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20.05.2008
Politique des os

Il est des jeunes femmes dont l’apparence nie cruellement l’identité : ni jeunes ni femmes, semble crier leur corps creusé, opprimé, aspiré de l’intérieur par le bourreau inexorable tapi dans leur esprit souffrant… mais petits êtres hybrides, mi-roseaux mi-vieillardes, effacées du monde de la chair à coups de faim et de rien, dressées comme des tiges craquantes épuisées par un soleil trop sec…
L’anorexie mentale s’est récemment avancée à l’avant-scène médiatique avec l'adoption d'une loi prohibant l’apologie de la maigreur excessive (telle qu’elle a cours sur certains sites internet), et une campagne publicitaire d’une marque textile italienne qui sous couvert d’alerter sur le danger de cette pathologie, a photographié la nudité tragique d’une apprentie-comédienne française, Isabelle Caro. Cette image discutable a donc été déjà discutée ; on peut fortement douter de la décence d’un procédé consistant à utiliser la souffrance comme vecteur marchand. La jeune femme, qui raconte par ailleurs comment une enfance toxique l’a conduite à tyranniser son corps, suscite assurément apitoiement et sympathie ; mais son intense exploitation médiatique, qui la définit et la réduit publiquement à sa maladie et à son apparence alarmante (« A-t-on le droit de montrer cette photo » titre par exemple le magazine Marie-Claire en l'exhibant sur une demi-page…), inspire le malaise. En lui conférant une posture et un statut d’icône, fut-elle négative, la sensibilisation proclamée peut être en outre contre-productive : les images, décontextualisées de la lutte quotidienne pour la survie, valorisent sa difformité et la forme de puissance qu’elle sous-tend. Puissance de l’esprit sur le corps : au cœur de la pathologie trône en effet le contrôle de fer que ces jeunes filles exercent sur elles-mêmes pour domestiquer la faim. Mais ce n’est pas les seules réflexions que l’on peut en tirer.
Dans l’illustration habituelle du modèle anorexique, se remarquaient avant tout les ravages produits sur le corps. Il n’est probablement pas si fréquent, comme c’est ici le cas, que la maladie efface à ce point la normalité du visage, pivot et paysage de l’identité individuelle ; nul ne peut savoir quel visage aurait cette jeune femme si elle n’était pas anorexique. L’effroi ressenti devant cette apparence extrême tient à l’évidence à ce qu’elle constitue une représentation vivante et par là même incongrue, paradoxale, de la mort. En principe, de nos os, seules nos dents se laissent voir. Mais quand chair et muscles ont fondu jusqu’au bout du possible, l’ensemble du squelette saillit sous la peau avec une crudité précise. Non seulement l’anorexique met son existence en péril, mais il montre la mort de son vivant, s’en enveloppe comme d’un habit de momie, s’en fait le lugubre étendard, exposant ainsi devant tous, même ceux qui n’y voudraient pas songer, notre destin commun. Dans une verticalité illogique, il bouge, marche et nous parle, tandis que sa silhouette cadavérique, selon nos schémas mentaux et nos référents culturels, devrait gésir sans souffle et sans bruit.
C’est aussi en incarnant, tel un personnage de nuit et de brouillard dont il faut entrer dans la peau étique, tel un dramaturge soucieux de nous rappeler les bouffées d’horreur et de néant que l’humanité est capable d’éructer, des images phares de la mémoire historique collective, que l’anorexique nous met à la gêne ; la comparaison avec les photos des rescapés des camps nazis nous saute péniblement à l’esprit. Mais quelle que soit la figure qu’il nous rappelle, l’individu anorexique semble se diluer dans la référence ; on oublie ce qu’il est pour ne plus voir que ce qu’il personnifie. S’effacer, se purger des contours de son humanité, n’est-ce pas d’ailleurs ce qu’il tente de faire ?
Mais ce n’est pas le seul psychodrame que ces jeunes femmes interprètent. Elles s’incarnent aussi, en figures sacrificielles et culpabilisantes, dans les victimes de famine. Certes, toutes les atteintes anorexiques ne racontent pas la même histoire ; la pathologie a d’ailleurs fait l’objet de maintes explications psychologiques - bien légitimes puisque pour soulager cette douleur il faut comprendre quelles blessures en font le lit -, de la recherche d’un terrain génétiquement favorable, d’approches sociologiques pertinentes, mais moins souvent d’une lecture symbolique et politique.
