29.08.2007

Un crâne qui tombe à pic

    2f9c51b55ce79e40cda242786f5d9dc7.jpg                             Il y a un certain nombre d’années - pardonnez la futile coquetterie qui m’évite d’en préciser le combien -, me trouvant alors, comme dit Robert Merle, en mes vertes années, il m’est arrivé une expérience bizarroïde tout à fait impromptue. Elle s’est produite au cours d’une visite du musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain en Laye. Avisant dans une vitrine un crâne préhistorique de je ne sais plus quelle provenance, je me penchai pour le scruter de près. Mais au bout de quelques secondes, j’eus l’impression que ce crâne avait des yeux bleus, tout à fait vivants, qui me fixaient. Cette vision était en soi déjà assez perturbante, quand je réalisais brutalement que ces yeux étaient les miens : je m’étais involontairement placée juste devant le crâne, et dans le reflet de la vitre, mes globes oculaires s’inséraient très exactement dans les orbites de ce vieux vestige osseux brunâtre, depuis des millénaires séparé de sa chair : en un éclair de pensée, j’eus la sensation que ce crâne était le mien et que la mort me regardait avec mes propres yeux, telle une prédiction sinistre. Je me reculais vivement, saisie d’une suffocante angoisse. Cette vision de cauchemar me poursuivit longtemps, et me servit en quelque sorte d’utile révélateur sur la réalité de nos fins dernières.

         Jusqu’à ce moment-là, à l’instar des très jeunes gens, particulièrement s’ils vivent une existence protégée dans un pays en paix, cette donnée indubitable m’avait forcément interpellée mais de manière très conceptuelle : j’y réfléchissais notamment dans mon bain, cigarette au doigt et Alan Parsons Project sur la platine disque, lorsque je m’y trouvais seule - accompagnée, j’étais plus occupée à tripoter de l’humain qu’à méditer sur son inéluctable destin. Mais en guise de conclusion, en une désinvolture ingénue j’évacuais le problème dans le siphon en même temps que l’eau parfumée à la vanille. Je songeais que j’avais bien le temps de me chiffonner le chou avec la mort ; naïvement confiante dans les progrès de la médecine, je me rassurais en outre avec l’idée que d’ici ma vieillesse, époque qui me semblait alors relever de la pure science-fiction, on aurait bien trouvé quelque moyen pour doubler notre longévité, rallonge suffisante pour que le fait d’avoir à vider la place nous paraisse moins abominable. C’est ce que j’essayais de remontrer à l’un de mes copains qui à partir de son deuxième pétard, avait le moral qui lui glissait dans les chaussettes au point qu’il ne pouvait plus m’entretenir d’autre chose que de sa terreur du néant - étant donné que pimenté d’un seul joint, il était encore charmant convive, je l’encourageais en outre vivement à économiser sa barrette.

         A l’époque, l’effroi métaphysique m’atteignait donc relativement peu ; il faut dire aussi que je passais alors beaucoup de temps à essuyer à la serpillière des cataractes de chagrins d’amour, occupation mondaine qui m’ôtait probablement quelques capacités réflexives. Mais après l’épisode du crâne de Saint-Germain en Laye, cette période légère s’acheva. Renonçant à écrire verticalement des strophes échevelées - mes murs étaient alors couverts d’un fatras de poèmes d’amours naissantes ou défuntes de ma composition - je me mis à accoucher horizontalement, sur un papier nocturne, mes trop humaines angoisses. Histoire de ne pas jouer petit bras, je devins franchement insomniaque et excessivement hypocondriaque.

         Je me mis à redouter particulièrement la nuit solitaire, avec son cortège d’impressions hallucinatoires que mon néocortex flapi, hors de toute consommation de psychotropes – cuillerées à soupe de Nutella mises à part -, s’était résolu à produire à cadence soutenue : objets qui bougent derrière soi, observateurs invisibles, bruits méconnaissables, silence bruissant, oppressions soudaines… toute cette « inquiétante étrangeté de l’ordinaire » du philosophe américain Stanley Cavell, à l’instar de ces scènes d’exposition anxiogènes des films à adrénaline, montrant des personnages banals se livrant à des activités quotidiennes d’où surgit brusquement l’épouvante.

