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21.11.2008

La honte des pierres

portrait à l'encre.jpgLe fossé qui sépare l’humanisme du fanatisme religieux est un gouffre d’effroi. Il nous aspire dans un siphon de stupeur si glacée qu’il semble un moment, lorsque nous prenons connaissance de certains drames, nous fermer jusqu’à la possibilité d’un cri.

Il est des lieux où l’on serait ordinairement poursuivi en justice pour avoir tué un chien à coups de pierre. En d’autres, c’est la méthode avec laquelle cinquante hommes massacrent en public une enfant de 13 ans.

Le 27 octobre dernier, c’était pour la plupart d’entre nous un jour de joie ou de pluie, de labeur ou de calme, de souci ou de langueur, mais somme toute un jour usuel brodé sur le tissu du quotidien. Pour cette petite Somalienne, ce fut un jour de fin, scellé d’une cruauté telle que la pensée en balbutie et en trébuche, une férocité imprimée dans le visage, le geste et le nom des hommes de la milice qui en 2006 s’est emparée de Kismayo, le plus grand port du sud somalien, et d’autres villes du pays. Ces insurgés qui se réclament de Hassan Al-Turki, un leader des islamistes somaliens regroupés en une organisation appelée Union des Tribunaux Islamiques, ont alors imposé la charia par les armes. Ces tribunaux sont un pouvoir judiciaire – civil et pénal. Depuis, d’un bout à l’autre du sanglant chaos somalien, la guerre continue entre les islamistes et les forces de certains clans tribaux, d’un gouvernement intérimaire fantomatique, et de l’Ethiopie voisine. En août dernier, à l’issue de violents combats, la milice "Al-Shahab" a resserré sa domination sur Kismayo.

C’est là que vivait depuis quelque mois la famille de la jeune Aïsha Ibrahim Dhuhulow, en provenance d’un camp de réfugié du nord Kenya. Un jour, elle se rend à pied voir sa grand-mère. Le réel étant souvent encore plus sauvage que les contes, le mal qu’elle rencontre sur son chemin n’est pas un loup au flanc creux mais trois hommes qui la violent. Alors que sa famille réclame justice et protection auprès de Al-Shahab – Hassan Al-Turki n’a-t-il pas déclaré, en soumettant Kismayo, « soyez bienvenus dans cette nouvelle paix apportée à cette cité, et je promets que vous vivrez en sécurité et prospérité »… -, les miliciens arrêtent la gamine, la placent en détention et la condamnent à mort, sans se préoccuper un instant des violeurs. Un des chefs, Sheikh Hayakallah, déclare à la radio que « notre sœur » Aïsha, coupable de s’être adonnée à des relations sexuelles extraconjugales, est très heureuse de pouvoir expier selon la charia…

La peine capitale par lapidation, pratiquée dans le bassin méditerranéen durant l’Antiquité, est citée dans l’Ancien Testament et le Talmud, pour les hommes comme les femmes. Elle ne figure pas dans le Coran mais dans les Hadiths, récits de la vie de Mahomet. De nos jours, plusieurs pays musulmans, où elle fait partie du code pénal, y recourent encore, mais aussi  semble-t-il, des groupes ethniques non musulmans. En Iran, il est précisé que les cailloux ne doivent être ni assez petits pour ne pouvoir être qualifiés de pierres, ni assez gros pour tuer le condamné rapidement, mais d’une taille moyenne afin que la mort vienne dans la souffrance; dans le régime des mollahs, un récent projet de loi vise à la supprimer, ainsi que l'amputation - la flagellation restant toutefois en vigueur...  Hani Ramadan, directeur du Centre Islamique de Genève, expliquait en 2002 dans Le Monde que la lapidation est plus dissuasive que réellement appliquée, mais qu’il faut si nécessaire l’accepter en faisant preuve de compassion pour la victime… Lapider avec compassion, un oxymore de plus à ranger dans la boîte à funestes fumisteries.

Le 27 octobre, Aïsha est amenée dans un stade de Kismayo. Un camion de pierres est livré. Il y a un millier de spectateurs ; tous ne sont pas des badauds attirés par l’horreur, car certains d’entre eux tentent de s’opposer à l’exécution. Mais la milice est armée ; des coups de feu sont tirés et un garçon abattu. L’adolescente crie, se débat, supplie de ne pas la tuer. On l’enterre jusqu’au cou, et une cinquantaine d’hommes la lapide. A un moment, il est demandé à des infirmières de vérifier son état ; on la déterre, et constatant qu’elle est encore vivante, on l’enterre à nouveau et ses tortionnaires recommencent à lui exploser avec compassion le visage et le crâne à coups de pierres…

C’est la BBC qui a recueilli les premiers témoignages. Aïsha, paraissant plus âgée qu’elle ne l’était, a d’abord été décrite comme une jeune fille d’une vingtaine d’années, avant que son père raconte toute l’histoire à des membres d’Amnesty International, précisant qu’elle avait 13 ans. Il semble que ce soit la première fois qu’en Somalie une femme est victime d’une condamnation par lapidation. Le 28 octobre, la Présidence du Conseil de l’Europe, par conséquent la France, se fend d’un très court communiqué condamnant cette mise à mort ; ce sera ensuite, sur un ton un peu plus sensible, le tour de l’Unicef.

