30.06.2009
Microfiction nocturne
(Suite de SDF)
Je reprends mon errance à petits pas élimés. Peu à peu, les passants et les lumières s'amenuisent ; sans y veiller, la ville m'a lâchée. La plage dure du trottoir s'est interrompue sous la poussée morose d'une herbe de banlieue, marquant l'orée d'une crainte nocturne diffuse comme jadis la corne du bois réveillait la frontière du pays des loups. Je marche où personne n'est censé le faire : qui déambulerait le soir le long d'une voie rapide abrutie de bruit et ourlée d'un maigre tapis vert bâtard ? Un automobiliste en panne ou une ridicule hébétée.
Voitures et camions me frôlent en klaxonnant, leurs phares malveillants braqués sur mes yeux cuisants, tapissés de pleurs séchés. La sensation d'être incongrue au bord de cette route hostile, plus que la crainte d'être heurtée par un véhicule indifférent ou agressée par un conducteur vicieux, me force enfin à chercher un refuge. Je m'allonge péniblement sous un barbelé acerbe, descend un fossé piquant, rejoignant le pré humide et amer, plus obscur que la nuit veuve de lune, qui en lisière de ville hésite encore entre pâture de campagne et impersonnalité de faubourg. Les phares dessinent près de moi les racines dénudées d'un arbre qui s'accroche encore courageusement au talus roidement taillé au godet de fer. Cette tanière sommaire est pour moi.
Je me glisse sous les racines, arrondis mon dos contre la paroi de terre, désagréablement piquetée de cailloux mais plus sèche que la végétation alentour trempée d'eau sombre, et replie les genoux, m'efforçant de ne pas dépasser de la voûte à l'odeur noueuse ; me suis-je suffisamment recroquevillée, niée, enterrée, oubliée aux yeux des autres ? C'est précisément ce qu'il me fallait pour me punir d'être moi-même et m'en inspirer une pitié attendrie. Je me suis effacée dans le sol, et les voitures continuent de vrombir au-dessus de ma tête, leurs occupants se déplacer jusqu'à leur destination ; rien n'indique que ce lieu trop vague et cette nuit froide bordée d'anonymat contiennent toute ma personne humaine, mon corps, ma conscience, tout ce qui en ce monde pèse en tant que moi, porte mon nom et me pense. Je réalise enfin pour de bon une rêverie qui m'étreint lorsque je me sens rétrécir : me trouver un petit refuge, y entourer étroitement ma tristesse, quelle qu'elle soit, et m'y perdre, comme un elfe miniature dans le trou de ver d'un chapeau de champignon, autrement dit un enfant malheureux dans son lit familier.
Hors ma poitrine qui se soulève le strict nécessaire, je me perds volontairement dans une immobilité minérale ; je me concentre sur la négation de mes membres, puis du reste de mon corps, et en égare peu à peu la réalité. Les hurlements intermittents de la circulation et le cliquetis doucereux de la pluie s'estompent ; le temps se fait oublier. Je n'existe plus que dans un nœud serré de pensées en boucles, itératives et monotones, comme échappées d'un délire de fièvre. Mais des frissons enfin me secouent. Ma peau trop propre se rebelle malgré moi contre le froid. L'image de la femme du trottoir s'invite alors à nouveau dans mon trou : je ne l'ai pas vue trembler. Sans doute a-t-elle cessé de lutter, résignée jusqu'aux cellules. Par comparaison et malgré mon application à scier les cordes de ma douleur, je ne suis qu'un désespoir amateur.
En conséquence, je dois me dresser et lever la tête vers le vide masqué de noir. Je n'ai qu'un choix artificiel : je vis tant bien que mal, mais je vis ; l'ocre et la pierre qui m'entourent ne peuvent se mêler de force à ma chair ; emplir une fosse de terre une fois sera déjà, je ne sais quand, bien assez pour un seul corps. J'ai l'obligation, pour ne pas injurier la réelle misère, de continuer à marcher avec le tourbillon vorace qui s'ouvre en moi comme un œil étonné. Il est sans fond, sans bord, sans pitié. Il est partout et je ne suis rien. Mon moi se dissout, rongé par ses dents de ver. Etre soi ? Parfois, je ne sais plus le faire.
Je n'ignore pas que je ne suis pas la seule. Je suis humaine, je porte donc en moi ma déréliction : savoir que la vie s'endure et ne dure pas.
