mon temps pour le lire et y pénétrer.

La lecture... Voilà peut-être un moment où nous cessons d'anticiper car le texte lu nous rapproche irrémédiablement de nous-mêmes. Nous sommes là, présents dans la lecture, tout près des mots qui se présentent à nous. On ne peut être ailleurs que dans l'instant de l'écrit et l'on ne s'y perd que pour mieux s'y trouver ! Et, quand le texte est juste, avec quelle fougue nous ramène t-il à soi !

Et puis le dernier mot et le point qui le suit mettent fin à l'évidence et il faut continuer soi-même, en prolongeant le texte. Vivre sans les mots, juste vivre. Alors on relis, on s'imprègne encore un peu, un peu mieux... et on s'envole enfin, loin du texte que l'on oubliera sûrement mais qui aura laissé en nous sa trace indélébile.

Il est difficile de vivre sans se perdre, et vivre l'instant présent ne signifie pas toujours que l'on sait où l'on se trouve. On peut souffrir longtemps à s'y efforcer de la mauvaise façon ! L'existence doit être cette "trajectoire personnelle" dont tu parles si bien, mais il est difficile d'avoir toujours présent à l'esprit ce qui fait sens ! Nous sommes à l'épreuve de mile discontinuités qui nous éloignent de ce que nous croyons, voulons ou nous efforçons d'être. Alors le sens peut être vécu parfois pleinement par la grâce d'une harmonie que l'on parvient à établir ou a percevoir. Mais la trajectoire parfois se poursuit en pointillés et le sens se fait imperceptible. On ne comprends que bien plus tard ce qui fait sens... grâce à cette même possibilité de revenir sur le passé qui ne fut en son temps qu'un présent incertain.

Dans la lecture, comme dans l'écriture, on parvient à matérialiser en quelque sorte ce présent imperceptible et à repasser en quelque sorte d'un trait plus marqué la trajectoire qui est la nôtre et dont la ligne ténue échappait à notre vue !

L'écriture poétique est pour moi comme un fil tendu entre passé, présent et futur. Elle marque dans sa simplicité cachée ce qui fait sens et fait entrer le ressenti dans la continuité du vécu.

L'écriture philosophique est un effort intense vers la compréhension de l'être, de l'être dans le temps et dans sa solitude et dans cet espace-monde qu'il partage avec l'autre. Se connaître soi-même passe par la réflexion sur ces moments où l'on se perd et surtout sur le point précis où l'on revient à soi, plus présent encore qu'avant la perte !

Il faut être passé par le sentiment de perte pour comprendre que la mort est proche et que nous nous y précipitons aveuglement dans notre hâte de vivre.

Alors on revient à soi et l'on apprend à vivre plus lentement, plus doucement et le présent - cette légèreté absolue - petit à petit, se densifie.

Merci pour ce beau texte, Sophie, il fait partie de ceux qui nous ramène à nous-mêmes !

Bonne journée,

Claudie

Ecrit par : Claudie | 07.08.2009

Merci, chère Claudie, pour ces mots passionnants que tu as eu la gentillesse d'écrire.
Le présent de la lecture, en effet, est une magie si prenante ! C'est une durée infinie - puisqu'au moment où nous lisons, nous perdons la notion du temps que nous y consacrons -, en suspension, où le corps se fait pour ainsi dire oublier, où nous savourons l'intensité immédiate de l'émotion et de la réflexion, une pure durée d'esprit...
Je suis également en plein accord avec la suite de tes propos, qui complètent ou éclairent ce que j'ai tenté de dire.
J'aime vraiment beaucoup l'idée du présent évanescent qui peu à peu, au fur et à mesure des traverses, des réflexions, des retours sur soi, se densifie... La densité du présent, c'est merveilleux... Poésie et philosophie sont reliées par des liens de soie...
Les "discontinuités", oui, brouillent notre vision de nous-mêmes. C'est pourquoi porter notre regard sur notre passé n'est pas forcément nostalgie limitante, mais processus de compréhension. On ne peut vivre comme des animaux, même comme des animaux heureux, même si les puissants voudraient, pour mieux nous dominer, qu'on s'en contente...
Le sens de ce que je vis, de ce que je choisis, j'ai l'impression parfois de le chercher, comme nous tous. Mais je crois savoir en tout cas que nous seuls pouvons, non pas le trouver, car il n'y a aucun endroit où il se dissimule comme un trésor enfoui, mais nous le façonner pour nous-même. Notons d'ailleurs que les philosophies ne sont pas, contrairement à une certaine croyance actuelle, des manuels de coaching où reposerait une parole énigmatique à décrypter, mais les témoignages de merveilleuses constructions mentales. Bâtir une forteresse inexpugnable pour son esprit, s'y remparer, y abriter le sens et la densité du présent... Et y moins souffrir...
Bonne journée à toi et à bientôt.

Ecrit par : Sophie | 08.08.2009

Quatre paragraphes pour ce soir, qui m'ont mis l'eau à la bouche pour demain. Je vous rejoins sur toutes les lignes... Toujours frappé par la dentelle tissée sous votre plume, qui dit avec une infinie grâce et une confondante subtilité les choses d'une sagesse qui m'est chère, dont les résonances sont alors amplifiées par les vibrations singulières de cette dentelle. Je finirai en plusieurs fois parce que ma concentration rechigne infiniment devant l'écran, et que "cette sensibilité est racine et non parasite" !!! ;-)

Ecrit par : complexus | 19.08.2009

Merci beaucoup, Boris. Une sagesse difficile à construire, mais n'est-ce pas le propre de la sagesse ?!... Revenez quand vous voulez continuer votre lecture.