Si l’information est reprise sur internet, où il convient de noter que la désapprobation de cette barbarie semble vive dans les pays du Maghreb, elle l’est fort peu dans la presse écrite et moins encore dans les autres médias. Voilà pourtant une violence qui au-delà des sentiments d’horreur et de dégoût qu’elle suscite, porte une signification politique et philosophique plus étoffée que les crimes de maniaques sexuels dont les informations télévisées se montrent habituellement si friandes.

Deux fois victime des hommes, la jeune Somalienne s’en est allée dans l’épouvante et la douleur rejoindre la liste écarlate et jamais close des femmes assassinées officiellement au nom des supposées prescriptions d’une supposée entité supra-humaine.

Quoi qu’il soit loisible de la considérer comme une aliénation mentale – abdication de sa liberté en faveur de sa propre création intellectuelle, conjuration de la mort bien proche de la fascination morbide, etc. -, la fiction religieuse ou magique et son finalisme explicatif ne sont pas condamnables en soi, chacun d’entre nous se débattant comme il le peut avec la perspective anxiogène de sa finitude. Il en est autrement de leur usage collectif : en tant que système d’oppression, de manipulation, d’ostracisme et de réification d’autrui, de consolidation et justification des inégalités socio-économiques au service des puissants, la religion est une pathologie sociale à la considérable capacité de nuisance. Toute religion prétendant inspirer le politique, le judiciaire et l’éthique sort de la sphère intime pour s’arroger une puissance indue, et s’expose en cela à perdre le respect qu’elle mérite au seul regard de la liberté individuelle de conscience et d’expression.

Or en dépassant et en radicalisant les préceptes mêmes de leur culte en matière de morale sexuelle – selon lesquels il ne saurait être question de condamner pour adultère une fille célibataire et non consentante -, les meurtriers ont mis à nu ce qui loge en sous-texte au cœur des religions traditionnelles, monothéistes mais aussi polythéistes, conceptualisées par une institution patriarcale bien antérieure à tous les cultes actuellement pratiqués : la haine et le mépris des femmes.

Au regard de ses bourreaux, Aïsha était seulement coupable d’être femme, de posséder un ventre en creux qui par nature aspirerait et souillerait le sexe glorieux de l’homme. Femme tentatrice, femme impure, femme à domestiquer ; la culpabilité et l’infériorité théoriques de la femme sont des données profondément enfoncées dans la substance ontologique des religions ; sa soumission à l’homme et la justification de son existence par la seule procréation, des principes congénitaux. L’adhésion silencieuse de femmes aux religions ne peut donc constituer que le produit de l’endoctrinement des cerveaux depuis l’enfance, joint à la trompeuse sécurité de la servitude volontaire, et en certains lieux à la terreur.

L’intégrisme avive fortement la misogynie religieuse pour en faire une arme de guerre et de mort. Il ne suffit cependant pas de pointer du doigt l’intégrisme islamiste, mais desceller de l’ensemble de sa base un des piliers sur lesquels s’est historiquement érigée la domination masculine, qui si l’on considère l’ensemble des sociétés actuelles, ne semble toujours pas en voie de devenir un souvenir de l’histoire. Combien de millions de femmes n’ont pas encore la libre disposition de leur corps et de leur esprit ? Il est conceptuellement et concrètement inacceptable qu’au nom du relativisme, des femmes soient privées des droits fondamentaux de la personne. Les spécificités culturelles doivent s’arrêter où commence le respect de l’humain.