Je me relève avec peine, l'esprit aussi gourd que le corps, et reprends le chemin des hommes. Malgré ma faiblesse, je n'ai pas envie de rentrer dans mes habitudes. La forme pâle cloutée au trottoir ne quitte pas ma mémoire ; je l'y enveloppe et l'y berce étroitement, comme dans l'édredon chaud qu'elle ne possède pas. Je retourne en ville, occupée à penser cette femme, guidée seulement par mes pas instinctifs et harassés. Je voudrais savoir son nom, l'histoire de sa chute. Je me reproche ma trop faible compassion : pourquoi n'ai-je pas tenté de l'aider ? Après le don de douceur et de papier de l'homme au manteau, je n'ai pas même osé installer un sourire sur mon visage et quelques pièces sur sa supplique cartonnée. L'homme a fait mieux que moi, mais pas plus que moi il n'a emporté la femme dans l'abri de ses bras et de son foyer. Pourquoi sommes-nous incapables de gêner notre quotidien en offrant hospitalité, à l'impromptu, à celui qui n'a plus de lit ni de bonsoir ? Dégoût du sale, crainte de l'inconnu, de la violence envisageable de sa misère ou de sa folie, répugnance à déchirer pour qui est étranger l'enveloppe de notre intimité ; nos raisons sont admissibles au regard de l'humain, et insuffisantes à cette même aune.
La possibilité de les piétiner, en ce soir stupide qui se cherche une issue, s'impose à moi comme une bravade. Je ressens une urgence à aider la femme au bonnet, une honte pointue à n'avoir rien fait pour elle, ce qui aurait été aussi pertinent pour moi puisque donner de soi conduit à recevoir : accueillir une petite preuve étonnée mais ravie d'être estimable à son propre regard, ce censeur trop aisément aveuglé qui s'en revanche à coups d'étrivières les soirs sans fard où l'on s'épouvante soi-même. Certificat d'humanité bien temporaire mais qui permet, non de s'aimer vu qu'on s'on aime déjà - n'est-on pas contraint, pour vivre, de se chérir jusqu'aux croûtes ? -, d'y rajouter deux nobles consonnes et de s'admirer un peu.
Je retrouve la rue où j'ai contemplé la femme au bonnet, la boutique close devant laquelle elle était rivée. J'essaie bien de l'y voir encore, mais dois convenir, la déception aux yeux, qu'elle a disparu. Où est-elle allée ? Se plier sous quel carton, sur quel banc, quelle couche de fer ou de toile ? Où la chercher ? La perspective de rentrer sans l'avoir secourue me devient à l'instant même haïssable.
Le découragement me fait alors vaciller sous son poids de fonte ; où ai-je déposé ma légèreté, mon plaisir à vivre, la colère qui me charpente lorsqu'il faut se redresser sous les salves d'épines ?... La tentation me reprend de m'abandonner de même à l'horizontalité du sol, mais j'ai décidé, d'accord avec le tas que je faisais sous l'arbre, de m'en refuser la permission, moi qui aie une maison, une chambre, un lit, un amour et une famille.
La femme au bonnet... L'homme au manteau... Leur image brasille dans mon esprit ; le surnom que je leur ai donné clapote sur mes lèvres. Un lien léger mais lucide me semble les unir. Peut-être est-il riche de ce qu'il lui a pris, peut-être le sait-il, en a-t-il confusément honte, peut-être a-t-il voulu s'en repentir, l'en consoler. Mais je ne parviens pas à me représenter cet homme comme un spéculateur cupide, un parachutiste d'or et de fange : un argentier cousu de fatuité et d'égoïsme aurait-il glissé une si souple tendresse au cœur de son embrassade ?...
Je vais rentrer. Je reviendrai demain. Elle sera peut-être là, à quêter un morceau de survie sans un regard pour ceux qui l'effacent.
Désarçonnant ce qu'on sort de soi durant la nuit, la parenthèse de silence, le temps suspendu du déversoir et de l'écriture, avant la déchirure du matin où l'on pose le loup noir pour remettre, selon le cas, un masque d'églantine, de farine ou de sang. Ne serions-nous donc que fictions, pages blanches écrites par les plumes et les poignards des autres, gommées, barbouillées et regrattées sans cesse, manuscrits de chair et d'imaginaire qui finissent un jour par s'en déliter d'usure ? Cherche-t-on toute sa vie une vérité de l'être qui comme un animal cruellement facétieux, ne se laisse parfois approcher que pour mieux nous fuir ?...
