28.06.2007
Humain Mozart (I)
Pour commencer, je divise l’humanité en deux groupes : ceux qui aiment Mozart, et ceux qui ne l’aiment pas.
Je sacrifie ainsi à cette rhétorique binaire volontairement simpliste qui laisse croire qu’on introduit une distance ironique dans son propos et qu’on se moque de sa propre intolérance. Généralement, c’est malhonnête : la vérité est bien que l’on n’aime pas ceux qui n’aiment pas ce qu’on aime. Nous raffolons de nos congénères tant que nous pouvons nous les représenter comme des électrons gravitant autour de notre centre d’excellence, extensions pâlottes de nous-mêmes.
Sommes-nous vraiment si consternants ? Peut-être, mais il existe en tout cas bien des degrés dans le déplorable.
Concernant Wolfgang Amadeus Mozart, je reconnais donc écorner très légèrement l’honnête relativisme et le nécessaire perspectivisme grâce auxquels nous sommes censés respecter les goûts, les opinions, la dignité d’autrui.
Et au premier chef sa vie, bien entendu. De nos jours, grâce à l’évolution des mentalités qui nous éclaira de ses Lumières, calciner un être humain parce qu’il est juif, cathare ou de sexe féminin, par exemple, est en effet hautement répréhensible - à la différence près qu’on ne réduit plus les cathares en cendres depuis 1244, les Juifs depuis seulement 1944, et que la dernière Afghane ou Pakistanaise à être brûlée pour « l’honneur » n’est probablement pas encore née... D’innombrables obscurcis de la raison continuent cependant à se demander comment on peut être persan, ou fortement pigmenté, ou démocrate, ou athée, ou porter ses organes reproducteurs à l’intérieur de son corps et non en sautoir. Parmi ces fanatiques, il faudrait compter aussi les micro-nazillons du quotidien qui dans un cadre privé ou public dénient à leurs semblables l’entière jouissance de leur libre-arbitre, piochant dans leur boîte à outils mentale, au gré du contexte, hostilité, arbitraire, violence, insultes, mépris, orgueil et préjugés.
Sur une foule d’autres points, je sacrifie donc de bonne grâce à la douce philosophie de la tolérance, me contentant parfois, avant de me boucher le nez, d’une innocente pointe de mauvaise humeur, mais absolvant avec miséricorde l’amateur d’andouille, de Beaujolais, de conservatisme, de collectivisme, de trompette, de Verdi ou de Dieu – je n’ai toutefois encore jamais rencontré de maoïste conservateur et croyant écoutant « Aïda » en avalant du Brouilly et de la Guéménée juteuse à l’aspect de zizi trop cuit, comme quoi une seule personne n’est pas assez vaste pour abriter toutes les turpitudes ; mais si ce signalement correspondait à un quidam de votre connaissance, merci de me le désigner, je désirerais le prendre en photo si possible pendant l’accomplissement de son rituel pouacre.
Mais Wolfgang, non. C’est impossible. Je ne peux simplement pas concevoir, même en mobilisant la majorité de mes connexions synaptiques et toutes les ressources de ma bénignité, comment un être humain doué de toutes ses facultés émotionnelles est susceptible d’écrire ou de déclarer tranquillement, dans les deux cas devant mes yeux ébahis, qu’il n’aime pas Mozart parce que c’est un musicien bourgeois. Mon incapacité à comprendre et pardonner une telle incongruité, outre qu’elle est indissociable de mon adulation, m’a déjà rendu service, me permettant par exemple, en mes vertes années où je bêlais d’amour pour un congénère de sexe masculin qui traitait bien ma chair mais fort mal mes sentiments, d’objectiver soudainement le personnage.
Nous remontions ensemble la rue des Pyrénées, à Paris, dans le but de rejoindre le fourbi qui lui servait de studio pour nous livrer à des ébats, purement sexuels pour lui, essentiellement amoureux pour moi, mais en tout cas nécessaires à l’expérimentation existentielle de notre âge, lorsque la conversation se porta sur la musique qu’il est convenu d’appelerclassique - pour ceux qui pensent immédiatement aux Beatles, je précise qu’en l’occurrence il s’agissait de la musique occidentale savante composée entre 1750 et 1820. A une question sur ses préférences, mon béguin d’alors répondit en substance, sans la moindre trace d’humour, qu’il sauvait tout Beethoven, mais noyait tout Mozart sous son mépris. « Mozart, c’est un cuisinier », fut sa navrante conclusion.