Ecrit par : Sophie | 20.08.2009

Sagesse et difficulté, l'expérience les fait rimer oui, sans aucun doute !

J'éprouve toujours un malin plaisir, voire un plaisir malin, à assister aux éventrages des mythologies mondaines, des myopies réductrices, etc. Et pour le coup, je suis servi à ravir !...

Ah oui, un point sur lequel je serais curieux de savoir si je vous comprends bien, parce qu'en l'état (de ma compréhension) c'est un point que j'aurais envie de nuancer ou d'élargir:
"la forteresse ultime de notre esprit, propriété émergente de matière fragile mais puissance de désir infinie"
Dans mon expérience, les sensations, l'intuition, le corps sont mes ultimes repères pour me guider, choisir, sentir. Il reste vrai que j'ai besoin de l'esprit pour les considérer et m'assurer de leur teneur morale. Mais l'esprit en tant que mental tendrait plutôt à m'éloigner de la réalité éprouvée du vécu, et à m'illusionner sur la complexité de ses sensibles. Qu'en est-il pour vous ? (Si tant est qu'il est possible d'y répondre en quelques mots...)


Merci encore pour ces pensées qui fusent comme des éclairs dans les espaces de nos obscurantismes...

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J'ai conscience de la maladresse potentielle de ce geste (ci-dessous), mais si vous pouvez faire confiance au motif qui le soutien, il paraîtra moins intéressé qu'enjoué et communicatif: j'ai pensé très fort à ce texte écris il y a quelques temps et le glisse ici (parce qu'il n'est plus en ligne) par désir de partage et de rassemblement, tant il me semble faire écho à votre propos - en toute conscience qu'ils s'étalent en des champs plus vastes.


"Moment présent et temps de vie"

Une chose à la fois. La pensée dans l’acte, nommée concentration. Plus qu’une idée, plus qu’une belle résolution, plus qu’une morale position : un état de connivence entre soi et le monde, une rencontre prise dans l’existence.

Soudaine et profonde détente. Soudain refus de l’urgence et de l’impatience. Soudaine impression de toucher à la « vraie vie ». Mais si la « vraie vie » n’était que cela, que serions-nous en train de vivre le reste du temps !? Il y a des idées que l’on berce avec tendresse et qui en retour pervertissent l’esprit, nous rendant incapable d’envisager la vie dans sa complexité foisonnante. Par exemple l’oubli de tout ce qu’il faut pouvoir contenir pour réussir à rester là, toute la disponibilité, l’énergie qu’il faut pouvoir rassembler pour focaliser son attention sur le geste de l’instant. Comment nier les résignations momentanées face aux espoirs, l’importance d’un contexte favorable, la confiance globale sur laquelle repose un tel abandon, le sentiment de sécurité au fondement d’une telle attitude ? N’allons pas imaginer qu’un jour l’instant sera notre seul royaume. L’identité humaine se nourrit de toutes les temporalités et de tous les espaces. N’allons pas oublier que la valeur et le goût de ces moments reposent sur ce qui les entoure, c’est la différence qui les rend sensibles, donc appréciables.

Les conditions de leur apparition sont multiples, et la volonté n’y suffira jamais. Croire qu’elle puisse y suffire revient à s’enfermer dans une logique d’échec et de frustration, avec de brèves réussites qui suffiront malheureusement à entretenir le mirage. L’immersion totale si mélancoliquement désirée, montée en panacée, finit en tyrannie de la volonté, obsessionnelle et délétère. En fait, la volonté est ici la pire des ennemies, puisqu’il s’agit au contraire d’un certain abandon, d’une prise-relâche. Qu’il soit si difficile de rester au creux de l’instant n’est pas qu’une affaire de faiblesse humaine, de mauvais réflexe, de disposition maladroite de l’esprit. C’est que cette façon d'habiter le temps s’inscrit dans une réalité monstrueusement complexe et riche, dépendante de milliers d’autres façons d’être en vie, chacune ayant sa raison d’être, son utilité, sa fonction, sa nécessité.

Il n’y a pas antagonisme total entre lâcher-prise et contrôle, au contraire : il faut du contrôle pour pouvoir lâcher-prise sans risquer sa santé mentale, et il faut du lâcher-prise pour contrôler son existence de façon souple et évolutive.

D’ailleurs, n’est-elle pas douce cette heure vouée à la rêverie d’images lointaines, futures ou passées, n’est-elle pas propice à l’inspiration poétique, n’est-elle pas source d’une richesse personnelle, n’est-elle pas partie prenante d’un élan dans la construction de soi ?! L’harmonie intérieure s’inquiète peu de savoir si elle s’acoquine à l’instant présent ou à l’imaginaire intemporel, à la nostalgie d’un souvenir ou à l’espoir du lointain. L’harmonie naît d’une implication totale de l’être avec ce qu’il est en train de faire, penser, imaginer, sentir. Elle meurt dès qu’il crée une distance entre son geste et sa conscience, mais là encore : pas n’importe quelle distance. Il y a dans les distances, des différences de qualité : celle d’un jugement sur la pensée immédiate n’est pas celle d’une attention parallèle à celle-ci. La première détruit l'harmonie, la seconde la complexifie, amplifie ses résonnances.

Et si l’on s’observe bien en ces instants d’immédiate intimité avec le monde, que nous reste-t-il de nos capacités à être en relation, à faire face au danger, à réagir à l’imprévu, à planifier la réussite d’un projet, à intégrer et adapter son comportement aux changements du contexte ? Et quelle valeur reste-t-il à ce qui n’a plus de rareté ?

C’est parce qu’il est conçu comme un état que cet idéal pose problème : ce n’est pas un état, mais l’étape d’un processus. Et c’est en reconnaissant sa nature véritable qu’il devient plus facile d’être disponible à son passage, à sa visite.

