01.07.2007
Ontologie du supermarché
D’ordinaire, j’abomine les supermarchés, ne m’y rendant qu’à titre de concession à la commodité de l’approvisionnement alimentaire. Je ressens en effet une sensation aigue de ridicule à y pousser, l’air concentré, une disgracieuse cage à roulettes au milieu d’inconnus se livrant à la même occupation lourdaude, à déambuler ainsi, sous cette chape de baguenauderie, entre des rayonnages tristement linéaires qui n’ont gagné aucune once de poésie transalpine à être surnommés gondoles et où chaque produit majoritairement utilitaire se copie en multiples exemplaires, et à suivre le parcours hâtif, hésitant, ponctué d’allers-retours, d’une puce dans le poil d’un chien. Notons que si l’on détaille mes propres circonvolutions, c’est curieusement le rayon du chocolat, et non celui des choux de Bruxelles, qui joue sur moi l’effet physique de l’attracteur étrange.
Lorsque mon fils avait encore l’âge de monter dans le chariot ou de grimper sur la barre surmontant les roues, la corvée de ravitaillement prenait un tour nettement plus ludique, notre optique commune étant de nous amuser de tout : le bête engin devenait voiture de sport ou navette spatiale au gré de notre imagination du jour, et le choix des denrées mission secrète à mener à bien avant que notre couverture d’inoffensifs consommateurs ne soit percée à jour. A présent qu’il est doté de poil aux pattes, il y a beau temps que mon rejeton ne m’accompagne plus jouer au supermarché. Quant à mon conjoint, je préfère, malgré la bonne volonté louable qu’il affiche, me passer dans ce domaine de ses piètres services. L’homme est en effet dans sa grande majorité doué d’une incapacité culturelle à concevoir un approvisionnement cohérent conjuguant à la fois les impératifs du budget, de la qualité des produits, de la variété nutritionnelle, et des goûts de chacun ; prouesse à laquelle se livre couramment la femme sans en tirer gloriole mais que son malheureux compagnon, handicapé par des siècles d’inégalité entre les sexes, est encore loin de pouvoir approcher.
Depuis plusieurs années je viens donc seule, une fois par semaine, me couvrir de honte au supermarché. Tant que possible j’évite le samedi, où l’effet d’attroupement, beaucoup plus massif, produit en moi un double sentiment d’abattement et d’irritation. Les fâcheux des deux catégories principales s’y multiplient en outre comme des bactéries ; premièrement les enfants hurleurs, dont la puissance vocale n’a d’égale que celle des singes du même nom, l’intensité de la nuisance produite étant inversement proportionnelle à leur âge et à la compétence de leurs géniteurs. Deuxièmement les vieillards statiques, qui par couples ou par paires féminines s’enracinent devant les barquettes de filets de dinde ou les yaourts aux fruits, palabrant inlassablement, la mine grave, comme si l’un seulement de ces produits était exempt d’arsenic et qu’ils jouaient leur vie sur leur choix. Solidement arrimés au rayon, sourds aux demandes polies de faire place, le nez sur les produits du fait de leurs cristallins usés, ils défendent l’accès aux aliments qui font l’objet de leur perplexité comme de vieux lions fatigués gardant une carcasse de zèbre. Hérissée, au bord de l’injure, monte alors en moi l’impérieuse envie, roulant devant l’étalage de produits de la mer nimbés d’un rose fallacieux, de jeter les vieux birbes aux crabes et de fourrer les petits braillards dans la gueule du congre.
Mais le paroxysme de ma détestation est atteint pendant la période de ce qu’on appelle communément, dans notre civilisation occidentale, « les fêtes ». J’exècre Noël, cette cérémonie religieuse célébrée par des nuées de non-croyants à coups de phrases convenues, vœux insincères, dépenses futiles et ripailles identiques. Sapins, boules, crèches, bûches, dindes, guirlandes, cotillons, pères Noël, cadeaux et illuminations sont à mes yeux le comble de la décérébration, et je ne vous parle pas de la messe de minuit. Il faudrait me mettre la tête sur le billot pour que je consente à souhaiter un « joyeux Noël » ou un « bonne année » à qui que ce soit, fut-ce le plus gâteux des centenaires, ou que je participe à la moindre boustifaille afférente. Cette attitude est généralement fort mal comprise, perçue par la plupart des gens comme une offense personnelle. Il est étrange que de nos jours, on puisse plus aisément déclarer à la face de sa parentèle qu’on est bisexuel ou échangiste, plutôt que d’afficher le simple refus de se joindre à une pantalonnade sans imagination effectuée au même moment par des bataillons de gens. Comme s’il fallait encore rajouter une couche de niaiserie aux traditions habituelles, depuis quelques années nous voyons en outre fleurir à l’extérieur des maisons un fatras de gaspillage électrique américano-centré en forme de cucuteries diverses, ainsi que des dépouilles écarlates censées représenter des pères Noël ; ces sinistres figurines deviendront même bientôt si communes qu’il sera envisageable de trucider son ennemi personnel et de le faire sécher à son balcon sous une houppelande sans susciter d’interrogations.