Etourdie sous le choc, je m’arrêtai de marcher, avec la sensation de me dessiller brutalement, et de réaliser enfin pour quel microscopique homoncule je me liquéfiais depuis un an. M’ayant dépassée, le benêt revint sur ses pas, ignorant avoir renversé en quelques mots sa statue de type beau et drôle qui lit du Bukowski, suit des cours d’art dramatique et souffle le jingle de la pub Dim dans un saxophone, combles de la séduction et de la coolitude pour un jeune mâle urbain de ce début des années 80.
- Ben qu’est-ce que tu fais, poulette ? me demanda-t-il, alors que je le fixais en silence. Je pris mon temps, puis dans un soupir libérateur, je lançai :
- T’es vraiment un con.
Sans plus d’explications, je lui tournais le dos et redescendit la rue des Pyrénées à marche turque. Je ne me retournai pas, il ne me rattrapa pas, et je pris un plaisir non coupable à l’imaginer, vexé comme chat mouillé, rouge comme coq crêtu, pour s’être fait planter là, de cette façon abrupte, par une de ses nombreuses conquêtes. Je le revis quelquefois par la suite, mais mes sentiments s’étaient bel et bien envolés au vent de requiem de son imbécillité et de son inculture révélées. Merci, Wolfgang. La passion mozartienne consubstantielle à mon être m’avait évité de me morfondre trop longtemps pour ce collectionneur en cuir perfecto, sourire narquois et ronds de fumée, qui écrivait des poèmes mais qui bien qu’anti-militariste aurait préféré s’engager dans les paras plutôt que dans une relation sentimentale digne de ce nom.
Parmi les imperméables à Wolfgang, certains sont cependant amnistiés : je pense à ceux qui ont la malchance de naître et grandir dans un milieu familial où nulle double croche mozartienne n’a eu l’occasion de s’insinuer ; on ne peut goûter ce qu’on ignore.
D’autres sont morigénés, mais graciés : dans cette catégorie-là, je placerais les béotiens précédents, qui à l’âge adulte découvrent furtivement Mozart, par hasard ou embryon de curiosité. Une révélation foudroyante peut certes advenir, mais bien souvent, ils ne trouveront pas si facilement l’entrée du temple : ce qui provoquera la pâmoison du mozartien n’effleura qu’à peine les sens du néophyte. Le premier devra donc pardonner le second pour ses pauvres commentaires du genre « Mozart, c’est joli », ou « Mozart, çà détend »… Abominablement réducteur, évidemment ; Mozart n’est ni un papier peint ni une chaise longue. C’est comme si l’on se contentait d’avancer, pour toute glose, que Georges de La Tour repose les yeux ou que Proust prépare bien au sommeil.
Je plaide l’indulgence pour ces novices, ces exclus de la félicité qui viennent seulement de poser un pied hésitant sur le premier degré de l’échelle diatonique, en ignorant à quel éden elle conduit, quelles clefs de sol, de fa et d’ut en ouvrent la serrure. Alors que vous, consoeurs et confrères en Mozartie, vous savez. Vous écoutez et tout vous parvient : la tension progressive, le désir subtilement noué, l’abîme en mineur prêt à s’ouvrir après chaque assouvissement, chaque abandon velouté, la détresse pointue derrière la vivacité du sourire, vous êtes atteints, grisés ou guéris par ces notes qui vous caressent l’échine, remontent jusqu’à votre nuque pour y exploser en mille frissons, enveloppent, embrassent et fondent en un chant total la dilection et la tragédie de toutes les existences, et abandonnent dans votre chair une trace profonde, ambiguë. Mozart n’est pas « divin », comme le proclame un sot cliché. C’est le plus humain des compositeurs. Il ne tente pas de transcender nos émotions pour tracer au-dessus de nos têtes une route grandiose, il ne les pioche pas non plus pour vérifier à quelles profondeurs suicidaires elles pourraient mener ; Mozart caresse notre humanité avec la sienne, la pénètre de sa vigueur, de sa mélancolie, de sa tendresse, de sa grâce, et là seulement, semble allumer comme une étincelle d’éternité au creux de nos ventres.
