28.06.2007

Le doigt du potier (II)

   cb7057d15923ba5f2a82ce26e57030da.jpg                               Mais toutes ces œuvres, créées par l’humanité pour se parler à elle-même, n’ont de réalité qu’autant qu’il y a des individus, ne serait-ce qu’une poignée, pour les recevoir. A l’ombre de cette évidence, qui s’inscrit pour le moment dans la normalité de notre quotidien, suinte cependant en ce début de vingt-et-unième siècle une sournoise angoisse. Pour la première fois sans doute de notre histoire contemporaine, nous sommes en effet confrontés à l’éventualité de l’extinction totale de notre espèce, à une échelle de temps compatible, non seulement avec notre outillage mental – les quelques milliards d’années qui nous éloignent encore de la mort programmée du soleil n’ayant jamais été susceptible de s’y inscrire -, mais aussi avec un discours scientifique rationnel. De nos jours, au hit-parade de nos terreurs collectives, la dégradation peut-être irrémédiable de l’environnement et du climat tient la première place, devant météorites, pandémies et guerres nucléaires.

         A ces apocalypses-ci, il y aurait en effet probablement assez de survivants pour perpétuer les pans essentiels de la culture - rescapés au rang desquels il faut espérer ne pas compter le service des cartes grises d’une certaine préfecture de ma connaissance, exemplaire illustration, pour citer Ambrose Bierce, que « dans notre civilisation, […] le cerveau est honoré de telle manière qu’on le récompense en l’exemptant des emplois administratifs ». A la pourriture radioactive mutagène, au virus égaré confondant bouches humaines et culs de poules (mais au regard de la fiente sortant parfois des premières, avouons qu’il y aurait quelque excuse à son étourderie), voire même au projectile cosmique ravageur mais un peu plus stochastique que les maux précédents, nous pourrions peut-être encore résister en tant qu’espèce. Mais il est effroyablement choquant de savoir que d’ici quelques petits siècles seulement – voire même un seul, s’il l’on en croit quelques cassandres particulièrement neurasthéniques - nous nous serons peut-être éteints, plus simplement, plus efficacement, par manque d’eau douce, d’air respirable et de nourriture, les derniers survivants torchant leurs fesses étiques avec le Protocole des Sages de Kyoto.

         Déjà que nous devions nous coltiner en permanence le cruel concept de notre propre fin, à l’heure actuelle il faut donc ajouter en sus celui de la disparition de l’humanité. Beaucoup trop lourd pour une seule conscience, aussi stoïcienne puisse-t-elle se prétendre : pas étonnant que se vendent beaucoup plus d’anti-dépresseurs et d’anxiolytiques que de toges de bonzes et de manuels de méditation.

         Mais pour chacun d’entre nous, cela ne fait guère de différence, diront certains, puisque pour tout être qui s’éteint, le monde s’efface. Et puis, « tout cela durera bien aussi longtemps que moi » lanceront d’autres en haussant les épaules à la Louis XV ou à l’états-unienne… Foin de cette philosophie benoîtement égocentrique. A l’inquiétude que mon enfant, déjà, aura peut-être dans sa maturité ou sa vieillesse le souci de survivre et non simplement de vivre, une immense pitié m’étreint. Et à l’idée qu’un jour plus lointain, il ne restera personne pour jouer et entendre Mozart, pour éprouver la sensualité suave de l’andante du 21ème concerto pour piano, mais aussi la préciosité nostalgique du Prélude à la Nuit de Lully, l’incantation profuse du Bateau Ivre, la courtoisie désespérée de Perdican, le charme adolescent de Natacha Rostov, la joue de pétale que Renoir fit à Mademoiselle Grimprel, ou même l’extraordinaire pureté de lignes que des inconnus donnèrent, il y a 30000 ans, aux grands félins de la grotte Chauvet, je sens pousser des boulets d’accablement à chacun de mes membres… Cauchemar futuriste : instruments muets servant de nids aux invertébrés, théâtres, cinémas et musées désertés de regards, colonisés par rongeurs et champignons, livres flétris, déchus, ensablés, dont seul le vent, vide de paroles, de rires et de chants humains, tourne les pages...  