         Lorsqu’il m’arrivait de rechercher dans quelque lecture élevée, en guise d’effort de transcendance, une explication phénoménologique, il me semblait que Hegel lui-même me disséquait avec commisération : « L’homme est cette nuit, ce néant vide, qui contient tout dans la simplicité de cette nuit, une richesse de représentations, d’images infiniment multiples, dont aucune précisément ne lui vient à l’esprit, ou qui ne sont pas en tant que réellement présentes. C’est la nuit, l’intérieur de la Nature qui existe ici - pur soi – dans des représentations fantasmagoriques : c’est la nuit tout autour ; surgit alors subitement une tête ensanglantée, là, une autre silhouette blanche, et elles disparaissent de même. C’est cette nuit qu’on découvre lorsqu’on regarde l’homme dans les yeux – on plonge son regard dans une nuit qui devient effroyable »… Pour la consolation philosophique, je pouvais me brosser… Souffrant de voir confirmé que « la mort, si nous voulons nommer ainsi cette irréalité, est la chose la plus redoutable », et que « tenir fermement ce qui est mort exige la plus grande force », mon esprit ne se sentait pas du tout d’attaque pour « conquérir sa vérité seulement à condition de se retrouver soi-même dans l’absolu déchirement », et pour « regarder ce négatif en face, et en sachant séjourner près de lui. » Je me demandais donc d’où j’allais bien pouvoir tirer ce « pouvoir magique qui convertit le négatif en être ». Et si en définitive je voulais bien admettre que mon imagination fut « la puissance la plus étonnante et la plus grande qui soit » pour perturber l’unité du Réel, la « liberté distincte » qu’elle m’octroyait m’empêchait en tout cas de dormir…

         Je sombrais enfin au petit jour, alors que la lumière transperçant les rideaux remettait enfin toute chose maligne en son lieu et place, chassait les entités imaginaires et les affolements existentiels des moindres recoins, et que les bruits de la rue, peuplée de vivants actifs, douchaient mon immonde anxiété de crever si jeune, nuitamment isolée, sans personne pour recueillir in extremis ma collection de crises métaphysiques, d’écrits embrumés et de vaisselle sale.

         J’aurais pu peut-être, en poursuivant la réflexion, me réconforter quelque peu en me persuadant que cette nuit hégélienne, cette appréhension pointue de ma propre contingence, cette immersion dans l’angoisse, constituait l’élément fondateur de ma subjectivité adulte, de mon humanité achevée. Mais délaissant les philosophes allemands et leur génie acéré (Kant et Heidegger ne m’avaient guère plus déridée), je me laissais aller à Epicure comme dans un matelas douillet : « de même que la médecine n’est d’aucun profit si elle ne chasse pas la souffrance du corps, la philosophie est inutile si elle ne chasse pas la souffrance de l’esprit. » Sa sobriété, son nominalisme, sa recherche pragmatique d’ataraxie m’apaisaient quelque peu : «« il n’y a rien d’effrayant dans le fait de vivre, pour qui est radicalement conscient qu’il n’existe rien d’effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre. Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort non parce qu’il souffrira en mourant, mais parce qu’il souffre à l’idée qu’elle approche. […] Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes pas ».

    La mort ne nous intéresse donc pas.

         C’est conceptuellement revigorant, mais il y a tout de même un hic : il est en effet nettement plus aisé, pour les milliards de potentialités humaines qui naviguent actuellement dans nos gamètes, de se prétendre non concernés par la périssabilité de la conscience et son remplacement par du rien, que pour nous qui avons accédé au stade de l’Etre – certains semblant toutefois avoir raté une marche… La mort ne nous concerne donc pas en tant qu’état, mais s’impose par contre le moins délicatement du monde en tant que représentation mentale. Il y a peu, l’épicurien Michel Onfray a émis à son propos quelques toniques formules : « agissons donc sur cette représentation : elle n’est pas encore là, ne lui donnons pas plus que son dû à son heure. Méprisons-là de notre vivant en activant la totalité des forces qui lui résistent : la vie. Vivons-la pleinement, totalement, voluptueusement. Le matérialisme conduit à la sérénité. La mort suppose l’abolition de l’agencement de ce qui nous permet de jouir ou de souffrir. Rien à craindre donc de la mort. C’est avant qu’elle produit ses effets : en nous terrorisant à l’idée de ce qui nous attend. Mais ne présentifions pas la négativité. Le moment venu suffira bien assez. » Mon insouciance primale d’autrefois n’était donc pas éloignée de ce sage haussement d’épaule. La boucle était bouclée : après m’être avisée qu’il y avait vraiment de quoi désespérer, j’essayais ensuite de réapprendre à m’en foutre. Le boulot de toute une vie.