Mais pour jouir ainsi de Mozart, un apprentissage est nécessaire ; il faut avoir éduqué ses sens à entendre sa voix, tout jeune avec ses parents, ou plus tard, à l’occasion d’une rencontre ou à l’issue d’une démarche personnelle. En tant que produit d’une culture donnée, toute musique s’écoute avec une grille de lecture auditive ; si nous ne sommes pas équipés du filtre adéquat, nous n’entendons rien. Ainsi, je n’ai pas encore réussi à verser la plus petite larme de béatitude à l’écoute de ce qui est pour moi un concert de cloches et de gongs sur fond de gratouillis confus et confucéens : que les mélomanes chinois pardonnent l’incompétence de mes sensations en musique pentatonique traditionnelle. Les novices ne sont donc pas coupables de ne point savourer Mozart au degré qu’il mérite. Qu’ils se hâtent cependant d’apprendre, tant qu’ils ont un nerf auditif et une gélatine cérébrale libres de tout asticot : on ne pourra pas dire que je ne les ai pas informés de quelles apothéoses émotionnelles ils se privent.
Mais je noie sous plusieurs tonnes d’incompréhension et de douleur le mélomane averti et néanmoins perverti qui prétend dédaigner Mozart. Autant dire qu’on n’aime pas l’amour… Lorsque par dessus le marché l’anti-Wolfgang voue un culte au tintouin à la Berlioz – ce n’est pas une hypothèse au hasard, Berlioz n’appréciait guère Mozart -, le cas semble désespéré. Conseil pour un prosélytisme efficace : mieux vaut offrir l’intégrale Mozart en 170 CD à un sourd qu’à un sectateur du tonitruant Troyen - un berliozien étant pourvu, à n’en pas douter, de puissantes qualités compensatrices, il aura probablement la bénignité de pardonner cette aimable pichenette.
Le cadeau susdit ne serait pas foncièrement inutile. Les sourds demeurent réceptifs à la musique, et ce n’est pas Beethoven qui nous dira le contraire : l’appareil auditif n’est pas seul à vibrer ; les ondes sonores résonnent sur la peau, puis la pénètrent et s’en viennent bécoter les organes. Le corps entier vrombit, exulte, et se prend à danser, même assis, immobile, dans une salle de concert ou l’habitacle d’une voiture. C’est le secret de l’immense pouvoir de la musique : les émotions qu’elle procure sont beaucoup plus physiques qu’intellectuelles. Nous sommes enveloppés, sondés, changés par les sons ; les vibrations, de leurs légères percussions mille fois redoublées, attendrissent délicieusement notre viande ; par la grâce de la musique, même les vieilles lamelles de mammouth desséchées - elles se reconnaîtront - sont susceptibles de se métamorphoser en tournedos fondants... Adressons donc nos plus vifs remerciements à l’homme du Paléolithique, Sapiens ou Neandertal, qui le premier, après avoir sucé la moelle de son tibia de renne, constata que souffler dedans faisait un bruit plaisant, puis qu’en y perçant des trous on faisait varier la hauteur du son. J’imagine que cette prodigieuse invention lui permit d’être promu shaman de sa tribu : avec la flûte préhistorique, on ne pouvait pas encore jouer un concerto de Vivaldi, mais on parlait en oiseau aux esprits de la nature.
Sincèrement, çà m’épate.