         Depuis quelques années, cette perspective était parvenue à mettre en pièces la très mince couche de sérénité ironique, dont à force de maturation intellectuelle et dephilosophie desprogienne j’avais pu progressivement, avec la plus grande difficulté et de nombreux retours de panique existentielle, recouvrir la certitude de finir un jour ; finir pour de bon, sans pseudo-existence ectoplasmique ou réincarnation animale. Non pas que cela me déplairait, plutôt que de n’être plus rien, de japper dans la peau de mon chien ou de promener mon aura dans les courants d’air. Mais j’ai eu beau, dans ma jeunesse curieuse, tenté de jeter un œil sur l’occultisme traditionnel et autre spiritualité échevelée - ayant enterré la résurrection chrétienne depuis ma huitième année, comprendront ceux qui de la maternelle au CM2 se sont faits suer dans la bondieuserie crétine d’une école religieuse –, je ne suis parvenue à utiliser aucune des béquilles habituelles pour affolés du néant.

         Mon matérialisme me semble cependant concevoir pour l’humanité un destin plus imposant que celui que lui réservent diverses religions et croyances transcendantales pour lesquelles il y a forcément un Quelque Chose. Ne sommes-nous pas, nous autres primates astrophysiciens et métaphysiciens, merveilleusement et simplement, sans aide ni commandement extérieurs, le lieu où l’univers se réfléchit, l’assemblage d’atomes où la matière se pense elle-même ? Jusqu’à ce qu’une preuve du contraire soit apportée, nous sommes seuls, minuscules grains de vie dans une immensité inconcevable, à porter en nous, aboutissement d’une longue marche évolutive, cette parfaite pépite de conscience achevée. Alors comment supporter la perspective qu’elle se dissolve, et que les voix des morts, qu’à ce jour nous continuons d’entendre par le truchement de leur art, se taisent à jamais ?

 

         C’est ainsi qu’aiguillonnée par l’inquiétude métaphysique que cette transmission puisse un jour cesser, j’en suis venue à chérir, plus encore que je ne le faisais auparavant, ces précieux témoignages de notre humanité. J’aurais eu envie d’embrasser des milliers d’années de culture artistique, de recueillir toutes les voix, même les plus ténues ; il y a trop de célèbres inconnus dont à moins d’être spécialiste de leur discipline, on ne connaît pas le nom ni la nature de leur don à la postérité. Je l’ai ressenti, non même comme une lacune, mais comme une faute. Pour la racheter, j’ai donc tissé un lien privilégié avec Robert ; ce brave dictionnaire des noms propres m’a pendant un certain temps suivi partout, en voiture si je n’avais pas à conduire, à table si je mangeais seule, et malgré l’encombrement que sa panse anguleuse représente, dans les endroits habituels où l’on se fait accompagner d’un livre, lit, toilettes, transports en commun.

         Je délaissai à leur notice les noms moins propres que les autres, guerriers, politiciens et tyranneaux divers, dont la contribution au rayonnement artistique de leurs contemporains, hormis quelques mécènes avisés dans le style Louis XIV, me parut a priori assez faible. Mais je m’empressai d’apprendre par exemple que K’ouen Ts’an est un peintre chinois du dix-septième siècle, Ramanuja un philosophe hindou du douzième, ou Ricarda Huch une poétesse allemande du vingtième. Mais cette quête n’était pas assez cohérente : les découvreurs, les inventeurs, les compilateurs, explorateurs de la matière ou déchiffreurs de la nature, nous parlent aussi à travers les siècles. Englobant la mémoire scientifique dans ma soif de connaissance, j’ai donc découvert que Abu Ubaid Abd Allah Al-Bakri est un géographe arabe du onzième siècle et Jean Perrin un physicien français du vingtième. Mon ordinateur portable a aussi courageusement servi mon obsession biographique, mais pour la sauvegarde de sa délicate constitution électronique, il n’a jamais assisté aux effets conjoints du péristaltisme et de la gravité terrestre sur mon tube digestif - à savoir que je n’ai pas mangé dessus et qu’il n’a jamais franchi la porte des cabinets.

