25.03.2008
Musique du couple
Suite de la physique.
J
our après jour, lui et moi, arpentant de concert la gamme chromatique de nos émotions, écrivons notre traité d’harmonie et jouons, mêlant nos tessitures masculine et féminine, notre polyphonie familière. Nous évitons les grands intervalles, préférant la proximité du demi-ton à l’éloignement de l’octave. S’il peut certes arriver que le ton monte, si une légère quinte nous secoue parfois ou que nous prenions de l’autre le contrepoint, nous voici bien vite revenus à l’unisson, car en tant que couple nous avons fait nos gammes et savons fuir les amères dissonances. Nous jouons des accords majeurs ; nous sommes toniques, mais non dominants ; nul d’entre nous deux ne couvre la voix de l’autre. Nous réglons nos instruments, touches, cordes et souffles, au diapason de l’amour, dont les vibrations toujours en nous résonnent. Nous pratiquons aussi l’espiègle triton, cet intervalle de quarte augmentée qu’on nomma au Moyen-Age « diabolus in musica » et qui signe la créativité et la tension du désir.
De tous les arts, la musique est ainsi celui qui paraphrase le mieux l’amour. En effet, « l’art fait jaillir la vérité », dit Heidegger (« L’origine de l’œuvre d’art »), en ce sens que bien au-delà de la matière qui le constitue, l’art est signification, symbole et allégorie au service de la révélation de l’humain dont il procède. Ontologie que Hans-Georg Gadamer (« Vérité et méthode ») développe ainsi : l’œuvre d’art est la transmutation en figure d’une essence « qui autrement ne cesse de se voiler et de se dérober », autrement dit une propriété émergente : l’œuvre d’art est plus que la somme de ses constituants, et de cette émergence « jaillit son être vrai au regard duquel son être antérieur est comme rien. » Toute œuvre d’art donne à voir ou à entendre une forme finie, s’inscrivant dans un constituant plastique, sonore ou verbal, poursuit Cornélius Castoriadis ; mais en même temps, elle « crée un monde » ex nihilo, à savoir qu’elle n’est pas une partie d’une œuvre antérieure, chacune acquérant dès son existence, au regard de l’impossible épuisement de la variabilité d’assemblages de sons, de signes ou de traits, le statut de singularité absolue ; elle ne peut être jugée en outre qu’à l’aune de ses propres critères. Elle touche donc à l’infini.
Or quel art jaillit le mieux du silence, du non-être, du spectacle ordinaire du monde, que la musique ? La musique utilise des truchements, voix, instruments ou machines, mais simples vibrations d’air, elle est la plus impalpable. Contrairement aux autres arts dont l’expression est aussi objet, elle ne peut se chosifier et on ne la touche pas : sans interprètes pour lui donner vie, elle ne participe que du néant. Ainsi de l’amour, fontaine d’émerveillement qui jaillit puissamment de la trame du réel, par la grâce de deux interprètes accordant ensemble la lyre de leurs émotions et de leurs sentiments. Deux altérités uniques de chair et d’esprit, parmi l’immense champ humain des possibles, entre lesquels naît une symphonie d’enchantement et de joie, pure vibration qui si elle peut être assurément à l’origine de nouveaux êtres, ne se réduit jamais à ses conséquences tangibles. Nous vivons l’amour, nous ne le touchons pas. Nous ne le quantifions ni ne le mesurons ni ne le soupesons. Mais lorsque lui et moi nous nous touchons, de l’esprit, des yeux et du corps, c’est la même note d’infini qui retentit en nos êtres de fragilité et de finitude. Puisse chacun en ce monde ne jamais rejoindre le néant sans l’avoir entendue.
11:22 Publié dans Blog, Musique | Lien permanent | Commentaires (18) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : couple, amour, musique, art







Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://chez-sophie.hautetfort.com/trackback/1531843
Commentaires
Trés chère Sophie,
Ayant le privilège infini de pouvoir lire ce texte les yeux fermés; percevant de tous mes autres sens la mélodie que tu composes chaque jour, je ressens grace à lui une infinie harmonie. N'oublie jamais cependant que la dissonance qui t'évoque l'amertume, a ouvert dans certains genre musicaux (penses à Thelonious Monk et au bebop) la voie du renouveau...
