« Les barbares | Page d'accueil | Musique du couple »
27.02.2008
Vertige
Je lis, j’écoute, je regarde ; et je me hérisse, évidemment. Les occasions de s’indigner et de péniblement déglutir sont légions. Certains faits se télescopent plus sauvagement dans le corridor de la conscience que des protons dans un accélérateur de particules. C’est bien pourtant ce que la propagande médiatique, à grands coups de « gestion de la perception », tente d’atténuer le plus possible ; de nos jours, censurer sèchement une information gênante est de mauvaise politique ; elle disparaît d’un média pour ressurgir sur un autre et particulièrement sur la Toile. Mais distordre sa nature profonde, contrôler précisément le niveau d’alerte qu’elle atteint dans les cerveaux est plus efficace, le but étant de la recouvrir d’un épais vernis d’habituation, d’accumulation, de banalité et de fatalisme. « L’un des mythes les plus puissants de notre époque voudrait que nous vivions dans l’âge de l’information », écrit le reporter John Pilger (« Hidden Agendas », cité par Paul Moreira dans « Les nouvelles censures »). « En fait, nous vivons dans un âge médiatique, dans lequel l’information est répétitive, ’’sécurisée’’ et limitée par des frontières invisibles. » La plupart du temps, la réalité n’est pas occultée, mais discrète, décolorée, raisonnable et temporaire ; sa représentation orientée occupe presque toute la place, puis rapidement, ce qu’il en reste s’en va prendre sa place dans le casier à oubli.
Aucun tortueux complot n’est nécessaire : manipuler la compréhension du réel est d’autant plus aisé que les processus à l’œuvre utilisent des ressorts communs de la psyché. L’aveuglement est confortable. « Nous avons tout sous les yeux, mais il est plus difficile d’admettre ce qu’on sait, que de découvrir ce qu’on ignore », remarque Raphaël Enthoven dans un article où il estime qu’on ne peut être réellement trompé par des apparences qui n’existent qu’en renseignant immédiatement sur leur fausseté (numéro de mars de Philosophie Magazine) ; « les apparences montrent leur masque du doigt. »Il semble cependant avéré que le masque, aussi ostensible soit-il, suffit hélas trop souvent à l’élaboration d’une impression voire d’une certitude ; Enthoven, en kantien apparemment convaincu que la réalité n’est que le produit de nos représentations mentales, postule en outre que nulle vérité incontestable ne s’y dissimule : « l’envers du décor n’est qu’un décor de plus ». Plutôt nihiliste : si le réel n’est qu’un imperscrutable abîme, il semble alors bien vain de chercher à l’appréhender, le comprendre, pour éventuellement l’amender.
Dans le même numéro, Clément Rosset, défenseur d’un réalisme radical, stigmatise d’ailleurs sévèrement la « disparition de la réalité » à la Jean Baudrillard, où toute réalité première, tout événement authentique, se sont évanouis, remplacés par un jeu de signes et de simulacres. « Il n’y a rien en dehors du réel, pas d’arrière-monde et pas non plus de miroir dans lequel regarder notre monde », affirme a contrario Rosset. « Une grande partie de mon travail philosophique depuis trente ans a consisté à démasquer les efforts, les extraordinaires gymnastiques intellectuelles auxquelles s’adonnent la majorité des gens, et les philosophes en premier lieu, pour ne pas être en contact avec la réalité. » Construire un système métaphysique de dénégation du réel, barboter dans le divertissement facile, adhérer à une croyance promettant un quelconque Au-Delà compensatoire, seraient donc tout autant susceptibles de conduire à se complaire dans un présent fantasmé, aliéné, socialement myope et politiquement conservateur.
