28.06.2007
Humain Mozart (I)
Pour commencer, je divise l’humanité en deux groupes : ceux qui aiment Mozart, et ceux qui ne l’aiment pas.
Je sacrifie ainsi à cette rhétorique binaire volontairement simpliste qui laisse croire qu’on introduit une distance ironique dans son propos et qu’on se moque de sa propre intolérance. Généralement, c’est malhonnête : la vérité est bien que l’on n’aime pas ceux qui n’aiment pas ce qu’on aime. Nous raffolons de nos congénères tant que nous pouvons nous les représenter comme des électrons gravitant autour de notre centre d’excellence, extensions pâlottes de nous-mêmes.
Sommes-nous vraiment si consternants ? Peut-être, mais il existe en tout cas bien des degrés dans le déplorable.
Concernant Wolfgang Amadeus Mozart, je reconnais donc écorner très légèrement l’honnête relativisme et le nécessaire perspectivisme grâce auxquels nous sommes censés respecter les goûts, les opinions, la dignité d’autrui.
Et au premier chef sa vie, bien entendu. De nos jours, grâce à l’évolution des mentalités qui nous éclaira de ses Lumières, calciner un être humain parce qu’il est juif, cathare ou de sexe féminin, par exemple, est en effet hautement répréhensible - à la différence près qu’on ne réduit plus les cathares en cendres depuis 1244, les Juifs depuis seulement 1944, et que la dernière Afghane ou Pakistanaise à être brûlée pour « l’honneur » n’est probablement pas encore née... D’innombrables obscurcis de la raison continuent cependant à se demander comment on peut être persan, ou fortement pigmenté, ou démocrate, ou athée, ou porter ses organes reproducteurs à l’intérieur de son corps et non en sautoir. Parmi ces fanatiques, il faudrait compter aussi les micro-nazillons du quotidien qui dans un cadre privé ou public dénient à leurs semblables l’entière jouissance de leur libre-arbitre, piochant dans leur boîte à outils mentale, au gré du contexte, hostilité, arbitraire, violence, insultes, mépris, orgueil et préjugés.
Sur une foule d’autres points, je sacrifie donc de bonne grâce à la douce philosophie de la tolérance, me contentant parfois, avant de me boucher le nez, d’une innocente pointe de mauvaise humeur, mais absolvant avec miséricorde l’amateur d’andouille, de Beaujolais, de conservatisme, de collectivisme, de trompette, de Verdi ou de Dieu – je n’ai toutefois encore jamais rencontré de maoïste conservateur et croyant écoutant « Aïda » en avalant du Brouilly et de la Guéménée juteuse à l’aspect de zizi trop cuit, comme quoi une seule personne n’est pas assez vaste pour abriter toutes les turpitudes ; mais si ce signalement correspondait à un quidam de votre connaissance, merci de me le désigner, je désirerais le prendre en photo si possible pendant l’accomplissement de son rituel pouacre.
Mais Wolfgang, non. C’est impossible. Je ne peux simplement pas concevoir, même en mobilisant la majorité de mes connexions synaptiques et toutes les ressources de ma bénignité, comment un être humain doué de toutes ses facultés émotionnelles est susceptible d’écrire ou de déclarer tranquillement, dans les deux cas devant mes yeux ébahis, qu’il n’aime pas Mozart parce que c’est un musicien bourgeois. Mon incapacité à comprendre et pardonner une telle incongruité, outre qu’elle est indissociable de mon adulation, m’a déjà rendu service, me permettant par exemple, en mes vertes années où je bêlais d’amour pour un congénère de sexe masculin qui traitait bien ma chair mais fort mal mes sentiments, d’objectiver soudainement le personnage.
Nous remontions ensemble la rue des Pyrénées, à Paris, dans le but de rejoindre le fourbi qui lui servait de studio pour nous livrer à des ébats, purement sexuels pour lui, essentiellement amoureux pour moi, mais en tout cas nécessaires à l’expérimentation existentielle de notre âge, lorsque la conversation se porta sur la musique qu’il est convenu d’appelerclassique - pour ceux qui pensent immédiatement aux Beatles, je précise qu’en l’occurrence il s’agissait de la musique occidentale savante composée entre 1750 et 1820. A une question sur ses préférences, mon béguin d’alors répondit en substance, sans la moindre trace d’humour, qu’il sauvait tout Beethoven, mais noyait tout Mozart sous son mépris. « Mozart, c’est un cuisinier », fut sa navrante conclusion.