Une vie entière à se chercher. A trouver des bouts de soi, de-ci de-là, pour une œuvre à jamais incomplète, inachevée. Une fois que cette folle architecture remplace les mythes simplificateurs, et qu’elle est intégrée au regard lucide, l’être peut à nouveau se pencher avec espoir sur son beau projet : unir la conscience au moindre de ses gestes.

Ecrit par : complexus | 22.08.2009

Merci, Boris, pour votre texte, je n'y vois assurément aucune maladresse, bien au contraire.
Pour répondre à votre interrogation, je ne crois pas que l'esprit soit une source d'illusions regrettables au sens où il est le prérequis de la conscience et de la pensée : si penser, c'est se tromper sur le réel, nous ne pouvons de toute façon nous en assurer en comparant avec une pensée non humaine... Je crois plutôt que c'est notre esprit qui donne au monde le seul sens qu'il peut avoir. Maintenant, si on prend "illusion" au sens de "récit", je suis d'accord, mais je ne crois pas qu'il nous soit possible de fonctionner autrement : nous sommes pétris de narrativité. Nous avons besoin de construire des récits dans notre rapport à nous-mêmes et notre rapport à autrui.
Le corps aurait le "dernier mot" pour appréhender plus justement la complexité du vécu ?... Quant à moi je dirais plutôt : certes, je ne ressens pas le corps et l'esprit dans une optique de dualité cartésienne, mais davantage dans une symbiose spinoziste - nous ne sommes pas scindés entre matière du corps et immatérialité de l'esprit. Cependant, dans une optique radicalement matérialiste, il y a la certitude que "le cerveau pense". C'est un raccourci abusif, à mon avis. Le cerveau est un organe au fonctionnement très complexe. L'esprit y est produit, certes; sans cerveau nous ne sommes qu'un corps mort (ou qu'on garde artificiellement en vie). Mais l'esprit est typiquement une propriété émergente : le tout est plus que la somme des parties. Nous sommes donc bien plus que notre corps...
Pour moi, les émotions sont le produit mêlé du corps et de l'esprit, mais in fine, c'est bien l'esprit qui décide quoi en faire... Sans réflexion (et donc sans un minimum de maîtrise des émotions), comment produirait-on du lien social ?
A mon tour de solliciter un petit délai, pour lire avec une grande attention votre texte et en tirer "la substantifique moelle" !

Ecrit par : Sophie | 22.08.2009

Ah, j'ai le sentiment de ne pas avoir réussi à me faire bien comprendre, mais l'échange reste intéressant. La distance n'est sans doute pas bien grande - peut-être la définition des termes que nous utilisons - et si elle devait l'être, ça ne serait pas bien grave. Avez-vous eu l'occasion de lire le "Spinoza avait raison" de Damasio (neuropsychologue de pointe) ? Je ne peux m'empêcher d'imaginer que cette lecture vous intéresserait.

Il y aurait trop (pour ma motivation) à reprendre et à définir pour parvenir simplement au sentiment d'être compris et de bien vous comprendre, là, dans la complexité des choses échangées. Je resterai donc avec la part d'incertitude, qui n'enlèvera rien à mon plaisir de vous lire !!!!

Bon, pour ne pas tout abandonner, juste cette précision: par illusion j'entendais me "raconter des histoires" comme on se raconte des histoires pour ne pas voir les choses comme elles sont. Ce qui ne m'empêche absolument pas de reconnaître la nécessité narrative dans laquelle nous sommes pris et dans laquelle nous tissons notre possibilité identitaire d'être au monde. Cette donnée ricoeurienne est difficilement contournable pour un esprit qui s'examine attentivement, nous sommes bien d'accord ! ;-)

Ecrit par : complexus | 25.08.2009

J'ai le sentiment qu'il n'y a pas en effet de notable divergence entre votre vision et la mienne, comme en témoigne votre beau et très intelligible texte (à mon humble avis un des meilleurs de ceux que j'ai pu lire de vous).
Je retiens particulièrement de votre texte et de vos commentaires l'illusion qu'il y a à croire que nous agissons hors du déterminisme général. La puissance de la raison ne s'exerce pas sur le corps; il s'agit plutôt de comprendre le corps. Nos comportements et jusqu'à notre vie intérieure, sont déterminés par tout ce qui nous entoure et interagit avec nous. Mais nous n'en sommes pas entravés : il y a dans la compréhension de notre intériorité un acte libérateur, puisqu'à cette condition nous pouvons travailler à nous améliorer.
Vous êtes donc un spinoziste convaincu, et je pense n'en être pas loin non plus... Ne plus subir passivement nos affects mais les vivre intelligemment, beau programme de vie.
Je n'ai pas lu Damasio, mais j'ai lu des commentaires de son œuvre, et je vois à peu près de quoi il s'agit (c'est une des nombreuses lectures que je me propose de faire, il me faudrait plusieurs vies pour lire tout ce que j'ai envie de lire...). Les neurosciences et Spinoza dialoguent fructueusement. Ce sont nos émotions qui nous construisent, n'est-ce pas ?
Merci pour cet échange intéressant.

Ecrit par : Sophie | 26.08.2009

Je ne peux m'empêcher de penser avec Bettelheim qu'au coeur de la forteresse réside la part du vide. Triste et effrayant topos dont nous n'avons l'idée qu'à nous accrocher à ses bords, comme disait Lacan du "trou du désir". Et à vouloir le combler, ce trou, histoire d'en imaginer le fond serait, me semble t-il, pure perte. Nombreux sont ceux qui s'y épuisent, philosophie et neuroscience confondues, pris encore et encore dans une obturante nomination de l'Autre, chemins qui ne mènent nulle part.