Le corps individuel et le corps social communiquent par une riche trame de symboles, de fantasmes, d’imaginaire et de codes. « Le corps comme mode de connaissance privilégié du social reste une voie de réflexion originale, mais peu exploitée. Les transpositions du corps individuel au corps social, du biologique au symbolique, de l’expérientiel au normatif demeurent une clé essentielle des raisonnements sur la société en train de se faire. Les travaux de l’anthropologie philosophique, de l’histoire des mentalités, de la géographie humaine et de la sociologie de l’imaginaire ont développé tour à tour des problèmes, des méthodes et des objets forts éclairants pour saisir la socialité et la corporéité aujourd’hui » (Groupe de Recherche sur l’Anthropologie du Corps et ses Enjeux).
Il ne semble donc pas anodin, alors que la maladie ne touche que les sociétés d’approvisionnement alimentaire abondant, que l’anorexique, en se privant de manger, rejoigne l’affamé involontaire dans son apparence, ses carences, sa souffrance et sa faiblesse corporelles, et quelquefois sa mort, endossant un rôle que telle une tunique de Nessus il ne quittera pas. L’anorexique écrit avec ses os apparents l’histoire de notre monde de répartition profondément inégale des ressources alimentaires. Inégalités que les thuriféraires du néolibéralisme sauvage, en forçant maints pays pauvres à sacrifier leur agriculture vivrière en échange de prêts bancaires, ont cyniquement approfondies. L’anorexique peut ainsi se comprendre comme une stigmatisation symbolique de l’obèse des pays hypercapitalistes, son envers allégorique, son vase communicant, creusé d’autant de chair que l’autre en déborde, comme le point de fixation de la honte du corps social.
Comment un monde désaxé au point que des multitudes meurent d’insuffisance et d’autres d’excès, pourrait ne pas générer de pathologies mentales ? Comment croire que cette aberration anthropologique ne participe en aucune façon à l’expression d’une maladie où l’on éprouve une culpabilité permanente à s’alimenter, et qui brise principalement les êtres les plus portés à la compassion, les plus doués pour l’identification, à savoir les jeunes filles ?
Peut-être faut-il écouter ce qu’ont à dire à ce sujet les anorexiques :
« Avant, je regardais l’actualité, surtout quand il s’agissait de reportages sur la misère dans le monde, sur ces bouts de choux du Tiers-Monde qui, eux, ne demandaient qu’à manger et à se développer correctement. Je me révoltais contre cette injustice et prenais conscience que j’avais de la chance d’être privilégiée. Ces petits Africains, je les aimais et ne supportais pas de voir dans quelles conditions lamentables vivaient ces enfants innocents. C’est pour cette raison que j’admirais les associations à but humanitaire qui les aidaient à lutter contre la famine et le manque de soins, pour leur donner un morceau de vie meilleure. Depuis toute petite, mon rêve était de devenir infirmière et plus tard, j’aurais voulu faire de l’humanitaire. Partir dans des pays où on aurait vraiment eu besoin de moi. Mais on m’a découragée à suivre cette voie et je me suis résignée à l’idée de ne jamais être infirmière. Aujourd’hui, je ne peux plus les regarder, mes petits Africains. J’ai trop mal. J’éprouve beaucoup trop de honte vis-à-vis d’eux. Moi qui ai la possibilité de manger, chaque jour, à ma faim, je ne peux plus le faire, car dans mon cerveau, une petite voix me dicte de ne pas répondre à mes besoins physiologiques. Je fais tout pour ressentir les signes du manque de nourriture dans mon organisme. Eux n’ont pas les moyens de répondre à ce que leur demande leur corps, alors que c’est tout ce qu’ils désirent. (…) Je vous demande de me pardonner pour tout ce que je fais avec cette nourriture que vous voudriez tant, mes petits anges d’Afrique »...
16:07 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : anorexie, corps, capitalisme, pauvreté







Trackbacks
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Commentaires
Je découvre ce "capital distinctif total". Serait-ce le seule manière d'exister "contre", d'exister "en creux"en devenant transparent jusqu'à la disparition ?...
Il y a là une radicalité finalement très compréhensible en regard de ce qu'elle dénonce, et qui est à sa dé-mesure.
Merci pour l'inflexion du regard...