Noël plus supermarché, égalent par conséquent le fond du tonneau, la lie de la ringardise. Outre la forte densité conjoncturelle de foule et de caddies qui aggrave les maux précités, il faut supporter la diffusion en boucle d’un maelstrom de vibrations tellement sirupeuses qu’il serait indigne de le qualifier de musique. Les gens remplissent leurs chariots de gargantuesques monceaux de victuailles dont on se demande comment ils pourront ensuite les évacuer sans surmener gravement leur fosse septique. Les mètres et décamètres de boîtes de chocolat alignées parviennent même à me dégoûter de ma source privilégiée de neurotransmetteurs et ce n’est pas peu dire, moi qui le reste de l’année lècherait même du chocolat sur la calvitie d’un énarque ultralibéral.
Un jour aux courses, alors que fin décembre approchait, toutes les conditions étaient donc réunies pour que j’abrège le pensum le plus vite possible. Mais après quelques circonvolutions fatiguées entre les linéaires gonflés d’obésité potentielle, je m’arrête, lassée du circuit de chariots tamponneurs qui m’a entraînée devant le rayon particulièrement trivial des litières pour chat. Je m’accoude au caddie et je me demande ce que je fais exactement, quelle est l’ontologie de cet instant, pourquoi la vie est aussi composée de gestes sans aucune créativité, qui ne changeront rien, qui ne laisseront pas la moindre empreinte dans notre devenir ; qui se souviendra que j’étais là à tel endroit et à tel moment, puisque je ne m’en rappellerai même pas moi-même d’ici quelque temps ? Combien d’heures banales de notre vie s’en vont ainsi, sans franchir les portes de notre mémoire, avec pour justification unique mais ô combien essentielle de ressentir le plaisir d’être vivant ?
Puis je regarde les gens s’affairant autour de moi, comparant les prix entre les litières bon marché et haut de gamme – faut-il prendre les jolis petits cailloux blancs qui masquent les odeurs ou le gravier marronnasse qui cogne déjà avant que minou n’y dépose son paquet - ; ces gens-là ont forcément des chats, me dis-je… Mais qui sont ces gens qui ont des chats ? Qu’achètent-ils d’autre ? Qu’y a-t-il dans leur chariot ? Son contenu nous apprend-il quelque chose sur ce qu’ils sont ? Je regarde alors les gens, je les contemple vraiment, pas du coup d’œil distrait et indifférent dont on gratifie les parfaits inconnus. Certains me renvoient un regard étonné, gêné par mon insistance incongrue ; quelques-uns esquissent un sourire perplexe, se demandant visiblement si je les connais. Je scrute attentivement leur visage, leur expression, leur attitude, leurs vêtements. Quel est leur nom, leur âge, leur profession ? Sont-ils gais, dépressifs, fatigués ? Ont-ils un conjoint, des enfants ? Font-ils des projets ? Se contentent-ils de gérer prosaïquement le quotidien jusqu’à ce que mort s’ensuive ? Les croiserai-je à nouveau un jour ? Comment pourront-ils laisser une trace de leur être ? Je voudrais les connaître, témoigner pour eux, de ce qu’ils vivent, de ce qu’ils savent, de ce qu’ils sont.
Je pense alors à cette théorie archéologique qui suppute qu’à un certain moment de la Préhistoire, l’humanité entière est passée par un fort goulet d’étranglement l’ayant réduite à seulement une dizaine de milliers de reproducteurs ; elle aurait donc bien pu disparaître, et dans ce cas je ne serais pas là à scruter les acheteurs de litières et de boîtes pour chats. Si l’hypothèse de ce bootleneck était avérée, nous autres humains actuels serions probablement presque tous apparentés. Les personnes qui parcourent en même temps que moi ce rayon sont mes cousins. Me vient alors l’envie de leur parler, de les toucher, de leur donner une fraternelle accolade, mais un reste d’inhibition sociale m’arrête. Je vois maintenant le supermarché tout autrement, comme le lieu même où en se rassemblant avec des inconnus, on peut ressentir notre filiation transversale avec les autres. Je souris aux gamins glapissants, m’attendrit sur les vieux statiques, et je ne suis plus énervée par la cohue, prenant même un certain plaisir à la lenteur de l’exercice et à la découverte d’un nombre important de nouveaux parents.