Ecrit par : Michel GROS | 31.08.2009

Merci, cher Michel. Mais la "forteresse vide", c'est l'autisme. Serions-nous donc tous portés à nous construire cette forteresse de l'esprit pour n'y abriter que du vide, à l'image du potier de Lacan qui dessine un trou en l'entourant d'un vase ?
Peut-être, mais j'ai cependant le sentiment d'y abriter deux ou trois choses utiles pour vivre : l'amour, l'échange, l'art, quelque savoir, c'est à dire un certain nombre de lectures dont la pensée me stimule et me laisse suspendue, dans des moments dont je ne perçois plus la durée, au ravissement de comprendre (ou en tout cas d'essayer) le cheminement de la réflexion des auteurs.
Bref, pas tout à fait rien, tout de même...
Nommer l'Autre ne mène nulle part ? Mais que faisons-nous toute notre vie, si ce n'est nommer ? Comment pourrions-nous fonctionner autrement ?...
Bien cordialement

Ecrit par : Sophie | 31.08.2009

Nous nommons les bords du trou, parfois. Cela semble suffisant pour beaucoup.

Ecrit par : Michel GROS | 31.08.2009

Bien, bien, mais peut-être pourrait-on recouvrir le trou avec beaucoup de noms...

Ecrit par : Sophie | 01.09.2009

"comprendre le corps", "dans la compréhension de notre intériorité un acte libérateur", suis étonné que ces éléments soient apparus là, mais oui, je me reconnais dans cette tâche-là, effectivement. Merci en outre pour vos impressions positives !

Entre autres choses, Damasio suggère de comprendre les "sentiments" comme des idées d'état du corps, comme représentations cognitives d'une cartographie corporelle, d'un corps en émoi. Je trouve la distinction émotion-sentiments éclairante. Par ailleurs il met en évidence que sans le corps, sans la capacité de concevoir le corps au niveau de la représentation, des aires de pensée s'éteignent conjointement. Pour dire à quel point, comme vous le soulevez, la dualité est une construction pratique (et sans doute rassurante pour beaucoup) mais complètement obsolète et non avenue. Ce qui n'enlève rien, ni à la beauté ni au mystère de notre condition. Au contraire ! Merci également...

Ecrit par : complexus | 01.09.2009

Mais si, mais si, cher Boris, il y a un rapport : "L’harmonie naît d’une implication totale de l’être avec ce qu’il est en train de faire, penser, imaginer, sentir", disiez-vous. C'est bien de "comprendre le corps" que vous parlez... Tout ceci me donne envie en tout cas de monter Damasio et son "Spinoza avait raison" de plusieurs rangs dans la liste de mes envies de lecture..
Dualité obsolète, probablement. Je ne peux m'empêcher cependant, à titre complémentaire et non opposé à Spinoza, de voir dans le cogito cartésien une irréductible puissance en action...

Ecrit par : Sophie | 02.09.2009

Impossible. Les noms de dieux n'y suffisent pas eux-mêmes qui tentent l'obturation de ce trou qui fait notre respiration.

Ecrit par : Michel GROS | 03.09.2009

Trou qui nous permet de respirer autant qu'il nous effraie ?... Ma foi, cher Michel, je crois que je vous suis...

Ecrit par : Sophie | 03.09.2009

Sophie j'ai retrouvé au gré de mes compilations un vieux texte, entre forteresse et citadelle j'ai fait le lien


"Chasser la mort de la citadelle"

Faire reculer la dame blanche,toute d’hermine vêtue
Juge, témoin ou encore bourreau de ce qui a été vécu
S’avance avec sa traîne, sans hâte, sûre du moment
Qui confine à penser que encore tout chancelant
On sent venir l’instant ou s’exerce le maléfice
Qui va d’un seul coup déconstruire tout l’édifice.
Alors que pourtant on estimait encore pouvoir durer
Et ne pas encore, les champs élyséens, devoir labourer.
Défendre chèrement du haut de ce donjon pas imprenable
La vue panoramique sur une vision d’ensemble soutenable
Et repousser les vagues d’assaut sans plus tressaillir
Car à trop vouloir ne plus vivre on risque de s’assagir
Et c’est emporté par l’élan vital qui entraîne et apporte
Que l’on va à cette étrange visiteuse du soir fermer la porte
Dusse-t on passer pour un hôte des plus inhospitaliers
Pour le bouquet final on n’a pas un rêve de festivalier.
Barricader les issues évidentes et reculer l’étreinte fatale
Ou prendre ses jambes à son cou comme le lapin qui détale.

Ecrit par : thierry | 06.09.2009

Merci Thierry, c'est un fort joli poème, et je vais aller assurément visiter le lien que vous m'indiquez dans votre autre commentaire.
Se barricader contre ce blanc fantôme, avec amour, partage et pensée pour alliées, voilà qui me va bien aussi... Ne pas faire le mort de son vivant à coups de renoncements...

Ecrit par : Sophie | 06.09.2009

Premier passage chez vous. Vous écrivez remarquablement. Si la philosophie vous intéresse vraiment, il vous faut aller plus loin.

Vous trouverez peut-être votre bonheur sur le blog : EVEIL IMPERSONNEL et approche non-duelle. Il est très riche et de bonne qualité.

Permettez-moi de vous suggérer les livres de Jean Klein (tapez son nom dans Google). Voici quelques titres de ces ouvrages : La joie sans objet. L'insondable silence. L'ultime réalité. Sois ce que tu es. Qui suis-je? Transmettre la lumière. (Dans le dernier, il évoque son propre parcours.)