D’ailleurs, tout m’épate. Cette caractéristique forge une grande partie de ma personnalité. Bien qu’ayant déjà capitalisé quelques décennies - encore comptables sur quatre doigts, n’allez pas m’imaginer plus défleurie que je ne suis -, je conserve un émerveillement très frais sur des concepts qui aux yeux d’une nuée de gens, paraissent des plus banals pour qui a atteint l’âge de la carte électorale voire pour certains les 7 ans et demi. D’ordinaire, je n’en fais pas état : on pourrait se moquer. A titre d’exemple, je continue d’être épatée par le fait de travailler, de toucher un (modeste) salaire, de signer un (petit) chèque, de conduire une (vieille) voiture, de susciter l’amour d’un (immodeste) congénère, ou d’être mère… comme si j’accomplissais tout cela sans avoir encore l’âge habituel pour le faire et avec l’impression que ces actions ont par conséquent le statut d’exploits… Dans la vie quotidienne, je suis épatée par une ribambelle d’autres choses qui de coutume, ne semble pas provoquer l’enthousiasme échevelé de mes congénères, telle au hasard la confiance universelle dans le papier monnaie, le chèque ou la carte bleue (donner un bout de papier ou de plastique et recevoir de quoi manger en échange, n’est-ce pas inouï ?)…
La musique m’épate aussi, forcément. Et la peinture. Et la littérature. Et la masse inimaginable des trous noirs. Et l’intrication des particules en physique quantique. Et l’or hypnotique des yeux des loups. Et l’ourlé timide d’une orchidée de montagne. Et le souffle paisible de mon enfant endormi. J’espère, au moins sur ces matières, partager mon saisissement et mon émoi avec nombre de mes semblables. Retournons à la musique, par exemple. Oublions qu’elle paraît pour nous si commune, si naturelle, revenons à ce qu’elle est, son essence, sa réalité la plus basale. N’est-il pas sidérant que du silence, nous puissions faire surgir un assemblage architectural de sons qui bâtisse en nous un univers de sensations, puis s’évanouisse, retournant au néant dont nous l’avons tiré ? La musique est capable de faire naître et de contenir toutes les gammes majeures et mineures de nos émotions, mais une fois qu’elle est exécutée et reçue, elle n’existe plus. Quel art est plus éphémère et plus évanescent ?... La voix et l’instrument règnent en chair et en os (pour le tibia susdit, mais pour un soupçon de modernité supplémentaire, voir ce qu’on a fait depuis en bois et en métal) ; mais ce qu’ils produisent, simples vibrations de l’air, est immatériel. La musique constitue ainsi une des formes d’expression du temps ; c’est du présent brut : avant qu’elle ne soit émise, il n’y a rien ; puis vient l’immédiateté du son ; puis à l’instant même où il survient, il chute dans le passé. Cet enchaînement d’instants constitue la ligne mélodique telle que notre mémoire à très court terme la reconstitue ; seul, un son n’est pas musique.
Depuis un peu plus d’un siècle, la technologie de l’enregistrement nous permet de réentendre les sons créés autant de fois que nous le désirons, mais il ne change pas leur nature foncièrement temporelle : une fois le son exhalé, que ce soit par l’instrumentiste ou par le support technique qui l’a capté, une fois la vibration éteinte, il n’en reste dans l’espace aucune trace ; l’ensemble de ce que l’homme a créé sur la planète n’en est pas augmenté. L’instrument et les cordes vocales sont des truchements, le disque et l’ordinateur des réceptacles, mais ils ne sont pas le son ; lorsqu’ils se taisent, la musique se dissout. Seul, subsiste l’effet qu’elle a suscité en nous : son prolongement s’abrite dans l’intimité de notre chair.
La peinture, la sculpture, la littérature, par contre, une fois sorties du néant, se perpétuent. Elles sont art et sensations, mais ce sont aussi des objets, qu’on peut toucher, saisir, déplacer, et à moins évidemment qu’on ne les détruise volontairement, contempler à l’envi, dans la durée, pour des centaines d’années. Le livre, le tableau, la gravure rupestre, la statue, se sont extraits du temps ; pour autant qu’on en prenne le soin minutieux nécessaire à leur conservation, ils sont immortels. Par rapport à la musique, certains de ces fragments d’éternité sont pourtant de touchantes proclamations d’incomplétude. Qu’on songe par exemple à la bizarrerie congénitale d’une représentation picturale : dessin à deux dimensions, on ne peut voir derrière, mais notre cerveau reconstitue sans peine le relief du sujet peint ; nos perceptions lui confèrent sa forme complète, plus ou moins imitée de la nature ; seul l’art le plus conceptuel parvient à s’affranchir de la reconstruction mentale automatique que nous faisons du sujet, c’est pourquoi il malmène ainsi nos sens - malmène et fascine jusqu’au malaise, à l’instar des enchevêtrements de moisissures de Jackson Pollock. Une statue capture le mouvement, appelle la caresse, mais l’instant figé ne s’extrait jamais de sa gangue solide.
Le livre contient quant à lui, grâce à l’assemblage infiniment varié des mots, bien plus de possibles que le trait et la ronde-bosse les plus avant-gardistes. Il est une fenêtre ouverte pour échapper à la réalité tangible et entrer dans des mondes parallèles où la créativité humaine ne connaît aucune limite. Cet objet trivial, oblong comme une brique, contient l’art le plus spéculatif, le plus aléatoire. Par lui-même, il ne fait rien ; il ne s’entend pas, ne se contemple pas. Seul le lecteur, en décodant les lettres et les mots dont il est tapissé, leur signification littérale et leur contenu métaphorique, lui donne son sens ; par sa réflexion et son imagination, il reconstruit la réflexion et l’imagination de l’auteur, ce qui à l’arrivée n’est jamais la même chose : il le crée ainsi presque à part égale.