         Mais à l’époque, ma configuration psychologique, mon sommeil et par conséquent ma ponctualité matinale s’améliorèrent notablement lorsque j’accueillis dans mon appartement un congénère masculin à temps plein, et dans ma psyché un attachement durable, changement de paradigme qui me fit alors tomber pleinement d’accord avec Edgar Morin : « l’amour est l’expérience fondamentalement positive de l’être humain. Elle est la seule riposte à l’angoisse ; elle est la seule riposte à la mort. L’amour, s’il ne s’enferme pas dans la possessivité et s’il ne se fixe pas dans le fétiche, s’il épanouit son caractère oblatif (et si de quelque façon le don, l’échange dépassent ou dominent la possession), est ressenti comme communication et authenticité, poésie et vérité. » Je n’ai cessé par la suite, même si le sujet de mon amour conjugal changea à quelques reprises, et que j’étendis ultérieurement mon manteau de ferveur au sentiment maternel, d’en vérifier la quotidienne véracité.

         Aimez donc bien, aimez beaucoup, et laissez-vous aimer à la même aune. C’est le seul moyen de bien vivre, c'est à dire de ne pas mourir de son vivant.

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Commentaires

Ecrire et partager son univers intellectuel, laisser sa trace telle une piste parfumée que d'autres rejoindrons, ne participe t il pas du même effort anxyolitique? Votre bel essai me ravit, car sa conclusion donne le seul sens de nos vies. Je me dois cependant de citer l'exemple d'un couple d'amis, dont la belle , à la tombée de ses angoisses nocturnes, prétexte du souffle rauque et puissant de son amant pour chasser le lourdaud de la couche conjugale. Enfin seule, mais toujours glacée par le regard de la mort, elle écrit de fort jolie manière à mille inconnus, qui s'ils rejoignent son univers pourront enfin réchauffer son coeur en l'envellopant du manteau de ferveur.

merci de continuer à réchauffer nos esprits.

Z

Ecrit par : diego de la Vega | 29.08.2007

Encore un bien joli billet. C'est amusant de voir que ma philosophie (bien grand mot) se resume en ces 2 phrases : "quitte a vivre, antant vivre heureux" et "pour vivre heureux, vivons amoureux". Pourtant, mes connaissances en philosophie s'arrete au Monde de Sophie (coincidence ???).

Bref, il est amusant de voir certaines de mes pensees conceptualisees et exprimees mieux que je ne le pourrai jamais ! Bravo a Edgar Morin.

Je me demande si la drogue, bad trip a part, ne peut pas parfois jouer un role de substitution par rapport a l'amour. Role qu'elle perd aussitot son effet termine. Principe de la redescente.

Enfin, pour les questions existentielles, je trouve que rien n'est plus abyssale que la cosmologie. On y pense un gros coup, et on fait un gros calin a son/sa partenaire :)

Encore merci et bravo pour ce nouveau texte, toujours de haut vol !

RemiZ

PS : Les yeux bleus Sophie ? mmm... Pourquoi ne pas avoir illustre le billet par une image "reflexion dans le bain", plutot que par un stupide crane ?

Ecrit par : RemiZ | 29.08.2007

Prédestinée par mon prénom à aimer la philo, le Monde de Sophie de Jostein Gaarder ne pouvait manquer de me séduire aussi, cher RemiZ.
Perdre son esprit dans les abîmes de la cosmologie, ses distances et sa temporalité inhumaines, ses explosions inconcevables, ses énergies et matières mystérieuses, est également à mes yeux une activité existentielle passionnante, tout comme la tendre conclusion que tu lui donnes.

Substitution très momentanée, la drogue ? Sans nul doute, et surtout mensongère. Personnellement, n'ayant jamais apprécié le sentiment de perte du réel qu'elle provoque, j'ai toujours préféré me coltiner avec celui-ci !

