01.10.2008

Autofiction ou autoportrait ?

un portrait sanguine.jpgUne fois n’est pas coutume – le lecteur m’ayant fait l’honneur de noter, s’il a déjà parcouru ces pages, que ce petit amoncellement de textes n’est pas un journal intime –, me vient l’envie de parler un tantinet de moi. Présomption, probablement : « voire mais, on me dira, que ce dessein de se servir de soy, pour subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux, qui par leur reputation auroyent donné quelque desir de leur cognoissance. (…) Il messiet à tout autre de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a dequoy se faire imiter ; et duquel la vie et les opinions peuvent servir de patron ». (…) Je juge volontiers des actions d'autruy : des miennes, je donne peu à juger, à cause de leur nihilité. Je ne trouve pas tant de bien en moy, que je ne le puisse dire sans rougir », assure Montaigne (Essais, Livre II, chapitre 18).

Il pointe toutefois l’intérêt qu’à l’aventure il pourrait y avoir à se faire son propre sujet d’écriture : « me peignant pour autruy, je me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent les miennes premieres. » Apprendre à connaître et par conséquent consolider, dans le miroir de nos confidences scripturales, les lignes de force de cette fiction fondamentale qu’est le soi, revêt alors plus d’utilité que de futilité. Et puis parler de ce soi, petit échantillon d’humanité, n’est-ce pas aussi forcément réfléchir les autres ? « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » (III, 2). Mais devrait-on répondre de narcissisme devant le tribunal imaginaire de nos contemporains, il est certain que dans la confession ou l’autofiction siège en fait l’objectif tragique de notre existence : l’appel désespéré contre l’oubli intransigeant des générations que nous lançons tous, à voix haute ou muette, avant que notre chair ne s’éclipse dans une longue énumération de jours. Ainsi, en laissant trace par quelque moyen de ce moi qui est le seul dont je puisse faire l’expérience, « j'empescheray peut estre, que quelque coin de beurre ne se fonde au marché » (II, 18)…

Mais voilà que je m’aperçois que contrairement au programme annoncé, je n’écris pas sur moi ; j’écris sur ce que c’est qu’écrire sur soi. Alors j’emploie une autre méthode et j’essaie de me peindre – ou me dépeindre, c’est selon si je suis indulgente ou sévère dans l’autocritique de l’autoportrait -. Là, dans ces quelques linéaments à la sanguine, c’est moi. Enfin, presque moi ; c’est ainsi que je me vois, en tout cas; cela peut ressembler à mon intérieur plus qu'à mon extérieur; je ne suis pas achevée, mais qui peut prétendre l'être? J’ai la mine de crayon triste, dira-t-on probablement. C’est bien naturel ; je suis humaine, je porte donc en moi ma déréliction : savoir que la vie s’endure et ne dure pas.

Mais pour moi comme pour d’autres, il y a encore les joies. La joie en général n’existe pas. Mais je connais un bouquet entièrement composé de joies. L’enfant de notre ventre en est la fleur, l’Art la fougère, la nature le papier craquant ; et l’amour le lien, épais ou ténu, selon la chance. Le bouquet peut être profus ou maigre, odorant ou fade ; mais c’est de le contempler que nos iris se colorent d’azur ou d’acajou, d’eau ou d’ébène, de noisette ou de nuage. Il n’est pas beau parce qu’il est éphémère ; il est beau parce qu’il est vivant.

Ceux qui n’ont vraiment rien ont les yeux éteints des statues de marbre.


 



 

 

 

 

 


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Commentaires

Tres beau coup de crayon, meme triste ! Si celui-ci ne vous convient pas, je vous conseille d'ecouter "What a Wonderful World" en boucle, puis de vous atteler a la tache. La mine ne saurait alors tracer autre chose qu'un radieux sourire !

Ecrit par : RemiZ | 02.10.2008

Bonjour les amis, merci pour vos commentaires.
Merci du conseil, RemiZ, je connais évidemment cette chanson, je n'ai jamais essayé de dessiner en l'écoutant mais peut-être en effet pourrait-elle guider mon trait et faire remonter le bord externe de mes sourcils !
Le monde n'est pas merveilleux mais il y a du merveilleux dans le monde.
Eh bien, Martin, pour tout vous dire, j'avais en fait plus l'intention de gloser sur Montaigne que sur moi, mais puisque vous m'encouragez à me dire davantage, je promets que je vais y réfléchir !

Ecrit par : Sophie | 02.10.2008

Bravo pour votre billet ET pour votre autoportrait. vous avez décidément plein de talents... A bientôt sur Agoravox !

Ecrit par : Vilain petit canard | 06.10.2008

Bienvenue, canard, et merci ! Au plaisir de converser un jour prochain avec vous.

Ecrit par : Sophie | 06.10.2008

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