Et combien de tentatives actuelles pour replacer sous le joug religieux tout ce qui s’en est plus ou moins libéré ? On s’insurge devant les harangues dévotes du « chanoine de Latran » qui nous tient lieu de président de la République, on s’inquiète devant le créationnisme qui prospère sous son masque pseudo-scientifique grossier. On frémit face aux résolutions votées en 2006 et 2007, du fait de l’insistance de l’Organisation de la Conférence Islamique, par le Conseil aux droits de l’homme de l’ONU, exigeant des états qu’ils prennent des mesures contre la « diffamation » des religions, contre la diffusion de documents « racistes » visant toute religion et ses fidèles  - l’Union Européenne s’y étant déclarée opposée. Il y a là en effet une scandaleuse absurdité. Par ses actes et ses paroles, une personne est respectable ou ne l’est pas, qu’elle croit ou non en une divinité. Il est avéré que la diffamation puisse atteindre des gens, et non des options intellectuelles ; on constate et déplore du racisme envers des personnes ou des groupes, mais comment pourrait-on faire preuve de racisme envers une idée ? Les objectifs d’une telle résolution sont transparents : associer le discours athée au racisme et à la diffamation nous fait dangereusement glisser sur une pente menant à l’interdiction de la critique des religions et au contrôle totalitaire de la pensée. En attendant, ce sont tous les agents des Etats, membres des forces de l’ordre, militaires, fonctionnaires, enseignants, que l’ONU invite chaque pays à contrôler étroitement… Quand la religion avance, l’intelligence recule.

Les pierres qui ont tué Aïsha auront honte avant les hommes qui les ont lancées.

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Commentaires

Une visite "chez Sophie" et je me rends compte une fois encore comme notre environnement médiatique quotidien m'endort : j'en étais ce matin encore à commenter des vicissitudes politiciennes sans intérêt autre que la place qu'elle prennent dans le "PAF", jusqu'à ce que la "honte des pierre" me réanime ! merci Sophie, vous m'aidez à résister aux tentations de tous les relativismes. Votre blog est une petite oasis sur la toile.

Ecrit par : Jérôme D | 22.11.2008

Merci beaucoup, Jérôme. On nous endort, en effet, avec des problèmes factuels sans enjeux réels, on nous anesthésie par la répétition en boucle de ceux-ci... Au point qu'il semblerait même que plus on glose dans les "grands" médias d'un sujet, moins il est réellement important... C'est un renversement total : ce qui est en haut est en bas.
Par ailleurs, à propos de la Somalie, du Congo et autres guerres africaines, il convient que nous gardions toujours à l'esprit que ces peuples se massacrent avec des armes que nous autres pays industriels nous leur vendons en masse... Celui qui tire est coupable, mais celui qui vend l'arme ne peut être déshabillé de sa responsabilité.

Ecrit par : Sophie | 22.11.2008

bien vu, bien dit

Ecrit par : insanity jane | 24.11.2008

Merci, insanity.

Ecrit par : Sophie | 24.11.2008

"La religion" n'est qu'un paravent, un moyen de s'auto-disculper, et ce pour justifier la prolongation de l'esclavagisme des mâles sur et contre les femmes, et leur prétendu droit à la violence. Et ils vivent dans une bulle qui interdit toute contradiction. Dramatique.

Ecrit par : grellety | 29.11.2008

Merci Jean-Christophe. La religion-prétexte, la religion-alibi, oui... Je suis bien d'accord avec vous.

Ecrit par : Sophie | 29.11.2008

Religion = meilleur système de communication de toutes les abominations générés par des individus avides de pouvoir et de domination. Depuis des milliers d'années et pour les siècles à venir. La religion s'éteindra avec le dernier homme vivant. Je crains qu'il ne faille en arriver là. Puisque les humains dans leur grande majorité préfèrent s'en remettre au divin pour régler leur compte avec leur propre condition humaine, de prédateur et d'imbécile.
Il est bien difficile de se démarquer et d'échapper à la meute déjà ici. Alors, là bas. Que faire, sinon s'en affliger ? Mais après les belles paroles et les émouvantes déclarations, que pouvons-nous faire pour infléchir le cours des choses ?

Ecrit par : Cath | 21.12.2008

Merci pour votre commentaire, Cath.
Que faire ? Commencer peut-être déjà par ne jamais nier les victimes à coup d'indifférence, à ne jamais s'habituer à la barbarie, d'où qu'elle provienne, à parler, à s'indigner toutes les fois que c'est nécessaire. Dans l'accoutumance et le silence prospèrent l'antihumanisme. Le crime ne se porte pas bien en pleine lumière.
La religion est une fiction comme d'autres. Je la respecte seulement tant qu'elle demeure dans la sphère intime de la conscience; s'en remettre ou non à la fable du divin pour apaiser sa crainte existentielle est l'affaire de chacun. Mais à partir du moment où la religion se prend pour une idéologie et se met au service du pouvoir, les méfaits commencent.
Prédateur et imbécile, l'humain ? Oui, souvent. Mais souvent aussi, amoureux et artiste... Je le préfère donc vivant qu'éteint.

Ecrit par : Sophie | 22.12.2008

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