         Puis ma satisfaction intime de sortir le plus d’artistes et de scientifiques possibles du relatif anonymat du dictionnaire finit par m’apparaître comme un vain bachotage. Aurais-je appris par cœur l’intégralité du Robert, aurais-je possédé une culture surréelle, que cela n’aurait compté, à l’échelle de l’humanité, qu’un minuscule nombre d’individus. Quid des véritables anonymes ? Des femmes et des hommes qui depuis des millénaires se sont succédés sur terre et dont nous procédons ? Combien de milliards de gens sont nés, ont vécu et sont morts, dont nous ignorons tout ? Des hommes et des femmes à notre image, dotés d’une conscience de soi, des vies innombrables dont chacune fut un monde d’émotions, d’expériences, de pensées, d’interactions avec autrui, et dont il ne reste rien, pas une trace, même pas un nom sur une pierre ou dans un livre…

         En ressassant cette pauvre évidence, je me sentais prise de vertige, une vague tremblante me montait aux yeux, et un abîme de temps m’enserrait l’esprit. La trace… Je veux laisser une trace, me répétais-je comme un mantra ; je veux continuer à faire entendre ma voix quand je ne serais plus. Je ne veux pas rejoindre la multitude de ceux qui sont morts deux fois - la première par leur décès, la deuxième par leur incognito. Non par vanité, mais par compensation : connaître qu’on laisse une trace de son passage, n’est-ce pas l’ultime consolation pour notre condition d’animal trop savant que la connaissance de sa fin taraude tout au long de sa vie ?... Certains chanceux, reposant sur une création amplement admirée de leur vivant, le savent avant de partir. Mais d’autres l’ont ignoré. Comment Mozart, le génie triste et gai aux poches trouées, qui n’a jamais entendu ses somptueuses dernières symphonies parce qu’il n’avait pas l’argent pour les faire exécuter, aurait-il pu deviner qu’il laisserait un sillage aussi lumineux ?

         Je ne partageais avec personne mes hantises, qui me paraissaient vaguement honteuses, comme si s’inquiéter de morts inconnus enlevait quelque chose aux vivants de mon entourage. J’avais cependant le sentiment qu’elles expliquaient a posteriori pourquoi je m’étais passionnée depuis l’enfance pour l’histoire et l’archéologie. Je me revoyais, vers 25 ans, sur les chantiers de fouille, penchée au-dessus des sépultures que l’on mettait à jour, caresser respectueusement de mon pinceau des squelettes anonymes, préoccupée par le fait qu’on ne saurait jamais quelles personnes avaient occupé ces crânes terreux. Mes collègues discutaient position et état des ossements, mouvements de pronation et de supination, acidité de la terre, prélèvements, matériel funéraire, mais tout en accomplissant minutieusement mon travail je me prenais à inventer à ces ossements un visage et un caractère. Un jour, sur le site d’une abbaye féminine carolingienne, je demandai timidement au responsable du chantier : 

         - Plutôt que des numéros, est-ce que je pourrais attribuer des prénoms à mes sépultures ?

         Le type, qui avec sa moustache tombante couleur châtaigne et ses joues luisantes, me paraissaient copié sur le sympathique Abraracourcix, haussa un sourcil étonné :

         - Et je mettrais quoi, moi, dans mon rapport de fouilles publié dans Documents d’Archéologie Française ? Dans la zone 3 du secteur C, l’inhumation Gudule se superpose à l’inhumation Flodoberte ?

         Il s’éloigna en rigolant et en clamant à la cantonade :

         - Eh les gars ! J’en ai une bien bonne…

         Pendant six mois, jusqu’à la fin du chantier, les vingt-cinq personnes présentes sur le site, archéologues, ouvriers de fouilles et bénévoles, ne m’avaient plus appelé autrement que soeur Tétrade - nom d’une fille de Charlemagne entrée en religion… Ce fut un peu lourd.