Admirations.
Ecrit par : philippe | 25.03.2008
Renaissance musicale dont je ressens aussi le bonheur intense qu'elle transmet à nos deux paires de réceptives oreilles. Merci, bien-aimé amateur de bebop et de ses riches grilles harmoniques...
Ecrit par : Sophie | 25.03.2008
quelle jolie ode à l'amour
J'ai même cru entendre quelques notes de musique, de quoi éclairer ma journée
joues tu toujours du piano
marie
Ecrit par : mmuzard | 27.03.2008
Chère Sophie,
J'espère que c'est de la musique à trois temps dont vous parlez pour faire contrepoint à la supposée "binarité" du couple. Car la musique binaire ramènerait le couple à n'être pas ce qu'il est : soit trois.
Bien à vous deux !
Ecrit par : michel Gros | 27.03.2008
Merci, chers amis, pour vos délicats commentaires.
En effet, Martin, je rayonne, et la raison en est que j'ai pour moi toute seule un beau grand soleil, tendre et fort, pour m'éclairer !
Oui, p'tite Marie, je joue toujours du piano, point trop souvent car le temps manque, mais si j'ai perdu en grande partie la technique, je continue toujours à essayer de faire parler Mozart du mieux que je peux.
Binaire n'est justement pas trois : n'y aurait-il pas, Michel, quelque contradiction dans votre propos, ou bien est-ce moi qui saisit mal ?
Ecrit par : Sophie | 27.03.2008
Ah ! Chère Sophie, c'est que vous ne savez pas compter jusqu'à trois qui est le nombre du couple : je, tu, nous ...
soleil.
;-))
Ecrit par : michel Gros | 27.03.2008
Je ne sais pas trop bien compter en effet, étant fâchée depuis mon jeune âge avec le calcul, mais cette pirouette mathématique est bien jolie !
Ecrit par : Sophie | 28.03.2008
Figurez-vous que je m'en doutais.
Amitiés.
Michel
Ecrit par : michel Gros | 28.03.2008
Fichtre comme cela est bien beau !!
Pourrai-je reparler de musique ou d'amour un jour sans repenser au brio avec lequel vous m'inondates (cette conjugaison peut-elle etre juste pour sonner aussi mal ?) de sons et de sensations en ce vendredi 28 mars 2008 ?...
Merci pour ce morceau de bonheur.
RemiZ (qui prefere quand meme le cinema :-p)
Ecrit par : RemiZ | 28.03.2008
Ravie, Remiz, de vous revoir par ici et que ce petit texte vous ait plu. La conjugaison me paraît correcte, en ajoutant un petit accent circonflexe en plus ! Ainsi vous êtes cinéphile? Ma foi, je le suis également.
A bientôt, j'espère.
Ecrit par : Sophie | 29.03.2008
Eh bien Sophie, cela faisait quelques temps que je n'étais venu lire tes écrits, et ma foi je ne regrette pas d'être à nouveau passé par "chez toi", ce dernier texte est sans doute parmi les plus jolis que j'ai pu lire ici...
bonne continuation
biz, Pascal
Ecrit par : Pascal | 29.03.2008
Merci Pascal. Peut-être à bientôt sur ce fil !
Ecrit par : Sophie | 30.03.2008
" La vie sans la musique serait une erreur ", dixit Nietzsche...
La musique sans la vie aussi.
Ecrit par : Laurent Morancé | 08.04.2008
Et si vous finissiez la quadrature?
Vous aimez à un point tel
Il vous reste peut être à vous accomplir
Et ouvrir ainsi la nouvelle vie...
Ecrit par : zelectron | 28.04.2008
Bienvenue, zelectron. Finir la quadrature ? vous voulez dire un quatrième texte sur le couple ? Pourquoi pas, je m'en vais y songer...