Peut-être pourriez vous faire un petit tour sur le blog de iPapy au rayon spiritualité. Il y a des vidéos rares et renversantes, entre autres choses.

Voyez aussi du côté de Stephen Jourdain qui nous a quitté en début d'année. D'un abord plus difficile que Jean Klein.

Bon voyage. A l'occasion, dites-moi ici si vous vous y êtes trouvée.

Ecrit par : Un autre Jean | 15.10.2009

Bienvenue Jean, et merci beaucoup.
Oui, la philosophie m'intéresse; me construit et me sauve, je crois. Le temps est une denrée précieuse, et j'espère parvenir en dégager davantage dans mon quotidien pour aller plus loin, en effet.
C'est vraiment gentil à vous d'indiquer ici ces références, blogs et auteurs. Ce que je lis sur la page wikipedia de Stephen Jourdain m'attire bien. J'avoue éprouver une certaine réticence par rapport à ce qui tourne autour des spiritualités orientales, (peut-être un peu trop confiance dans le cogito ?!) mais il ne s'agit peut-être que de prévention anti-religions; un distinguo à mieux faire entre les unes et les autres. Le côté "je m'efforce de renier mon individualité et je me fonds dans le grand Tout" me fait tiquer, mais à un premier regard rapide certaines des références que vous m'indiquez ont plus de subtilités et manient avec force le questionnement.
A bientôt, j'espère, merci encore.

Ecrit par : Sophie | 16.10.2009

Prenez tout votre temps, Sophie. Le cogito est en général mal compris parce qu'il met l'accent sur la pensée qui est un épiphénomène au lieu de la mettre sur l'être, sur le « Je suis ». Vous n'êtes pas la pensée, Sophie. Elle est en vous. Elle va et vient. Vous la constatez - dans l’état de veille, bien sûr. Quand vous dormez, elle n’y est plus et néanmoins vous ne cessez pas d’être, n’est ce pas ? Et alors me direz-vous, la mort ? L’être naît-il et meurt-il ? Il semblerait que non. Reste à le réaliser. Et cela, c’est le travail de la philosophie, de la quête de la Connaissance. C’est ce qu’on nomme la voie royale, voie abrupte, voie discriminative qui tranche dans le vif du sujet. Droit au but, si vous voulez.

Pour simplifier, les religions sont des voies dévotionnelles, des voies du cœur. Chacun son chemin. Si cela vous intéresse, étudiez-les, frottez-les énergiquement les unes contre les autres et voyez ce qui résiste, ce qui tient la route. Si vous regardez bien, vous trouverez dans toutes des marécages (conformismes, fanatismes, sectes, etc) mais aussi les mêmes neiges éternelles ou si vous voulez le même diamant caché.

Il se trouve que c'est en s'acharnant, seul, à 16 ans, sur le cogito que Stephen Jourdain s'est éveillé à jamais. Il raconte dans son livre d'entretiens avec Gilles Farcet : "L'irrévérence de l'éveil", ce qui lui est arrivé et ce qu'il est advenu ensuite de lui. Et toute sa vie, il a été agent immobilier, marié, des enfants... Il est même tardivement tombé amoureux d’une jeunesse et a trompé sa femme… Voyez où ça peut mener ou ne pas mener l'éveil… Stéphen Jourdain était un éveillé du genre à balancer des coups de pied dans les boîtes de conserves, si vous voyez ce que je veux dire. Un hurluberlu de première. Il vous bousculera peut-être. Ses livres sont parfois un peu ardus. C’est auprès de Jean Klein que vous trouverez des réponses à vos questions sur, par exemple, l’Art ou la méditation (si cela vous intéresse tant soit peu) et sur bien d’autres sujets. Entre autres choses, il dit ceci qui contredit notre expérience et notre pensée ordinaire : Vous n’êtes pas dans le monde. Le monde est en vous.

Les spiritualités orientales sont un immense continent d’une richesse et d’une profondeur inouie. Bien sûr, pour ne pas perdre son temps, ne lire, ne fréquenter de préférence que des auteurs de qualité. Si le cœur vous en dit vous y trouverez des merveilles. (Vous pouvez faire confiance par exemple à la collection Spiritualités Vivantes, série Hindouisme dirigée par Jean Herbert, en poche, chez Albin Michel.) Personne ne vous demande d'abandonner votre discernement, c’est votre boussole. Personne ne vous demande d’abandonner votre individualité. Au contraire, faites sa connaissance.

Maintenant, vous allez peut-être me dire : et l’Afrique ? Les religions animistes, les esprits ? Haïti, le vaudou ? Ces gens-là sont-ils respectables ? Je vois que vous êtes très curieuse. Un monde s’ouvre à vous. Oser penser… Bon voyage.

Ecrit par : Un autre Jean | 16.10.2009

Je suis curieuse en effet, même si je pense ne pas partager toutes les idées que vous avez la gentillesse de déposer ici, je vous rejoins sur certaines. Le monde est en nous, je suis d'accord, mais personnellement je l'entends ainsi : notre regard confère sens et beauté au monde; sans nous, il est seulement nécessaire.
Au risque de vous choquer, je vous confie que les religions sont pour moi une aliénation mentale, mais j'admets qu'il faut savoir les distinguer d'autres formes de spiritualité, et que l'homme ne peut vivre sans aucun système de croyance; croire en l'homme, en sa place unique dans l'univers et par conséquent à sa responsabilité particulière face aux autres hommes et à l'ensemble du vivant, en est déjà un; professer une éthique de solidarité et de partage en est en complément un autre.
Une petite question, Jean, si vous permettez : écrivez-vous quelque part où l'on puisse vous lire ?
A bientôt j'espère pour prolonger ce partage amical.