Ecrit par : martin | 24.05.2008
Merci Martin, pour votre commentaire éclairé. En effet, il y a bien des histoires différentes qui racontent l'anorexie, mais le corps étant symbole et socialité, cette radicalité de la privation ne peut à mon sens échapper à sa dimension symbolique : une dénonciation déchirante. Je trouve qu'en montrant que l'anorexie ne touche que les pays riches, on n'évoque généralement pas suffisamment la conclusion, dérangeante peut-être pour les bonnes consciences occidentales, qu'il convient d'en tirer.
Ecrit par : Sophie | 24.05.2008
Ce commentaire de Martin me fait penser a l'excellent film Kairo de Kurosawa (Kyoshi, pas Akira), ou les gens, face a l'absurdite d'une civilisation devenue si aseptisee, ecrasant les individus, disparaissent purement et simplement...
Apres, je ne connais absolument pas ce sujet, et c'est la premiere fois que je vois l'anorexie expliquee sous cet angle (meme si je pense que les raisons peuvent etre tres diverses). En tous cas, quelle plume !
N'ecrivez-vous donc pas de livre, Sophie ?
RemiZ
Ecrit par : RemiZ | 13.06.2008
Contente de vous revoir par ici, RemiZ. Je ne connaissais pas ce film dont vous parlez, et ce que vous en dites me donne envie de le découvrir.
J'ai écrit un livre il y a déjà un bon moment, un roman historique, mais je n'ai pas trouvé d'éditeur. J'ai écrit une pièce de théâtre aussi, mais je ne l'ai quasiment jamais donné à lire à quelqu'un.
Il me faut dépasser la déception de n'avoir pas trouvé pour le moment d'éditeur pour mon roman (qui m'a demandé des années de travail), et écrire tout autre chose. Je pense à un recueil de nouvelles, j'ai déjà mis quelques idées sur le papier, mais je manque de temps pour continuer. En ce moment je suis sur un bouquin plus "militant", j'en dirai plus prochainement sur ce petit blog. A tantôt !
Ecrit par : Sophie | 16.06.2008
Bonjour,
J'ai lu, intrigué et sans doute, je l'avoue, plus que blasé au départ, du fait de tout ce qui peut être écrit sur nous, anorexiques, de toutes les tentatives qui achoppent à vouloir comprendre et coutournent, en réalité, par la multiplications des interprétations.
Vous faites une erreur en ne ciblant votre analyse que sur le champ de la faim, de l'aliment et de l'alimentation, et que vous touchez un point crucial avec la question de la mort qui est un mot qui rime bien avec celui de corps. L'anorexique, dans une séduction infinie avec la mort frôlée, touchée du doigt - c'est-à-dire des fibres du coeur, il faut vivre le ralentissement maximal du rythme cardique pour saisir cet enlacement avec la mort - constitue précisément la tentative de dissociation de ce couple corps/mort. Le corps constitue quotidiennement l'épreuve de la mort par celle de la vie : vieillisement, sexuation (ce n'est pas anodin que l'âge adolescent joue un rôle majeur), digestion (avoir faim/ne plus avoir faim), sommeil, ce sont tous les rythmes humain et non un seul que l'anorexique aligne un à un de ses coups de feux : tout ce qui "fait corps" parce que ce qui fait corps fabrique la mort. L'anorexique n'arrête pas la vie mais arrête la mort, parce que la vie se constitue d'une succession incessantes de morts.
Le non-corps dont on s'ennivre devient une victoire folle : celle d'avoir délogé un intrus, un violeur, le corps, qui en prennant possession de nous, nous envahis de la mort et de son angoisse. Eradiquer ce corps, c'est éradiquer la mort qui le porte. Un corps ça meurt, des os, non.
Je voudrai dire un mot sur le titre de votre post que je trouve tout à fait fascinant. Pour quelles raisons ? Personnelle : en étant anorexique, j'ai été très surpris d'entendre durant des années mon entourage constater ma "sensibilité aux autres", alors que je ne m'étais jamais posé une seconde la question, ni n'avait auparavant été attentif particulièrement aux autres.
Comme si ce détour par l'ossification devenait une épreuve révélatrice de la commune humanité par la sensibilité. Ouvrant vers une sorte de "politique du sensible", comme en parle Jacques Rancière ?