Etourdie sous le choc, je m’arrêtai de marcher, avec la sensation de me dessiller brutalement, et de réaliser enfin pour quel microscopique homoncule je me liquéfiais depuis un an. M’ayant dépassée, le benêt revint sur ses pas, ignorant avoir renversé en quelques mots sa statue de type beau et drôle qui lit du Bukowski, suit des cours d’art dramatique et souffle le jingle de la pub Dim dans un saxophone, combles de la séduction et de la coolitude pour un jeune mâle urbain de ce début des années 80.
- Ben qu’est-ce que tu fais, poulette ? me demanda-t-il, alors que je le fixais en silence. Je pris mon temps, puis dans un soupir libérateur, je lançai :
- T’es vraiment un con.
Sans plus d’explications, je lui tournais le dos et redescendit la rue des Pyrénées à marche turque. Je ne me retournai pas, il ne me rattrapa pas, et je pris un plaisir non coupable à l’imaginer, vexé comme chat mouillé, rouge comme coq crêtu, pour s’être fait planter là, de cette façon abrupte, par une de ses nombreuses conquêtes. Je le revis quelquefois par la suite, mais mes sentiments s’étaient bel et bien envolés au vent de requiem de son imbécillité et de son inculture révélées. Merci, Wolfgang. La passion mozartienne consubstantielle à mon être m’avait évité de me morfondre trop longtemps pour ce collectionneur en cuir perfecto, sourire narquois et ronds de fumée, qui écrivait des poèmes mais qui bien qu’anti-militariste aurait préféré s’engager dans les paras plutôt que dans une relation sentimentale digne de ce nom.
Parmi les imperméables à Wolfgang, certains sont cependant amnistiés : je pense à ceux qui ont la malchance de naître et grandir dans un milieu familial où nulle double croche mozartienne n’a eu l’occasion de s’insinuer ; on ne peut goûter ce qu’on ignore.
D’autres sont morigénés, mais graciés : dans cette catégorie-là, je placerais les béotiens précédents, qui à l’âge adulte découvrent furtivement Mozart, par hasard ou embryon de curiosité. Une révélation foudroyante peut certes advenir, mais bien souvent, ils ne trouveront pas si facilement l’entrée du temple : ce qui provoquera la pâmoison du mozartien n’effleura qu’à peine les sens du néophyte. Le premier devra donc pardonner le second pour ses pauvres commentaires du genre « Mozart, c’est joli », ou « Mozart, çà détend »… Abominablement réducteur, évidemment ; Mozart n’est ni un papier peint ni une chaise longue. C’est comme si l’on se contentait d’avancer, pour toute glose, que Georges de La Tour repose les yeux ou que Proust prépare bien au sommeil.
Je plaide l’indulgence pour ces novices, ces exclus de la félicité qui viennent seulement de poser un pied hésitant sur le premier degré de l’échelle diatonique, en ignorant à quel éden elle conduit, quelles clefs de sol, de fa et d’ut en ouvrent la serrure. Alors que vous, consoeurs et confrères en Mozartie, vous savez. Vous écoutez et tout vous parvient : la tension progressive, le désir subtilement noué, l’abîme en mineur prêt à s’ouvrir après chaque assouvissement, chaque abandon velouté, la détresse pointue derrière la vivacité du sourire, vous êtes atteints, grisés ou guéris par ces notes qui vous caressent l’échine, remontent jusqu’à votre nuque pour y exploser en mille frissons, enveloppent, embrassent et fondent en un chant total la dilection et la tragédie de toutes les existences, et abandonnent dans votre chair une trace profonde, ambiguë. Mozart n’est pas « divin », comme le proclame un sot cliché. C’est le plus humain des compositeurs. Il ne tente pas de transcender nos émotions pour tracer au-dessus de nos têtes une route grandiose, il ne les pioche pas non plus pour vérifier à quelles profondeurs suicidaires elles pourraient mener ; Mozart caresse notre humanité avec la sienne, la pénètre de sa vigueur, de sa mélancolie, de sa tendresse, de sa grâce, et là seulement, semble allumer comme une étincelle d’éternité au creux de nos ventres.