S’il y a bien parfois érosion du sens par pléthore d’apport informatif, il importe en tout cas de s’en défendre par assaut de vigilance, et ne pas céder à la pression mentale permanente que l’on fait peser sur nos capacités de compréhension et de réflexion ; et notamment ne pas user coutumièrement du verbiage aseptisé et inverti de l’industrie de la communication. Le Code du Travail n’est pas « modernisé », mais détérioré. Les ex-détenus ayant terminé leur peine et concernés par la nouvelle loi Dati ne seront pas « retenus », mais remis en prison. Un « plan social » ou pire un « plan de sauvegarde de l’emploi » est une massive mise au chômage de plusieurs centaines voire milliers de personnes, des « licenciements boursiers » une captation impudente de richesse au profit du capital et au détriment du travail. Quant aux images fournies par l’industrie médiatique, il convient de toujours s’interroger sur les raisons ayant précédé à leur choix ; « quand on vous montre une image », commentait Brian de Palma à l’occasion de la sortie de son dernier film, Redacted, « demandez vous à chaque fois ce qu’on veut vous vendre. »
Mais par delà le langage et les signes, sans qu’il y ait évidemment à chaque fois une relation de causalité, un tournant majeur rapidement démontables, sans qu’il faille s’adonner à un décryptage paranoïaque de tout, la simple coexistence géographique et chronologique de certains faits reste un scandale en soi, auquel un sentiment d’accoutumance apporte une légitimité qu’en toute morale il ne peut pourtant posséder. Nous avons avec notre intellect, expliquait Aristote, une capacité de reconnaissance qui s’exerce sur le produit de nos perceptions pour saisir ce qui fait sens. Par ailleurs, puisque « l’homme est par nature un animal politique », ce n’est pas seulement dans l’immédiateté et la subjectivité que se déploie l’humanité, mais dans une réflexion morale nécessaire aux règles normatives de la vie communautaire. La vérité et la justice doivent pouvoir constituer des valeurs sur lesquelles s’accorder, le choquant, le faux, l’ignominieux, peser leur poids de sens. Demandons nous par exemple ce que suggère la consubstantialité, dans la même sphère civilisationnelle, des faits suivants.
Le 18 janvier, Lucilia Semedo de Veiga, en détention préventive à Fresnes, est décédée. Elle avait 28 ans, était mère d’un enfant de 11 ans. Depuis plusieurs mois, elle souffrait de maux de têtes, de nausées, de vertiges, d’évanouissements, mais malgré ses demandes orales et écrites d’examens médicaux, ne recevait pour tout soin que du Doliprane. Elle continuait à travailler, s’affaiblissant au vu de tous, détenues et encadrement. Dans l’après-midi du 17, elle demande en vain à l’infirmière à être hospitalisée. A 4 heures du matin, elle pleure et se tord de douleur. Sa codétenue, Samira Moreira de Pigna, alerte une surveillante, qui n’ouvre pas la porte et déclare qu’il faut attendre le matin. A 7 heures, Lucilia ne peut pas se lever ; Samira insiste, les surveillantes répondent que l’infirmière est prévenue. A 11 heures, la paralysie gagne Lucilia. A midi, elle perd conscience. Samira hurle. L’infirmière arrive. A 15 heures enfin, Lucilia est transportée à l’hôpital, où elle meurt. Malgré les pressions et les sanctions, 46 détenues rédigent une pétition, « cri de douleur, de colère et d’alerte » qu’elles réussissent à faire passer à l’extérieur ; l’Observatoire international des prisons alerte les autorités sanitaires et judiciaires et la sénatrice communiste Nicole Borvo saisit la Commission Nationale de Déontologie et de Sécurité.