Ecrit par : Sophie | 17.10.2009

Sophie, je suis comme vous. Je me vis séparé et je me vis dans le monde. Je pense toutefois pouvoir dire que je sais que Jean Klein disait vrai lorsqu’il disait que le monde est en nous et non pas le contraire. Et je sais aussi qu’il vivait ce qu’il disait. Prodigieux. Cela, tout simplement, nous renvoyait au silence… Car s’il y a la pensée, Sophie, avant la pensée, il y a fondamentalement le silence. Le silence dans lequel la beauté s’épanouit. Et la beauté aussi est en vous. Jean Klein parlait souvent du regard, de l’écoute.

A propos des religions, vous ne me choquez pas. Je partage votre avis mais vous savez bien que l’on ne peut pas en rester à cette appréciation qui laisse entier le mystère et qui laisse les gens dans le désarroi. Il faut effectivement ce qu’on appelle par facilité « du temps » pour approfondir cette question. Tout le monde sait qu’on ne peut pas parler des mathématiques sans les avoir étudiées. Tandis que tout le monde a un avis péremptoire sur les religions. Et ceux qui font profession d’athéisme croient au monde et à eux-mêmes. Ce qui est tout simplement bouffon. C’est à mourir de rire.

Bien sûr qu’il faut professer une éthique de solidarité et de partage. Le monde actuel est une barbarie et l’engagement est la moindre des choses. J’ai cru comprendre à vous lire que votre cœur serait un peu à gauche comme chez les êtres humains.

Ceci dit, indépendamment de l’éveil, nous avons tous besoin d’un certain niveau de réalisation de nous-mêmes. Sinon, l’angoisse peut apparaître. Il est tout à fait normal d’avoir peur quand on risque de se perdre. Disons qu’il y a plutôt une certaine nécessité à se trouver. C’est un peu délicat mais parlons un peu du vide. C’est un mot. Parmi ceux qui en parle, combien en ont fait l’expérience ? Si vous en faisiez l’expérience et que vous constatiez qu’il est vivant et palpitant comme un ciel nocturne étoilé... Vous seriez rassérénée. Apaisée. Est-ce impossible d’être apaisée ? Est-il impossible d’être en paix ? La paix, où se trouve-t-elle, sinon en vous ?

En toute amitié bien sûr. (J’ai, comme vous, un rapport professionnel à l’écriture, mais on ne peut pas me lire. Mes écrits sont confidentiels. Et je ne tiens pas de blog. J’interviens toutefois par des commentaires assez élaborés sur un blog écologiste.)

Ecrit par : Un autre Jean | 17.10.2009

Merci, Jean. "Le silence dans lequel la beauté s'épanouit", je sens bien ce que vous dites, mais il me semble que féconder ensuite ce silence avec des mots traduisant les sensations qui y sont nées est un beau programme...
Je m'intéresse aux religions au titre de créations de l'esprit humain. Je ne prétends pas en effet connaître à fond leur corpus doctrinaire (le catholicisme est celui que je connais le mieux, la faute à une scolarité primaire passée dans une école privée...), mais cela n'empêche pas, me semble-t-il, de s'interroger sur le fait religieux lui-même.
Bien à gauche, en effet, se situe mon cœur, comme vous l'avez opportunément constaté...
La paix est à trouver en soi, je suis d'accord, avant de pouvoir espérer la faire régner dans nos interactions avec autrui, mais j'avoue ne pas trop comprendre ce que vous entendez par le vide. Si ce vide palpite, il n'est pas vide... Quant à un vide qui serait néant, on ne peut en faire l'expérience tant qu'on est vivant. Là où est la mort, nous ne sommes plus, et là où l'on est, la mort n'est pas, dit Epicure...
Cela m'intéresserait de connaître les coordonnées de ce blog écologiste où vous intervenez. Merci d'avance !

Ecrit par : Sophie | 18.10.2009

Bien sûr, Sophie, il est possible de préciser : le silence dans lequel la beauté des mots s'épanouit. Et c'est, de fait, un beau programme. Un beau jardin à cultiver. En vous référant, en vous en tenant aux sensations, vous faites très bien. Permettez-moi de vous faire observer que les sensations sont perçues. Vous pouvez donc élargir votre programme, consolider ce repère en y incluant les perceptions.

Sur le vide, je ne peux pas vous en dire plus sans risquer de me tromper. A propos de la religion catholique, je dirais qu’il s’agit d’une religion assez difficile. Son dogme heurte notre intellectualité d’occidentaux. Une approche philosophique nous conviendrait mieux, au moins au début, mais la philosophie occidentale est restée spéculative, et n’a pas atteint son but. La philosophie ou métaphysique hindouiste l’a atteint mais, pour les occidentaux, elle est suspecte d’odeurs d’encens. Il n’est même pas considéré qu’elle existe… Et pourtant, quelle science, là-bas ! Nous sommes toutefois assez nombreux à avoir fait le voyage, et le chemin est bien dégagé et bien balisé maintenant. Voyez chez Jean Klein ou sur le site EVEIL IMPERSONNEL et approche non-duelle.

La phrase d’Epicure est un truisme. Elle ferme et ne mène à rien. Jetez-la aux orties. Mieux vaut rester avec une question ouverte ou avec le « je ne sais pas ». Nous ne savons pas ce qu’est la vie. Nous ne savons pas ce qu’est la mort. Nous ne savons pas ce qu’est le monde. Nous ne savons pas ce que nous sommes. En apparence, d’un côté, la vie qui est un tel cadeau. De l’autre, la mort que tous les êtres vivants plus ou moins conscients, hommes et animaux, fuient. Face à cette horreur, la question est celle-ci : existe-t-il quelque chose - forcément un absolu - qui fasse que, dévoilé, le problème vie - mort soit - absolument - dissous ? Est-il possible de le réaliser et de s’y établir ? Est-il possible aussi d’être parfois atteint par cela inopinément et temporairement, d’en avoir au moins, parfois, un aperçu ?