Mais pour jouir ainsi de Mozart, un apprentissage est nécessaire ; il faut avoir éduqué ses sens à entendre sa voix, tout jeune avec ses parents, ou plus tard, à l’occasion d’une rencontre ou à l’issue d’une démarche personnelle. En tant que produit d’une culture donnée, toute musique s’écoute avec une grille de lecture auditive ; si nous ne sommes pas équipés du filtre adéquat, nous n’entendons rien. Ainsi, je n’ai pas encore réussi à verser la plus petite larme de béatitude à l’écoute de ce qui est pour moi un concert de cloches et de gongs sur fond de gratouillis confus et confucéens : que les mélomanes chinois pardonnent l’incompétence de mes sensations en musique pentatonique traditionnelle. Les novices ne sont donc pas coupables de ne point savourer Mozart au degré qu’il mérite. Qu’ils se hâtent cependant d’apprendre, tant qu’ils ont un nerf auditif et une gélatine cérébrale libres de tout asticot : on ne pourra pas dire que je ne les ai pas informés de quelles apothéoses émotionnelles ils se privent.
Mais je noie sous plusieurs tonnes d’incompréhension et de douleur le mélomane averti et néanmoins perverti qui prétend dédaigner Mozart. Autant dire qu’on n’aime pas l’amour… Lorsque par dessus le marché l’anti-Wolfgang voue un culte au tintouin à la Berlioz – ce n’est pas une hypothèse au hasard, Berlioz n’appréciait guère Mozart -, le cas semble désespéré. Conseil pour un prosélytisme efficace : mieux vaut offrir l’intégrale Mozart en 170 CD à un sourd qu’à un sectateur du tonitruant Troyen - un berliozien étant pourvu, à n’en pas douter, de puissantes qualités compensatrices, il aura probablement la bénignité de pardonner cette aimable pichenette.
Le cadeau susdit ne serait pas foncièrement inutile. Les sourds demeurent réceptifs à la musique, et ce n’est pas Beethoven qui nous dira le contraire : l’appareil auditif n’est pas seul à vibrer ; les ondes sonores résonnent sur la peau, puis la pénètrent et s’en viennent bécoter les organes. Le corps entier vrombit, exulte, et se prend à danser, même assis, immobile, dans une salle de concert ou l’habitacle d’une voiture. C’est le secret de l’immense pouvoir de la musique : les émotions qu’elle procure sont beaucoup plus physiques qu’intellectuelles. Nous sommes enveloppés, sondés, changés par les sons ; les vibrations, de leurs légères percussions mille fois redoublées, attendrissent délicieusement notre viande ; par la grâce de la musique, même les vieilles lamelles de mammouth desséchées - elles se reconnaîtront - sont susceptibles de se métamorphoser en tournedos fondants... Adressons donc nos plus vifs remerciements à l’homme du Paléolithique, Sapiens ou Neandertal, qui le premier, après avoir sucé la moelle de son tibia de renne, constata que souffler dedans faisait un bruit plaisant, puis qu’en y perçant des trous on faisait varier la hauteur du son. J’imagine que cette prodigieuse invention lui permit d’être promu shaman de sa tribu : avec la flûte préhistorique, on ne pouvait pas encore jouer un concerto de Vivaldi, mais on parlait en oiseau aux esprits de la nature.
Sincèrement, çà m’épate.