Non assistance à personne en danger, négligence monstrueuse, mépris insondable… mais peut-être aussi stratégie administrative ?... On sera en effet édifié de savoir que la Cour des Comptes s’est tout récemment interrogée sur « l’utilité » de l’hôpital pénitentiaire de Fresnes, préconisant sa fermeture : presque moitié moins de journées d’hospitalisation en 10 ans, « la moitié des étages désaffectée, des chambres transformées en vestiaires, en bureaux, en espaces de rangement ou lieux de réunions », un bloc opératoire qui « ne réunit pas les conditions de sécurité sanitaire ». Méthode pour supprimer un hôpital pénitentiaire ? Ne pas y envoyer les malades…
On a laissé crever Lucilia comme un chien, pourrait-on dire. On se tromperait ; la comparaison serait encore trop flatteuse : dans nos contrées, un chien malade est généralement conduit chez le vétérinaire, et si son propriétaire ne lui administre pas les soins adéquats, il peut même être poursuivi en justice. C’est pour l’exemple ce qu’il est advenu l’an dernier à deux Anglais, les frères Derek et David Benton, pour avoir… trop richement nourri leur Labrador Rusty. La Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals, après avoir retiré l’obèse animal à ses maîtres, a porté plainte contre eux. Lors du procès, l’avocate des Benton a remarqué qu’habituellement on ne poursuivait pas même les parents d’enfants en surpoids ; elle a également noté que les 3000 £ dépensées par la RSPCA pour faire maigrir Rusty était une charge que tous les propriétaires de chiens ne pouvaient se permettre. Le tribunal a condamné les Benton à payer chacun 250 £ à la RSPCA mais leur a restitué leur chien, qui n’est cependant « pas autorisé à reprendre le poids perdu » ; l’association le surveille donc de près. A la suite de la médiatisation de ce procès, de nombreux propriétaires d’animaux de compagnie, d’un bout à l’autre de la Grande-Bretagne, ont contacté l’avocate en exprimant la crainte d’être poursuivis à cause de la surcharge pondérale de leur protégé.
Que peut-il donc bien se passer dans l’organisation psychique collective, quand il devient normal de laisser mourir une femme malade sans lui porter secours, de poursuivre en justice les propriétaires d’un chien trop gros, d’utiliser pour lui redonner la ligne 3000 £ de médicaments et croquettes de régime, ou de constater en soupirant, entre la poire et le fromage, que les habitants d’Haïti mangent des galettes de boue mélangée d’eau croupie ?... Pas d’apparence, pas de décor, pas de voile ne se levant que pour en révéler d’autres : une vérité si sèche et si dure que l’on s’y cogne jusqu’à en être étourdi. Face à elle, nul raffinement théorique, voire nulle promesse révolutionnaire ne peut prétendre au même éclat sombre de réalité. « Il n’y a que le réel », dit Clément Rosset, « et c’est à partir de lui qu’il faut travailler, et non à partir de la conception illusoire d’un monde parfait, si nous voulons avoir quelque chance de produire des améliorations ». Et si l’on commençait par ne jamais s’habituer à l’infamie ni à la déshumanisation, à gratter régulièrement nos croûtes d’indignation, à entretenir consciencieusement le sens du réel, et à marcher avec le vertige ?
20:44 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, communication, faits divers







Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://chez-sophie.hautetfort.com/trackback/1487581
Commentaires
Chère Sophie,
Longtemps, j'ai hésité à faire mienne cette assertion de Lacan : "le réel, c'est l'impossible".
Chemin faisant, dans les méandres de la complexité où l'Homme fait pesanteur de lui-même pour donner consistance à une trace qui rendrait visible sa vocation de "passage", j'ai compris que de son impossible comme de son hégémonie revendiquée le réel de lui-même ne laissait rien colporter.
Néantisation, vacuité de l’Etre, pulsion de mort obligent à d’autres saisines où « l’être-là » pourrait de lui-même avoir le souci d’un au-delà de lui-même.
Quel galimatias !
Ecrit par : michel Gros | 29.02.2008
Bonjour, Michel.
Même si le réel de lui-même ne laissait rien colporter, même si par le pouvoir de notre imaginaire il est évident que nous nous en évadons ou que nous en modifions la perception, il faut tout de même bien nous débrouiller pour nous construire dans le réel une existence supportable, et dont le souci d'autrui et la décence commune ne soient pas absents...
Ecrit par : Sophie | 29.02.2008
Plus je vous lis, plus je me dis qu'il est urgent (et nécessaire) de vous lire...
Ecrit par : Laurent Morancé | 03.03.2008
Merci, Laurent. Je vous apprécie beaucoup également.
Ecrit par : Sophie | 03.03.2008
Quand notre imaginaire habille les mots d'une âme , l'écrit devient le chef d'oeuvre du peintre...Un univers que j'aime chez vous , j'y dépose un souffle de poèsie .....bien à vous..
Ecrit par : souvienstoi | 07.03.2008
Bienvenue, souvienstoi, et merci pour ce souffle délicat.
Ecrit par : Sophie | 09.03.2008
Ecrire un commentaire