C’est aussi l’art le plus cérébral : son produit n’est que virtualité. La musique ou la peinture se construisent de sons ou d’images, que tout un chacun, doté des perceptions nécessaires, peut capter dans le monde réel : l’humain évidemment, par et pour lequel ils sont conçus, mais aussi l’animal de compagnie, qui même s’il ne peut leur prêter aucun sens, les entend et les voit en tant que simples paramètres de l’environnement familier – éléments généralement neutres : votre chat ne marquera aucune préférence pour une reproduction de Cézanne ou de Kandinsky, et poussé très fort, le son de votre chaîne hi-fi le fera décamper, qu’il s’agisse de Bach ou des Stones. Mais la littérature échappe définitivement à l’objectivité du monde sensible : elle est invisible pour tout autre œil qu’humain, et au sein même de l’humanité elle érige des cloisons : l’analphabète peut être touché par le son et l’image, mais le livre est pour lui muet et ne parle pas non plus à ceux, innombrables, pour qui la langue dans laquelle il est composé reste cryptée – le plus couru des best-sellers, une goutte d’encre dans un océan de pages, n’étant au mieux traduit qu’en quelques dizaines d’idiomes. L’ambition du livre n’est pas l’universalité ; il inscrit son attrait, son influence et sa durée dans un code culturel déterminé.
Au sein de celui-ci, son pouvoir est toutefois sans égal. Rares sont les peines qu’il ne peut, pour un moment béni de cavale, recouvrir d’un salutaire oubli; "il émousse les pointures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maîtresse", écrit Montaigne. Mieux encore que la musique, dont l’émotion même, parfois, accélère la venue de larmes trop près de leur exhalaison, il capture préoccupations, perceptions du temps, de l’espace et même de soi, pour nous emporter, libérées d’elles, vers un ailleurs impossible. Le livre est un voleur d’esprit, un tapis magique sur lequel nous planons, au-dessus de tous les variables de notre présent et de notre humaine condition.
Condition qu’il nous aide également à pénétrer et embrasser : dans la littérature, l’évasion fréquente de bon gré l’introspection. Sentiments confus et réflexions hésitantes issues de nos sensations et nos interactions avec nos semblables y trouvent la découpe la plus nette, la mise en forme la plus achevée, le raccourci le plus explicatif. Le livre nous fait comprendre le monde, notre prochain autant que nous-même. Un auteur, un jour, a couché sur le papier notre propre esprit, mieux que nous n’aurions su le faire : qui n’a pas, à la lecture de certaines pages, eu la sensation de reconnaître immédiatement comme vraie une dimension de soi-même ou d’autrui jusque-là seulement pressentie ?... Est-il preuve plus décisive de notre humaine similitude ?
19:55 Publié dans Blog, Musique | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : culture, arts, mozart







Commentaires
petit à petit , j'arrive à m'orienter chez sophie ou plutôt chez sophia si on en croit vos dessins
là je découvre cette aile de votre petit trianon
oh! surprise aucun commentaire ici!