D’ailleurs, tout m’épate. Cette caractéristique forge une grande partie de ma personnalité. Bien qu’ayant déjà capitalisé quelques décennies - encore comptables sur quatre doigts, n’allez pas m’imaginer plus défleurie que je ne suis -, je conserve un émerveillement très frais sur des concepts qui aux yeux d’une nuée de gens, paraissent des plus banals pour qui a atteint l’âge de la carte électorale voire pour certains les 7 ans et demi. D’ordinaire, je n’en fais pas état : on pourrait se moquer. A titre d’exemple, je continue d’être épatée par le fait de travailler, de toucher un (modeste) salaire, de signer un (petit) chèque, de conduire une (vieille) voiture, de susciter l’amour d’un (immodeste) congénère, ou d’être mère… comme si j’accomplissais tout cela sans avoir encore l’âge habituel pour le faire et avec l’impression que ces actions ont par conséquent le statut d’exploits… Dans la vie quotidienne, je suis épatée par une ribambelle d’autres choses qui de coutume, ne semble pas provoquer l’enthousiasme échevelé de mes congénères, telle au hasard la confiance universelle dans le papier monnaie, le chèque ou la carte bleue (donner un bout de papier ou de plastique et recevoir de quoi manger en échange, n’est-ce pas inouï ?)…
La musique m’épate aussi, forcément. Et la peinture. Et la littérature. Et la masse inimaginable des trous noirs. Et l’intrication des particules en physique quantique. Et l’or hypnotique des yeux des loups. Et l’ourlé timide d’une orchidée de montagne. Et le souffle paisible de mon enfant endormi. J’espère, au moins sur ces matières, partager mon saisissement et mon émoi avec nombre de mes semblables. Retournons à la musique, par exemple. Oublions qu’elle paraît pour nous si commune, si naturelle, revenons à ce qu’elle est, son essence, sa réalité la plus basale. N’est-il pas sidérant que du silence, nous puissions faire surgir un assemblage architectural de sons qui bâtisse en nous un univers de sensations, puis s’évanouisse, retournant au néant dont nous l’avons tiré ? La musique est capable de faire naître et de contenir toutes les gammes majeures et mineures de nos émotions, mais une fois qu’elle est exécutée et reçue, elle n’existe plus. Quel art est plus éphémère et plus évanescent ?... La voix et l’instrument règnent en chair et en os (pour le tibia susdit, mais pour un soupçon de modernité supplémentaire, voir ce qu’on a fait depuis en bois et en métal) ; mais ce qu’ils produisent, simples vibrations de l’air, est immatériel. La musique constitue ainsi une des formes d’expression du temps ; c’est du présent brut : avant qu’elle ne soit émise, il n’y a rien ; puis vient l’immédiateté du son ; puis à l’instant même où il survient, il chute dans le passé. Cet enchaînement d’instants constitue la ligne mélodique telle que notre mémoire à très court terme la reconstitue ; seul, un son n’est pas musique.
Depuis un peu plus d’un siècle, la technologie de l’enregistrement nous permet de réentendre les sons créés autant de fois que nous le désirons, mais il ne change pas leur nature foncièrement temporelle : une fois le son exhalé, que ce soit par l’instrumentiste ou par le support technique qui l’a capté, une fois la vibration éteinte, il n’en reste dans l’espace aucune trace ; l’ensemble de ce que l’homme a créé sur la planète n’en est pas augmenté. L’instrument et les cordes vocales sont des truchements, le disque et l’ordinateur des réceptacles, mais ils ne sont pas le son ; lorsqu’ils se taisent, la musique se dissout. Seul, subsiste l’effet qu’elle a suscité en nous : son prolongement s’abrite dans l’intimité de notre chair.
La peinture, la sculpture, la littérature, par contre, une fois sorties du néant, se perpétuent. Elles sont art et sensations, mais ce sont aussi des objets, qu’on peut toucher, saisir, déplacer, et à moins évidemment qu’on ne les détruise volontairement, contempler à l’envi, dans la durée, pour des centaines d’années. Le livre, le tableau, la gravure rupestre, la statue, se sont extraits du temps ; pour autant qu’on en prenne le soin minutieux nécessaire à leur conservation, ils sont immortels. Par rapport à la musique, certains de ces fragments d’éternité sont pourtant de touchantes proclamations d’incomplétude. Qu’on songe par exemple à la bizarrerie congénitale d’une représentation picturale : dessin à deux dimensions, on ne peut voir derrière, mais notre cerveau reconstitue sans peine le relief du sujet peint ; nos perceptions lui confèrent sa forme complète, plus ou moins imitée de la nature ; seul l’art le plus conceptuel parvient à s’affranchir de la reconstruction mentale automatique que nous faisons du sujet, c’est pourquoi il malmène ainsi nos sens - malmène et fascine jusqu’au malaise, à l’instar des enchevêtrements de moisissures de Jackson Pollock. Une statue capture le mouvement, appelle la caresse, mais l’instant figé ne s’extrait jamais de sa gangue solide.