Faut-il refuser l'espoir, cette passion triste selon Spinoza, pour entendre un air intermittent de sérénité ? Peut-être suffit-il seulement de le dégager de toute gangue d'illusion. Mieux vaut vivre notre vie qu'un paradis d'ombres.
14:26 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (27) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fiction, sdf, spinoza







Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://chez-sophie.hautetfort.com/trackback/2265722
Commentaires
Si je faisais dans le mécénat, vous auriez un mécène. Quelle plume !
Merci pour cet excellent texte. Sa lecture est un délice continu (je parle de la forme). A quand un livre ?
Le texte illustre, je trouve, nos faiblesses ordinaires qui l'air de rien nous poursuivent parfois longtemps... Je vous conseille très vivement sur le sujet le film Happy Sweden, film suédois (qui l'eut crû ?) sorti cette année et relatant ces faiblesses ordinaires avec virtuosité.
Bien à vous,
RémiZ.
Ecrit par : RemiZ | 03.07.2009
Merci beaucoup, RemiZ.
Je ne connais pas encore ce film suédois.
Nous sommes pétris de tout cela, de nos faiblesses et de nos forces, de nos doutes, nos interrogations, et de nos quelques certitudes. Mais sur le chemin de la sagesse, finit-on par rencontrer la résignation ? C'est une des questions que je me pose souvent, à titre individuel comme à titre collectif.
Un livre, oui, j'aimerais beaucoup. Mon roman historique m'a occupée pendant un bon moment, mais à défaut d'éditeur pour ce livre-là, il faudrait que je trouve le temps et le courage de me lancer sur autre chose !
Amicalement
Ecrit par : Sophie | 03.07.2009
Ne sommes-nous pas au fond des marionnettes estampillées pour leur théâtre d'ombre ? Attendant désespérant ce "rond" de lumière qui , enfin , nous permet d'exister ..
Vivre sa vie , mais si elle est multiple , laquelle choisir ?
Ecrit par : Angéline | 06.07.2009
Bienvenue, Angéline, et merci pour votre commentaire.
Eh bien, je dirais que le plus important est de faire un choix, quel qu'il soit. C'est notre irréductible liberté : ne pas être prédéterminé par un milieu social, une éducation, une croyance, des gènes. Que l'on soit sculpté par ce qui nous advient, pas par ce qui nous entrave (les fils de la marionnette...). Mais il reste évidemment de regrettables limites économiques, sociales et politiques, non au désir d'émancipation, mais aux possibilités de l'exercer.
Le rond de lumière où l'on a enfin la pleine sensation de vivre?... Le plus difficile est de le créer plutôt que de l'attendre. Et si on n'y arrive pas vraiment, au moins on aura essayé...
Ecrit par : Sophie | 06.07.2009
Il y a des événements invisibles qui filent leur chronique muette dans le temps de la précipitation post moderne. Oubliés des lectures qui fabriquent ce temps qui est le nôtre. Ils n’en tissent pas moins, pour qui sait les sortir du sommeil de la chronologie dominante, une trame d’historicité propre à fournir la dimension d’un partage, tel un lapsus du discours qui ouvre l’esprit à une pulsation de l’équivoque où s’effondrent les vocalises de la certitude. Barrer la voie uniforme où notre temps s’engage, c’est ouvrir, par les chemins de traverse des événements inaperçus, les voix multiples et singulières qui disent une autre temporalité, qui fomentent un autre espace. Merci pour cette chronique de l'inaperçu.
Ecrit par : Michel GROS | 07.07.2009
Merci beaucoup, Michel. Je ne saurais mieux expliciter cette attention des interstices qui m'a occupée ici, et que je souhaite continuer à explorer.
Ecrit par : Sophie | 08.07.2009
Sophie,
écriture émouvante au fil des mots bien liés. Ma vie, la vie est faite de rencontres qui s'échappent et de rencontre qui s'attachent.
J'ai aimé prendre du temps pour lire ce texte riche de sa qualité d'écriture, riche du contenu délicat du regard que l'on porte sur l'autre.