Ecrit par : Sophie | 01.05.2008
A la lecture de ce texte je me laisse envahir par une douce nostalgie, confiance, harmonie, espoir
du binaire au ternaire sans jamais oublier notre statut primaire
"Pourquoi la musique est belle"
Ah se laisser doucement bercer par des rythmes fondamentaux
Entraîner dans une joie simple celle de l’écoute les yeux fermés
Se laisser emplir de couleurs chatoyantes et doucement ondulantes
Poser autant le regard que l’oreille dans un creux presque en coin
Rêver à la surface argentée d’un miroir liquide en fusion
Ressentir dans son ventre ses percussions qui heurtent et secouent
Se laisser envahir par un univers purement vibratoire
Secouer lentement la tête comme s’étire la mélodie
Et jouir dans l’apaisement des croches qui décrochent
Des blanches qui planchent, des noires à n’en plus boire
Des quartes qui ne sont pas de la tarte
Quand aux tierces rien ne perce
Mais rien ne presse non plus que l’horizon infini
Où s’évanouit et se dissout l’onde dans l’éther
Pression, contre pression, compression
Voilà que ses couches d’air langent un enfantement magique
Celui qui m’agite est profond, ancien et plein de souvenirs.
Alors oui la musique a droit à plus que du respect elle a droit
A un vrai autel où ployant l’échine on viendra célébrer
La portée universelle des légers vibratos et les emportements
Sauvages quand souffle la tempête, pas forcément la trompette
Et quoi de plus doux en somme que l’addition jointe à l’addiction
Quand la diction hésitante on ahane péniblement les premières phrases
Cherchant sans emphase la mise en phase car de l’opposition
Né seulement le néant qui annihile plus sûrement qu’au fil du Nil
Ce cousu fil à fil qui défile impromptu et fait le deuil des sons.
Le don du son ce n’est pas la balle d’avoine qui le donne et même
Si ce péricarpe épicarpe n’est qu’une enveloppe il ouate doucettement
Un havre où le repos y gagne encore dans ce moelleux qui vient
Dissiper le malentendu sans pour autant faire tomber d’abruptes
Falaises de notes qui emportées dans un déferlement seraient
Comme une chute finale, non il faut encore et encore remonter
Le lit du fleuve pour sentir bruisser les feuillages sauvages
Entendre ces cris primaux qui n’ajoutent pas aux maux mais mot à mot
Susurrent des lamentos et si les trémolos sont forcés on serait tenté
D’ajouter vas y mollo paulo (pas à Prats).
Encore faut il lever la tête dans l’azur qui noircit pour à bout couchant
A bout touchant entamer ce chant des étoiles comme un scintillement dans une nuit de silence qui lance de si loin une harmonie totale
Quand s’élance pour tout refrain le crépuscule des cieux
Et que succède le chaotique au tic tac métronomique
Et que la mimique énamourée du soliste patenté aux tempes argentées
Est bien la preuve que la musique est d’abord amour et fusion
Que la matière de tout temps a livré ton sur ton, son sur son
Des ivresses sauvages pour amener doucement vers la civilisation
Que l’adoucissement des meurs est comme celui de l’eau
Il faut filtrer et clarifier et si la musique t’a mis (tamis) dans cet état
C’est que l’éclat au fond de tes yeux rieurs vaut plus que trop de mots
A ravir chaviré et bouleversé c’est dans ses vagues primordiales soulevées
Au fond de notre être intime que se joue la partition délicate
Sans répartition des rôles à l’avance au fur et à mesure que vient le vent
Nature qui a toujours assemblé les sonorités comme séniorité
Il n’y a pas de sénilité infamante à trembler dans un ravissement
Quand le ravinement des notes creuse de si larges sillons dans
La glaise humaine terreau propice au semis musical
Pour faire éclore dans le génie inventif entre fugue et contre point
Des dissonances polymorphes qui émiettent en morceaux ingérables
Le plus louable des transports en commun.
Ecrit par : thierry | 12.09.2009
Très jolie manière de jouer avec les mots, bravo Thierry !
Ecrit par : Sophie | 17.09.2009
Oui c'est cela même jouer et rejouer, reprendre la balle au bond et sauter sur les occasions d'associer, dissocier et sentir aussi, faire jouer comme dans une jonglerie, un peu vain aussi, mais c'est ainsi, je ne sais faire que cela, c'est déja pas mal et parfois ça soulage
Ecrit par : thierry | 17.09.2009
Ecrire un commentaire