Quant au petit crâne mexicain (en sucre !) que j'ai placé en illustration, tout comme d'ailleurs la petite bonne femme de neige qui me tient lieu de portrait, ils me servent fort utilement d'écrans. Quoi que mon amoureux ne partage pas du tout mon sentiment sur ce point, je n'aime pas en effet me voir en image. Pour maintenir à ce blog sa tenue intellectuelle, je ne saurais en outre poser telle une Vénus au bain...

Quant à vous, don Diego, on reparle de tout çà de visu. Il y a du foin dans l'écurie pour Tornado, et une bonne soupe à l'office pour Bernardo.

Ecrit par : Sophie | 29.08.2007

Brillant !

J'ai longtemps pensé que seule la vie pouvait être un bon antidote face à la mort, mais ne vivant pas seul je n'avais jamais imaginé à quel point la vie seul(e) ne pouvait l'être qu'imparfaitement ...

"L'amour antidote de la mort" !

En voilà une excellente découverte... même si la mort reste (hélas) une maladie incurable, il faut en faire la propagande... ;-)

Ecrit par : Farid | 29.08.2007

Désolé pour le double post mais je pensais aussi à un truc,

"Il y a un certain nombre d’années - pardonnez la futile coquetterie qui m’évite d’en préciser le combien" j'écoutais aussi Alan Parson Project et il semble que "Eyes in the Sky" siérait à merveille à ce regard métaphysique... ;-)

Ecrit par : Farid | 29.08.2007

très belle conclusion coluchienne!

Ecrit par : enzo d'aviolo | 29.08.2007

Bel article.
En fait l'amour occupe nos pensée au point d'en chasser la mort, tout simplement. Remplace le vide de l'auto-reflexion (étant considéré que la vie est acte, l'auto réflexion c'est faire du vélo d'appartement au lieu que d'avancer crânement sur les routes escarpées !) par le plein de l'ouverture à l'autre.

La philosophie revient à ses sources africaines ? Genre : m'en fous la mort ? Je m'en réjouis !

:-)

Ecrit par : filaplomb | 30.08.2007

AH ! AH ! AH ! AH !
(donnez une tonalité caverneuse, profonde, comme venue pensez-vous des entrailles de la Terre)
Chère Sophie,
Vous me faites l'éternelle promotion où je serais sensée, dans un combat qui m'indiffère, choir plus bas encore dans le feu de vos Enfers supposés. Ma chère Sophie, en cherchant une consistance pour vous-même, ne me faite pas l'injure de m'en accorder une toute faite. Je n'ai pas vos obsessions d'unité, de plénitude et je ne sais quels autres colifichets avec lesquels vous dépensez le temps d'ex-sistence qui vous est imparti. Je n'ai nulle positivité sur laquelle vous pourriez vous assurer de la vôtre. Non, vraiment, croyez-moi je ne suis rien d'autre que ce qui passe, éternellement, vous dire que je touche avec vous au but.
AH ! AH ! Ah ! Ah ! ah ! ah ! aaaaaaa

Ecrit par : Michel Gros | 30.08.2007

c'est la vie qui me fait flipper, vivement la mort!

Sans deconner, donnez moi une bonne raison de rester vivant?

(mé non, je vais pas me suicider)

J'espère tjrs (à 45 ans) rencontrer ma Sophie à moi;-)

Ecrit par : hozho | 30.08.2007

Bienvenue, Farid, bienvenue, filaplomb.
Eyes in the Skye, et les yeux dans ceux de l'autre, c'est tout à fait çà, çà me donne envie de réécouter les planantes plages d'il y a... tout ce temps.
Bien vu la métaphore sur le vélo d'appartement; moi qui me demandais si je n'allais pas m'en offrir un pour dégourdir mes genoux qui ne voyagent pas assez, tenus qu'ils sont de supporter quotidiennement mon ordinateur portable - grâce auquel, entre autres supports, mon esprit voyage... Je ne suis plus trop tentée. Peut-être, à la place, mon escalier de bois peut-il jouer le rôle d'un sentier escarpé !
Outre cela, je suis d'accord : chasser la mort par des pensées d'amour, voilà comme je l'évoquais un remède sain et pas cher, qu'il faut faire avaler à hozho : quid de cette grosse négativité, cher ami ? Une bonne raison de rester vivant est que vous l'êtes déjà, une autre qu'il ne faut pas louper le futur rendez-vous avec votre Sophie à vous, qui se fait encore un peu désirer, la vilaine, mais qui peut-être attendait justement de se laisser attendrir par vos 45 ans. Tenez, en guise d'amicale solidarité, je renonce à ma frivole coquetterie pour confesser que ce bel âge mûr de 45 ans est aussi précisément le mien...
Quant à vous, grosse voix caverneuse du néant, vous vous moquez parce qu'il est trop facile de me faire peur, mais don Diego de la Vega en personne me défend contre la néfaste obsession que j'ai de vous.