Comme d'autres l'on dit, ce texte mérite d'être une partie d'un livre et pourquoi pas d'un film puisqu'en lisant nous avons les images qui défilent dans le coeur.
Je me permet de mettre ce site en lien sur le miens. Si cela n'était pas souhaité merci de me le dire simplement.
Pierre
Ecrit par : Pierre Delphin | 08.07.2009
Sophie
il en faut du courage mais aussi du coup la rage vient
de détailler avec précision impressions et obsessions
et c'est vrai que cette lecture en appelle d'autre et que les questions qui viennent en débat ne sont pas médiocres, au coeur le choix, le destin, le pouvoir d'infléchir et d'agir, le ressac du temps, le havresac de la misére, l'élévation quand on est en butte aux tracasseries qu'elles soient administratives ou autres !
Vous nous forcez et c'est votre force et un bienfait
à regarder l'autre encore et toujours, cet autre nous même, celui que l'on traîne, des souvenirs obscurs au mépris de la censure, des tressaillements assailli par le doute quand au bord de la route on voudrait casser la croute, les images d'enfance, les valeurs trimballées, les trimardeurs remballés, un tournis incessant, un appel du large.
Il faut persévérer vous tenez non une mine mais la mine.
La vie sent dur, la vie s'endure aussi et des indurations nait parfois l'inspiration, la vie c'est nos humeurs mentales et corporelles, qui incorporent odeurs et moiteurs aux moments souverains, qui servent de drain aussi aux énergies quand à prendre le train qui passe on ne se résigne pas et de guerre lasse sur le bas côté du ballast on marche.
C'est un plaisir de vous voir cheminer en pensée, de voir ces sombres vapeurs sortir de vos cheminées, c'est un honneur aussi non de vous accompagner mais de vous lire car l'émotion et l'humanité sourd de chaque mot qu'on veut bien entendre et regarder.
De la faiblesse de l'homme, j'ai gardé le souvenir de l'essai de jean claude carrière, jamais achevé quand la vie d'un ami m'a mis en présence de son absence face à mes faiblesses d'éprouver chagrin et solitude, pas parce qu'un départ est trahison mais parce que seul sur le quai
on se retrouve alors !
Ecrit par : thierry | 09.07.2009
@ Pierre.
Bienvenue, Pierre, merci pour votre commentaire et pour le lien sur votre site. C'est avec plaisir que je vous retourne la politesse de ce lien amical, et m'en vais faire un tour sur votre écritoire à vous. Ce livre sur le regard, je crois bien que je vais finir (commencer plutôt...) par l'écrire !
@ Thierry
Je vous remercie également pour vos délicats encouragements.
Vous avez raison : solitude et abandon, ce couple triste, nous y sommes tous confrontés à un moment de notre vie... Mais il semble s'acharner particulièrement sur certains, ceux qui ont tout perdu : ressent-on encore, dans leur situation, le plaisir simple mais ô combien essentiel d'être vivant ?...
Alors ne jamais les nier en leur refusant jusqu'à notre regard, ce regard humain qui signifie "je pourrais être vous"...
Ecrit par : Sophie | 09.07.2009
"Dégoût du sale, crainte de l'inconnu, de la violence envisageable de sa misère ou de sa folie, répugnance à déchirer pour qui est étranger l'enveloppe de notre intimité ;"
Il y a de ça en effet. Encore fallait-il avoir le courage de le poser. Il y a je trouve beaucoup trop de peurs, légitimes ou fantasmées, dans les relations humaines. J'aime beaucoup ce texte frontal mais finement ressenti, humain en tout cas.
Je ressens toujours un immense malaise à "faire l'aumône". Je trouve que c'est indigne, non pas de celui qui tends la main, mais de celui qui donne. Pourtant je donne quand même et je n'en éprouve que du chagrin. Peut-être par rapport à ces limites que vous citez plus haut, peut-être aussi parce que je pense que la grande pauvreté est la faillite la plus terrible de ce pays...je ne sais si je suis très claire, et je ne voudrais pas être perçue en négatif quand ce que j'écris n'est dicté que par la soif d'équité et de justice...
Ecrit par : Chris | 28.07.2009
Bienvenue Chris, et merci pour votre sensible commentaire.