J’interviens sur le blog eco-échos d’Isabelle Delannoy. J’apprécie aussi chez elle la qualité de son écriture et de ses billets et la qualité, selon moi, de son inspiration. Elle écrit en ce moment et son blog est un peu en sommeil.

Ecrit par : Un autre Jean | 19.10.2009

Merci, Jean. J'irai voir avec intérêt le blog en question.
J'ai le même respect pour les philosophies orientales que pour les philosophies occidentales, je ne considère pas du tout les premières avec mépris mais je ne m'en sens pas proche à première vue... Dissoudre le problème vie/mort ? Autant se dissoudre soi-même... Je ne suis pas d'accord pour Epicure. Je pense en effet que tant qu'on est vivant, la mort ne nous concerne qu'en tant qu'idée (puissante, certes, mais idée); et lorsqu'on est mort, par définition on ne peut en faire l'expérience. L'horreur, oui, il faut se colleter avec elle; se tiennent là à mon sens à la fois la misère et la grandeur de notre condition. Mais je respecte évidemment tous les moyens pacifiques que chacun emploie pour la museler un tant soit peu !

Ecrit par : Sophie | 20.10.2009

Un autre texte datant un peu mais qui me semble une certaine illustration, en forme de bilan !
Bonne soirée sophie.

"Et quand bien même, si ça n’était que cela, ça aurait valu le coup !"

Comment raconter simplement cette singulière histoire sans prendre de chemins détournés et sans heurter non plus des sensibilités point averties ?

Point de prologue pour ce qui n’est pas une étape, pas une course contre la montre ou à perdre haleine, guère de prolégomènes non plus.

Non immersion immédiate et soudaine dans un environnement pas des plus déplaisants mais seulement pour qui goûte les joies de la nature sauvage.

Un surprenant ballet d’occasions manquées, de moments désirés et d’impressions de vide pour cause de non épanouissement, de frustrations et d’impressions désagréables.

Au début il y a un trop plein des autres en guise de tremplin pour une vie bien remplie mais pas assez de soi et de ses envies.

Car il n’a jamais été facile de donner pleinement libre cours à celles ci et d’imaginer combien il aurait pu être gratifiant de libérer son énergie créatrice dans des projets qui seraient allé à leur terme, auraient forcé l’engagement et montré la voie.

Au lieu de cela trop de tergiversations et d’interrogations sur des routes à suivre et en définitive une perte de sens avec des propos édulcorés, à force de vouloir faire plaisir aux autres sans se demander assez ce que l’on veut et ce dont on a réellement besoin.

Et cette terrible peur de se retrouver seul, déchu, abandonné, rejeté, méprisé mais d’abord et surtout désespérément seul, ce qui peut être totalement effrayant pour qui a une sainte horreur de ce sentiment et de ce vécu et qui a sans cesse cherché refuge dans des relations déséquilibrés.

Des relations sans contre partie autre que partager la parole, des instants uniques et la confiance pour ne pas avoir trop honte ou ne pas descendre si bas dans l’estime de soi que soudain rien n’est plus compliqué que de retrouver un semblant d’équilibre.

Oui en quelques mots secs et terribles l’essence même du malaise et du drame est concentré qui annonce tant de douleurs et de désillusions sur ce chemin déjà long et qui n’en finit mais…

Pourtant il y a de sublimes éclaircis dans cette perspective assombrie sur des amitiés factices, des sourires complices mais qui se dérobent.

Ces trésors de sentiments qui ne se conservent pas parce que tout est consommable, tout est fugace et comme souvent il s’en faut de peu qui agace et ruine si vite les croyances bâties sur du sable.

Comment consolider des fondations qu’on croyait solides mais qui se dérobent malgré vous ?

Pourquoi ne pas avoir eut l’idée de pontons sur des pilotis pour résister aux accès de chagrin, aux torrents de mélancolies, aux déchaînements de tempêtes qui montrent combien les circonstances nous éprouvent et nous transforment ?

Pourtant tout ce sable remué, tout ce varech exhumé servent bien une finalité qui n’est pas que l’exhaure de l’inexorable ou le souverain aparté d’un profil caché.

Il est de notoriété que ce sont bien les liens premiers qui comptent et déterminent quand ils ne minent pas notre vision du monde.

Que ce soient la famille et les liens parentaux ou la fratrie et ces secrets d’enfance, ils enferment tous deux vos souvenirs dans un coffret précieux dont il n’est pas aisé de retrouver la serrure.

D’abord parce qu’en grandissant on en a parfois jeté la clé ou bien simplement remisé dans un vieux tiroir les espoirs outragés, les souvenirs les plus cruels.

Et puisqu’on essaie naturellement de ne se souvenir que du bon que du bien et que pourtant il y a le reste aussi qui compte et qui revient, qui retient aussi des ferments empoisonnés qui vous ont laissés sonné.

Recomposer sans chercher de précision absolue des fragments d’une histoire qui laisse au cœur tant de blessures secrètes voilà qui ne se décrète et demande plus qu’un patient inventaire et au delà de l’éventaire parcourir un tel éventail d’émotions et de secrets enfouis.

Pourtant cela est nécessaire mais des plus remuants, secouant dans ma tête mille détails sordides qui me feraient penser que loin d’être impavide j’ai toujours assisté, témoin interdit, à des scènes jamais dupliquées dont les répliques suscitaient plus que de la répartie une tension inavouable.