Ecrit par : Sophie | 31.08.2007

Chère Sophie,

Je me joins aux louanges que vous envoient vos lecteurs.

Je me suis creusé les méninges un certain temps pour vous offrir un commentaire spécifique à votre texte, j'ai lu vos autres textes, et je dirai que j'ai été vaincu par l'impatience de communiquer avec vous. Alors je vous livre ce qui suit, que j'avais écrit un soir et qui me semble être pertinent.

Bien cordialement.

Aimer c’est aussi choisir de toujours mieux comprendre et mieux je comprends, mieux j’aime. Voila un bel exemple de cercle vertueux. La matrice des cercles vertueux c’est la prise de conscience que « faire le bien » c’est le plus efficace. Plus nombreux nous serons à avoir vraiment bien compris, à avoir pris conscience, à avoir expérimenté avec plus de succès que d’échec, que l’intelligence, la véritable intelligence, celle dont on n’a pas honte, c’est la capacité à être heureux et rien d’autre; plus nombreux nous saurons que notre intérêt personnel c’est de favoriser l’intérêt de chacun plutôt que de s’en protéger, plus cela sera vrai.

Il arrive à chacun d’entre nous de rêver d’un monde plus juste, plus harmonieux, plus paisible, d’un monde meilleur. Il arrive à chacun d’entre nous de cesser d’y croire. La tâche est bien trop énorme pour qu’un être raisonnable ne se résigne à simplement tenter de survivre au mieux. Et pourtant, il arrive à chacun d’entre nous de rêver. Et au moment où l’on rêve, on sent bien que si tous rêvaient au même moment, si tous étaient capables du même élan que soi-même en ce même instant, si l’on abandonnait l’armure en un même mouvement, cette armure qui nous coûtait tant, au nom de laquelle on s’était contraint si souvent, elle deviendrait parfaitement inutile, immédiatement.

Mais c’est un rêve. Que tout puisse changer immédiatement, en mieux, c’est un rêve.

Sauf si.

Sauf si ça a été préparé de longue date, avec persévérance et pas forcément minutieusement. Mais cet immédiat hypothétique là n’est ni ici ni maintenant. Et pourtant. Si je sais que de ce monde ci peut émerger un monde que j’aime, j’aime déjà beaucoup mieux ce monde d’ici et de maintenant. Et j’y puise la force de l’intelligence, la puissance de l’amour, pour prendre conscience que faire au mieux des intérêts de chacun relève de l’efficacité et non seulement de l’altruisme.

« Moi c’est moi et lui c’est lui », c’est vrai mais ce n’est pas la seule vérité possible. Une autre est beaucoup plus puissante désormais: « moi c’est lui et lui c’est moi ». Car, mais pas seulement loin de là, si donc moi c’est moi et lui c’est lui, ce ne sera bientôt plus que lui ou moi et moi ou lui.
Cela a toujours été plus ou moins vrai mais nous vivons une époque où tout porte à croire que si cela doit à jamais ne rester qu’un rêve, il ne sera très bientôt même plus possible de rêver. En l’espace de quelques générations, dans un temps que nos enfants pourront connaître, ou bien nous aurons radicalement changé de manière d’être ou bien nous serons contraints à renoncer à tout ce qui fondait notre humanité pour simplement éviter de mourir en tuant. Et d’ici au temps de notre inhumanitude, les chaos actuels iront grandissant. Si tu n’aimes pas ton prochain et qu’il n’y en a plus assez pour deux, vous ne trouverez pas d’autre fausse solution que de vous combattre, à mort, et férocement.

Sauf si.