         Sur les contrats suivants, je m’appliquais donc à témoigner aux squelettes inconnus une objectivité technique toute professionnelle. Mais au cours de la fouille d’un atelier de potiers gallo-romain du premier siècle, une découverte en apparence peu importante me surprit par l’intensité de ma réaction. Vidant à la truelle un four arrondi comblé de terre, je remarquai une trace particulière sur la paroi d’argile cuite. M’approchant tout près, je me rendis compte qu’il s’agissait d’une traînée de pâte très finement striée d’environ 10 centimètres de long, et que de part et d’autre une petite fissure en dépassait. Je compris que le bâtisseur du four avait réparé le défaut en rajoutant de l’argile ; je mis mon pouce dans la trace : c’était la bonne taille. En la suivant, une irrépressible émotion me monta à la gorge. La pâte cuite avait figé le geste d’un potier inconnu, avait conservé la largeur de son pouce, le grain de sa chair. Avec une fierté tremblante, je coulai mon doigt dans cet instant fugitif de la vie d’un homme depuis longtemps disparu. A mes yeux, nul autre élément d’intérêt ne pouvait mieux justifier ma présence en ce lieu : peut-être un autre fouilleur n’aurait pas vu la trace, ou n’y aurait porté qu’une seconde d’attention distraite. Mais en me souvenant que d’ici peu, une fois la fouille terminée, le site allait être détruit pour laisser place à la construction d’un bâtiment administratif, des larmes me montèrent aux yeux. Anéantir ce minuscule témoin d’humanité passée, si modeste, si fragile mais si concret, conservé dans la mémoire du sol depuis 2000 ans, m’apparu comme un outrage. J’imaginais comment mes collègues se gausseraient, s’ils apprenaient la cause de mon émoi. Je la pris donc discrètement en photo, et n’en parlait à personne. Mais par la suite, dans d’autres contextes, je racontai le doigt du potier à qui voulait l’entendre, comme si j’avais reçu un message que je dus transmettre au plus grand nombre possible de personnes. Attendant sottement qu’elles en paraissent bouleversées, je fus évidemment déçue.

         Une vingtaine d’années plus tard, le doigt du potier ressurgissait dans mon esprit comme une des expériences les plus importantes que j’eus jamais faites. J’avais le sentiment d’encore mieux comprendre la portée de ce que nous faisions en fouissant la terre : nous ne cherchions pas des artefacts, nous ne cherchions pas à vérifier des théories, ni même à comprendre comment s’étaient cristallisées les cultures, comment avaient voyagé les produits et les influences ; nous cherchions simplement l’homme, sa parole, sa conscience, la preuve de son passage. Le potier gallo-romain avait laissé une trace physique, et si ténue fut-elle, à travers elle j’avais pu entendre sa pensée d’un jour de travail du premier siècle, dans la province de Gaule Lyonnaise, au temps de Néron, de Vespasien ou de Titus. Je l’ai entendu, alors je vous la répercute, que vous en soyez ou non touché. On ignore s’il était vieux ou jeune, libre ou esclave, autochtone ou immigré, mais on sait qu’il a eu la préoccupation de parfaire son œuvre, ou celle d’un compagnon, d’éviter que la paroi du four éclate lors de la cuisson des vases et des plats. Alors il a rajouté une langue d’argile, l’a humectée, l’a lissée de son pouce pour qu’elle adhère bien ; peut-être a-t-il pesté, en latin, en gaulois ou dans une autre langue, pour ce défaut ; ou bien s’est-il hâté de le réparer avant que d’autres le voient.

         Ce n’est pas grand chose, évidemment, mais cela permet tout de même de faire surgir une individualité du gigantesque chaudron où se sont fondues ces innombrables consciences. Toutes ne méritent cependant pas une telle distinction ;  on est ainsi prié de laisser certaines, tel ce vieux conduit de cheminée que j’eus en CE1 en guise d’institutrice, jamais ramoné et n’appréhendant par conséquent le soulagement physique qu’en terrorisant quotidiennement 25 enfants, à la mélasse où elles gisent.

 

         Je me revoyais aussi, piochant avec délice et sans répit dans essais, documents et archives, pour rassembler la documentation nécessaire à l’écriture du roman médiéval qui me taraudait – précisons en effet que je suis tombée dans le Moyen-Age, comme Obélix dans la potion magique, étant petite, la faute à Maurice Druon et à Jean Piat. Je mis de longues années à accoucher le manuscrit. Mais a posteriori je réalisais que la recherche m’avait donné autant de plaisir que l’écriture. Mon obsession de la trace a retrouvé alors un riche combustible : des noms, il me fallait des noms ; laisser au moins son nom aux gens d’un autre temps, ce n’est pas vraiment parler, c’est toutefois un léger chuchotis, une petite luciole tremblotante contre l’opacité absolue.