Comment raconter ce qui dans mon for intérieur était mon monde et un aspect de ma psyché si singulier que je me suis refusé, toujours jusqu’ici, à le partager.
Pressentant des choses inavouables, des émotions perceptibles mais incommunicables, en termes de vocables.

C’est ainsi pourtant et rien n’y pourra changer.

D’ailleurs il s’agit plus de se libérer que de s’apitoyer, car rien ne sert de vouloir rejeter les torts et il est plus utile, au delà du constat, d’avancer des éléments qui peuvent contribuer à renforcer autant le propos que la conviction du destin et qu’il fallait en passer par là pour apprendre et comprendre.

Pour peu que l’expérience serve et ne renouvelle pas les écueils déjà rencontrés et qu’elle soit profitable à détecter les haut fonds là où l’on peut finir plus sûrement encalminé sans avoir besoin d’ancre, atterré malgré soi et loin des courants contraires.

Mais voilà il n’est pas des plus aisé de réaliser ce qu’appelaient alors les pythagoriciens « l’examen de la conscience » ou une sorte de prise de conscience de son état moral dans le cadre d’un corpus d’exercices spirituels tels que les définit et les pratique Pierre Hadot.

Pratiquer cette voie réflexive en interrogeant le rapport avec notre propre pensée comme Marc Aurèle le fait dans le premier point d’un triptyque n’est pas des plus faciles car il faut, dans cet exercice, ne pas se laisser égarer par de fausses représentations.

Ecrit par : thierry | 31.10.2009

Entre des murs froids, les échos n'en finissent pas, autre texte en partage, pour ne pas verrouiller au coeur ce qui anime la réflexion.

"INTROSPECTION PAS UN SPECTRE NI UNE DISSECTION"

Quand les circonstances vous y obligent, soit que la lucidité vous manque, soit que l’accumulation de déconvenues vous y conduisent ; il faut bien entamer ou reprendre ce qui d’évidence peut et doit amener un éclairage intérieur pour contenir ou épancher cette rage soudaine qui pourrait vous faire briser tous les codes et les liens et vous arracher à cette socialisation non forcée mais obligatoire pour se maintenir dans le monde des gens dits censés.

Quand la douleur et la honte obscurcissent à ce point votre raison et que votre pensée s’éloignent à grands pas dans des tiraillements inimaginables car indicibles on se sent cible et cœur de cible, on se hait moins que cordialement pour ce refus, cette inhibition, ce silence qui vous envahissent et de ces béances de l’âme en forme de lames qui vous dilacèrent on espère seulement sortir vivant et intègre, en ayant respecté les autres mais aussi soi même.

C’est ce respect qu’on peut parfois perdre de vue au point d’ignorer certains signes qui ne trompent pas et s’imposent comme de nouveaux guides, de nouvelles limites et c’est par cette mesure, cette capacité à tempérer ce qui d’habitude amplifie et dévoile, révèle et exaspère qui permet de tenir et de continuer avec la dose minimale d’espoir pour un futur pas simple mais pas décomposé.

Alors plonger dans ces affres secrètes qui torturent et déchirent ce n’est pas une affaire commune mais bien plutôt un devoir de rigueur et de vérité qui pourrait permettre d’exhumer d’un abîme insondable des songes et des pensées en strates lourdes et serrées qui confinent à l’inconscient pour apparaître dans la lumière à la sortie d’un puits allégorique.

Ce n’est pas seulement se laisser aller à ses peurs, même les plus anciennes, et à ses vertiges, même les plus troubles, qui montrent combien sans fond est ce trou noir qui échappe largement à toute description.

Pour regagner la confiance et des rivages plus hospitaliers il faut donc après s’être jeté à l’eau, accepter de s’immerger dans un sorte de liquide amniotique symbolique non pour une cure de jouvence car on ne peut retrouver la totalité des souvenirs et impressions mais au moins pour nager sinon dans le bonheur du désir absolu éperdu et dans l’insouciance native mais au moins dans un accès à un domaine perdu mais déja touché du doigt où tout semblait possible.

Regarder et se regarder sans tricher demande courage et volonté et bien plus que cela…
Mais à quoi servent donc les crises sinon à grandir, oh pas forcément dans son estime mais au moins à occuper toute sa place possible au gré de changements inopinés et à faire le point sur ses aspirations vraies, ce qu’elles ont de possible et aussi de chimérique.

Donc ne laissons pas filer tout espoir comme un filet qui reviendrait inexorablement vide de toute prise au prétexte qu’au-delà des textes les mots ne sauraient gouverner un quelconque désir sans déplaisir.

Non au contraire reprisons les mailles et refaisons des gestes simples mais pleins de sens pour entrevoir le miroitement des écailles dans la lumière montante et nous dire que il y a toujours un sens à la quête, une issue au labyrinthe, un trésor dans le travail recommencé.

Il faut donc au-delà de la patience désuète lancer au loin pour ramener auprès ces mailles serrées qui concentreront le sens diffus et exprimerons par delà le doute des bribes sinon de certitude du moins laisserons entrevoir des parcelles de lumière.

L’inspection ne se suffit pas à elle-même tout au plus en fonction des outils maniés délivre-t elle des fragments de sens en amas qui ne donnent qu’un aperçu si incomplet qu’on s’empresse de les désunir.

Ecrit par : thierry | 07.11.2009

Un filet de mailles serrées pour ramener des parcelles de lumière et de sens, précieux trésor à façonner en permanence. Très joli, Thierry. Merci beaucoup !
Très bonne soirée à vous.

Ecrit par : Sophie | 08.11.2009

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