Sauf si l’amour et l’intelligence se liguent de mieux en mieux en de plus en plus d’entre nous.
Si je suis heureux, je fais tout pour que les autres le soient aussi. Seul celui qui n’a jamais été heureux ne peut le comprendre. Et si donc je ne fais pas tout pour que les autres soient heureux, c’est que je ne suis pas heureux moi-même, et rien d’autre. En vertu de ce que si a implique b alors non b implique non a. C’est aussi con que cela! Aussi simple à comprendre que cela.

Si quelqu'un contribue sciemment à mon malheur, c’est qu’il n’est pas heureux lui-même.

Un moyen pour qu'il cesse de contribuer sciemment à mon malheur est qu'il devienne heureux. Tous les autres moyens ont déjà été essayés avec les succès que l'on sait. Je fais le choix de tout faire pour que les autres soient heureux. Comme c'est plus facile quand je suis moi-même heureux, je fais aussi tout pour être plus souvent heureux plutôt que malheureux.

Et même quand je suis malheureux, je m'abstiens d'en faire souffrir autrui. Car je sais que moins les autres sont heureux, plus faibles sont mes chances de ne plus être malheureux.

Et aussi parce que je ne suis pas un rat ou mieux, parce que j'ai vu les rats à l’œuvre et que je suis apte à en tirer des conclusions. Voyez le film "Mon oncle d'Amérique" d'Alain Resnais. Voyez ces rats qui tentent d'échapper à leur sort de souffrance en se combattant, en ajoutant de la souffrance à leur propre souffrance le temps que dure la décharge électrique dans leur plancher métallique. Cela leur réussit plutôt bien, aux rats. Cela nous a réussi plutôt bien, à nous aussi. Car faire souffrir autrui procure un plaisir immédiat qui diminue, certes, mais qui ne diminue que provisoirement sa propre souffrance. En devenir conscient c'est déjà y renoncer. La proportion des inconscients a jusqu'à présent été trop importante pour que la logique s'inverse. Mais quand chacun a les moyens de faire souffrir autrui, la recette n'est tout simplement plus efficiente. Quand celui que tu fais souffrir te fais souffrir en retour, c'est l'intelligence qui dicte l'altruisme. Or le monde devient de plus en plus interactif et le temps se raccourcit, les effets sont de plus en plus immédiats. J'ai donc confiance. De plus en plus de mes congénères prendront conscience que faire souffrir autrui n'est pas une solution à leur propre souffrance. Non seulement parce qu'elle n'est que provisoire mais aussi parce que ce provisoire durera de moins en moins.

Et pour tout dire, si l'être humain devait se révéler incapable d'en prendre collectivement conscience, je ne vois pas ce qui pourrait m'amener à regretter sa disparition. Mais je n'y crois pas.

Je n'y crois pas car, notamment, je sais le caractère exponentiel de la contagion de la prise de conscience. Si tu prends conscience, tu restes conscient, quoi qu'il arrive. Et tu sais comment agir, humblement, pour donner aux autres avec lesquels tu interagis, de quelque manière que ce soit y compris en n'étant que vu agissant d'une certaine manière voire simplement en n'étant que lu, un germe de prise de conscience. Ce germe peut tomber sur un sol stérile. Il peut aussi être reçu au moment opportun et devenir un déclencheur. Il peut encore n'être que nécessaire à celui qui sera le déclencheur. Quoi qu'il en soit, celui qui a pris conscience contribue à ce que d'autres prennent conscience qui sauront eux-mêmes faire prendre conscience. On sent bien qu'en deçà d'un certain seuil, la descendance n'est pas assurée ou peine à le rester. Mais on sent tout aussi aisément qu'au delà, tout devient possible en un certain temps de plus en plus court.

Donc je crois que notre aventure n'est pas une impasse. Je crois que des épreuves à venir, sur lesquelles il n'est pas nécessaire de s'étendre ici, nous sortirons grandis. J'aimerais contribuer à ce que l'on n'ait pas à tomber plus bas que nous ne sommes déjà avant que ne survienne le nouveau rebond salutaire, le prochain saut de civilisation.

Une civilisation de la conscience est à venir. Elle sourd de partout. Les contradictions prennent des amplitudes inimaginées et leur résolution globale est proche. Nous ne sortirons des impasses actuelles qu'en inventant une nouvelle conception de la réalité.