Un autre espace, bien que virtuel, nous permet de nos jours de nous réunir : cousines et cousins du web, je vous salue. Qu'êtes-vous ?
21:55 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : supermarché, Noël, parentée







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Commentaires
salut cousine sophie,
je suis aalekh et je me baladais sur ton blog, que je trouve digne d'intérêt (et au-delà). Et toi, qu'es-tu? que quêtes-tu?
Ecrit par : aalekh | 17.08.2007
Bienvenue, cousin Aalekh (joli nom, joli pseudo ?).
Une petite poignée d'adjectifs qualificatifs pour esquisser légèrement ce que je suis (ou crois être) : curieuse, perfectionniste, révoltée, ludique, hypocondriaque, angoissée.
J'en-quête sur moi-même et sur autrui, par l'écriture, par la parole, par le contact.
Je quête la satisfaction de pouvoir me dire, lorsqu'au soir ultime je me retournerai derrière moi : j'ai beaucoup aimé et beaucoup appris.
Et toi ?
Ecrit par : Sophie | 18.08.2007
Mon chat ne mange que des croquettes...
Et, pour paraphraser un certain général, les courses sont affaires trop sérieuses pour etre confiées aux femmes;-)
J'y vais donc avec un plaisir non dissimulé un soir de semaine, si possible jour de matchs, ou je croise de jolies femmes aussi esseulées que les bras trops courts: Jeune homme, s'il vous plait, pourriez-vous m'attraper cette boite de biscottes sans sel, la dernière en haut du rayon, bien sur...
Litière minerale, sans hésitation!
F
Ecrit par : hozho | 20.08.2007
Bienvenue, F, et merci pour cette information à mettre dans mon caddie d'anthropologue du supermarché : la prochaine fois que je fais des courses, je regarderai moins les bambins et les vieillards et prêterai davantage attention aux jeunes hommes serviables et sérieux.
Ecrit par : Sophie | 21.08.2007
Bonjour Sophie,
et moi? je crois bien que je suis un croisement curieux entre un idéaliste et un pessimiste. Plus je cherche à résoudre mes contradictions, plus je les creuse. Je me teinte toutefois légèrement d'espoir quand je croise des personnes qui voient un peu plus loin que d'autres...
Ecrit par : aalekh | 22.08.2007
Idéalisme plus pessimisme ? Pas si bizzare que çà, cher Aalekh. On peut par exemple se faire une très haute idée des rapports humains, mais en même temps aucune illusion sur ce que certains en font à force de malveillance et d'égotisme.
Ecrit par : Sophie | 22.08.2007
égotisme? quoiqu'est-ce?
Ecrit par : hozho | 22.08.2007
Egotisme est un anglicisme (copie d' "egotism"), qui renvoie à une notion proche mais non identique de l'égoïsme. L'autobiographie de Stendhal s'appelle "Souvenirs d'égotisme" (1832). Une personne égotique, dans la vie quotidienne, prend un immense plaisir à ne parler que de soi, à décrire par le menu à ses interlocuteurs les méandres de sa personnalité et tous ses problèmes petits ou grands, sans en retour s'intéresser à ce que l'autre aurait à dire et à confier. Cela revient en quelque sorte à prendre autrui pour son psy; c'est une conversation monosensique dont l'égotique se veut le seul héros, souvent de manière peu ou prou involontaire.
L'égotisme constitue à mon sens un des principaux problèmes relationnels, responsables de l'échec de bien des commencements d'histoires d'amour ou d'amitié. Quand l'un des protagonistes ne semble montrer de l'intérêt à l'autre que pour sa capacité d'écoute, sans lui offrir la sienne en retour, la relation se délite forcément.
Ecrit par : Sophie | 23.08.2007
Je viens de tomber sur ce billet, et c'est un vrai plaisir de vous lire ! Merci de m'avoir fait sourire.
Vous êtes écrivain?
Ecrit par : Crayon bleu | 24.08.2007
Bienvenue, Crayon bleu (bleu comment ? indigo, azur, roi, turquoise, caeruleum ?...). Merci pour votre gentil commentaire. Je suis écrivain dans un certain sens, puisque ma plume a déjà accouché d'un roman historique, d'une pièce de théatre (outre cela je l'emploie dans le cadre de ma profession, puisque je suis journaliste cynophile). Je ne suis pas écrivain dans le sens où je n'ai jamais été publié, mais je n'en ai pas encore abdiqué l'espoir... Et vous, Crayon Bleu ?
Ecrit par : Sophie | 26.08.2007
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