26.01.2009
Peaux de banal
L’accession de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis détient assurément une portée symbolique particulière. On comprend l’émotion et la fierté par procuration que peut ressentir une personne noire ou métis, on salue la revanche historique paisible, l’espoir d’une avancée vers la dissolution de toute discrimination latente, qu’elle représente ; impressions susceptibles évidemment d’être partagées par tout citoyen possédant une conscience politique et morale, quelque soit la couleur de son épiderme. Cette élection, comme les sentiments et réactions qu’elle suscite, ne constituent cependant qu’une étape sur l’échelle de l’amenuisement des sots préjugés et de la simple paresse intellectuelle.
S’extasier autant, comme s’y livre la planète médiatique, sur le fait que le nouveau président soit noir constitue déjà en effet une approximation langagière significative. Selon ses origines familiales, Obama est à part égale blanc et noir ; une utilisation correcte du vocabulaire le désignerait donc, s’il fallait vraiment gloser sur sa couleur de peau, comme métis. Le définir couramment comme noir (de même par exemple que le bien peu hâlé Colin Powell) trahit l’idée souterraine, enracinée dans une nuisible habituation, selon laquelle la caractérisation principale est le noir, et le blanc l’absence de détermination. Combien de générations à partir d’un ancêtre noir est-on supposé descendre pour être nommé autrement, comme si l’ascendance blanche, aussi importante puisse-t-elle être dans un patrimoine génétique, était neutre, par conséquent plus normale que l’autre ?
Il n’y a pas de connotation discriminatoire et négative dans les propos des commentateurs de l’élection d’Obama, mais une admiration à laquelle colle encore de l’étonnement. Quand donc, cependant, être noir ou métis ne sera-t-il pas plus une qualité qu’un inconvénient, à l’instar d’une voix grave ou de grands pieds ?!... Quand donc, lorsqu’il s’agira d’annoncer qu’untel a été nommé préfet, personne ne se sentira plus obligé d’ajouter, comme s’il s’agissait d’une information intéressante, « préfet noir » ? Peut-être au moment où il deviendra totalement indifférent, par exemple, qu’une femme ou un homme dirige un parti politique important, une grande entreprise, un gouvernement, un Etat. L’indifférence généralisée à l’égard des caractéristiques biologiques ou accidentelles d’un individu sera en effet le signe que nous avons grandi en pensée et en civilisation.
L’indifférence n’est pas synonyme d’indifférenciation. Mais en ces temps où tel faquin médiatique de droite prétend réhabiliter en pleine lumière l’idéologie pouacre de l’existence de races humaines voire d’une hiérarchisation entre elles, il est inouï mais hélas non superflu d’avoir à rappeler que si l’humanité est composée de morphotypes différents, la race est un concept scientifique qui ne peut s’appliquer qu’aux sous-espèces d’animaux domestiques créées par sélection. Une race est en effet un isolat génétique, une population dont la reproduction est totalement séparée de celle des autres dans le but de fixer certaines caractéristiques héréditaires, ce qui n’est évidemment le cas d’aucun échantillon de l’humanité.
Il est donc stupide, illégitime et grossier de délimiter et donc réduire autrui à sa biologie, que ce soit pour le stigmatiser ou pour le louer. Seule notre différenciation dans la très vaste dimension du fait culturel (traditions, coutumes, mentalités, philosophies, croyances, structures sociales, art, personnalités individuelles…) est digne d’intérêt. Parmi ces multiples spécificités, certaines sont insignifiantes pour qui n’y adhère pas, mais d’autres mortifères, et que l’on ne vienne pas dire que chacun peut et doit se débrouiller avec ses tropismes sanglants ! Sans pourtant niveler arbitrairement le tout, notre sauvegarde et notre dignité commune reposent fortement sur un socle de valeurs universelles - qui nous apparaissent telles parce que nous le décidons et non parce qu’elles nous sont préalables et suréminentes ; nous devons pouvoir nous y reposer un peu de se démener pour vivre.
La mort est antiraciste. Tous nos os d’ivoire s’en vont brunir ou cendrer, et les cris de rage ou de détresse déchirent pareillement nos gorges. Mélanger du noir et du blanc fait du gris nuage, bien joli dans le ciel et sur la toile, mais salutairement et obligatoirement banal sur nos cellules de peaux ; pas de quoi baisser la tête ni hausser le col. Notre importance humaine n’en est pas pétrie, mais dans la tendresse, le sourire, l’intelligence, la sagesse, la révolte. La vie.
18:46 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : obama, médias, antiracisme, universalité







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Commentaires
Noirs, jaunes, rouges, blancs, verts, tout cela n'est que jolis mélanges colorés d'une nature humaine qui ne peut s'exprimer qu'au travers de la diversité.
Que l'on réduise l'être humain dans son ensemble à une seule couleur et culture : on connaîtra alors un ennui que nul ne pourra combler.