Votre propos est tout à fait clair. Je suis d'accord avec vous, la pauvreté et l'inégalité sont des abominables scandales, la honte étant pour ceux qui ont, pas pour ceux qui n'ont rien et que la misère force à quêter. Alors oui, la solidarité minimale est de donner ce qu'on peut, tout se reprochant de ne pas faire plus. Toutefois, les gens qui ont le plus de reproches à s'adresser sont ceux qui ont beaucoup et non ceux qui ont peu, ceux qui régulièrement ont porté au pouvoir, ici et là, les entrepreneurs des édifices inégalitaires. La pauvreté n'est pas une fatalité, elle est souhaitée et entretenue.
On éprouve en effet du chagrin à donner, du chagrin pour la personne contrainte à demander. On peut donner en outre un sourire et une parole d'encouragement en plus de nos pièces. Ce n'est pas assez, évidemment, mais c'est une petite dose d'empathie...
Ecrit par : Sophie | 28.07.2009
Magnifique texte !
Je vous remercie mille fois d'avoir mis un mot sous mes photos , cela me donne l'occasion de découvrir votre blog!
J'admire vraiment ce que vous faites !
Vous allez au fond des choses comme on le voit très rarement .
Je reviendrai souvent lire vos textes !
Ecrit par : Jean | 30.07.2009
Voilà. Je l'ai lu du début jusqu'à la fin. Le parallèle entre ces deux femmes s'accentue, non?
La première essaye comme l'autre de se rouler en boule, de ne plus exister.
L'espoir, une passion triste?
Je ne sais pas ce qu'il en est du reste de l'humanité, mais je ne saurais vivre sans eux!
J'ai été étonnée par la fin, en questionnement philosophique; je me serais attendue à une fin d'histoire classique. Certaines histoires ne se finissent donc pas?
Merci pour ce partage de tes écrits.
Ecrit par : Hélène | 04.09.2009
Merci beaucoup, Hélène.
Oui, en effet, le parallèle est fort. Il y au moins deux façons d'être misérable, l'une plus ou moins bien cachée par les semblants de notre quotidien, l'autre évidente et criante et dont le scandale nous saute à la gorge aux détours des rues ou des gares. Mais aussi pénibles nous paraissent nos soucis et tourments, peuvent-ils jamais égaler le laminage impitoyable subi par ceux dont la géhenne quotidienne et solitaire est de trouver à manger et à dormir ?... L'individu a des conditions de possibilité; si son existence n'est qu'une survie, son humanité est écorchée. Souffrons puisque la vie n'est jamais dépourvue de chagrins, mais souffrons en humains, pas en bêtes...
Spinoza dit que l'espoir est une passion triste, parce qu'il n'est jamais dépourvu de crainte (la peur que nos souhaits ne se réalisent jamais), et qu'il empêche de jouir du présent (nous nous projetons sans cesse dans le futur visé par notre espoir). Selon lui, il nuit donc à notre puissance d'être. Mais j'avoue que moi aussi, j'ai du mal avec cette notion; il me semble que la capacité d'espérer est inextricablement tricotée à notre humanité. La femme du trottoir, justement, elle n'espère plus, me semble-t-il...
Un questionnement philosophique, oui, il y en a toujours plus ou moins dans mes écrits, même quand il s'agit d'un texte littéraire et non d'un texte explicitement philosophique. C'est l'un des deux manières, me semble-t-il, de rendre nos questionnements féconds - et le quotidien recèle mille occasions de s'interroger. L'autre manière, c'est la poésie, évidemment...
Merci encore, chère Hélène, pour ton attention sensible, et j'espère à bientôt.
Ecrit par : Sophie | 05.09.2009
Tu as raison; quelle détresse peut être pire que celle de cette pauvre femme?
Comment se plaindre quand des PERSONNES HUMAINES meurent de faim, et voient mourir leurs enfants?
Philosopher, finallement, n'est-ce pas une activité de riches? ( Je veux dire que ceux qui passent leur temps à essayer de survivre n'ont sûrement pas la possibilité de réfléchir à des questions métaphysiques...)
Et du coup, je me sens mal, là...
Ecrit par : Hélène | 05.09.2009
Oui, c'est bien pour cela que j'insiste sur le fait que l'individu a des conditions de possibilité. Il me semble que la puissance de la pensée et de l'imaginaire sont forcément diminuées par le souci de la survie, par l'hébétude du malheur. Quoi que... Sait-on ce qu'il en subsiste dans les contextes les plus terribles, comme une dernière bouée où accrocher son humanité ?...