Le livre contient quant à lui, grâce à l’assemblage infiniment varié des mots, bien plus de possibles que le trait et la ronde-bosse les plus avant-gardistes. Il est une fenêtre ouverte pour échapper à la réalité tangible et entrer dans des mondes parallèles où la créativité humaine ne connaît aucune limite. Cet objet trivial, oblong comme une brique, contient l’art le plus spéculatif, le plus aléatoire. Par lui-même, il ne fait rien ; il ne s’entend pas, ne se contemple pas. Seul le lecteur, en décodant les lettres et les mots dont il est tapissé, leur signification littérale et leur contenu métaphorique, lui donne son sens ; par sa réflexion et son imagination, il reconstruit la réflexion et l’imagination de l’auteur, ce qui à l’arrivée n’est jamais la même chose : il le crée ainsi presque à part égale.
C’est aussi l’art le plus cérébral : son produit n’est que virtualité. La musique ou la peinture se construisent de sons ou d’images, que tout un chacun, doté des perceptions nécessaires, peut capter dans le monde réel : l’humain évidemment, par et pour lequel ils sont conçus, mais aussi l’animal de compagnie, qui même s’il ne peut leur prêter aucun sens, les entend et les voit en tant que simples paramètres de l’environnement familier – éléments généralement neutres : votre chat ne marquera aucune préférence pour une reproduction de Cézanne ou de Kandinsky, et poussé très fort, le son de votre chaîne hi-fi le fera décamper, qu’il s’agisse de Bach ou des Stones. Mais la littérature échappe définitivement à l’objectivité du monde sensible : elle est invisible pour tout autre œil qu’humain, et au sein même de l’humanité elle érige des cloisons : l’analphabète peut être touché par le son et l’image, mais le livre est pour lui muet et ne parle pas non plus à ceux, innombrables, pour qui la langue dans laquelle il est composé reste cryptée – le plus couru des best-sellers, une goutte d’encre dans un océan de pages, n’étant au mieux traduit qu’en quelques dizaines d’idiomes. L’ambition du livre n’est pas l’universalité ; il inscrit son attrait, son influence et sa durée dans un code culturel déterminé.
Au sein de celui-ci, son pouvoir est toutefois sans égal. Rares sont les peines qu’il ne peut, pour un moment béni de cavale, recouvrir d’un salutaire oubli; "il émousse les pointures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maîtresse", écrit Montaigne. Mieux encore que la musique, dont l’émotion même, parfois, accélère la venue de larmes trop près de leur exhalaison, il capture préoccupations, perceptions du temps, de l’espace et même de soi, pour nous emporter, libérées d’elles, vers un ailleurs impossible. Le livre est un voleur d’esprit, un tapis magique sur lequel nous planons, au-dessus de tous les variables de notre présent et de notre humaine condition.
Condition qu’il nous aide également à pénétrer et embrasser : dans la littérature, l’évasion fréquente de bon gré l’introspection. Sentiments confus et réflexions hésitantes issues de nos sensations et nos interactions avec nos semblables y trouvent la découpe la plus nette, la mise en forme la plus achevée, le raccourci le plus explicatif. Le livre nous fait comprendre le monde, notre prochain autant que nous-même. Un auteur, un jour, a couché sur le papier notre propre esprit, mieux que nous n’aurions su le faire : qui n’a pas, à la lecture de certaines pages, eu la sensation de reconnaître immédiatement comme vraie une dimension de soi-même ou d’autrui jusque-là seulement pressentie ?... Est-il preuve plus décisive de notre humaine similitude ?
19:55 Publié dans Blog, Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, arts, mozart







Ecrire un commentaire