Ô, Nature, combien d'espèces différentes, nécessaires à ton équilibre ?
Ecrit par : bregman | 30.01.2009
Bienvenue bregman, et merci pour votre commentaire. En effet, la diversité, le mixage, de couleurs ou de cultures, c'est la vie, c'est notre vie dans toute sa richesse. Cela n'empêche évidemment pas que l'on puisse et que l'on doive à mon sens se retrouver et se fonder sur des valeurs universelles humanistes.
Ecrit par : Sophie | 31.01.2009
Merci pour cette précieuse mise au point. Moi-même qui suis un peu allé à l'école avais oublié que les races n'étaient pas naturelles (espèces?) mais anthropiques. Mais comment faut-il appeler dans les sociétés les groupes qui se percoivent et qui sont communement perçus et nommés comme raciaux ? (Afros, Latinos et Wasps aux Etats-Unis, Blacks, Beurs et çais-francs dans les collèges de France) Sont-ce de nouvelles "ethnies" ?
La question est naïve et donc sincère. (ne vous sentez pas pour autant "obligée" d'y répondre.
Ecrit par : jérôme | 02.02.2009
Merci, Jérôme. Il n'y a évidemment aucune obligation dans ma réponse, bien plutôt l'agrément d'échanger. Nous catégorisons le vivant en espèces. Nous autres humains formons donc une seule espèce, Homo Sapiens; il n'y en a aucune autre. Par sélection, nous avons subdivisé les espèces d'animaux domestiques en sous-catégories que nous nommons races, aux barrières reproductives étanches (hormis évidemment si nous croisons volontairement ou involontairement deux races d'une même espèce). Nous orientons et contrôlons la dérive génétique au sein de chacune, afin qu'elle corresponde à nos attentes. Rien de tel évidemment dans l'espèce humaine.
Ce qu'on appelle donc le "communautarisme" se base sur des différences culturelles et des différences d'origine familiale, que recoupent parfois des différences de couleur de peau, mais en aucune façon ce phénomène ne peut s'appuyer sur un concept racial; c'est une grave approximation antihumaniste que de mettre là-dedans une histoire de race. Ce serait très utile d'expliquer ça aux adolescents.
A propos du communautarisme, on comprend très bien que certaines personnes qui subissent de la discrimination aient tendance à se regrouper entre eux pour se réchauffer de la froideur qu'on leur témoigne ailleurs, mais l'idéal républicain et démocratique est dans l'absence de discrimination et non dans le repli identitaire. Le communautarisme est en outre largement encouragé par le pouvoir ultralibéral comme moyen de diviser pour régner et d'annihiler toute conscience de classe chez les précaires, les pauvres, les exploités.
Ecrit par : Sophie | 03.02.2009
Je n'aurais su dire mieux. Merci pour ce sympathique papier.
Sont de la même race 2 individus capables de donner une descendance stérile (les croisements âne-chevaux étant par exemple stériles).
J'ai beau être enchanté de l'élection d'Obama, je ne peux pas ne pas être horrifié par le vote quasi-unanime de la population noire pour Obama aux USA. Voter pour lui car noir est à peu près aussi stupide que l'inverse.
RemiZ.
PS : J'aimerais tant voir le père (Kenyan) d'Obama rencontrer notre mini-président pour lui faire avaler son "l'homme africain n'est pas entré dans l'histoire". Je m'arrête là avant de m'énerver :)
Ecrit par : RemiZ | 18.02.2009
Euh... horrifié, cher RemiZ, c'est pas un peu fort, tout de même ?... Et puis il valait mieux Obama que McCain, cela fait peu de doute. Il n'en reste pas moins que le jour où on se fichera complètement de la couleur des gens, dans un sens comme dans l'autre, on aura avancé...
Désolée de paraître contrarier le scientifique que vous êtes, mais âne et cheval ne sont pas deux races mais deux espèces. C'est au sein des espèces domestiques que nous avons créé par sélection des races. Au sein d'une même espèce domestique, les races restent assurément interfertiles.
Dans la nature, il ne serait pas si exceptionnel que ça que deux espèces se croisent, poussées par la raréfaction des effectifs d'au moins l'une d'entre elles. C'est le cas par exemple du loup gris du Mexique (Canis lupus bayleyi) avec le Coyote (Canis latrans). Ou bien de la baleine à bosse et du rorqual.
Ecrit par : Sophie | 18.02.2009
Oups ! Je suis physicien et non biologiste :) Je recopierai 100 fois "je ne dois pas écrire d'absurdité sur les blogs des autres".
Mea culpa !
RemiZ
Ecrit par : RemiZ | 19.02.2009
Pas de souci, RemiZ, revenez écrire chez moi toutes les "absurdités" que vous voulez, car de toute manière vous en dites bien rarement, ce me semble...!
Ecrit par : Sophie | 19.02.2009
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