vous parliez des sourds et des malentendants , ceux qui disent "je n'aime pas " mozart comme ceux qui refusent de mettre un glaçon dans un grand cru surtout parce que cela ne se fait pas et parce que cela ne se saurait penser que de ne pas aimer mozart alors le tout devant faire un monde nous sort toujours un raisonneur qui peut se justifier de ne pas aimer mozart
je m'étonne que vous puissiez croire celui qui se dit ne pas aimer mozart car c'est impossible sauf si on n'aime pas la musique; il existe en effet des gens qui n'écoutent jamais de musique ou qui l'écoutent en passant presque par politesse un jour d'ennui
peut-on défendre mozart? il ne peut être défendu car nul ne saurait l'atteindre. On peut parce contre comme vous le fîtes, dire combien on est touché de savoir qu'il existe des gens si singuliers qui n'aime pas
ah mozart! je ne sais de lui que ce que l'on peut trouver dans " les triomphes de la musiques classiques" en coffret pour les masses, j'entends d'ici les 'oh" les "ah" et les "silences" de celles et ceux qui savent entendre mozart assassiné par une interprétation d'un chef d'orchestre virtuose tellement virtuose qu'on dirait à sa satisfaction qu'il est le compositeur
non ma chère, je ne sais rien de mozart, que sa vie peut-être comme ceux qui ont le vu le fameux film, mais je sais aussi que mozart m'a accompagné pendant longtemps dans mes errances, que ça soit lui ou un autre de ces génies qui ont fait comme ils ont pu pour assumer " la main de dieu" , je leur dis " merci"
merci de prouver que s'il existe une telle manifestation de l'infini dans son ordre le plus majestueux alors il existe ailleurs la source de ce reflet-là
c'est cela qui fait rêver quand on écoute mozart ou son maître l'autre H, qui est arrivé trop tôt peut-être pour annoncer mozart comme le clavecin annonça le piano mais qui se valent comme l'âge du feu vaut l'âge du nucléaire, ce qui fait rêver quand on les écoute, c'est la certitude qu'il existe un monde où l'absolue beauté existe sans la tragédie qu'elle imprime souvent dans le destin de ceux qui la portent comme une mère condamnée à périr sans jamais voir son enfant traverser les âges et les siècles mais en ayant comme une certitude d'être celle à l'origine de l'élan vers l'éternel
oui ma chère, je vous écris là un peu vite certain que personne ne lira un commentaire unique sur un tel texte écrit il y a suffisamment longtemps pour m'assurer la discrétion quant aux regards habitués à passer par ici
mes sottises auront moins honte
ah mozart! sauras-tu jamais que tu as ébloui un petit bédouin perdu dans les rues de france et que sans ta musique certainement que je n'aurais pas tenu le coup car l'enfer eût été total!
merci mozart et merci les coffrets !
à bas les ânes! quoique non, j'aime bien les ânes, les ânes heureux mais pas les ânes en croisade contre les chevaux
je repassais lire cette aile, il faut beaucoup de silence et j'en manque un peu actuellement
à bientôt
Écrit par : vlane | 06.03.2010
Merci, Vlane, de votre commentaire si sensible. Vous avez puisé loin dans les archives de ce blog ! Bienvenue en tout cas dans ces prémisses, que vous êtes probablement un des rares à lire - et ce n'est peut-être pas un mal, ma façon d'écrire (en tout cas je l'espère !) s'étant un peu améliorée depuis ce temps...
Ah, vous aussi, Mozart vous a porté... Pour moi, c'est un compagnon fidèle, mais il me triture tellement l'intérieur qu'il est cependant certains moments de tristesse où je ne peux l'écouter, car plutôt que me guérir, elle approfondit mon état... S'il y a un peu d'infini en nous, Mozart le réveille. Ce pourrait donc être en effet, comme vous le dites, de ces choses de grâce et de feu qui nous feraient bien devenir platonicien : une source, quelque part... Une absolue beauté sans tragédie... Et pourtant, la tragédie n'y est-elle pas incluse... Peut-être est-ce la raison pour laquelle Mozart me fait parfois pleurer.
Son maître, l'autre H ? Haydn, voulez-vous dire ? Il annonce en effet Mozart d'élégante manière, mais j'avoue cependant en être beaucoup moins touché... Un petit espace qui fait à mes yeux un grand fossé...
Les ânes heureux, oui, il y en a, ils sont sympathiques et je les aime bien aussi ! Les ânes malfaisants, par contre, j'aimerais bien leur tirer les oreilles...
Merci d'être revenu réfléchir avec moi, portez-vous bien !
Écrit par : Sophie | 08.03.2010
Eh bien ! l'on peut dire que vous avez l'humour mordant. J'adore ça, inutile de s'excuser de son intolérance si on ne l'enfonce pas dans le corps ou l'esprit de l'autre de force.
Je serai tenté de dire les goûts sont dans la nature, mais vous m'apprenez clairement qu'ils sont dans la culture.
Perso j'adore Bukowski, amateur de Mozart et encore plus de Mahler, donc le bougre que vous envoyâtes valser n'avait pas que des défauts.
Perso, Mozart, connais pas assez pour m'appeler mozartien, mais il me touche, et c'est tout ce que je lui demande.
