08.10.2008

Petit jeu social

notes.jpgA la demande du talentueux Martin Cadeau, me voici à mon tour invitée à citer, parmi le vaste corpus de refrains et de rimes qui serpente sur les cordes vocales de ma mémoire, cinq chansons qui me ressemblent, plus une que je chéris tout particulièrement. Je crains – verbe ici tout rhétorique – que pour moi chanson ne soit forcément vibration d’amour, car ces six-là chantent ce qui nous occupe principalement en cette vie si on a compris que le minuscule délai accordé ne nous permet pas de perdre notre temps.

- Douce Dame Jolie, de Guillaume de Machaut (1300-1377), par l’ensemble Gothic Voices. C’est un des virelais ou « chansons balladées » du fameux clerc musicien, le « maître de toute mélodie » comme le nommait le poète Eustache Deschamps. Un sommet de cet art de cour éminemment paradoxal, où dans un monde fait pour les hommes, le trouvère caresse les dames de ses quarts de ton et de son adoration soumise. Je le chante en la depuis de nombreuses d’années, je le chantais à mon fils lorsqu’on arpentait les étés de montagne en cueillant des fraises sauvages ; je le chante toujours, mais maintenant mon tendre rejeton a du poil aux pattes et me lance « il va pleuvoir » dès que j’entame le premier couplet…

- Le Lai du chèvrefeuille de Marie de France (1154-1199), la première femme écrivain en langue française, par la Boston Camerata. Il y a beaucoup de strophes d’une langue d’oïl délicieusement rugueuse, mais je les connais toutes. A la fin, Tristan se sépare de son amour, c’est fort et désespéré, mais de son chagrin il fait de l’art : « Tristan qui bien savait harper, En avait fait un nouvel lai. » Sublimer sa peine pour créer de la beauté, c’est une de nos justifications en ce monde.

- la Canzonetta Deh vieni alla finestra du Don Giovanni de Mozart. Don Giovanni chante pour négligemment séduire une belle, en s’accompagnant d’une mandoline délicate comme un sourire et douce comme une traîtrise, et s’il a en outre la tonalité métallique de la voix de Ruggiero Raimondi, on se sent fondre comme un sucre dans une bouche patiente. Et puis parce que ce qui sort du cœur de Mozart est pour moi l’équivalent d’une hostie consacrée pour les cathos sauvages.

- Les dessous chics, de Serge Gainsbourg, par Jane Birkin. Un bijou de chanson grise. « Quand on est à bout, c’est tabou », cela me vêt assez bien.

- No expectations, des Rolling Stones. Parce que Beggar’s Banquet est le meilleur album des Stones, et que cette balade tranquille offerte aux amours défuntes qui éclatent comme l’eau sur la pierre, ne contient aucune once de mièvrerie.

- Dreaming my dreams, des Cranberries. Celle-ci peut prétendre à être la perle de mon collier d’ondes. J’ai chanté « There’s no other place that I’d lay on my face » en appuyant mon front sur l’épaule d’un homme aux yeux en chocolat chaud. Il est resté collé.

 

A ce stade, mon anticonformisme acquis s’interroge sur ce qui lui sied le mieux et choisit d’interrompre le fil, tout en en tissant un autre grâce au compromis passé avec ma curiosité : veuillez donc, visiteurs de passage, confier ci-dessous vos préférences musicales.

 

01.10.2008

Autofiction ou autoportrait ?

un portrait sanguine.jpgUne fois n’est pas coutume – le lecteur m’ayant fait l’honneur de noter, s’il a déjà parcouru ces pages, que ce petit amoncellement de textes n’est pas un journal intime –, me vient l’envie de parler un tantinet de moi. Présomption, probablement : « voire mais, on me dira, que ce dessein de se servir de soy, pour subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux, qui par leur reputation auroyent donné quelque desir de leur cognoissance. (…) Il messiet à tout autre de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a dequoy se faire imiter ; et duquel la vie et les opinions peuvent servir de patron ». (…) Je juge volontiers des actions d'autruy : des miennes, je donne peu à juger, à cause de leur nihilité. Je ne trouve pas tant de bien en moy, que je ne le puisse dire sans rougir », assure Montaigne (Essais, Livre II, chapitre 18).

Il pointe toutefois l’intérêt qu’à l’aventure il pourrait y avoir à se faire son propre sujet d’écriture : « me peignant pour autruy, je me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent les miennes premieres. » Apprendre à connaître et par conséquent consolider, dans le miroir de nos confidences scripturales, les lignes de force de cette fiction fondamentale qu’est le soi, revêt alors plus d’utilité que de futilité. Et puis parler de ce soi, petit échantillon d’humanité, n’est-ce pas aussi forcément réfléchir les autres ? « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » (III, 2). Mais devrait-on répondre de narcissisme devant le tribunal imaginaire de nos contemporains, il est certain que dans la confession ou l’autofiction siège en fait l’objectif tragique de notre existence : l’appel désespéré contre l’oubli intransigeant des générations que nous lançons tous, à voix haute ou muette, avant que notre chair ne s’éclipse dans une longue énumération de jours. Ainsi, en laissant trace par quelque moyen de ce moi qui est le seul dont je puisse faire l’expérience, « j'empescheray peut estre, que quelque coin de beurre ne se fonde au marché » (II, 18)…

Mais voilà que je m’aperçois que contrairement au programme annoncé, je n’écris pas sur moi ; j’écris sur ce que c’est qu’écrire sur soi. Alors j’emploie une autre méthode et j’essaie de me peindre – ou me dépeindre, c’est selon si je suis indulgente ou sévère dans l’autocritique de l’autoportrait -. Là, dans ces quelques linéaments à la sanguine, c’est moi. Enfin, presque moi ; c’est ainsi que je me vois, en tout cas; cela peut ressembler à mon intérieur plus qu'à mon extérieur; je ne suis pas achevée, mais qui peut prétendre l'être? J’ai la mine de crayon triste, dira-t-on probablement. C’est bien naturel ; je suis humaine, je porte donc en moi ma déréliction : savoir que la vie s’endure et ne dure pas.

Mais pour moi comme pour d’autres, il y a encore les joies. La joie en général n’existe pas. Mais je connais un bouquet entièrement composé de joies. L’enfant de notre ventre en est la fleur, l’Art la fougère, la nature le papier craquant ; et l’amour le lien, épais ou ténu, selon la chance. Le bouquet peut être profus ou maigre, odorant ou fade ; mais c’est de le contempler que nos iris se colorent d’azur ou d’acajou, d’eau ou d’ébène, de noisette ou de nuage. Il n’est pas beau parce qu’il est éphémère ; il est beau parce qu’il est vivant.

Ceux qui n’ont vraiment rien ont les yeux éteints des statues de marbre.