Ecrit par : Vincent | 11.10.2007

Bienvenue, Vincent. Merci pour ce beau texte. Je suis pleinement d'accord avec vous. Il y a en effet un grand plaisir et un grand apaisement à faire preuve d'empathie et de solidarité envers autrui. C'est une question de respect, non seulement de l'autre, mais de soi; se comporter de manière vile signifie que l'on ne se sent capable de rien d'autre, et donc qu'on se méprise soi-même. C'est valable à toutes les échelles du lien social, du rapport privé entre deux personnes (amis, amours, collègues) jusqu'aux décisions collectives et aux politiques publiques. L'égoïsme, l'amour des choses en lieu et place de l'amour des gens, sont une forme de nihilisme suicidaire. Mais nous sommes hélas dirigés par des aveugles et des sourds...
La civilisation de la conscience, selon votre expression bien choisie, ou la "conscience planétaire" selon celle d'Edgar Morin, je l'appelle de tous mes voeux également. J'avoue ne pas avoir toujours votre optimisme, ou plutôt naviguer entre pessimisme et optimisme, effroi et désir de lutter. Mais je suis d'accord que notre survie commence par la lutte pour la parole.
J'espère sincérement réentendre la vôtre.
Très cordialement.

Ecrit par : Sophie | 11.10.2007

" l'amour est l’expérience fondamentalement positive de l’être humain. Elle est la seule riposte à l’angoisse ; elle est la seule riposte à la mort. "

Possible. Ca dépend. Dépendance.

Ecrit par : Jean Louis | 05.07.2008

Bienvenue, Jean-Louis. A travers ce joli jeu de mots, voulez-vous dire que l'amour peut parfois conduire à l'aliénation ?... A cela j'ai envie de répondre : oui, si on aime comme on supplie. Non, si on aime comme on offre...

Ecrit par : Sophie | 07.07.2008

Jolie formule aussi.
Je pointais simplement le fait que pour cet amour dont vous parlez, il faut être deux, n'est-ce pas ?
Mais si vous faites de l'amour une valeur, voire une éthique de vie, comme Morin, comme cette valeur dépend des sentiments de l'autre, elle devient conditionnée.
Ce qui est un problème pour une valeur existentielle.
Un vrai si c'est la valeur essentielle.

Ecrit par : Jean Louis | 09.07.2008

Non, pas forcément conditionnée. N'aimer l'autre qu'à proportion que l'autre nous aime ? Si c'était le cas, il n'y aurait jamais d'amour non partagé. L'amour est en nous, de la racine des cheveux jusqu'au bout des pieds. Si on en est dépourvu on ne peut pas l'offrir. Le don d'amour est déjà une joie en soi. S'il est partagé, c'est la plénitude.
Alors essentiel et existentiel, je mélange volontiers.
Au-delà de l'amour conjugal, il y a évidemment d'autres formes d'amour à offrir : parental, filial, amical.
Mais l'empathie, la simple attention aux autres, à leur individualité, à leur pensée, à leurs besoins, au souci du retentissement que nos paroles et nos actes vont avoir dans sa sensibilité, c'est déjà aussi de l'amour. L'écoute, le conseil gratuit, la cordialité, ça en est.
Mais pour avoir de l'amour à donner, il faut s'aimer soi-même, pas trop évidemment, sans quoi on devient Narcisse; la dose adéquate, une correcte estime de soi assortie d'une faculté honnête d'autocritique !
Amicalement...

Ecrit par : Sophie | 10.07.2008

Je voulais dire simplement qu'une philosophie de vie, une sagesse devrait pouvoir être valable dans tous les cas, quelles que soient les conditions, et ne pas dépendre d'une cause extérieure : les sentiments de l'autre.

Mais d'accord, aimer est déjà une joie en soi qui n'est pas conditionnée par la réciprocité. (Je rejoins Comte-Sponville là-dessus)
Mais Morin, que je n'ai pas lu, donnait à penser qu'il parlait plutôt de l'amour entre deux personnes (expérience - possessivité) et vous parliez d'amour "conjugal".

Ecrit par : Jean Louis | 10.07.2008

Justement, je pense que la sagesse d'aimer est valable quelque soit les conditions, quelques soient les sentiments de l'autre. En fait, Morin parlait d'amour au sens large, mais j'ai utilisé cette citation dans le cadre de ce petit texte sur l'amour conjugal car elle correspond parfaitement à ce que je ressens.

Ecrit par : Sophie | 11.07.2008

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