Je ne crois pas que la musique soit dans l'instant, ou alors il est éternel et colore l'esprit progressivement comme une aurore boréal, et subitement aussi quand plusieurs notes s'entrechoquent sans qu'on sache les différencier, elles se suivent, et pourtant elles sont une parce que la mémoire, comme l'oeil parfois, n'arrivent pas à saisir la nuance.
La musique s'inscrit dans la succession et la simultanéité, la durée, quoi : rien de plus bergsonien en dehors de la vie et du cinéma.
Je ne crois pas non plus que le livre soit un voleur d'esprit, au contraire, il nous le rend. Je dirais plus que c'est un escamoteur de la réalité et de ce qu'il y a de plus angoissant en elle : l'indifférence. Que vous aimiez ou non un livre, vous êtes touché, comme pour tout art ou alors ce n'est pas de l'art, juste une suite de la réalité : dure, efficace, monotone, pleine d'ennui et de pierres qui ne répondent pas quand vous les cognez de la tête ou du pied.
Pour finir, vous n'êtes pas sérieuse, c'est un compliment, et j'aime ça.
Au plaisir de vous lire.
Écrit par : danahm | 28.08.2010
Merci, Danham, d'être remonté aussi loin dans ces archives!
C'était le début du blog, je me faisais les griffes !
Je ne déteste pas Bukowski, même si je n'en fais pas un membre privilégié de mon panthéon littéraire personnel. Quant au bougre en question, il n'avait pas que des défauts, en effet, mais il en avait un gros, que j'ai appris à détecter a posteriori : un Don Juan s'affichant comme tel est ridicule. Un homme séduit vraiment avec sa fragilité et sa douceur ! Mais à 20 ans, n'est-ce pas, on a encore tout à découvrir des relations entre les deux sexes...
Et entre les sons, se déploie la musique... Entre les mots, se tord la littérature. Sont-ce finalement des arts de l'interstice?...
Ça me plaît bien aussi, ce que vous en dites.
Le livre nous rend l'esprit, c'est vrai, et il nous le rend formé. La réalité, on se cogne dedans en effet, à moins qu'on est l'amour et l'art pour molletons... Sinon, à quoi bon? On n'est pas là seulement pour avaler le réel, on n'est pas des animaux...
Pas sérieuse, en effet, c'est drôlement gentil ça comme compliment !
A bientôt, ami de l'esprit !
Écrit par : Sophie | 28.08.2010
Eh non: perdu Vlane! Il se trouve bien des curieux pour plonger dans les savoureuses archives de Sophie. Vous l'allez voir.
Je ne suis nullement une connaisseuse de musique classique. Mais je l'apprécie. De Mozart je n'ai qu'un cd, que j'écoute de temps à autre, son requiem. Je n'explique pas la musique, je suis une béotienne qui la ressent seulement. Le requiem est tout bonnement céleste. Bouleversant. Quand j'écoute le "dies irae" j'ai le coeur qui déborde, de l'eau plein le visage. J'ai dit aux miens que je voulais entendre cette musique-là quand on me réduira en poussière...
Notre ami Bobin semble être un amateur de Bach. Il y a quelques semaines par curiosité j'ai cherché des titres sur deezer et j'ai eu la surprise de constater que je les connaissais tous ou presque. Même si j'en ignorais les noms. Bach sait faire chanter un violoncelle comme personne je crois. Mais qu'on objecte pour me faire découvrir un autre compositeur qui fait mieux que lui et j'écouterai avec enthousiasme.
Epatée. Oui je le suis, comme toi. Pour des brindilles. Des choses qui sont insignifiantes à d'autres. La Vie dans son ensemble ne cesse de m'épater. Et même ce clavier sur lequel je tape, cet ordinateur qui effectue des milliards de calculs en quelques secondes ou minutes (j'ai une vieille guimbarde) m'intrigue au point que toujours me vient la même question: comment ça marche?? Question que j'ai posé à mon instructeur quand je passais le permis. Il a dû m'expliquer le fonctionnement de l'embrayage pour que j'en perçoive l'utilité et que je sois enfin en mesure d'en user correctement. J'aime apprendre. J'éprouve une joie immense, intense, à être élève, apprentie. Et j'ai tant de chsoes encore à apprendre!!