Ecrit par : Marc | 29.06.2008
Bienvenue, Marc, et merci pour votre très intéressant commentaire. Oui, je comprends bien que c'est le corps dans son ensemble, et non seulement son approvisionnement alimentaire, que la personne anorexique interroge pour tenter de tuer la mort. Je comprends aussi que vous soyez parfois agacé par les tentatives d'interprétation venant de gens qui ne sont jamais passés par cette épreuve radicale du renoncement.
Mais tout justement : comme vous le dites vous-même, et même si c'est à votre "corps défendant" (jamais cette expression ne m'a paru plus adaptée !), les os ainsi révélés parlent violemment à chacun d'entre nous de notre humaine condition, de sa tragédie, de sa fragilité, de ses paradoxes.
Mais de par les référents visuels qu'il projette à nos yeux, le corps anorexique parle aussi de notre monde actuel. Même si toute personne anorexique n'a pas cessé de manger, comme la jeune fille dont je cite les propos, par empathie pour des enfants mourant de faim, il me paraît réducteur de ne faire que de la psychologie et de ne pas évoquer l'incarnation et le symbole. D'où le titre de mon texte : à mon sens, par son apparence, et par la volonté qu'elle manifeste (quelque que soit son propre contexte psychologique), d'arborer cette apparence extrême, la personne anorexique fait de la politique au sens le plus large du terme. Vous évoquez donc à très juste titre Jacques Rancière, non seulement pour le "partage du sensible", mais aussi parce qu'il explique que les formes et les signes font déjà oeuvre de créativité politique.
A chaque instant, votre corps nous rappelle que par la faute de certains hommes, d'autres hommes n'ont pas choisi de ne pas manger et n'ont pas choisi de défier la mort...
Ecrit par : Sophie | 30.06.2008
Merci beaucoup pour votre délicatesse, vraiment. Je préfère ne pas prolonger cette réflexion dans laquelle le pathos reste encore par trop à vif. Trois très fugaces mots, avant de s'effacer :
- "l'impartageable" n'est pas retranchement dans un enfermement distant de l'incompris, de l'inaccessible. ll est davantage l'expression de cette perplexité muette et désarmante de l'incapacité du langage à se saisir de réalités autres. Une tragédie muette, celle de l'indicible. On prend souvent cette phrase de Wittgenstein comme une sorte de gageure un peu méprisante voire élitiste alors qu'elle ne l'est pas du tout, qu'elle est tout autre : il dit "ce dont on ne peut parler, il faut le taire", et quand il dit ça, il redonne tout son statut, justement, à ce qui est de l'ordre de l'expérience, du sensible, du corps, mais que le langage ne parvient pas à rendre communicable. C'est une vraie tragédie, parfois, on a l'impression. Et dire "on ne peut pas comprendre si on ne le vit pas", ce n'est pas du "dédain", c'est une sorte de plainte horrifiée : on voudrait bien que les gens comprennent, sans vivre surtout. Mais on se rend compte que, non, hélas, ce n'est pas possible.
- qu'il faut, justement, inverser la représentation de la privation, et que cela vous donnera peut-être une clé. Ce que vous concevez comme "privation", on le conçoit comme libération. La nourriture, le besoin du corps, devient un intrus. Et, loin d'une "maîtrise" de la menace, c'est l'ivresse ennivrante d'en être libéré totalement. Une ivresse qui doit trouve un truc d'explication dans les neuroleptiques que le vide produit. Chaque prise est une souffrance, chaque non-prise est une bouffée de liberté.
La souffrance n'est pas du tout celle de la privation, elle est celle, bien plus profonde, de la "Privation", la lancinante épreuve d'un corps qui disparaît et qui devient une fatigue de fond, une souffrance présente en arrière-plan à chaque seconde, en fait.
- et, un dernier mot pour vous dire que le billet que j'ai adoré sur votre blog, ce n'est pas celui-ci, pas du tout : c'est celui sur le supermarché ("onthologie..."). Il est redoutable et tellement convaincant !
Ecrit par : Marc | 30.06.2008
Merci, Marc, pour vos explications qui malgré les limites du langage que vous évoquez, me semblent très pertinentes pour nous aider à mieux vous comprendre. Je respecte votre volonté de ne pas prolonger la réflexion sur ce sujet, mais j'espère toutefois que vous ne vous "effacerez" pas complètement de ce petit espace et y reviendrez discuter à d'autres occasions !
Ecrit par : Sophie | 01.07.2008
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