         Plongeant dans les nombreuses couches stratigraphiques de ma documentation, que seule ma foi en leur passionnant contenu permet de contenir en piles relativement solidaires, j’en retirai donc une certaine chemise cartonnée. Elle contenait les photocopies d’un trésor : l’entier registre du Livre de la Taille de la ville de Paris, pour l’an 1292. Les forts en histoire savent que la taille était un impôt direct, et qu’en 1292 Philippe IV dit le Bel était le roi de France ; je divise l’humanité en deux, ceux qui aiment Philippe le Bel, et ceux… non, je plaisante. Dans ce registre, 15200 contribuables parisiens ; ni roi, ni comte, ni archevêque, ni chevalier, aucun héro de livre d’histoire ; mais des artisans, des commerçants, des ouvriers, des domestiques, 15200 personnes reposant là avec leur prénom, la rue où ils logeaient, leur contribution à l’impôt, leur métier, et pour nombre d’entre eux leur sobriquet et leur parentée. Je feuilletai le Livre avec une avidité émue, une convoitise métaphysique plus urgente que celle qui m’animait, à l’époque où j’avais obtenu de faire photocopier le document entier en graissant la paume d’un employé de la Bibliothèque Historique de la ville de Paris…

         Les noms, je les avais, et je les ai redécouverts : l’épicier Guernier, venant de Saint-Cloud et résidant rue Sainte-Opportune, un homme riche payant 6 livres de taille, tandis que son gendre Jacques ne devait que 30 sous ; rue de la Pissote Saint-Martin, un médecin appelé Guillaume, ainsi que les nommés Tybost Couve-Denier (un avare, sans doute) et Jehan Gué-d’Amours (quel séducteur, ce Jehan); rue de la Tannerie, un certain Bon-Mot (le comique du quartier ?) vivait avec sa mère, tandis que Jehanne, de Saint-Yon, logeait avec ses six fils, Estevenot, Jaquet, Jehan Petit, Bertaut, Jehannot et Phelippot, de grands gaillards assurément, qui devaient tenir l’affaire de tannerie avec elle puisqu’ils étaient tous assujettis à l’impôt. Et tant d’autres… Je tournais les pages, captivée, grisée, attendrie. A ces gens j’aurais voulu crier, penchée au bord d’une singularité temporelle : non, vous n’êtes pas totalement oubliés, moi je connais vos noms, je sais une ou deux petites choses de vous. Je sais quand vous viviez, où vous viviez, parfois avec qui, je sais si vous étiez riches ou pauvres, et je peux imaginer le reste…

         A ce stade, tout en me souciant des Parisiens de la fin du treizième siècle comme de ma propre trace, j’ai sorti mon idée fixe de l’intimité de mon esprit pour la confronter au monde alentour, et une autre, concomitante, s’est imposé peu à peu : la plupart de mes congénères vivent, non seulement en se fichant complètement de Jehanne de Saint-Yon et de ces six rejetons, péché somme toute fort véniel, mais sans paraître se préoccuper le moins du monde de laisser un quelconque vestige de leur existence. J’ai commencé à ne plus comprendre une telle insouciance, une telle animalité. Des reproches me sont montés aux lèvres : fourmis, cailloux, grains de sable que vous êtes, secouez votre passivité !  Puis j’ai songé que bien des gens pouvaient, comme moi, concilier un quotidien en apparence irréprochable à une vie intérieure touffue bourrée de questionnements essentiels. Ce devait être seulement une question de partage de l’information. Je lançai quelques perches dans mon entourage. Personne n’a semblé s’exalter de mon histoire de trace. Je n’ai eu en réponse que de l’étonnement, de la commisération, voire du persiflage. Avec parfois quelques précautions oratoires, on m’a jugé prétentieuse, adolescente attardée, ou fatiguée… J’ai donc décidé de m’intéresser plutôt aux inconnus. Les personnes en train d’apposer leur signature au futur, auteurs, musiciens, interprètes, peintres, acteurs ou cinéastes, n’ont guère besoin de moi. Mais pour les autres, il m’a semblé qu’il leur fallait prendre en compte trois choses essentielles.

Petit 1 : la vraie fracture de l’humanité est entre ceux qui laissent une trace et ceux qui n’en laissent pas.

Grand 2 : tant qu’on est vivant, il est encore temps.

Immense 3 : dépêchez-vous.

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