Écrit par : Désirée | 12.09.2010
Merci, ma Désirée, de tes visites si fécondes, comme elles me font plaisir ! Je prendrai dès demain tout le temps nécessaire pour te répondre en détail : aujourd'hui, c'est ménage à fond dans la maison avant visite familiale, et je dois bien l'avouer, il y a vraiment du boulot !! Bisous
Écrit par : Sophie | 13.09.2010
Eh bien, finalement, durant que la petite famille s'en est allée visiter le Mont-Saint-Michel, voilà un petit moment qui s'ouvre pour bavarder !
Ah, ma Désirée, si tu fonds en écoutant son Requiem, écoute sa Messe en Ut, tu fondras à nouveau en délices... Mozart, j'aime tout, c'est peut-être celui qui résonne le plus profondément en moi, mais Bach, oui, aussi, j'en écoute beaucoup, et tu as raison, le violoncelle a été créé, pourrait-on croire, tout exprès pour Bach, tout comme son ancêtre, la viole de gambe, est sortie un jour de l'arbre qui la contenait pour épouser Monsieur de Sainte-Colombe (tu connais certainement, toi qui adores Quignard)...
Mozart, Bach, je ne joue presque plus qu'eux au piano, et puis aussi les œuvres de mon beau-père, le second mari de ma mère, compositeur anonyme mais si talentueux. J'ai perdu beaucoup de technique, parce que je ne joue plus que pour le plaisir, et je manque de temps (écrire ou jouer du piano ? En ce moment, c'est la plume qui gagne souvent...), mais ça ne fait rien; devant le clavier, j'oublie tout ce qui n'est pas digne d'encombrer...
Oui, apprendre, toujours apprendre, jusqu'au bout, chaque jour engranger une pépite de connaissance et d'émotion nouvelle, c'est tellement important ! Finalement, à la fin, avant de laisser la place, si on peut se dire qu'on a bien aimé et bien appris, on a vécu riche...
A bientôt, mon amie précieuse.
Écrit par : Sophie | 13.09.2010
Au delà de Mozart (cet "Au delà" est hérétique) j'ai aimé la drôlerie et la fécondité de ce texte. Et puisque me voici fécondé, j'écouterai Wolfgang pendant ma grossesse. Peut-être naîtra de(en) moi quelqu'un de moins ignare.
Écrit par : Vieux marmot | 12.11.2010
Merci, cher Marmot, d'être remonté si loin dans mes petites archives ! Ce texte, je l'avais jeté d'un coup sur le clavier de l'ordinateur, comme s'il attendait depuis longtemps à l'intérieur. Contente de savoir que tu aies apprécié. Ignare n'es pas ce qui te caractérise le mieux, me semble-t-il ! Mais puisque te voilà fécondé, tu vas certainement être pris d'une grosse envie de doubles croches !
Amicales pensées.
Écrit par : Sophie | 12.11.2010
Au fait Sophie, saurais-tu me dire si le film "Amadeus" est fidèle à ce que fut la vie de Mozart? Je me souviens de critiques acerbes de la part des "puristes" qui ne pouvaient tolérer que leur "dieu" soit montrer sous les traits d'un bouffon pétomane!
Je n'ai pas lu "Tous les matins du monde" de Quignard, tiens! je vais me le procurer. J'ai adoré le film avec le défunt fils Depardieu, Anne Brochet vibrante et la viole de gambe au son si profond...
Écrit par : Désirée | 12.11.2010
Non, le film "Amadeus", qui est tiré d'une pièce de théâtre de Peter Schaffer (elle fut jouée à Paris par Roman Polanski en Mozart et François Perrier en Saliéri), n'est pas une biographie de Mozart et ne se veut d'ailleurs pas du tout comme telle. Il n'empêche que c'est un film merveilleux, un hymne à son génie et à sa musique, que j'ai vu des dizaines de fois avec un plaisir intact.
Il contient cependant des éléments de sa vie et de sa personnalité tout à fait véridiques, comme par exemple, en vrac, ses fréquents ennuis d'argent, sa gaieté, son goût pour l'humour scatologique, son penchant pour le vin vers la fin de sa vie, l'absence de ratures sur ses partitions originales ou la haute opinion qu'il avait de son travail.
Je n'ai pas lu non plus "Tous les matins du monde", mais j'ai également adoré ce film, qui me chavire dès que je le vois, et que je place parmi mes films préférés, toutes catégories confondues. C'est à mon avis le plus beau rôle de Jean-Pierre Marielle.
Bisous, Dé, merci d'être repassée par ici.
Écrit par : Sophie | 13.11.2010
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