Mais quant à se plaindre, je pense que oui, nous ne devons jamais cesser de nous plaindre mais sur un mode collectif, contre l'exploitation de l'homme par l'homme et ceux qui l'orchestrent à leur profit. Derrière le "il y a toujours plus malheureux que soi", peut se dissimuler l'acceptation apeurée du système qui produit les pires misères que nous avons sous les yeux.
A bientôt, gentille Hélène
Ecrit par : Sophie | 06.09.2009
Nous sommes entièrement d'accord. Plus le temps passe, et plus je trouve le système pourri. Fort heureusement, se développent des collectifs qui résistent, et à chaque fois que cela m'est possible, j'agis.
Mais ta pauvre dame me hante. Que faire directement lorsque nous voyons ainsi des gens à terre?
Un jour, lorsque nous habitions Boulogne, nous avions pris l'habitude de parler et de donner des sous à un vieux SDF,(je déteste ces sigles), et mon fils qui avait alors 3 ans s'est mis à pleurer: il aurait bien aimé prendre la place du monsieur, mais savait qu'il ne pourrait pas survivre dans de telles conditions... Il était bouleversé, et moi aussi...
Ecrit par : Hélène | 06.09.2009
Oh, j'oubliais; je suis entièrement d'accord avec Chris sur le malaise que je ressens en faisant "l'aumône". Mais un jour, un ami m'a dit:" et quand bien même l'argent que tu donnes sert à acheter de l'alcool, quelque part cela a fait du bien à celui qui a reçu"...
Alors je pense que tout dépend de la manière de s'y prendre. Ne pas donner en partant en vitesse, sans regarder l'autre. Mais lui parler, lui apporter une soupe chaude ou une glace en même temps; en tous cas le regarder en tant qu'être humain, à la place de qui nous serons peut-être un jour... (Excuse-moi si je fais long...)
Ecrit par : Hélène | 06.09.2009
Fais long ou court, Hélène, comme tu veux, j'apprécie beaucoup ces échanges, ce petit Chez moi est fait pour ça...
Très émouvant, cette réaction de ton fils de 3 ans... Quelle merveilleuse empathie pour autrui peut recéler l'enfance. Il ne faudrait jamais l'égarer en chemin.
Moi aussi, lorsque je vois quelqu'un dans la misère, contraint à mendier sa subsistance, je me suis débarrassée de la gêne. C'est justement depuis que j'ai vu cette femme sur le trottoir, en la regardant, elle, dans cette position très pénible que son corps prenait sans qu'elle ne bouge. J'ai senti à quel point la misère et la solitude pouvaient tout engloutir, jusqu'à la douleur du corps ankylosé.
Ma propre gêne pour elle m'a semblé honteuse. Depuis, non seulement je donne ce que je peux comme je le faisais déjà, mais je parle et je souris. J'accepte d'être en tous points semblable, à un tout petit plus de chance près, à la personne en détresse. J'ai refoulé la peur, car toute peur est un esclavage. La colère n'en retentit que mieux; la colère contre les donneurs d'ordre et les profiteurs de ce mécanisme d'exploitation...
Ecrit par : Sophie | 07.09.2009
Sophie encore un vieux texte de révolte
"Pauvreté embastillée, quelle douce illusion !!"
De ce mal rampant qui gangrène notre société
Si fière de ses fleurons, de la technologie étendard
En même temps avec inconscience on laisse péricliter
Faute d’attention, part croissante absorbée comme buvard
De cette encre humaine qui sèche à grande peine
Dans la cour des miracles on ne trouve plus de reine.
C’est que la thermodynamique sociétale s’applique aussi
Et que cette implacable entropie synonyme de désordre
Les deux extrêmes sociales en vérité toujours associe
Malgré des envies furieuses que l’on a de tordre
Le cou à des réalités insupportables mais indépassables
Nous amène chacun à attribuer une mention passable
A notre société du loisir et de la haute technicité
Qui ne sait rétablir la balance au sein des cités
Frappée d’impuissance face au malheur et à l’indigence
Révèle ses turpitudes à travers forces manigances.
Ces bataillons de loqueteux débordent en taches sombres
Qui s’étendent par vagues sans en troubler certains
Qui imaginent juste se boucher le nez à cause du parfum
Quand c’est de l’humanité la terrible part d’ombre.
Revenus aux temps héroïques d’une reconstruction
On peut toujours gloser sur les méfaits et exactions
Mais de cette frange croissante qui enrage et désespère
Pourquoi ne pas voir que c’est la civilisation qui se perd.
Respect et décence devraient éclater dans les cœurs
Sommes-nous encore dignes de nous appeler frères et soeurs
Si nous regardons passer ces nouveaux wagons bâchés
Qui transportent bannis et réprouvés loin de notre vue
Parce qu’ainsi on oubliera mieux ceux que la vie hachée
N’a pas permis de reprendre pieds et dignement d’avancer
Où qui contraints et forcés à la soupe populaire se ruent
Sans espoir ni famille, sans consigne ni retour
Ceux dont notre société savante a fait son rebut
Errent dans la vie sans projets et sans buts.
Ecrit par : thierry | 07.09.2009
Joli texte, Thierry.
Et je suis d'accord avec toi sur de nombreux points: la société est malheurement gangrénée par l'argent et le pouvoir. Mais je crois encore en l'avenir de l'homme, qui a montré qu'il était capable du pire...Comme du meilleur.
"Sommes-nous encore dignes de nous appeler frères et soeurs
Si nous regardons passer ces nouveaux wagons bâchés
Qui transportent bannis et réprouvés loin de notre vue"
Là aussi, tu as raison. Les hautes autorités se débrouillent pour cacher la misère. (Le pauvre homme dont je parlais, avec ses cartons, renfoncé dans un coin de ce super-marché a disparu un jour. Et l'endroit où il s'était installé a été entièrement grillagé. Cela m'a fait mal. C'était encore une espèce de..."Chez lui".
Ne soyons jamais indifférents. Car à part le fait d'avoir un toit sur notre tête et de quoi donner à manger à nos enfants, il n'y a AUCUNE différence entre eux et nous.
Frères, oui...
Ecrit par : Hélène | 07.09.2009
Merci Thierry, pour ce très beau poème. Ce n'est pas si courant, de pouvoir poétiser sur une thématique politique et sociétale. Les "nouveaux wagons bâchés", quelle image forte...
Merci Hélène. Le pire et le meilleur, oui. Et le pire advient justement lorsqu'on ne voit plus dans autrui son semblable, qu'on lui dénie ou qu'on tente de lui retirer son humanité. On est responsable du visage de l'Autre, expliquait Lévinas...
Ecrit par : Sophie | 08.09.2009
Une errance à petits pas élimés... Un jour, vous publierez des livres. J'en fais le pari et m'en réjouis.
Ecrit par : dominique boudou | 09.09.2009
Merci infiniment, cher Dominique. Quel bonheur de constater qu'il est possible qu'on croit un peu en moi ! Cela me donne des fourmis de mots au bout des doigts...
Ecrit par : Sophie | 09.09.2009
élimé n'est pas éliminé mais pour cela il faut encore jouer
des pouces et des coudes et puis avancer sur le chemin du texte, vous vous en rapprochez et sans rien reprocher ni retrancher d'ailleurs, vous donnez à sentir et à voir de vous le meilleur, ne changez rien et changez tout, à force de livrer en conscience dans ce combat des mots des vérités jamais définitivement acquises c'est une régalade d'exquise manière que vous nous offrez là, merci encore
Ecrit par : thierry | 09.09.2009
Merci beaucoup cher Thierry. Combat de mots, oui, bain de mots, aussi, breuvage de mots, des mots toujours pour s'approprier un peu le réel, le comprendre, le modifier également, si possible...
Ecrit par : Sophie | 10.09.2009
J'ai toujours préféré les encouragements aux félicitations, et à vrai dire je n'ai reçu que cela mais ça m'a bien encouragé justement à persévérer et à approfondir, à développer entêtement et pugnacité pour ne rien céder sur le fond car la vie est et reste un combat et d'abord contre soi même et ses faiblesses, ses petitesses, ses bassesses
aussi.
Alors oui quand on accepte de se coltiner avec les mots comme vous le faites avec courage et lucidité et sans fausse pudeur ni flagornerie (pas flag ornerie ou or ne rit)
assurément cela mérite des encouragements.
Ecrit par : thierry | 10.09.2009
Écrire un commentaire